Réformer la France #3 : légaliser le cannabis

Il n’y a pas besoin d’être médecin pour savoir que consommer du cannabis abîme la santé des consommateurs. Mais on sait bien qu’en médecine, “seule la dose fait le poison” (Paracelse). Boire trop d’eau tue, tandis le poison le plus violent du monde, la toxine botulique, est utilisée sans danger à très faibles doses pour lutter contre les rides (botox). Le rapport avec le cannabis ? C’est que tout poison est relatif. On ne peut pas se contenter de rappeler les dangers médicaux du cannabis sans le comparer avec de très nombreuses activités légales, tout aussi dangereuses, voire plus. L’alcool, le tabac, les gaz d’échappement, l’excès de médicaments et l’alimentation grasse, salée et sucrée tuent bien plus que le cannabis. Mais seuls des hygiénistes aux pulsions autoritaires peuvent souhaiter l’interdiction de tous ces produits. Lire la suite

Réformer la France #2 : créer une taxe sur les m²

Il est essentiel que le système fiscal soit simple. Plus il l’est, plus il sera lisible par tous. C’est à la fois plus efficace économiquement (cela permet à chaque agent de mieux réaliser ses anticipations, à commencer par les investissements des entreprises) et plus juste politiquement (on sait ce que chacun paye, personne n’a le sentiment que son voisin bénéficie d’avantages indus). Le nombre de taxes et impôts différents est un point essentiel de la simplicité. Lire la suite

Réformer la France #1 : supprimer l’ISF

La France a une fiscalité complètement absurde et l’ISF en est l’exemple typique. Le paradoxe est que cet impôt concentre tous les débats idéologiques alors qu’il représente moins de 0,5% (!) des recettes fiscales des administrations publiques. Qu’on le supprime ou qu’on le garde, les effets resteront donc faibles. Ce qui ne dispense pas d’une réflexion rationnelle permettant de montrer qu’il vaut mieux le supprimer. Lire la suite

Réformer la France : introduction

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Il est toujours plus facile de critiquer que de proposer, dit l’adage. Et la France est remplie de ces intellectuels brillants quand il s’agit de critiquer, mais beaucoup moins diserts quand il s’agit de faire des propositions réalistes. Par exemple, il n’est pas nécessaire d’avoir étudié le sujet pendant des années pour faire une critique pertinente de l’Union européenne, de l’Education nationale ou du capitalisme. Avec deux sous d’esprit critique et quelques bonnes lectures, n’importe qui peut montrer que le capitalisme produit structurellement des crises, que l’euro ne marche pas bien, et que l’Education nationale remplit de moins en moins bien ses missions. Mais faire des contrepropositions crédibles est d’une autre exigence intellectuelle.

D’ailleurs, les anticapitalistes de tous bords sont bien en peine de donner un seul exemple historique de système anticapitaliste ayant fonctionné : c’est simple, il n’y en pas. L’économiste américain Paul Samuelson a étudié l’économie pendant près de 60 ans : il avait passé sa thèse dans les années 1930 (à l’époque de Keynes !) et est mort en 2009. D’après Alexandre Delaigue, qui lui a rendu un bel hommage (ici), « à 90 ans, en 2004, il publiait encore un article qui suscitait de nombreux commentaires sur l’évolution du commerce entre les USA et la Chine ». Paul Samuelson a profondément influencé la science économique, tant et si bien qu’il est largement considéré comme le meilleur économiste de la seconde moitié du XXème siècle. Or, quelques années avant de mourir, Samuelson a accordé une interview à une radio américaine. Que dit-il au sujet du capitalisme et du marché ? (la traduction est de moi, vous pouvez retrouver les propos ici) :

« J’étudie l’économie depuis des années. J’ai appris des choses. J’ai désappris beaucoup de choses mais je n’ai pas été capable de trouver dans toute l’histoire économique documenté un seul cas où une région impliquant des millions de personnes peut être gérée sans un recours important au marché ».

Notez qu’il précisait aussitôt qu’il n’était pas pour autant d’accord avec Milton Friedman et ne croyait pas au laissez-faire. Les échecs dramatiques et successifs des différentes variantes du communisme dans des pays aussi différents que l’URSS, le Cambodge, la Corée, et plus récemment le Venezuela ne font que confirmer ce que, génération après génération, montrent les économistes. Mais cela n’empêche visiblement pas la France d’être remplie « d’intellectuels » toujours prêts à retenter l’expérience. Ou plutôt à la tenter, car il faut dire que nous n’avons jamais connu de véritable gouvernement communiste, contrairement à l’Allemagne, la Pologne ou la Hongrie, autant de pays pays aujourd’hui notoirement anticommunistes. « Cette fois, ça va marcher », clament ces adeptes de la méthode Coué : admirateur de Staline dans les années 30, de Mao dans les années 60, de Chavez dans les années 2000, et de bien d’autres du même genre. Dans les années 2010, la gauche radicale française ne tarissait pas de louanges envers la politique du Venezuela, citant à l’appui la popularité de Chavez, les bons chiffres sur la pauvreté ou le chômage. Mais il est aisé d’être populaire quand on dépense comme si le pétrole était à 200$ le baril, alors qu’il est à 100. Cela s’appelle de l’économie populiste. N’importe quel maire d’une petite commune qui fait cela sera aisément réélu. Il est également facile de faire baisser le chômage en embauchant massivement dans la fonction publique, ou la pauvreté en augmentant massivement les aides sociales. Mais sans amélioration de la productivité du pays, ça ne peut être que temporaire. A la moindre turbulence, le système s’effondre.

L’économie n’est pas une science exacte, il n’en demeure pas moins qu’un certain nombre de lois y sont très bien établies. Comme par exemple la relation entre masse monétaire et inflation, entre inflation et mouvements de capitaux, entre productivité et production de richesse, entre production de richesse et taux de chômage. Seules les imbéciles avec des œillères intellectuelles peuvent les ignorer. Et quand ils le font, les conséquences sont dramatiques pour les peuples qu’ils prétendent défendre. Pénurie de tout, inflation massive, dégringolade de la productivité, marche vers l’autoritarisme : voilà le véritable bilan de Chavez et son héritier Maduro.

On pourrait faire le même genre de remarques à l’égard des souverainistes de droite : il n’est pas très difficile de montrer que l’euro est structurellement défaillant. Mais montrer d’une façon rigoureuse et intellectuellement satisfaisante que la sortie de l’euro serait préférable est une autre paire de manche. N’est-ce pas Marine Le Pen ?

C’est pour éviter ce travers de l’esprit critique qui ne propose rien que je me lance dans une série d’articles visant à faire des propositions pour réformer la France. Nous avons un Président explicitement réformateur qui aura vraisemblablement une majorité dimanche : le temps semble donc venu. Mes publications concerneront l’économie la plupart du temps, et en particulier la fiscalité, mais aussi l’éducation ou d’autres sujets. Je n’étonnerai personne en disant que la fiscalité me semble être le chantier prioritaire du quinquennat, bien plus que le droit du travail. Or, François Hollande a fait exactement ce qu’il ne fallait pas faire dans ce domaine. Que pourrait-on faire ? voilà la question.

Dans un souci de clarté, je réduirai l’argumentation au strict minimum, en renvoyant chaque fois que possible le lecteur à des sources plus approfondies. Les articles seront donc de format court ; les propositions seront les plus concrètes et réalisables possible. Pas de « il faut baisser les impôts » ou « il faut taxer les riches » chez moi. Cela étant dit, je mettrai en évidence les divergences idéologiques chaque fois que nécessaire. Mais je ne tiendrai aucun compte de l’axe droite gauche, c’est-à-dire que ne me soucierai pas de savoir si les propositions sont associées à la droite ou à la gauche. Ni plus que de savoir si elles sont révolutionnaires ou modestes. Seul le degré de faisabilité sera important, et évidemment la pertinence économique. Je ne m’engage pas sur un rythme de publication. J’essaierai aussi de tenir compte de l’actualité.

Une histoire des idées​ : les Modernes (3/4)

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Luc Ferry donne quatre auteurs et quatre dates qui illustrent le changement radical qui se fait jour en Europe à partir du XVIème siècle :

  • En 1543, Copernic publie La révolution des orbites célestes ;

  • En 1632, Galilée publie Les rapports de la Terre et du soleil ;

  • En 1687, Newton publie Les principes mathématiques.

Il y ajoute Descartes, qui publie Les principes de la philosophie en 1644, et dont on va parler dans un instant. Ces auteurs donnent le ton de ce qui engendrera, quelques décennies plus tard, le Siècle des Lumières en France, en Écosse, en Allemagne, avec Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Kant, Hume pour la philosophie, Smith pour l’économie, Volta, Lavoisier, Lamarck pour les sciences. Cette révolution intellectuelle aboutira en une double révolution politique, d’abord américaine, puis française, à l’aube du XIXème siècle. Pourquoi ces trois auteurs ? Pourquoi trois scientifiques ? Parce qu’à eux trois, ils fondent rien de moins qu’une nouvelle theoria surpassant celle des Grecs, une nouvelle cosmologie, bref, une nouvelle description du monde.

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Une histoire des idées​ : les Chrétiens (2/4)

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Pourquoi évoquer une religion dans un ouvrage de philosophie ? Luc Ferry s’en justifie sur plusieurs pages, en considérant (à juste titre) que le christianisme n’est pas une philosophie, et même (c’est plus discutable) qu’il est fondamentalement antiphilosophique. Cependant, lui aussi apporte des réponses à la question qui anime tout philosophe, celle de l’échappement à l’angoisse de la mort. De plus, le christianisme a animé la vie intellectuelle de tout l’Occident pendant quinze siècles au moins, jusqu’à éclipser  largement la philosophie grecque, et l’ignorer en passant sans transition des Grecs à Descartes c’est faire preuve d’une grande ignorance historique. On va le voir, les idées issues du christianisme ont eu une influence considérable qui perdure encore aujourd’hui, au même titre que la philosophie grecque ; ne serait-ce parce qu’il y a plus d’un milliard de chrétiens…

Nous suivons le plan de Ferry : d’abord décrire la théorie, c’est-à-dire la façon dont le système analysé aborde la réalité. Cela correspond aux branches de la philosophie que sont l’ontologie (qu’est-ce que la réalité ? quel est le contenu de la réalité ?) et l’épistémologie (comment pouvons nous connaître la réalité ?). Ensuite décrire l’éthique, c’est-à-dire l’ensemble de ce qui a trait aux jugements de valeur. Enfin exposer les finalités, c’est-à-dire le type de salut proposé par le système en question.

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Une histoire des idées : les Grecs (1/4)

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Les idées des économistes et des philosophes politiques, qu’elles soient vraies ou fausses, sont plus puissantes que ce qu’on croit souvent. En effet le monde est presque entièrement gouverné par elles. Les hommes pratiques, qui croient qu’ils sont eux-mêmes libres de toute influence intellectuelle, sont généralement les esclaves de quelques économistes défunts. John Maynard Keynes, 1936

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Quelques remarques post-élection

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Quelques semaines plus tard, je voudrais livrer quelques réflexions éparses sur les enseignements du scrutin présidentiel. Ce qui étonnant, c’est la stabilité des phénomènes structurels alors que ce scrutin aura été inédit de part en part : une élection sous état d’urgence, où les deux grands partis présentent des candidats via une primaire, avec des affaires politiques en cascade, une gauche radicale à 20%, l’échec de la droite républicaine et l’effondrement du PS, le FN dépassant les 10 millions d’électeurs, puis l’arrivée au pouvoir du plus jeune président de la République depuis Bonaparte, président europhile et libéral assumé dans un contexte de raz de marée europhobe et antilibéral. Malgré des changements de cette ampleur, la validité des leçons classiques de la science politique est stupéfiante : Lire la suite

Faut-il respecter la règle des 3% de déficit ?

