Note de lecture : Le monde sans fin (Blain & Jancovici)

Bon, finalement, je chronique une deuxième bédé…Winking smile

Les auteurs

Christophe Blain est bien connu dans le monde de la bédé. C’est le seul auteur à avoir remporté deux fois le prix du meilleur album du festival d’Angoulême. Je n’ai lu que son œuvre la plus connue : Quai d’Orsay, une chronique diplomatique sur la vie du ministère des Affaires d’Etrangères sous Dominique de Villepin. Dit ainsi, ça ne semble pas très excitant, mais la série est géniale, foncez ! Le dessin de Blain est toujours drôle, propre, original. Il convient parfaitement au projet ici chroniqué.

On ne présente plus Jean-Marc Jancovici (“Janco”, comme l’appellent ses fans), ingénieur, diplômé de Polytechnique, professeur aux mines, spécialiste de l’énergie. Je l’ai découvert il y a quelques années déjà, via divers blogs et forums sur internet. Peu de gens le connaissaient à l’époque, et il faisait figure de pionnier sur les questions écologiques abordées du point de vue scientifique. Il est à l’origine d’une méthode de calcul du bilan carbone personnel, diffusé par l’ADEME (l’agence gouvernementale de la transition énergétique) pour laquelle il a travaillé dans les années 2000. Depuis deux ou trois ans, sa notoriété en ligne a explosé, notamment grâce à Youtube où il a près de 200 000 abonnés et où ses nombreuses conférences dans divers écoles d’ingénieur ou de commerce sont accessibles facilement. Son style direct et cash, son sens aigu des métaphores et ses prises de position très claires (notamment sur le nucléaire) ont beaucoup contribué à son succès.

Si j’en crois l’introduction, Christophe Blain a découvert Jancovici un peu par hasard : son frère lui parle de ses conférences en ligne, il visionne plusieurs heures de vidéo Youtube, puis contacte Jancovici. De là, la naissance de Le monde sans fin, paru l’année dernière : une bédé qui résume en 200 pages (oui, c’est long !) toutes les idées de Jancovici.

Spoiler : j’ai adoré ! On retrouve le style cash et direct de Jancovici, qui se marie à la perfection avec le dessin de Blain. C’est toujours aussi vivant et pédagogique. Sur le fond, connaissant déjà plutôt bien la pensée de l’ingénieur, je n’ai pas appris des tonnes de choses, mais il y a quand même pas mal de choses intéressantes. J’ai aussi retrouvé les excès et les raccourcis de Jancovici, surtout quand il parle d’économie : je mettrai ces critiques à la fin.

Je résumerai d’abord les principaux points de l’ouvrage puis je reprendrai les critiques qu’on peut lui adresser.

I. Les prodigieuses énergies fossiles

Jancovici a principalement contribué à mettre sur la table médiatique le rôle crucial de l’énergie dans les économies capitalistes développées. Une bonne moitié de l’ouvrage est consacré à rappeler tout ce que nous devons aux prodigieuses énergies fossiles : charbon, puis pétrole, puis gaz. Le graphique ci-dessous (reproduit et longuement commenté dans le livre) est vraiment fabuleux, parce qu’il raconte l’histoire de l’humanité, en raccourci, sur les deux derniers siècles. Comment l’usage de plus en plus important (et cumulatif) d’énergies hyper denses, faciles à extraire et à transporter, a transformé pour toujours l’homme et la planète, pour le meilleur et pour le pire.

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Pour le meilleur : en démultipliant la force de travail disponible, les énergies fossiles ont permis les gains de productivité gigantesques de la Révolution industrielle, et tout ce qui va avec, ce que Jancovici résume par la métaphore (qui court tout au long de l’ouvrage) du “super héros aux supers pouvoirs”, c’est-à-dire l’être humain avec l’énergie abondante : déplacements toujours plus rapides et faciles (train puis voiture puis avion), agriculture intensive (et donc exode rural, et aussi disparition des famines), électricité, construction, informatique, loisirs (car réduction du temps de travail nécessaire pour la même quantité produite)… on en finirait pas d’établir la liste des gains de confort obtenus par les êtres humains en quelques décennies.