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Éternel marronnier économique qui a encore opposé pendant la campagne pour la Présidence Benoit Hamon (qui jugeait la règle inepte) et Michel Sapin (qui la jugeait rationnelle). Les règles du pacte de stabilité ou « critères de convergence », que Jacques Chirac avait renommé “pacte de stabilité et de croissance” (PSC) ont été instaurées à partir du traité de Maastricht et limitent le déficit budgétaire d’un État membre de l’Union Européenne à 3% du PIB chaque année, ainsi que la dette publique à 60% du PIB. Lire la suite

L’art des limites (1/3)

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Il faudra mourir, que je lui dis encore, plus copieusement qu’un chien et on mettra mille minutes à crever et chaque minute sera neuve quand même et bordée d’assez d’angoisse pour vous faire oublier mille fois tout ce qu’on aurait pu avoir de plaisir à faire l’amour pendant mille ans auparavant… Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

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Un certain Juif, Jésus (10/12)

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Le Christ Pantocrator, Mosaïque du VIe siècle, Musée Sainte-Sophie, Istanbul

PLAN (MAJ janvier 2018) :
I. Intérêts et limites de la recherche sur Jésus de Nazareth (article numéro 1)
A. Deux limites de la recherche historique sur Jésus de Nazareth
B. Trois intérêts de la recherche historique sur Jésus de Nazareth (article numéro 2)
Conclusion : l’enjeu de la recherche historique
II. Les méthodes de la recherche : comment procèdent les biblistes ? (article numéro 3)
A. Les critères d’historicité
B. Les preuves archéologiques
C. La théorie des deux sources
III. La vie d’un certain Juif : que peut-on dire de fiable sur Jésus de Nazareth ? (article numéro 4)
A. Jésus a-t-il existé ?
B. Naissance et famille, grandes lignes du ministère (article numéro 5)
C. La question des frères et sœurs de Jésus
D. Le groupe de disciples de Jésus : Jésus a-t-il voulu fonder une Église ?
E. Les miracles de Jésus
IV. Le message de Jésus (article numéro 6)
A. Le royaume de Dieu
B. Le rapport de Jésus à la Loi juive
C. Les commandements d’amour de Jésus
Conclusion sur le message de Jésus

Un an plus tard…
V. Méthodologie (rappels) (article numéro 7)
A. La recherche historique n’est pas une démonstration de la foi chrétienne
B. La question de la fiabilité du Nouveau Testament
C. L’identité de Jésus : un problème méthodologique délicat, mais pas insurmontable
D. Ce que nous savons jusqu’à présent
VII. Précisions étymologiques (article numéro 8)
A. Le terme “Messie”
B. L’expression “Fils de Dieu”
C. L’expression “fils de l’homme”
D. Le terme “Seigneur”
E. Les Noms de Dieu dans l’Ancien Testament
VIII. La théologie chrétienne et ses développements (article numéro 9)
A. Que dit la doctrine chrétienne au sujet de Jésus ?
B. Objections et hérésies
IX. La foi de Paul (article numéro 10 : cet article)
A. Les questions de date
B. La foi de Paul est-elle celle de l’Église primitive ?
C. De Jésus à Paul, une modification de l’objet de la foi
D. Le statut ontologique de Jésus dans la pensée paulinienne
X. Que disent les Actes des Apôtres ?
(article numéro 11)
XI. Ce qui est dit de Jésus dans les Évangiles
A. L’Évangile de Marc
B. Les autre synoptiques
C. Un mot sur Jean
XII. Conclusion : les titres de Jésus dans le Nouveau Testament
A. Résumé de la titulature de Jésus
B. Jésus et la foi chrétienne
C. Maintenir la tension

IX. La foi de Paul

On a tendance à l’oublier, mais les textes du Nouveau Testament les plus anciens que nous avons ne sont pas les Evangiles ; ce sont les écrits de Paul de Tarse. Ses premières épitres sont unanimement reconnues comme de sa dictée sinon de sa plume : Thessaloniciens 1, Philippiens 1, épître à Philémon, épître aux Corinthiens 1 et 2, épître aux Galates, Romains 1 et 2. Ce sont des textes sensiblement plus anciens que les rédactions évangéliques : ils ont été écrits entre l’an 50 et 64. L’authenticité des autres épîtres est plus discutée : elles témoignent d’un “esprit paulinien” mais beaucoup de chercheurs estiment qu’elles ne sont pas de Paul.

Qui est donc ce Saul de Tarse, devenu saint Paul ? Il est issu d’une famille juive de la tribu de Benjamin. Il est né à Tarse (actuelle Turquie) vers l’an 8, était probablement tisserand de métier. Il fait donc partie de la diaspora juive ; d’après saint Jérôme, ses parents étaient originaires de Galilée et auraient été déportés suite à une persécution romaine. Quoi qu’il en soit, Saul a la citoyenneté romaine, ce dont témoigne sont deuxième nom, Paulos, un nom romain. A l’adolescence, il est envoyé à Jérusalem par ses parents pour y étudier la loi mosaïque (Actes, 22,3). Pharisien zélé, il s’oppose violemment à la nouvelle secte des disciples de Jésus (Ga 1, 13-14) et aurait même participé à la lapidation d’Etienne, le premier martyr (Actes 7, 54-60).

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L’apôtre Paul, Fred Mckinnon

Comment s’est-il converti ? Paul parle peu de sa conversion, mais on a deux brèves mentions. Dans sa lettre aux Corinthiens il évoque une apparition du Christ à “l’avorton que je suis” (1 Co 15, 8) ; dans sa lettre aux Galates, il explique : « mon Évangile vient d’une révélation de Jésus Christ. (…) Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère, dans sa grâce il m’avait appelé, et, un jour, il a trouvé bon de mettre en moi la révélation de son Fils, pour que moi, je l’annonce parmi les nations païennes. » (Ga 1, 11-16). Le livre des Actes des apôtres est en revanche nettement plus prolixe. Luc y raconte en détail la conversion de Paul au chapitre 9. Approchant de Damas, Paul a une vision où il entend une voix lui demander : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? ». Il devient aveugle pendant trois jours et recouvre la vue lorsqu’un disciple de Jésus, Ananie, lui impose les mains. Paul reçoit ensuite le baptême et devient rapidement un ardent apôtre du christianisme qu’il répand à travers trois longs voyages en méditerranée, prêchant en Judée, en Asie mineure, en Crète, à Malte et en Grèce, pour finir en Italie où il aurait été crucifié.

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Source : Société Biblique de Genève

Pourquoi parler de Paul est important pour notre recherche sur l’identité de Jésus ? Parce que ses lettres sont les écrits chrétiens les plus anciens que nous ayons. Or, elles parlent (entre autres) de la foi. Étudier les écrits de Paul, c’est donc étudier la foi primitive. Mais primitive jusqu’à quel point ? La première question est donc une question de date. La seconde, qui lui est liée, une question de cohérence théologique : la foi de Paul est-elle représentative de la foi de l’Église primitive ? Y-a-t-il un écart (et si oui, est-il significatif) entre ce que dit Paul et ce que pensaient les autres disciples et les tous premiers chrétiens (ayant connu Jésus) au sujet de Jésus ? Commencer par répondre à ces questions est nécessaire avant même d’évoquer le contenu de la foi paulinienne.

A. Les questions de date

Je m’appuie ici sur les datations des traducteurs de la TOB, considérée comme l’une des meilleures traductions pour l’exégèse :

  • Thessaloniciens 1 : en l’an 51, soit le  plus ancien document littéraire chrétien connu.
  • Corinthiens 1 et 2, Galates : vers 56
  • Philippiens : 56-57
  • Romains 1 et 2 : hiver 57-58
  • Autres épîtres (authenticité discutée, datation plus incertaine) : entre 61 et 63

N’oublions pas que ces lettres sont toujours écrites après que Paul a visité ou fondé une communauté chrétienne (sauf dans le cas de la lettre aux Romains). Le voyage durant lequel Paul visite Philippes, Corinthe, Ephèse, se déroule entre 50 et 52 ; Paul leur écrira quatre ans plus tard. Naturellement, quand Paul évangélise une communauté, le credo primitif sur lequel il se base pour transmettre la foi est déjà connu de lui. Paul se convertit vers 37 et après un séjour de trois ans en Arabie et une visite aux responsables de l’Eglise, dont Pierre (Ga 1, 18), commence ses premières missions vers 45 (Ac 13,1). Autrement dit, le proto-credo paulinien est antérieur à 45. En d’autres termes il s’écoule moins de quinze ans entre la mort de Jésus et la foi de Paul, telle qu’elle est exprimée dans ses lettres.

B. La foi de Paul est-elle celle de l’Église primitive ?

Pour répondre à cette question, il faut distinguer (sans séparer) ce qui relève de la pastorale et ce qui relève de la foi (la doctrine). Par pastorale j’entends les questions morales et les questions ecclésiales, surtout celle de l’intégration des païens à la jeune Eglise ; par doctrine, la foi au Christ elle-même. Il est indéniable que l’Eglise primitive a été assez vite divisée sur les questions pastorales. En déduire qu’elle était divisée sur les questions doctrinales est une autre affaire.

Pourquoi l’Église a été divisée sur les questions pastorales ? La réponse tient en deux mots : Juifs et Grecs. Ces deux mondes sont tout à fait différents : le monde grec est celui de la pensée rationnelle, de la philosophie, à quoi s’ajoute le droit civil romain. On y adore de nombreux dieux et les croyances religieuses privées n’ont guère d’importance (d’où une certaine tolérance), tant  que l’ordre public, dont le culte à l’empereur constitue un des fondements, est respecté.  Croire n’a pas une grande importance : ce  qui compte, c’est pratiquer. C’est un monde violent (esclavagiste), guerrier et conquérant (à l’image des héros mythologiques Achille ou Hercule), où servir Rome est plus important qu’avoir de bonnes mœurs. Par contraste, le monde juif est l’univers d’un monothéisme strict, société extrêmement religieuse cimentée par le respect de la Loi (Torah) et des traditions héritées des Anciens, l’interprétation de la Loi étant centrale. Monde pieux où la logique philosophique est secondaire : par  exemple, on ne cherche pas vraiment à résoudre des problèmes logiques comme “Dieu est maître de tout et les hommes sont responsables de leurs actes”. L’essentiel est la fidélité à Dieu et à ses commandements (misvot), dont l’un des principaux est la circoncision pour les hommes, qui manifeste l’appartenance au peuple d’Israël, et le rejet de toute idolâtrie. La tolérance pour ce genre de comportement est nulle. Foi et pratique sont liés et indissociables, le pèlerinage et les sacrifices au Temple constituant un passage obligé de la vie pieuse. La défense de la Terre d’Israël (consacrée à Dieu) constitue un autre aspect du judaïsme, au moins pour les Juifs d’Israël.

La foi chrétienne est issue du monde juif mais se trouve très rapidement confrontée au monde grec (païen), dont l’influence avait déjà irriguée la Judée depuis les conquêtes d’Alexandre. La pastorale paulinienne se trouve donc au cœur de cette tension. Un exemple parmi d’autres : dans les Actes au chapitre 2 (verset 16), Luc raconte que Paul prend avec lui un certain Timothée (ce Timothée sera mentionné un grand nombre de fois), et le fait circoncire par “peur des Juifs qui se trouvaient dans les parages”, parce que le père de Timothée est grec (donc païen, ou pagano-chrétien). De fait, cette question de la fidélité à la Torah et sa tension avec la fidélité au Christ traverse tout le ministère de Paul. La fidélité au Christ annule-t-elle, complète-t-elle, surpasse-t-elle la fidélité à la Loi ? Paul fondait des communautés pagano-chrétiennes où la circoncision et beaucoup d’autres règles de la Torah n’étaient plus exigées, car la foi au Christ était considéré comme suffisante. Ce qui ne manquait pas de dérouter, sinon de choquer, une partie des chrétiens de Judée, d’abord attachés à la Loi. Dans cette logique de conflits d’interprétation, le livre des Actes témoigne d’un incident entre Paul et Pierre (le conflit d’Antioche) : suite à une controverse à Antioche, les apôtres s’étaient en effet rassemblés à Jérusalem avec les Anciens (vers 49) et avaient décidé que les chrétiens non-Juifs n’étaient pas obligés de se faire circoncire, qu’ils devaient seulement s’abstenir des “idoles, des unions illégitimes, de la viande non saignée et du sang” (Ac 15,20). Cependant, lorsque les envoyés de Jacques (un des chefs de l’Eglise de Jérusalem) arrivent à Antioche, Pierre change de comportement et se met à ne plus prendre ses repas avec les chrétiens issus du paganisme et même à cacher ses convictions, par peur des Juifs. La Loi interdisait en effet aux Juifs de partager leur repas avec des non-Juifs. C’est ce changement de comportement que lui reproche Paul (Ga 2,11) : Pierre n’avait-il pas déclaré lors de la réunion de Jérusalem que “Oui, nous le croyons, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous [les Juifs] sommes sauvés, de la même manière qu’eux [les païens] ?” (Ac 15,11). Il semble donc que Jacques (personnage dont on reparlera), et Pierre dans une moindre mesure, étaient plus exigeants que Paul -au moins dans un premier temps- sur le respect de la Loi par les chrétiens. D’ailleurs, l’épître de Jacques (bien qu’elle ne soit probablement pas de Jacques lui-même) défend l’importance des œuvres, donc du respect de la Loi (Jc 2,14) ce qui semble s’opposer à  la théologie du salut paulinienne.

***

De tout cela, certains chercheurs (comme Geza Vermes ou Rudolf Bultmann) ont conclu que la foi de Paul est fort différente de celle des premiers chrétiens de Judée. Paul, théologien avant de se convertir, formé à la culture grecque, helléniste lui-même, serait un représentant du pagano-christianisme, et non pas du judéo-christianisme. Par conséquent, ce que dit Paul ne serait pas fiable pour rendre compte de la foi primitive, profondément juive. La foi des disciples (les Douze) serait une foi juive classique marqué par une urgence messianique (Jésus = Messie mais pas Dieu). C’est Paul qui va plus loin en développant la théologie de la Rédemption (la mort de Jésus est interprété comme un salut pour les péchés, sur le modèle du héros grec demi-dieu sauvant les hommes par un acte de bravoure) et Jean qui achève, au début du deuxième siècle, de donner à la foi chrétienne son cœur doctrinal, en assimilant explicitement Jésus à Dieu. Dans ce cadre, le christianisme d’aujourd’hui, issu de la pensée paulinienne, serait très différent du christianisme issu de la vie de Jésus de Nazareth, et même contradictoire avec lui : Paul, qui n’a pas connu Jésus, est-il le plus qualifié pour en parler, contrairement aux Douze, qui l’ont côtoyé des milliers d’heures et vécu avec lui ?

Je pense ces arguments ne tiennent pas. Certes, il est indéniable qu’il y a eu des dissensions pastorales et ecclésiologiques, mais c’est aller un peu vite en besogne que d’en déduire des dissensions doctrinales. Je pense pour ma part qu’il n’y a  aucune contradiction fondamentale entre la foi de Paul et celle des chrétiens ayant connu Jésus, à commencer par Pierre. Sa foi, Paul ne l’invente pas : il la reçoit des chrétiens avant lui, à la lumière de la Révélation qu’il dit avoir reçu. Dire qu’il y a eu des dissensions entre les chefs de l’Eglise sur les sujets pastoraux et même –admettons, si l’on caricature tant Paul que l’épître de Jacques—sur la théologie du salut n’est pas la même chose que de dire qu’ils se sont opposés sur le contenu de la foi au Christ.

Pour commencer, rappelons que Paul n’est pas cet évangélisateur anti-Juif méprisant la Loi qu’on caricature souvent pour l’opposer à Pierre. Au contraire :

  • Paul est Juif et se déclare même (ex)pharisien et “irréprochable à l’égard de la justice et de la Loi” (Phil, 3,5).

  • Il respecte la Loi, comme tous les Juifs qui devenaient chrétiens en ce temps-là (cf. Ac 2,46 : “ils se rendaient chaque jour au Temple”) ;

  • Il affirme à plusieurs reprises la validité de la Loi, et fait l’apologie d’Israël (en particulier dans les chapitres 9 à 11 de l’épître aux Romains) ;

  • Malgré des tensions indéniables (cf. 1 Th 2, 14), il reçoit un accueil généralement ouvert lorsqu’il prêche aux diasporas juives. Ainsi que le dit Elie Chouraqui (un des meilleurs traducteurs littéralistes Juif de la Bible)  :

Les résistances que les pharisiens, quand ils le peuvent, opposent à son action étaient normales dans l’affrontement général des sectes de son temps ; ils s’opposaient avec autant d’énergie aux enseignements des sadducéens, des esséniens ou à la propagande des zélotes. De nos jours encore un rabbin, de quelque obédience qu’il soit, orthodoxe, conservateur ou libéral, n’est jamais accueilli sans réserve ni sans risques dans la synagogue d’une tendance qui n’est pas la sienne. (…)

Paul, de toute manière, n’a jamais rompu et n’a jamais demandé aux juifs de rompre avec la pratique des misvot, ou commandements de la Tora. Il souhaitait par-dessus tout que cette pratique ne s’exerce jamais sans l’adhérence de la foi et de l’amour (Rm 13,8-10). Même au regard des rabbis les plus intransigeants, la pratique des misvot n’était obligatoire que pour les Hébreux, et non pour les païens.

Toutes les lettres de Paul cherchent justement à montrer que la Loi n’est pas remise en question par la venue du Christ : elle est “simplement” dépassée. Paul, certes, affirme que la circoncision n’est pas nécessaire  pour les païens qui se convertissent, mais respecte la Loi pour lui-même (cf. Ac 16,3/21,26/22,17) et déclare (non sans paradoxe) que la Loi ne dit “rien de plus” que ce qu’avaient dit d’avance les Écritures : “les prophètes et Moïse ont prédit ce qui devait arriver, et je ne dis rien de plus” (26,23).

Inversement, Pierre n’est pas ce Juif intransigeant opposé à l’arrivée des païens dans l’Église et minimisant la foi au Christ par rapport au respect de la Torah : sinon, on voit mal pourquoi il aurait lui-même calmé les esprits après la conversion de Paul et accepté le concile de Jérusalem, dont les conclusion sont de ne pas imposer la  circoncision aux pagano-chrétiens. Il est indéniable que l’idée que les pagano-chrétiens puissent non seulement se convertir mais se passer de circoncision (donc, d’une certaine façon, de la Torah) a dû en choquer  plus d’un :   Paul n’hésite pas à déclarer “Si de ta bouche tu confesses que Jésus est Seigneur, et si dans ton cœur tu crois que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé” (Rm 10,9). Quel changement radical ! Ce sont des “fidèles issus du pharisaïsme” (Ac, 15,5) qui provoquent le Concile de Jérusalem pour résoudre cette question qui devait provoquer de vives discussions (pour dire le moins). Dans un premier temps, il semble que personne n’avait envisagé que les païens puissent être destinataires du Salut à un tel niveau. L’idée d’une conversion des païens n’était probablement pas totalement exclue (cf. Ac 8,26) puisque Jésus lui-même avait eu des contacts positifs (quoique rares) avec les païens. Cependant, la Révélation issue de la Résurrection se concevait comme destinée essentiellement au Peuple d’Israël. Mais l’épisode de la conversion de Corneille (Ac 9,11) va bouleverser ces croyances. Pierre a semble-t-il une vision qui le pousse chez ce centurion romain très pieux qui, bien que non-circoncis, “invoquait Dieu en tous temps” (10,2). Pierre s’y rend mais reste circonspect : “comme vous le savez, c’est un crime pour un Juif que d’avoir des relations suivies ou même quelque contact avec un étranger (…) j’aimerais savoir  pourquoi vous m’avez fait venir” (10, 28). Finalement, alors qu’il s’adresse à son auditoire, “l’Esprit saint tomba sur tous ceux qui étaient en train d’écouter la Parole.” (10,44). Les compagnons de Pierre sont stupéfaits (10,45) et finalement toute la maison de Corneille est baptisée. Au retour, les réticences sont très fortes (11,3), mais après que Pierre ait exposé  ce qui s’est passé, toute l’Assemblée finit par rendre gloire à Dieu (11,18). Plus tard, des judéo-chrétiens voudront interpréter cet épisode comme une exception et imposer la circoncision aux convertis d’Antioche, ce qui provoquera, comme on l’a dit, le Concile de Jérusalem avec l’issue que l’on sait.

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Pierre et Paul, gravure sur une pierre tombale en marbre, IVe siècle, musée du Vatican.

Ainsi, loin des caricatures entre un Paul pagano-chrétien et un Pierre judéo-chrétien opposés sur la foi (l’un défendant le Christ, l’autre la Torah), il semble au contraire qu’il y avait de l’estime réciproque entre ces deux personnages clés de l’Église primitive. Dans l’épître aux Galates, Paul affirme que les apôtres ont validé sa prédication. Après sa conversion, il déclare avoir passé trois ans en Arabie puis être allé à Jérusalem pour faire la connaissance de Pierre, et être resté quinze jours auprès de lui (Ga 1, 18). Après quatorze ans d’apostolat en dehors de la Judée, il monte à nouveau à Jérusalem pour, semble-t-il, y faire valider sa prédication : “J’y montais à la suite d’une révélation, et j’y ai exposé l’Évangile que je proclame parmi les nations ; je l’ai exposé en privé, aux personnages les plus importants, car je ne voulais pas risquer de courir ou d’avoir couru pour rien” (Ga 2,2). Il affirme ensuite que “ces gens importants” valident sa foi : “ils ont constaté que l’annonce de l’Évangile m’a été confiée pour les incirconcis (c’est-à-dire les païens), comme elle l’a été à Pierre pour les circoncis (c’est-à-dire les Juifs) (…) ayant reconnu la grâce qui m’a été donnée, Jacques, Pierre et Jean, qui sont considérés comme les colonnes de l’Église, nous ont tendu la main, à moi et à Barnabé, en signe de communion, montrant par là que nous sommes, nous, envoyés aux nations, et eux, aux circoncis” (Ga 2,7).  Ceci est confirmé par le livre des Actes (15,23) , où l’on voit que Paul et Barnabé sont qualifiés de “bien-aimés” et “d’hommes qui ont voué leur vie au nom de notre Seigneur Jésus-Christ” par les Anciens de la communauté chrétienne de Jérusalem, donc incluant Pierre et Jacques, qui valident explicitement les conclusions de l’Assemblée, Pierre déclarant notamment : “Frères, vous savez bien comment Dieu, dans les premiers temps, a manifesté son choix parmi vous : c’est par ma bouche que les païens ont entendu la parole de l’Évangile et sont venus à la foi. Dieu, qui connaît les cœurs, leur a rendu témoignage en leur donnant l’Esprit Saint tout comme à nous ; sans faire aucune distinction entre eux et nous, il a purifié leurs cœurs par la foi. Maintenant, pourquoi donc mettez-vous Dieu à l’épreuve en plaçant sur la nuque des disciples un joug que nos pères et nous-mêmes n’avons pas eu la force de porter ?” (Ac 15,7). Enfin, au chapitre 21 du même livre, Luc raconte encore un épisode où Paul se rend chez Jacques avec les Anciens ; il fait un compte-rendu de son ministère et son auditoire “glorifiait Dieu”. Après quoi ils informent Paul de leurs propres résultats (“Tu vois, frère, combien de dizaines de milliers de Juifs sont devenus croyants”) et d’une rumeur à son sujet : il détournerait de la loi de Moïse tous les Juifs des nations, “en leur disant de ne pas circoncire leurs enfants et de ne pas suivre les coutumes”. Jacques et les Anciens montrent à Paul qu’ils n’accordent pas le moindre crédit à ces rumeurs et lui donnent même le moyen de les faire cesser tout en réaffirmant la décision du concile de Jérusalem (Ac 21,18).

Au-delà des personnages de Pierre et Paul,  on voit mal comment les disciples, les seuls à avoir connu physiquement Jésus, à l’avoir côtoyé,  auraient pu tolérer que Paul répande un kérygme (terme grec signifiant proclamation et désignant une confession de foi) qu’ils jugeaient erroné au sujet de Jésus, alors que quelque temps avant il persécutait les disciples, ce qui diminuait sa légitimité à parler au nom des chrétiens. C’est d’ailleurs assez clair dans le livre des Actes : lorsque Paul rentre d’Arabie et se rend à Jérusalem, il essaye d’intégrer la communauté des chrétiens mais “tous le craignaient, ne croyant pas qu’il fût un disciple” (Ac 9,26). Cet enchaînement est logique : c’est précisément parce que Paul n’avait pas la légitimité requise –puisqu’il persécutait les disciples du Christ, sa conversion pouvait à bon droit être considérée par eux comme une ruse, une tentative d’infiltration– qu’il était indispensable pour lui de montrer patte blanche auprès de ceux qui faisaient autorité dans l’Église, à savoir Pierre, Jacques et Jean. Il faudra que Barnabas l’introduise auprès des apôtres et qu’il montre son zèle apostolique pour être pleinement accepté dans la jeune Église (Ac 9, 27).

Ma conclusion de cette longue discussion est la suivante : malgré les évidentes réticences –peut être plus fortes au départ chez Pierre ou Jacques que chez Paul– à accepter les pagano-chrétiens dans l’Église et donc à accepter en quelque sorte de considérer la Torah comme moins essentielle que la foi au Christ, il n’y a pas de divergence doctrinale fondamentale entre Paul et les autres. Déduire des dissensions rituelles provoquées par la pharisiens des conflits entre Pierre et Paul au sujet de la foi est excessif ; déduire de l’indéniable apport théologique de Paul à la foi primitive qu’elle n’est pas représentative de celle de l’Église primitive est tout aussi excessif. Paul n’a pas inventé sa foi au Christ, il l’a reçue des chrétiens avant lui, d’abord ceux de Damas, mais aussi de Pierre et de Jacques. Notons, pour finir, que c’est ce qu’il dit lui-même : dans sa première épître aux Corinthiens (1 Co 15,3), il affirme avoir reçu la foi des autres : “Je vous ai enseigné avant tout, comme je l’avais aussi reçu….