L’humanité jusqu’alors n’avait réalisé aucun progrès technique d’ampleur, se contentant de l’énergie produite par le bon vieux corps humain, agrémenté de quelques énergies renouvelables peu efficaces (moulin à vent, biomasse c’est-à-dire bois), d’animaux de traits ou d’esclaves. Jules César et Napoléon, qui ont vécu à près de dix-huit siècles (!) de distance, se déplaçaient exactement de la même façon : à cheval. En une journée, on pouvait faire au mieux une cinquantaine de kilomètres. Paris-Toulouse (700 km), c’était plus de 15 jours de voyage (avec un relais de diligence efficace) ! Aujourd’hui, Paris-Pékin (8200 km) c’est… 10 heures d’avion.

Un Français moyen dispose à son service en équivalent énergie, c’est-à-dire via des machines alimentés en énergie, de 400 à 500 esclaves ! Alors que le corps humain peut fournir quelques dizaines de watt dans le meilleur des cas (bien nourri et en bonne santé), un tracteur ordinaire en fournit 60 mille (600 paires de jambes), un avion 100 mille (1000 paires de jambes) et un laminoir industriel 100 mégawatt, soit 10 millions de paires de jambes, ou encore la “totalité de la population de l’Ile de France en train de marteler de l’acier” (p. 37). Alors qu’il a fallu un million et demi d’Egyptiens se tuant à la tâche pendant 10 ans pour créer le canal de Suez (193 km), le tunnel suisse de Saint-Gothard, de près de 60 km et creusé sous 2500m de roche, n’a nécessité que… 1800 personnes.

Ainsi, Jancovici explique à raison que l’essentiel des progrès connus par l’humanité depuis deux siècles, à savoir hausse de l’espérance de vie, apparition des classes moyennes et des loisirs, baisse du temps de travail, hausse de la population, enrichissement continu, gains de pouvoir d’achat, sont mus par l’abondance énergétique. Or, les dépenses d’énergie représentent dans la majeure partie des pays riches autour de 5% du PIB ! La disproportion entre le poids ridicule de l’électricité, du gaz, du pétrole et du charbon dans nos dépenses et les services qu’ils nous rendent permet à Jancovici de filer sa métaphore :  le cerveau, lui aussi, représente moins de 5% du poids du corps, mais si on supprime le cerveau d’un être humain, on supprime la totalité de son existence et pas juste 5%.

Pour le meilleur, donc, mais aussi pour le pire : deux questions se posent. Une question d’ordre quantitative : que ferons-nous quand il n’y aura plus de pétrole ? Une question d’ordre qualitative : même si nous avons encore des réserves de charbon pour quelques centaines d’années (environ deux siècles au rythme actuel, d’après ce que j’ai lu), pouvons-nous cramer tous les stocks existants sans nous causer à nous-mêmes et aux espèces qui vivent avec de nous de graves dommages ? C’est bien entendu la question du réchauffement climatique qui est ici posée. Les deux questions sont étudiées dans l’ouvrage.

II. Les remplacer, oui, mais par quoi ?

Commençons par la question quantitative. Que ferons-nous sans pétrole ? Nous devrons retourner au Moyen-âge (littéralement).  Ce que montre Jancovici, c’est que nous n’avons à l’heure actuelle aucun moyen efficace de remplacer les énergies fossiles. Il suffit de reprendre le graphique précédent et de zoomer. La totalité des “énergies renouvelables” (c’est-à-dire renouvelables à l’échelle humaine, car à l’échelle de quelques millions d’années même le pétrole est renouvelable) représente quelques pouièmes de notre usage énergétique. Biocarburants + Solaire + Vent + Hydro + Autres renouvelables = 10% du total de l’énergie consommée en 2018. 14% avec le nucléaire, et 20% en incluant le bois (qui est renouvelable mais très émetteur de CO2). On est loin du compte.