C. De Jésus à Paul, une modification de l’objet de la foi

Avant d’aborder la foi de Paul, une remarque liminaire essentielle : Paul est un prédicateur missionnaire qui parle de Jésus lui-même, plutôt que du message de Jésus. De nombreux biblistes comme Bultmann l’ont fait remarquer :  ce que nous avons appelé précédemment le “message de Jésus” ne joue pratiquement aucun rôle dans les lettres de Paul.  Après tout, cela n’a rien de surprenant : Paul n’est pas là pour répéter ce que Jésus a dit, mais pour montrer à son auditoire en quoi la mort et la résurrection de Jésus montre qu’il était le Christ, celui qu’il faut désormais suivre. Ainsi, dans toutes les lettres de Paul, les paroles de Jésus ne sont explicitement citées qu’une (!) fois, à propos de la Cène (1 Co 11,24), les autres mentions étant indirectes. De même, il y a 76 mentions du “Royaume” dans le Nouveau Testament : trois (4%) dans l’apocalypse, une dans l’épitre de Jacques (1%), douze chez Paul (15%), huit (10%) dans les Actes, et tout le reste dans les Evangiles, dont 50 dans les synoptiques…. soit 65% du total. Autant dire que le thème de Royaume de Dieu, omniprésent dans les synoptiques, disparait quasiment chez Paul.  A l’inverse, il y a une centaine de mentions de “l’Esprit saint” dans le Nouveau Testament, dont seulement 25 dans les Évangiles, et tout le reste dans les Actes ou la littérature paulinienne. Les thèmes récurrents chez Jésus, comme la question du sabbat, du divorce, du pardon des péchés, des serments, sont pratiquement absents chez Paul. Il se permet même une fois de faire quelque chose que Jésus a dénoncé : comparer Matthieu 5,34, où Jésus interdit de faire des serments, et 1 Thessaloniciens 2,5, où Paul le fait sans retenue. Par contre, Paul reprend les commandements d’amour de Jésus, notamment en citant les commandements juifs et en affirmant qu’ils se résument en “tu aimeras ton prochain comme toi-même”, reprenant la parole de Jésus (Rm 13,9). Jésus n’est évidemment pas absent de la préoccupation pastorale, puisque la foi au Christ est considérée comme la source du bon comportement (1 Co 1,10), Jésus étant comparé à la tête et les chrétiens (l’Église), au corps humain (1 Co 12,27). Les prescriptions morales de Paul sont cependant bien plus développées, plus détaillées que celles de Jésus (voir par exemple Rm 1,18, où l’on trouve une dénonciation de l’homosexualité, alors que Jésus n’a rien dit à ce sujet).

Par-delà la pastorale, la vie de Jésus, c’est-à-dire la vie du personnage historique nommé Jésus de Nazareth, ne semble guère avoir d’intérêt pour Paul. S’il en a eu un, il est totalement absent dans ses épîtres. Paul n’évoque pas l’enfance de Jésus, ni sa famille (la seule référence à Marie est vague et indirecte, en Galates 4,4 : Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et soumis à la loi de Moïse); à part Pierre, il ne parle pas des Douze, et ne  dit rien non plus de la mort de Jésus, en tout cas au plan historique : la mort de Jésus n’intéresse Paul que dans sa signification théologique (l’avènement du Messie et la Rédemption des pécheurs), pas dans son aspect historique (où/quand/quoi/comment). De toute évidence, ce qui est intéresse Paul, ce n’est pas la vie de Jésus de Nazareth, mais la foi en Jésus-Christ. Paul ne cherche pas à raconter la vie terrestre de Jésus comme le feront plus tard les Évangiles. Il ne s’intéresse qu’à celui qu’il a rencontré sur le chemin de Damas, le Seigneur ressuscité, non pas au Jésus historique mais au Jésus de la foi.

Passant des Évangiles à Paul, on passe donc d’un Messie terrestre venu sauver Israël, à un Messie céleste venu racheter toutes les Nations, et dont la mort offre la  Rédemption à l’humanité. Le bibliste Rudolf Bultmann résume les choses en disant que le point d’attention passe du “message de Jésus” à “la personne de Jésus” (the proclaimer became the proclamed). Il y a donc une modification de l’objet de la foi entre les Évangiles et Paul. Comme on le verra plus bas, dans les synoptiques et surtout dans Marc, Jésus parle peu de lui-même, et le titre qu’il se donne le plus est somme toute assez modeste : “Fils de l’homme”. Par contre, sa prédication est centrée sur l’annonce du Royaume de Dieu, la guérison des péchés, la ‘disputatio’ de la Torah avec des érudits et la réalisation de miracles comme signe du Royaume. L’objet de la foi reste YHWH-Adonaï, et Jésus se présente comme son Messager unique venu rassembler les brebis perdues de la maison d’Israël. Certes, la question de son identité est importante, car si Jésus est un imposteur, son annonce du Royaume est une imposture. Mais, au moins jusqu’à la Passion et aux évènements post-pascal (que nous étudierons dans le dernier article),  Jésus attend d’abord de la foule qu’elle  se convertisse et croie à la Bonne Nouvelle (Mc 1,15 et parr.), comme Jean avant lui, quoique d’une façon assez différente. Il attend de la  foule qu’elle écoute et applique ses  enseignements (c’est-à-dire son interprétation de la Torah). Au moins jusqu’à la Passion, il entend rester discret voire mystérieux sur son identité, qu’il réserve pour la fin, tout en dévoilant bien plus à ses disciples et à certains en particulier (Pierre, Jacques et Jean).

D. Le statut ontologique de Jésus dans la pensée paulinienne

Passons maintenant à l’étude de la foi de Paul. Que dit-il au sujet de Jésus ?  La question centrale se formule ainsi : quel est le statut ontologique de Jésus de Nazareth dans la pensée paulinienne ? Il n’y a que quatre hypothèses sérieuses : cette question est indécise (hypothèse 1) ; Jésus est le Messie (Christ) mais seulement un homme (hypothèse 2) ; Jésus est divin par élection (hypothèse 3) ; Jésus est Dieu (hypothèse 4). L’hypothèse 1 implique que la question était encore en maturation chez  Paul, qu’elle n’était pas totalement tranchée. L’hypothèse deux correspond à une foi juive traditionnelle, mais reconnaissant que Jésus était le Messie annoncé par les prophètes : c’est un judaïsme  messianique chrétien, toutefois en relatif décalage avec l’attente messianique juive traditionnelle puisque Jésus n’est plus attendu comme un roi terrestre. L’hypothèse 3 est une foi juive déjà plus marquée de la doctrine chrétienne, celle de la christologie ascendante, peut être à mi-chemin entre l’arianisme et le christianisme. L’hypothèse 4 correspond à la foi chrétienne actuelle (cf. article précédent). Notons que l’hypothèse 1 est la seule qui est compatible avec toutes les autres.

Laquelle est la plus solide ? Avant toute chose, il faut noter un point essentiel (oui, encore).  Ne faisons pas preuve d’anachronisme bête en croyant qu’on va trouver chez Paul de Tarse un vocabulaire théologique aussi élaboré que dans l’Évangile de Jean ou des affirmations aussi précises que celles du Concile de Nicée à propos de la divinité du Christ et de sa relation avec son Père. Le vocabulaire philosophique sophistiqué qui sera utilisé plus tard pour décrire Jésus-Christ, Dieu, l’Esprit saint et leur relation, est inconnu de Paul. La théologie chrétienne n’en est avec l’apôtre des gentils qu’à ses balbutiements, et beaucoup de questions restent sans réponse. Paul, par exemple, répète longuement que le Christ est mort pour nos péchés, mais il faudra des siècles à la théologie chrétienne pour tenter d’expliquer comment et pourquoi. Cela paraît évident, mais les lettres de Paul ne sont pas des traités théologiques sur le statut ontologique de Jésus. Tout ceci n’est guère le problème de Paul :  on le voit avec le paradoxe mentionné supra quand il explique ne faire que répéter ce que les Écritures prédisaient déjà, tout en étant pleinement conscient de ce que le credo a de nouveau (si ce n’était pas le cas, la prédication paulinienne ne poserait pas autant de problèmes aux Juifs). Paul ne cherche pas vraiment à résoudre ce paradoxe, c’est-à-dire à à exprimer rigoureusement un credo nouveau dans le cadre d’un monothéisme ancien, sans parler d’utiliser un vocabulaire philosophique sophistiqué pour cela. Sa préoccupation est d’annoncer aux Juifs et aux païens que le salut passe par la foi dans le Christ-Sauveur, la conversion du cœur et le pardon des péchés par le baptême, pas de conceptualiser intellectuellement des affirmations théologiques complexes. La fidélité à YWHW-Adonaï, le Dieu unique, reste entière, mais elle désormais vécue comme passant par le seul et unique intermédiaire, celui qui sauve, Jésus-Christ, le véritable objet du discours de Paul  : accéder à Jésus-Christ, c’est accéder à Dieu.  Paul est très sûr de sa foi, cela ne fait aucun doute ; il n’en demeure pas moins qu’il ne l’exprime pas de façon systématique (si l’on peut parler de christologie paulinienne, elle est pour le moins parcellaire et balbutiante),  ce qui laisse à penser que même chez lui, cette question était toujours un peu en maturation, donnant crédit à l’hypothèse 1. Il se préoccupe avant tout de pastorale et de morale : cela passe certes par une catéchèse brève (exprimée dans les hymnes christologiques), mais n’implique pas de longs développements théologiques.

***

Que dit donc Paul au sujet de Jésus ? Commençons par quelques récurrences de termes. Le terme le plus utilisé, Christ, est employé pas moins de 362 fois. Il le désigne également par le terme Seigneur (Kurios) 184 fois, et par le terme Fils de Dieu 15 fois. Les lettres de Paul dévoilent une titulature bien rodée autour de la personne de Jésus de Nazareth :

  • « Jésus est Seigneur » (Rm 10,9/Ph 2,11/1 Co 12,3) ;

  • « Jésus est le Christ » (1 Co 8/Ac 18,5 et 28) ;

  • Jésus est le « Fils bien-aimé » (1 Col, 15)

Ces confessions sont aussi agglutinées dans la littérature paulinienne: « Notre Seigneur Jésus Christ » (par exemple Col 13,1) ou « Jésus Christ Notre Seigneur » (par exemple Eph 3,11).

On trouve beaucoup d’autres déclarations de Paul au sujet de Jésus, mais moins fréquentes, moins systématique. Dans la lettre aux Colossiens, il est appelé “image du Dieu invisible, le  premier-né, avant toute créature”, et “par lui tout existe” (1 Col 8,6), le terme “image de Dieu” étant répété dans la seconde lettre aux Corinthiens (2 Co 4, 4), à quoi Paul ajoute que “Dieu était en Christ” (2 Co 5,18). Jésus est “le nouvel Adam”, un “être spirituel qui donne la vie”, “qui vient du Ciel” (1 Co 15,45). Cependant, Paul introduit une hiérarchie en Dieu et Jésus puisque « le chef du Christ, c’est Dieu » (1 Co 11,3). L’année suivante, dans la  lettre aux Philippiens, Jésus a le “nom au-dessus de tout nom”, à l’évocation duquel “tout genou fléchit au ciel, sur la terre et aux enfers” (1 Phil 2,6). Il a “la condition de Dieu” et un rang qui “l’égalait à Dieu” (1 Phil 2,6).  Deux ans après, dans la lettre aux Romains, Paul déclare que Jésus est “au-dessus de tout”, il va jusqu’à l’appeler  “Dieu béni pour les siècles” (Chouraqui traduit “l’Elohîms béni en pérennité”) dans la même phrase (Rom 9,5). La lettre aux Éphésiens (dont l’authenticité est cependant largement remise en cause) ajoute enfin que Dieu a établi le Christ “au-dessus de tout être céleste, Principauté, Souveraineté, Puissance et Domination, au-dessus de tout nom que l’on puisse nommer, non seulement dans le monde présent mais aussi dans le monde à venir” (Ep 1, 15).

Ces affirmations sont parfois résumées dans de petits kérygmes (proclamations de foi) : surtout dans un passage de l’épître aux Corinthiens, dans un passage de l’épître aux Romains, dans un passage de l’épître aux Colossiens, et dans un passage de l’épître aux Philippiens, véritable hymne au Christ. Ainsi :

Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus : Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.

Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

1 Philippiens 2, 6

Pour nous il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et par qui nous sommes.

1 Corinthiens 8,6

ils [les Israélites] ont les patriarches, et c’est de leur race que le Christ est né, lui qui est au-dessus de tout, Dieu béni pour les siècles. Amen.

Romains 9,5

[Le Christ] est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui.  Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.

Colossiens 1, 12

Que tirer de tout cela par rapport à nos hypothèses ? C’est plutôt complexe. Certains exégètes estiment qu’il était impossible que  Paul professe autre chose qu’une foi juive messianique. Dans cette foi, Jésus est le Messie, le Médiateur ultime entre Dieu et les hommes, celui-là même qu’annonçait Isaïe, mais il n’est pas Dieu. Il reste  une créature. Les exégètes qui soutiennent cette position (correspondant à l’hypothèse 2), affirment qu’il était impossible que Paul professe autre chose que cela, car dire que Jésus était divin ou Dieu allait radicalement à l’encontre du monothéisme strict des Juifs. Or, l’Eglise du temps de Paul était encore très majoritairement juive (cf. Ac 21, 20). Au moment où Paul arrive dans la communauté chrétienne et reçoit la foi des disciples, l’influence théologique des païens y est même nulle. Jésus, ses disciples et les premiers chrétiens sont tous Juifs : lors de la Pentecôte, une première vague de conversion a lieu après le discours de Pierre, Luc évoquant trois mille baptêmes. Ce sont tous des Juifs qui  se rendent au Temple chaque jour (Ac 2,46). L’intégration des païens, on l’a vu, continuera de poser problème pendant un long moment, jusqu’à ce que le christianisme se détache réellement du judaïsme et de la Judée, à partir de 70. Quant à Paul lui-même, il est pharisien, profondément Juif et marqué par la Torah, qu’il a étudié toute sa jeunesse. Comment pourrait-il dire que Jésus est Dieu, ce qui s’apparenterait à un polythéisme ? Comme le résume Dreyfus (qui par ailleurs soutient que Paul a considéré Jésus comme Dieu) :

Accorder un rang et des honneurs divins à un homme, même après sa mort, dire qu’il était auprès du Père avant la création du monde (1 Co 8,6), tout cela était absolument impossible pour un juif, cela aurait été de l’idolâtrie et il n’y avait aucun parallèle ni dans la Bible ni dans la pensée des rabbins contemporains de Paul. Aucun homme, si grand qu’il ait été, n’avait été présenté comme recevant le nom au-dessus de tout nom (Yahvé), ni Abraham, ni Moïse, ni aucun patriarche, ni aucun prophète. Fléchir les genoux devant lui, c’est-à-dire l’adorer, croire en lui, se convertir à lui, tout cela aurait été blasphématoire ; or tout ce qui était suspect de favoriser l’idolâtrie était rejeté avec horreur, et le juif pieux devait déchirer ses vêtements pour exprimer sa réprobation (cf. Mt 26,65 ; Ac 14,14; et l’indignation de Paul à Athènes Ac 17,16). (…) Pour respecter la susceptibilité religieuse des Juifs, les armées romaines avaient l’ordre de ne pas entrer dans Jérusalem avec les étendards portant le portrait de l’empereur divinisé (…) Les juifs étaient dispensés de rendre un culte à l’empereur. Et lorsque l’empereur Caligula (37-41 de notre ère) veut imposer son culte aux juifs d’Alexandrie et de Terre Sainte, il se heurte à leur résistance désespérée.

François Dreyfus, Jésus savait-il qu’il était Dieu ?

Les kérygmes pauliniens étant issus du monde Juif, ceux qui sortent du schéma juif traditionnel ( = un monothéisme strict) sont issus de la pensée grecque et extérieurs à la pensée de Paul, à partir du moment où l’on soutient l’hypothèse la plus plausible d’une cohérence entre foi de l’Eglise primitive et foi paulinienne. Du point de vue scripturaire, ces exégètes peuvent s’appuyer sur le fait que l’essentiel de la titulature paulinienne de Jésus ne place pas ce dernier du côté du créateur : ni le  terme Seigneur (Adon), ni Christ (Massiah), ni “Fils de Dieu” ne sont des termes désignant ontologiquement Dieu (cf. article précédent). Il désignent plutôt un homme exceptionnel, éventuellement le Messie, le Prophète ultime, Médiateur de Dieu pour  le Salut des hommes. D’ailleurs, Jésus et Dieu sont toujours clairement distingués dans les discours de Paul. Par exemple, ce n’est pas Jésus qui ressuscite, mais Dieu qui le ressuscite : “celui qui a ressuscité Christ d’entre les morts rendra aussi la vie à vos corps mortels” (Rm 8,11) ; “Dieu a ressuscité le Seigneur” (1 Co 6,14) ; “par Jésus Christ et Dieu le Père, qui l’a ressuscité des morts” (Ga 1,1) ; “son Fils, qu’il a ressuscité des morts” (1 Th 1,10), etc. Enfin, en reprenant le passage de 1 Corinthiens 11, 3 déjà cité, Paul établit une hiérarchie entre Dieu et son Fils : « Dieu est le chef du Christ ».

Cette position est tout à fait tenable, mais pose le problème est de l’évaluation les termes de la littérature paulinienne qui s’écartent assez nettement de l’idée d’un Jésus-homme, en assimilant plus ou moins explicitement Jésus à Dieu. Tous ces termes, nous les avons mentionné ci-dessus. Pour les exégètes qui soutiennent l’hypothèse 2, cela ne fait aucun doute : ils ont été ajoutés postérieurement aux textes pauliniens et ne correspondent pas à la pensée paulinienne. Elles viennent plutôt d’un développement ultérieur influencé par la pensée grecque. Quant à l’épître aux Colossiens et à celui destiné aux Éphésiens, il sont considérés tout entiers comme datant non pas du début des années 60  mais des années 80, non pas de Paul mais d’un disciple. De fait, il y a un relatif consensus pour dire que vu la structure linguistique, l’hymne philippien n’est pas de Paul, car il semble avoir été inséré dans le texte dans un discours qui semble par ailleurs cohérent quand on retire ce passage. La question est-elle résolue ? Non, car si le texte n’est pas de Paul, il peut lui être soit postérieur…soit antérieur, Paul ne faisant alors que reprendre une tradition qu’il connaît et qui lui précédait. Les exégètes qui préfèrent l’hypothèse 2 penchent pour une postériorité, ce qui n’est pas l’avis des exégètes en faveur de l’hypothèse 3 (voire 4) qui penchent pour une antériorité. Le nœud du problème est que l’argument principal des exégètes qui réfutent l’authenticité des hymnes christologiques pauliniens est basé sur le même principe déjà évoqué de l’argument d’embarras : comme cela correspond de façon trop évidente au canon chrétien ultérieur, on jette un doute sur la capacité de Paul à dire cela, et on range l’hymne christologique –et surtout les termes  “ayant la condition de Dieu” dans l’épître aux Philippiens– comme étant de l’ordre de la théologie chrétienne johannique. D’ailleurs, pourquoi Paul n’aurait-il pas utilisé ce thème de l’égalité avec Dieu à d’autres endroits dans ses écrits, si ce n’est pas le cas ?

Il n’y a de solution à ce débat que nuancée. D’un côté, il est clair qu’on ne trouve pas le credo nicéen chez Paul, même sous une forme déguisée. Entre Paul et Nicée, la foi a évolué au moins dans sa forme, et peut être un peu dans son fond. De l’autre, il est absurde de penser que la foi paulinienne est une foi juive classique messianique. Il faut se confronter honnêtement aux passages de Paul qui tendent à rapprocher ontologiquement Jésus de Dieu, et il est un peu facile de les évacuer en disant “ça ressemble trop au christianisme, donc Paul n’a pas pu dire ça”. Ce n’est pas seulement une affaire d’hymne christologique philippien, le seul à comparer explicitement et exactement Jésus à Dieu ; c’est plutôt que, dans l’ensemble, la foi de Paul est la foi au Christ, YHWH-Adonaï passant presque au second plan théologique. Pour un pharisien Juif, c’est tout de même étonnant : Jésus-Christ est plus mentionné que YWHW-Adonaï ! Dans les lettres de Paul, le mot “Christ” revient 362 fois, les mots “Fils de Dieu” 15 fois, le mot “Seigneur” 184 fois, plus une dizaine de mentions du “Fils”, quelques mentions de “Jésus” (non accompagné du mot “Christ” ou “Seigneur”) soit environ 580 références à Jésus. Le mot “Dieu” (seul) revient lui environ 520 fois, et il est rarement isolé d’une référence au Fils. Au-delà des termes de la titulature, il faut remarquer que dans l’ensemble, les lettres de Paul parlent bien plus de Jésus le Messie que de YHWH-Adonaï, et que la foi au Christ semble non seulement être le seul moyen de parvenir à YHWH, mais elle semble s’y substituer : ce qui compte, c’est de croire au Christ, comme le montre le passage déjà cité de Romains 10 : Si de ta bouche tu confesses que Jésus est Seigneur, et si dans ton cœur tu crois que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé.

Évaluer correctement le statut ontologique du Christ dans la pensée de Paul, si tant est qu’on puisse le faire, nécessite de se débarrasser d’une interprétation un peu simpliste de la Genèse, selon laquelle il n’y a aucun intermédiaire ontologique entre créature et Créateur. Seul Elohim est le Créateur ; tous les autres, y compris le Messie, intermédiaire par excellence entre Dieu et les hommes, et Satan, et les anges, sont des créatures. Jésus serait donc soit l’un, soit l’autre. Mais la foi juive est en réalité plus complexe. Certes, du point de vue ontologique Elohim est ineffable, radicalement différent des créatures ; mais d’un autre côté, il existe des statuts intermédiaires qui placent certains hommes comme différents des autres hommes, sans être  les égaux de Dieu pour autant. Il n’est pas excessif de dire que dans la pensée juive classique, David ou Moïse sont plus divins que l’Israélite lambda. Ils guident le Peuple, et ont une relation unique à Dieu. Un grand nombre de termes s’appliquant à Jésus s’inscrivent sans doute dans cette idée qui est avec Jésus développée d’une façon plus importante que jamais : Jésus est le Médiateur unique et ultime ; par lui, les péchés sont pardonnés et Dieu donne la rédemption à son Peuple ; être sauvé signifie dès lors recevoir le baptême au nom du Christ (cf. Ac 10, 38) et croire au Christ. On n’en a jamais dit autant de Moïse, d’Abraham ou de Jacob ! Jamais le Tanakh ne parle de cette façon de “croire en Moïse” ou “d’être sauvé par Moïse” ! En ce sens, pour Paul Jésus est divin et la nouvelle religion est bien “chrétienne”, car croire au salut rédempteur par le Christ signifie être sauvé : on croit au Christ comme on croyait en Dieu, et Jésus représente la nouvelle (et unique) façon d’être proche de Dieu. Ce qui est très différent de l’attente juive messianique classique, qui voyait plutôt Jésus comme un roi terrestre régnant sur le Peuple et combattant les ennemis du Peuple…Ici, on se rapproche plutôt de l’hypothèse 3 : Jésus est divin par élection. Cela signifie-t-il pour autant qu’il est considéré comme aussi Dieu qu’Elohim lui-même, ainsi que le déclarera au début du troisième siècle le Concile de Nicée (hypothèse 4) ? Pas forcément, d’autant que la question de l’origine de l’hymne christologique contenue dans Philippiens ne pourra probablement jamais être tranchée avec une absolue certitude.

Conclusion

Voici ce que je défendrais, avec prudence et sans prétendre trancher ce débat ancien : Paul a professé une foi juive messianique (Jésus = Messie), mais cette foi au Christ dépassait ce qu’on pouvait attendre d’un Prophète classique comme Moïse, et même du Messie tel que l’attendaient la majorité des Juifs du premier siècle. Dans l’esprit de Paul, Jésus est le seul intermédiaire possible entre Dieu et les hommes, donc sa proximité avec Dieu est inégalée, la foi au Christ est absolument nécessaire au salut, ce qui est radicalement nouveau. Pour autant, l’apôtre des gentils n’a pas envisagé (encore moins exprimé explicitement) la préexistence éternelle de Jésus (Jésus-Dieu) comme le théoriseront plus tard les conciles chrétiens, les cantiques au Christ comme chef de l’Univers étant des développements chrétiens de la fin du premier siècle.

Un certain Juif, Jésus (9/12)

VIII. La théologie chrétienne et ses développements

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Trinité, Andrei Rublev, 1429

Pour répondre à notre question de l’identité de Jésus, nous allons devoir comparer le Nouveau Testament avec la doctrine chrétienne en général et catholique en particulier à propos de Jésus ; il s’agit de savoir si le dogme chrétien contemporain se déduit exclusivement du Nouveau Testament.  Donc, faisons un peu de théologie doctrinale.