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D’ailleurs, le mix renouvelable n’a guère progressé en 40 ans :

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L’intérêt de l’analyse de Jancovici, pour un économiste comme moi habitué aux discours sur “l’innovation”, c’est de mettre les mains dans le cambouis de la technique, et donc de l’énergie. L’innovation existe et elle n’est pas à négliger. Mais sans dire précisément quelle innovation nous apporte quel bénéfice, et si elle est de nature à se substituer aux énergies fossiles, l’innovation reste une croyance un peu magique. “Les hommes trouveront une solution”. Ou pas. Alors, voyons un peu.

Même si nos ancêtres ne savaient pas utiliser l’énergie solaire, que nos poêles à granulés ont un bien meilleur rendement que les fours à bois du Moyen-âge et que nos éoliennes sont bien plus efficaces que les antiques moulins à vent, l’énergie renouvelable reste fondamentalement peu dense par rapport aux fossiles. Quelques ordres de grandeur bien connus : l’énergie contenue dans 1 litre d’essence (poids : 750 grammes, transportable à la main) est d’environ 10KWh, ce qui vous permet de déplacer un SUV d’une tonne et demi à 100km/h pendant 15 kilomètres (énergie mécanique générée : entre 2 et 4KWh, soit 20 à 40% de l’énergie initiale selon la performance du véhicule et les conditions d’usage). L’énergie contenue dans un stère de chêne est au mieux de 2000KWh, mais elle pèse plus de 500 kilos et est donc très difficile à convertir en énergie mécanique. A poids équivalent, un kilo de bois c’est moins de 4KWh, moins de deux fois l’énergie contenue dans un litre d’essence (et bien moins une fois convertie en énergie mécanique), pour un poids supérieur de 25%. Et si un être humain remonte une pelletée de terre de 3kg toutes les 5 secondes pendant 8h (sans pause, il va sans dire), il aura à la fin de la journée générée une énergie mécanique de…. 0,05KWh. L’équivalent énergétique d’un dé à coudre d’essence (5 millilitres) ! Anecdote amusante : une équipe d’étudiants de Stockholm a filmé Robert Förstemann, champion olympique de cyclisme de vitesse disposant de jambes de 74 cm, pour savoir s’il pouvait générer assez d’énergie, en pédalant, pour faire tourner un grille-pain de 700 watts. Réponse ici.

L’énergie renouvelable (air, soleil, bois) pose d’autres problèmes. Elle n’est pas aussi facile à transporter et à stocker —à cet égard, le pétrole est un must. Elle n’est pas aussi facile à piloter, puisqu’une éolienne sans vent et un panneau solaire sans soleil ne produisent rien. Elle n’est pas adaptée aux transports (dont dépend toute économie mondialisée), et spécialement aux gros transports : l’avion solaire restera un gadget pour riches, et l’avion électrique de masse une impossibilité technique : transporter les batteries nécessaires alourdirait tellement l’appareil que le rendement énergétique serait absurde. Si le rendement des moteurs de voiture électrique est bon (Jancovici rappelle d’ailleurs que la première voiture à dépasser les 100Km/h était électrique), celle-ci reste encore dépendante des énergies fossiles puisque la majeure partie de l’électricité dans le monde est produite à partir de charbon (sans parler de la construction du véhicule, des routes, des batteries, etc.). Les endroits pertinents pour faire des barrages étant déjà tous exploités, le nombre d’éoliennes et de panneaux solaires qu’il faudrait pour remplacer la totalité du pétrole, en imaginant qu’on puisse convertir tous les transports à l’électrique (ce qui est un défi gigantesque), est tellement énorme que chacun aurait une éolienne devant chez lui. Et les jours sans vent, pas de départ en vacances…

On pourrait aussi dire un mot des biocarburants ou des carburants de synthèse : plus chers à produire, et très souvent faits à partir de pétrole ou de machines fonctionnant au pétrole, ce qui clôt presque instantanément la discussion. Leur EROI (énergie investie/énergie produite) est très faible, souvent proche de l’unité, ce qui signifie que vous devez investir l’équivalent d’un baril pour en obtenir un, ce qui n’a aucun intérêt. Les agrocarburants sont produits par des tracteurs fonctionnant au pétrole, sans parler du fait qu’ils se substituent aux terres agricoles pour nourrir les hommes : remplacer la totalité du pétrole actuellement utilisé dans les moteurs par des biocarburants nécessiterait probablement d’arrêter de nous nourrir, étant donné la surface agricole nécessaire.