A. Que dit la doctrine chrétienne au sujet de Jésus ?

Pour les chrétiens, Jésus est deux choses à la fois :

  • En tant qu’homme, il est le Messie annoncé par les Prophètes, incompris de la majorité des Juifs car ils attendaient un roi temporel et n’ont donc pas su comprendre que son “Royaume n’était pas de ce monde” (Jn 18,36), refusant par là son exigence de conversion qui allait au-delà de la loi mosaïque ;
  • Cependant, Jésus n’est pas seulement un homme. Il est “Dieu né de Dieu” (Symbole de Nicée-Constantinople), “de même nature que le Père”. Autrement dit, Jésus n’est pas une créature : il est Éternel et sa naissance de Marie ne signifie pas le début de son existence, car il existait de toute Éternité dans les cieux avec le Père. Sa naissance de Marie signifie seulement le début de son existence terrestre, c’est-à-dire son incarnation.

La quasi-totalité des confessions chrétiennes (catholiques, protestants, orthodoxes) acceptent ce que je viens d’exposer. La résurrection du Christ est le point clé de la foi car c’est l’évènement qui manifeste de façon éclatante sa divinité. “Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine”, n’hésitait pas à affirmer saint Paul (1 Cor 15,14). A dire vrai, la croyance en la résurrection est à peu près le seul miracle auquel un chrétien “doit” croire, car c’est celui-là même qui fonda, il y a 2000 ans, la foi des disciples, et donc la religion chrétienne. Cependant pour les chrétiens Jésus ne se contente pas de détruire la mort en ressuscitant : il sauve l’humanité de ses péchés et retourne ensuite au ciel d’où il “reviendra dans la gloire juger les vivants et les morts” (ibid.) : c’est la doctrine de la Rédemption.

Mais si Jésus est Dieu, n’y-a-t-il pas plusieurs dieux ? Le concept de Dieu Trinitaire répond à l’objection de polythéisme : il n’y a pas deux ou trois dieux mais trois Personnes (ou hypostases, terme emprunté à la philosophie grecque et qui désigne ici un principe divin) distinctes mais pas indépendantes (car liés par l’Amour), qui forment un seul Dieu. Un peu comme trois bougies distinctes ne forment qu’une flamme.

Scutum Fidei (Wikipedia).

Pour être précis, il faut ajouter qu’il y a dans la théologie chrétienne trinitaire une certaine hiérarchie : le Père est premier car, d’une part, c’est le Père, le Créateur ; d’autre part, c’est lui qui envoie le Fils et l’Esprit, qui sont envoyés. C’est Jésus qui obéit (filialement) à son Père en mourant sur la croix, pas l’inverse. Par exemple, Jésus lui-même déclare ne pas connaître le jour et l’heure de la fin du monde, contrairement au Père (Mc 13,32). En termes missionnaires, le Père est au-dessus du Fils, et l’Esprit est le “produit” de l’Amour du Père et du Fils, tout en étant une Personne à part entière. Cependant cette hiérarchie n’est pas ontologique : elle ne signifie pas que Jésus est “moins Dieu” que son Père. Les trois Personnes de la Trinité sont également Dieu et forment un seul Dieu.

B. Objections et hérésies

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Le Concile de Nicée, fresque crétoise.

Dire que Jésus est à la fois Dieu et homme n’est pas sans laisser perplexe. Cela paraît parfaitement illogique puisque cela contredit la logique philosophique élémentaire qui veut qu’on ne peut être à la fois une chose et son contraire. Or, Jésus est affirmé comme étant à la fois Dieu et homme, Dieu et Fils de Dieu, ce qui est absurde : une entité ne peut pas être à la fois Dieu et son Fils. Pour bien comprendre, reprenons le raisonnement. Le principe fondamental à la base du monothéisme est l’affirmation que Dieu est unique. Il ne peut y avoir plusieurs dieux. C’est même ce qui distingue fondamentalement le judaïsme de la plupart des cultes païens, pour ne pas dire tous. Le monothéisme est l’essence même de la foi juive : comment le christianisme, qui en est issu, pourrait-il professer autre chose que le Shema Israël, Dieu est Un ? Dans ce cas, soit Jésus est le Fils de Dieu, mais alors il n’est pas Dieu lui-même ; soit il est Dieu lui-même, mais alors il n’est pas son Fils ; soit il est Dieu sans être son Fils, mais il y a alors plusieurs dieux, et on revient au point de départ.

Ce raisonnement, les détracteurs du christianisme n’ont pas attendu le XXIème siècle pour le tenir, et très tôt dans le christianisme, l’affirmation de Jésus-Dieu posa problème. Premièrement chez les convertis du judaïsme pour qui il n’était pas question d’envisager autre chose qu’un monothéisme strict, ou même qui s’opposaient à l’emploi d’un autre vocabulaire que l’hébreu, celui tiré des Écritures, pour décrire Dieu et le Christ. Deuxièmement chez les esprits grecs en raison de l’incohérence philosophique de la chose, la christologie devant être “rationnelle”. Un Juif du premier siècle peut éventuellement admettre que ce Jésus de Nazareth, ce prophète charismatique dont tout le monde parle et dont les disciples affirment la résurrection, est le Messie. Mais admettre qu’il est Dieu ? Cela viole le monothéisme de façon parfaitement inacceptable. Il faut ramener l’identité de Jésus à quelque chose de plus acceptable, compréhensible.

L’Eglise sait qu’une telle confession de foi est paradoxale : elle ne confesse qu’un seul Dieu en trois noms. L’heure n’est pas encore venue d’une conciliation rationnelle de ces deux données antagonistes. Il suffit aux croyants de constater que l’économie du salut qui traverse Ancien et Nouveau Testament est unique, qu’elle vient du seul et unique Dieu, mais qu’elle est accomplie par la médiation du Fils et de l’Esprit, envoyés par ce même Dieu. Les chrétiens, écrira Tertullien, ne croient pas en un autre Dieu, mais ils croient différemment au même Dieu. Mais le paradoxe est bien là et il provoquera successivement deux solutions de facilité (ce que sont généralement les hérésies).

Bernard Sesbouë

Hérésie vient du grec hairesis, qui signifie choix, préférence pour une doctrine. Le terme n’a donc rien de péjoratif à l’origine, mais il l’est devenu avec le temps. Parmi les hairesis, se développèrent donc diverses doctrines affirmant qu’en fait, Jésus est plus Dieu qu’il n’est homme : c’est un esprit divin qui a pris une apparence humaine (docétisme, IIème siècle), Dieu le Père sous une autre forme (monarchianisme, IIème siècle), une volonté divine dans une enveloppe humaine (monophysisme, Vème siècle), l’union morale d’un humain avec Dieu (duophysisme, Vème siècle). A l’inverse, l’arianisme affirma que Jésus est plus homme que Dieu : il est le  Messie, un homme à la destinée hors-normes et ayant eu une relation unique et exceptionnelle avec Dieu, mais il n’est pas Dieu lui-même : c’est une créature. C’est la thèse d’Arius1(256-336), prêtre chrétien libyen d’origine berbère qui écrit d’abord à Alexandrie. Aujourd’hui, on trouve encore quelques “néoariens”, principalement aux États-Unis : les plus connus sont les témoins de Jéhovah et les mormons. Sans parler évidemment des juifs et des musulmans qui sont en quelque sorte “ariens radicaux” puisqu’ils ne reconnaissent à Jésus que le titre de prophète, pas celui de Messie et encore moins celui de Dieu.

Plus contemporain, Frédéric Lenoir, directeur du Monde des religions et bien connu du grand public pour ses ouvrages de philosophie, de sagesse ou de religion, a eu un grand succès en 2010 avec son livre “Comment Jésus est devenu Dieu”, dans lequel il défend une actualisation de la thèse arienne avec des arguments historiques. D’après Lenoir, Jésus n’a jamais prétendu qu’il était Dieu, bien au contraire. Ses disciples eux-mêmes ne l’ont jamais cru. Les premiers chrétiens avaient beaucoup de théories diverses, concurrentes et opposées au sujet de l’identité de Jésus. C’est seulement plus tard, à partir du IIIème siècle, que le pouvoir romain choisira la doctrine actuellement en vigueur de Jésus-Dieu,  parce qu’il fallait rétablir l’ordre dans l’empire et que les querelles théologiques engendraient des divisions profondes, avec des conséquences économiques très concrètes. L’ordre sera donc rétabli en forçant les évêques à se mettre d’accord par un concile, celui de Nicée en 325. De nombreux autres conciles suivront pour enrichir et renforcer la doctrine chrétienne, au fur et à mesure que les questions se posaient (questions autour de la Trinité, identité de Marie, rapports aux doctrines juives, questions pratiques, sociétales et morales, etc.) et que les hérésies se développaient, l’Empire intervenant toujours largement pour favoriser une doctrine ou une autre au gré de considérations plus politiques que théologiques. Au final, d’après Frédéric Lenoir, la doctrine catholique actuellement en vigueur n’est qu’une doctrine parmi d’autres au sujet de Jésus, qui aurait sans doute été refusé par la majorité des premiers chrétiens, voire par Jésus lui-même. Si c’est elle qui a en quelque sorte “gagné” face aux diverses hérésies, ce n’est que par un mélange de circonstances historiques, de politique et de hasard. Elle n’a donc rien de biblique.

Si l’argumentation de Lenoir paraît solide au premier abord, elle est en réalité fragile, comme on le verra. Dans un premier temps, on peut lui opposer le paradoxe suivant : sachant que le christianisme est né dans un monde Juif, comment expliquer que ce soit précisément cette doctrine, de toutes la plus incohérente et surtout la plus choquante aux yeux des Juifs, qui soit devenue le dogme chrétien officiel de la quasi-totalité des Églises aujourd’hui ? Pourquoi un grand nombre de chrétiens ont défendu mordicus une thèse qu’ils savaient choquante aux yeux même du public qu’ils voulaient convertir : prêcher que Jésus de Nazareth est le Christ bien qu’il ait été crucifié (et qu’il remet partiellement en question la Torah), et qu’en plus il est égal (consubstantiel) à Dieu, autrement dit Dieu lui-même sans être pour autant confondu avec Dieu le Père ? Comment cette affirmation théologique, choquante pour un Juif, absurde pour un païen, a-t-elle pu survivre et devenir le dogme chrétien officiel ?

L’influence des empereurs romains en faveur de ce dogme ne tient pas. Le fameux empereur Constantin qui légalise le christianisme  par l’édit de Milan en 313, était certes très soucieux de l’unité de l’Empire, ce qui le pousse à convoquer le concile de Nicée qui condamne Arius ; pour autant, c’est Eusèbe de Nicomédie, un évêque arien, qui l’influence à la fin de sa vie et le baptise sur son lit de mort. Ses enfants sont tous influencés par les thèses ariennes si bien que son fils Constance II, qui règne à partir de 337,  fait de l’arianisme la religion officielle de l’Empire et persécute les chrétiens trinitaires, notamment l’évêque Athanase en Orient, l’évêque Hilaire en Occident, et jusqu’au pape Libère lui-même, qui seront tous exilés. L’empereur suivant, Julien, va encore plus loin en réintroduisant le paganisme. Au milieu du IVème siècle les sièges épiscopaux  des principales villes chrétiennes, à savoir Antioche, Alexandrie et Constantinople, sont tous occupés par des ariens. Même s’il y aura des revirements, tout au long du IVème siècle l’arianisme a les faveurs du pouvoir royal et des institutions. La plupart des peuples germaniques qui envahirent l’Empire –Goths, Burgondes, Vandales, Suèves, Lombards– étaient ariens, à l’exception des Francs de Clovis.

Dans ce contexte, la victoire finale des chrétiens nicéens n’a rien d’une évidence ; si on ne peut pas nier l’influence des considérations politiques à cette époque où l’empereur est César tout en se prenant pour le pape (césaropapisme), il n’en demeure pas moins paradoxal que ce soit la théologie du concile de Nicée qui ait triomphé, alors qu’elle est absurde philosophiquement et ne pouvait guère convenir aux Juifs. Pourquoi n’est-ce pas le christianisme arien qui est devenu le dogme officiel ? Il est plus simple, plus cohérent, plus compatible avec les Juifs et il a bénéficié longtemps d’un très large soutien des autorités romaines.

Ce paradoxe pose un problème à qui veut défendre que la doctrine de Nicée n’a aucun fondement biblique.


1 Pour être un peu plus précis, l’arianisme admet un certain nombre de variantes selon la “part de divinité” qu’on accorde au Christ. La doctrine d’Arius originelle estimait que le Christ ressemblait au Père sans lui être consubstantiel. Pour Arius, le Christ est en quelque sorte un homme avec une part de divinité, à qui Dieu a accordé la divinité par élection mais qui reste inférieur au Père : c’est une créature du Père, la première, la plus noble et la plus sainte de toutes, mais une créature quand même. Les héritiers d’Arius iront plus loin en estimant que le Christ n’est qu’un homme (Jésus n’a aucune part de divinité, le Père et le Fils sont dissemblants).

Un certain Juif, Jésus (8/12)

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VII. Précisions étymologiques

Il faut convient de faire quelques précisions étymologiques, car nous ne pouvons pas aborder la question de l’identité de Jésus sans préciser a minima le sens que prennent des mots aussi importants que Dieu, Christ, Messie, Seigneur, …etc. Cela nécessite un long détour par le contexte historique et théologique de ces mots.

A. Le terme “Messie”

Christ est le synonyme grec (christós) de l’hébreu Messie (mashiah). Les deux mots signifient la même chose : “oint”. Le verbe oindre signifie enduire d’huile. Une personne ointe est une personne qu’on a consacrée spécialement par onction d’huile d’olive à Dieu, mettant en évidence sa destinée exceptionnelle et/ou sa sainteté. Cette pratique trouve sa première mention hébraïque dans le livre de l’Exode, lorsque Moïse reçoit les instructions divines sur le Mont Sinaï et revient avec les Dix commandements. Dieu ordonne qu’un rite spécial consacre Aaron et ses fils « afin qu’ils exercent pour moi le sacerdoce ». Après lui avoir donné une recette spéciale d’huile (Ex 30,23), Dieu ordonne qu’Aaron, tout particulièrement, en soit oint :  « Tu prendras l’huile d’onction, tu en répandras sur sa tête, et tu l’oindras. » (29,7). Plus tard, les rois Saül puis David sont oints par le prophète Samuel. Le terme Messie s’est donc appliqué aux prêtres, mais aussi aux rois, puis aux prophètes. Puisqu’il est “oint”, il faut bien que quelqu’un l’oigne (oui). Autrement dit, dans le judaïsme il ne peut y avoir de Messie autoproclamé. L’Oint, le Mashiah, est forcément consacré par quelqu’un.

L’attente messianique dans l’Ancien Testament

L’attente messianique désigne le fait que pour une partie majoritaire (mais pas unanime) des Juifs du premier siècle de notre ère, viendra un prophète ultime que Dieu révélera et consacrera (oindra) pour inaugurer le royaume de Dieu, c’est-à-dire rassembler définitivement le peuple d’Israël dans la foi à YWHW avec la victoire sur les ennemis du peuple élu, les gens des Nations (païens). Cette attente du Royaume de Dieu, ainsi que je l’ai écrit précédemment en reprenant Meier, est un espoir de restauration à la fois eschatologique et spirituel : le rassemblement d’Israël dans la Jérusalem céleste où les Justes recevront la récompense promise, mais aussi terrestre et concret : la fin de la domination romaine en terre juive grâce à un roi puissant.

D’où vient cette attente messianique ? De prophéties qu’on trouve dans le Tanakh (la Bible hébraïque). Un grand nombre de textes de l’Ancien Testament évoquent cette attente, le plus notoire étant le livre d’Isaïe. Un mot, donc, sur ce prophète majeur du judaïsme. A Jérusalem, au 8ème siècle avant Jésus-Christ, Isaïe est élevé à la cour du roi de Juda Ozias, où son père est un haut personnage. Il est probablement destiné à la même carrière mais reçoit une vision qu’il décrit au chapitre 6 : “L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé…” Cette vision bouleverse sa vision du monde et détermine sa carrière de prophète. Isaïe prophétise dans le contexte tendu de la domination assyrienne sur la terre d’Israël. La stratégie du puissant empire assyrien consistait à exiger un lourd tribut sous peine d’invasion, puis à envahir quand même le territoire ainsi asphyxié en déportant femmes et enfants pour étendre et unifier l’empire. Les royaumes d’Israël (capitale Samarie) et de Damas (capitale Damas) forgent une alliance contre Assur dans laquelle refuse d’entrer le royaume de Juda (capitale Jérusalem). Les coalisés mettent le siège devant Jérusalem pour renverser son roi et forcer le royaume à rejoindre la coalition mais Acaz (petit fils d’Ozias) appelle les Assyriens à son secours, forçant les coalisés à rebrousser chemin (non sans dévaster la campagne au passage).

Bien lui en a pris ! Le roi Assyrien Sargon II écrase les rebelles, qui comptaient en vain sur le soutien de l’Égypte. En 721, Samarie est prise : le Royaume d’Israël n’existe plus. Seul le Royaume de Juda est épargné, parce qu’il reste soumis aux Assyriens. Cette paix reste toute relative puisque une vingtaine d’années plus tard, Juda finit tout de même par se révolter, le roi Ézéchias refusant de payer son tribut à l’Assyrie. Le successeur de Sargon, Sennachérib, attaque alors Juda et met à sac plusieurs villes. Il siège devant Jérusalem mais la ville n’est pas prise, apparemment en raison d’une épidémie de peste qui décime l’armée assyrienne. Juda est alors réintégré à l’empire et connaîtra une relative autonomie jusqu’à la première destruction du Temple par les Babyloniens, un peu plus d’un siècle après.

Dans ce contexte, Isaïe décrit les malheurs présents et à venir qu’il attribue à l’infidélité d’Israël, comme tous les prophètes avant lui (Élisée, Amos, Osée) et après lui (Michée).

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L’Empire Assyrien à son apogée (Wikipedia)

Cependant on retient surtout d’Isaïe ses nombreuses prophéties annonçant la venue d’un Prince de la Paix –ce qui est pour le moins étonnant puisqu’il écrit en temps de guerre : le “Seigneur lui-même vous donnera un signe, voici, la jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d’Emmanuel.” (chapitre 7). Plus loin : “un enfant [qui] nous est né, un fils nous a été donné, et la souveraineté reposera sur son épaule; on l’appellera merveilleux conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix” (chapitre 9). Au chapitre 11, on apprend qu’il sera de la “souche de Jessé” (donc du roi David, Jessé étant son père) qui “inspirera la crainte du Seigneur”,  “jugera les petits avec justice”, “fera mourir le méchant”, “sera dressé comme un étendard pour les peuples”, “rassemblera les exilés d’Israël, réunira les dispersés de Juda des quatre coins de la terre”. “Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur”. Plus loin (chapitres 52 et 53), Isaïe précise que ce Messie “prospérera,  montera, s’élèvera bien haut, sera exalté”. Il sera un “messager, celui qui annonce la paix, qui porte la bonne nouvelle, qui annonce le salut, et vient dire à Sion : « Il règne, ton Dieu ! ». Il “sera pour beaucoup de peuples un sujet de joie, devant lui des rois fermeront la bouche, car ils verront ce qui ne leur avait point été raconté, ils apprendront ce qu’ils n’avaient point entendu.” Cependant, sa fin semble tragique : “méprisé et abandonné des hommes, homme de douleur et habitué à la souffrance, semblable à celui dont on détourne le visage, nous l’avons dédaigné, nous n’avons fait de lui aucun cas. Cependant, ce sont nos souffrances qu’il a portées, c’est de nos douleurs qu’il s’est chargé ; et nous l’avons considéré comme puni, frappé de Dieu, et humilié. Mais il était blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités ; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris.  (…) Il a été maltraité et opprimé, et il n’a point ouvert la bouche, semblable à un agneau qu’on mène à la boucherie, à une brebis muette devant ceux qui la tondent ; il n’a point ouvert la bouche. (…) On a mis son sépulcre parmi les méchants, son tombeau avec le riche, quoiqu’il n’eût point commis de violence et qu’il n’y eût point de fraude dans sa bouche.”

Isaïe n’est pas le seul prophète à mentionner ce Messie Sauveur d’Israël. D’autres prophètes l’évoquent, notamment Michée qui est un contemporain d’Isaïe (Michée 5 : Et toi, Bethléhem Ephrata, petite entre les milliers de Juda, de toi sortira pour moi celui qui dominera sur Israël, et dont l’origine remonte aux temps anciens, aux jours de l’éternité), puis Daniel (7ème siècle), Zacharie (6ème siècle), Ézéchiel (6ème siècle), ainsi que certains psaumes, notamment le psaume 2. Tous ajoutent des précisions supplémentaires mais Isaïe est le plus cité car c’est lui qui en parle le plus, et c’est le premier à en parler.

Comment sera le Messie ?

C’est entendu, la plupart des Juifs du temps de Jésus attendent un messie. Encore aujourd’hui, c’est le cas de la vision orthodoxe, majoritaire en Israël, bien que le judaïsme libéral interprète différemment la venue d’un Messie qui n’est plus nécessairement personnifié. Cependant, les Juifs ne sont pas unanimes sur la personne de ce Messie. Certains le voient d’abord comme prêtre (dimension spirituelle), d’autres comme prophète (dimension eschatologique), d’autres avant tout comme roi d’Israël (dimension temporelle), d’autres comme tout cela à la fois. Certains attendent plusieurs messies pour ces différentes “fonctions”. Quoi qu’il en soit, on attend de lui une fidélité absolue à Dieu et à la Torah (qu’il se devra de connaître par cœur, un critère essentiel), la fin des divisions d’Israël, le rassemblement de tous les Juifs du monde en Israël, voire la reconstruction du Temple à l’endroit du temple (espérance du troisième Temple), l’union des Justes dans la foi à Elohim, la victoire contre les ennemis d’Israël. Les prétendants n’ont pas manqué dans l’histoire juive !

A noter qu’il n’est nulle part indiqué que le Messie devra ressusciter des morts. La croyance en la résurrection des morts dans l’au-delà est le fruit d’une longue maturation chez les Juifs et au temps de Jésus, elle est majoritaire à l’exception de quelques courants comme les sadducéens. Cette résurrection étant destinée aux Justes, et le Messie étant le Juste par excellence, on peut bien sûr imaginer que pour la majorité des Juifs du premier siècle, il est évident que le Messie attendu ressuscitera. Mais il s’agit d’une résurrection dans l’au-delà comme tout Juif pieux peut l’espérer, c’est-à-dire d’une vie après la mort, certes pas de la résurrection du Christ au sens où les chrétiens l’affirment !  D’autre part, il n’est pas du tout indiqué qu’il devra être crucifié, ce qui serait au contraire plutôt choquant pour un Messie censé rétablir la justice divine et régner sur le peuple d’Israël ! “Nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens”, soulignera à juste titre l’apôtre Paul dans sa première lettre aux Corinthiens.

Terminons en écrivant que naturellement, la majorité des Juifs contemporains (à l’exception d’un courant minoritaire appelé “judaïsme messianique”) estiment que Jésus n’a rempli aucun des critères lui permettant de prétendre à la messianité.

B. L’expression “Fils de Dieu”

Tout d’abord, cette expression n’est pas propre au judaïsme puisque dans les religions païennes, elle désigne les divinités enfantées de divinités plus importante. La plupart des dieux grecs ou égyptiens sont fils d’un dieu supérieur (Zeus ou Amon-Rê). Les pharaons égyptiens sont aussi adorés comme des divinités puisqu’ils sont fils du dieu du soleil Rê : ils sont donc fils de Dieu au sens quasiment biologique. Plus tard, les empereurs romains sont aussi en quelque sorte considérés comme des “Fils de Dieu”. L’expression »fils de Dieu » vient de l’Orient ancien.

Dans le judaïsme, l’expression apparaît assez tôt, désignant Israël. Au livre de l’Exode, chapitre 4 : “Tu diras à Pharaon: Ainsi parle l’Éternel: Israël est mon fils, mon premier-né.”Au deuxième livre de Samuel, le roi David est assimilé à un fils de Dieu : “Moi, je serai pour lui un père ; et lui sera pour moi un fils” (2 Samuel, 7). Le roi personnifie ici Israël. Un passage de Job semble également désigner comme “fils de Dieu” les anges de la cour céleste (Job 1, 6). Dans le judaïsme, le terme “fils” ne désigne pas seulement un lien de filiation mais aussi une proximité spirituelle ou affective, spécialement dans le cas de Dieu. L’expression “Fils de Dieu” désigne donc toute personne ayant une relation spéciale à Dieu. Citons pour compléter et confirmer le traducteur de la Bible André Chouraqui :

Cette expression en hébreu (Bèn Elohîms) n’a pas et ne peut pas avoir le même sens qu’en grec (huios tou theou). En hébreu, le mot Bèn exprime une dépendance qui souvent n’est pas celle d’une filiation biologique. Par surcroît, dans l’univers biblique, Elohîms est le père non seulement de tout homme mais de toute créature, de tout objet.  Pour le Grec, au contraire, les dieux ne sont pas créateurs mais procréateurs, et huios désigne uniquement un lien de filiation biologique, celui du fils à son géniteur. Ainsi, derrière les questions de sémantique, il est nécessaire de percevoir les différences de la pensée et de son expression chez les Hébreux et chez les Grecs.

Évidemment, le Messie est par excellence le Fils de Dieu, ainsi que l’exprime le psaume 2 : “Pourquoi les rois de la terre se soulèvent-ils Et les princes se liguent-ils avec eux Contre l’Éternel et contre son oint ? Brisons leurs liens, Délivrons-nous de leurs chaînes ! -Celui qui siège dans les cieux rit, Le Seigneur se moque d’eux. Puis il leur parle dans sa colère, Il les épouvante dans sa fureur : C’est moi qui ai oint mon roi Sur Sion, ma montagne sainte ! Je publierai le décret; L’Éternel m’a dit: Tu es mon fils! Je t’ai engendré aujourd’hui.”

C. L’expression “fils de l’homme”

On trouve la première mention de cette expression dans le livre de Daniel (7,14). Dans une vision, le prophète voit s’avancer  “comme un Fils d’homme”. Ce fils d’homme est assimilé au Messie : “Et il lui fut donné domination, gloire et règne, et tous les peuples, nations et langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit.” Le fils de l’homme est vainqueur de bêtes féroces et la royauté universelle lui est remise. D’un autre côté, d’autres passages du Tanakh utilisent cette expression au sens propre, pour désigner tout simplement le fils d’un homme, ou la race humaine en général. Par exemple le psaume 8 : “Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui, le fils d’homme pour que tu en aies souci ?” En résumé, le terme “fils de l’homme” est ambigüe : il désigne principalement, et tout simplement, un homme (ou la race humaine), mais peut éventuellement avoir le sens symbolique de Messie.  On verra que Jésus l’utilise abondamment.

D. Le terme “Seigneur”

Le terme vient du latin senior et signifie simplement “aîné”. Il n’a rien d’hébraïque. C’est un terme de respect qui désigne un maître, celui qui possède une terre, une demeure, un domaine. On donne ce terme à toute personne qu’on souhaite distinguer par son rang et sa dignité, et par extension, à Dieu. C’est ainsi qu’avec la disparation de la féodalité, le terme a relativement disparu des usages courants puisqu’il n’y a plus guère de “Seigneur” au sens de “Maître propriétaire de serfs”. Il est resté en revanche très courant en religion pour désigner Dieu. C’est donc une traduction possible d’Adonaï.

E. Les Noms de Dieu dans l’Ancien Testament

Le nom de Dieu dans la Bible est YHWH (il apparaît 7000 fois environ) soit un tétragramme de quatre lettres (yōḏ (י), hē (ה), wāw (ו), hē (ה)), qui correspond à une flexion verbale du verbe être en hébreu. Cela renvoie au passage de l’Exode où Dieu fait une sorte de jeu de mot à Moïse à propos de son Nom : “Je suis Celui qui suis”, sous-entendu je n’ai pas d’autre origine que moi-même, il n’y a pas d’autres dieux que moi. Cependant, on ne peut pas prononcer le mot YHWH si on ne connaît pas la place et le type des voyelles originales puisque l’hébreu, comme d’autres langues sémitiques (l’arabe typiquement), n’a pas de lettres spécifiques pour les voyelles, qui ne sont pas toujours écrites. La majorité des exégètes estime que la prononciation originale est Yahweh (francisé en Yahvé) : seul le Grand Prêtre et ses descendants, héritiers de Moïse, pouvaient prononcer ce mot, une fois l’an, lors de la fête des Tentes (Yom Kippour), dans le Saint des Saints. D’autres spécialistes estiment que la prononciation originale, si elle a existé, n’a jamais été connue. Difficile de trancher : en raison du troisième commandement (“Tu n’invoqueras pas le nom de l’Eternel ton Dieu en vain”) et du fait que Dieu lui-même ne révèle pas son nom à Moïse (préférant la périphrase “Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob” en Ex 3,15), les textes bibliques n’indiquent à aucun endroit comment il faut prononcer YHWH  ; la destruction du premier Temple au 6ème siècle avant Jésus-Christ rend de plus caduque l’autorisation de le prononcer dans le Saint des Saints, le second Temple  ayant une arche d’alliance vide. Si bien que le mot cesse d’être prononcé vers le IIIème siècle après J-C et les Juifs orthodoxes ne le prononcent jamais : quand ils lisent YHWH, ils prononcent “Adonaï” (même si la plupart préfèrent ne pas le dire du tout dans leur prière et remplacent encore Adonaï par Ha Shem, “Le Nom”). L’Église catholique a longtemps utilisé “Yahvé” avant de recommander de ne pas l’utiliser (à partir de 2001) par respect pour les Juifs, et de lui préférer “Le Seigneur” ou « l’Éternel ».

Ainsi  la prononciation “exacte” de YHWH, si elle a jamais été connue, est perdue et la Bible hébraïque emploie d’autres mots pour désigner Dieu. Il y en a plusieurs, et pour les retrouver, il faut évidemment lire les traductions les plus littérales possibles, donc les plus fidèles au texte hébreu. Nous utiliserons la traduction d’André Chouraqui1.

  • Le terme plus employé est Elohim. Il apparaît plus de 2500 fois. A l’origine, il y a le mot “El”, un terme cananéen très ancien désignant une divinité en tant que nom commun (un dieu, n’importe lequel) ou “Dieu” au sens propre (un Dieu en particulier, le plus grand de tous). La même racine sémitique donnera d’ailleurs “Allah” en arabe. En hébreu, El est utilisé tel quel dans le Tanakh, par exemple dans le livre de l’Exode : Él les a fait sortir de Misraîm [l’Egypte] (Ex 23,22). Mais on trouve aussi la forme Eloah (Job 3,23), qui devient finalement Elohim lorsqu’on ajoute le suffixe –im, marque du pluriel en hébreu. Pourquoi une religion monothéiste utilise-t-elle un pluriel pour désigner Dieu ? Je ne veux pas alourdir la lecture, alors suivez la note 2
  • Le second est Adonaï, qu’un lecteur Juif est censé prononcer dès qu’il voit écrit “YHWH”. Adonaï est un terme qu’on peut traduire par “Mes Seigneurs”. Il s’agit du pluriel du mot “Adon” (Seigneur), on trouve aussi Adoni (Mon Seigneur).
  • D’autres termes moins fréquents sont utilisés dans la Bible pour désigner Dieu : on trouve ainsi Tsébaot (Éternel des armées) ou El Shaddaï (terme de puissance, mais signification exacte inconnue), qui insistent sur l’idée de force, de majesté.

Au fait, d’où vient le mot “Jéhovah” ? Les traducteurs non-juifs de la Bible ne connaissaient pas ou n’estimaient pas nécessaire de respecter l’interdiction juive de prononcer le nom de Dieu, mais comme il était impossible de connaître la prononciation originale, il a bien fallu trouver quelque chose. Le site internet seraia précise : “Le nom YHVH est souvent écrit « Yahvé », ceci étant dû de façon évidente à des circonstances historiques et linguistiques. Par contraste, la traduction « Jéhovah » fut crée en ajoutant les points voyelles du mot Adonaï (« Mes Seigneurs »). Les premiers chrétiens qui traduisirent la Torah ne savaient pas que ces points voyelles servaient seulement à rappeler au lecteur de ne pas prononcer le nom divin, mais de dire à la place Adonaï ; ainsi ils prononçaient les consonnes et les points voyelles ensemble (ce qui est grammaticalement impossible en hébreu). Ils prirent donc les lettres « IHVH » de la Vulgate (en latin) et les voyelles « a-o-a » (de Adonaï) furent insérées dans le texte, donnant ainsi « IaHoVaH » ou « Iéhovah » au seizième siècle, devenant plus tard « Jéhovah ». Ce nom provient principalement des enseignements de Martin Luther.”

Conclusion : quels termes peuvent s’appliquer à Dieu ?

Dans le Tanakh, s’appliquent exclusivement aux hommes :

  • Les termes “Christ” et “Messie”, qui désigne une sorte de “super-prophète” qui viendra instaurer le Royaume de Dieu, mais ce prophète n’est pas Dieu lui-même ;
  • Le terme “fils de l’homme”, qu’il désigne un homme au sens strict ou, plus symboliquement, le Messie, ne s’applique pas à Dieu ;
  • En tant qu’il s’applique aux rois, à Israël et par excellence au Messie, le terme “Fils de Dieu” ne s’applique pas à Dieu lui-même (d’ailleurs on ne peut être à la fois Dieu et son Fils) ;

Peuvent s’appliquer à Dieu :

  • Le terme “Seigneur” s’applique à Dieu au sens où il traduit en français Adonaï, l’un des termes souvent employé dans la Bible pour désigner Dieu (c’est ce mot qu’il faut prononcer quand on lit YHWH). Mais il peut éventuellement s’appliquer aux hommes lorsqu’il traduit Adon, terme au singulier qu’on trouve dans le Tanakh appliqué aux êtres humains dont on désire souligner la noblesse et la distinction (exemple Samuel 29,8, Rois 2,19, etc.). En clair, Adonaï = Dieu alors que Adon = être humain, les deux étant rendus par “Seigneur” en français.

S’appliquent exclusivement à Dieu :

  • YHVH et toutes ses transcriptions, Adonaï, Élohim, El, l’Éternel, Sabbaoth, El Shaddaï.

1 Les protestants savent depuis Luther (sola scriptura…) l’importance de la traduction des textes bibliques et la traduction de référence est longtemps resté celle de Louis Segond, datant du milieu du XIXème siècle ; les catholiques, qui acceptent comme Vérité révélée non seulement la Bible mais aussi la Tradition ecclésiale, ont longtemps minoré cet aspect,  notamment avec le développement des traductions “à équivalence fonctionnelle”, qui s’éloignent franchement du texte original dans un but pastoral ou liturgique. Aujourd’hui le retard est comblé depuis l’immense diffusion de la Bible de Jérusalem, excellente traduction semi-littérale parue en 1957, et plus récemment de la TOB, traduction œcuménique de haut niveau qui regroupe catholiques, protestants et orthodoxes, fruit de décennies de recherches philologiques et littéraires.  Pour ce qui me concerne, je m’appuie ici sur la célèbre traduction d’André Chouraqui, qui est une traduction littérale radicale :  Chouraqui (qui est Juif) vise à restituer le plus possible l’esprit sémitique dans lequel la Bible a été écrite, en collant à l’hébreu, quitte à pousser la littéralité jusqu’à l’incompréhension (on est parfois proche du mot à mot). Ainsi les noms propres et les termes proprement sémitiques ne sont pas traduits mais seulement translittérés, et c’est bien ce qui nous intéresse ici. 

2 Pourquoi une religion monothéiste comme le judaïsme utilise-t-elle un mot pluriel pour désigner Dieu ? Les biblistes s’accordent à peu près sur cela : à l’origine –avant l’exil à Babylone– les Juifs n’étaient pas vraiment monothéistes mais plutôt monolâtres, c’est-à-dire qu’ils reconnaissaient plusieurs dieux mais n’en adoraient qu’un. Elohim serait donc “le Dieu des dieux”, c’est-à-dire le Dieu le plus puissant de tous les dieux. Le pluriel ici ne désigne pas plusieurs dieux mais un seul parmi d’autres, le plus Puissant, le seul qu’il faut adorer. C’est un pluriel de majesté. On trouve un argument scripturaire typique avec le passage de l’Exode : “Tu n’auras pas d’autres dieux que moi”, ou en version Chouraqui : “il ne sera pas pour toi d’autres Elohîms contre mes faces”. Plus clair encore, le Deutéronome : Oui, IHVH-Adonaï, votre Elohîms, lui, est l’Elohîms des Elohîms, l’Adôn des Adonîm, l’Él, le grand, le héros, à frémir de lui (10,17). Au fur et à mesure que le judaïsme évolue vers un monothéisme strict, Elohim a perdu son sens pluriel pour désigner tout simplement Dieu. On trouve d’ailleurs de nombreux passages dans la Bible ou Elohim, tout en étant un mot pluriel, fonctionne grammaticalement comme un singulier, notamment lorsqu’il est sujet d’un verbe (cf. par exemple Ex 3,4 : Elohîms crie vers lui…). La traduction d’Elohim, mot pluriel, par Dieu, mot singulier, est donc la plus exacte aujourd’hui : traduire Elohim par le pluriel “Dieux” ne rendrait pas justice du monothéisme juif ni de la grammaire de l’hébreu.