Reste le nucléaire, extrêmement dense en énergie, pilotable et efficace, et c’est la raison pour laquelle Jancovici consacre de longues pages à le défendre (à partir de la page 128). Revenant sur le fonctionnement d’une centrale ou sur les principaux accidents nucléaires dans l’Histoire, il en profite au passage pour égratigner un grand nombre de clichés écolos sur les dangers (extrêmement exagérés selon lui) des déchets ou les risques d’un accident. Il est à noter qu’en aucun cas Jancovici ne pense que le nucléaire, à soi seul, va régler tous les problèmes : pour lui, le nucléaire doit être vu comme un investissement indispensable, à conserver et à développer, pour amortir le choc de la nécessaire décroissance, c’est-à-dire de la réduction de notre dépendance aux énergies fossiles.

III. La question qualitative : le réchauffement climatique

Alors que la question quantitative est celle de l’épuisement à long terme des stocks, la question qualitative souligne plutôt que, même en présence de stocks encore abondants (comme ceux du charbon), il est impossible de les utiliser à ce rythme. Le climat est donc abordé à partir de la page 106. Je ne reviens pas ici sur les constats largement étayés du GIEC : le climat se réchauffe et les causes sont principalement d’ordre anthropique, dont 85-90% d’émissions de COissues de la combustion d’énergies fossiles.

Ce qu’on aborde moins, et qui est bien plus important, ce sont les conséquences possibles (du très probable au peu probable : à une échelle de 100 ans, rien n’est jamais certain) de ce réchauffement en fonction de la hausse de la température moyenne du globe. Jancovici en aborde quelques-unes : hausse des évènements météo violents (ouragans, inondations), zones devenus totalement inhabitables avec des pics extrêmes de canicules et des régions invivables sans climatisation l’été (climatisation qui dépend des fossiles…), baisse des rendements agricoles et donc instabilité des prix de l’alimentation (avec tendance haussière) et insécurité alimentaire en hausse, zones devenues impropres à l’agriculture (essayez donc de produire du vin à Bordeaux avec des températures supérieures de 3 ou 4 degrés), migrations massives à côté desquelles la guerre en Syrie ou en Ukraine paraîtra une bluette, …

Jancovici a le bon goût de rappeler que les interactions climatiques sont très complexes et qu’à cette échelle de temps la science ne peut pas dire, à l’année près, “qu’est-ce qui va se passer quand”. Les slogans du type “il nous reste trois ans pour sauver le climat” sont des simplifications pédagogiques volontairement alarmistes à l’intention des décideurs, dans le but de favoriser la prise de conscience et donc l’action (la fameuse “phase 3” du GIEC), au risque de provoquer des paniques morales ou des dépressions chez certains. En revanche, on connaît les grandes lignes, et on sait qu’on s’aventure dans des zones de turbulences intenses, avec des conséquences en partie imprévisibles.

Jancovici reprend l’équation de Kaya, une formulation très simple des causes des émissions de CO2. Elle se formule ainsi :

l'avenir du monde selon l'équation de kaya - Martouf le Synthéticien

Ainsi, une population donnée (POP), qui dispose d’un niveau de richesse donnée (PIB/POP), utilisant une énergie donnée (TEP/PIB où TEP est Tonne Equivalent Pétrole), laquelle est émettrice d’une quantité de CO2 donnée (CO2/TEP), produira une quantité donnée de CO2. Cette équation est en fait tautologique (CO2 = CO2) et n’est pas un modèle prédictif des causes du réchauffement climatique. Par contre, elle est extrêmement pédagogique car elle permet facilement de voir sur quels points agir pour maintenir le réchauffement climatique dans des limites acceptables. Pour ne pas dépasser 2C° de hausse d’ici 2100, nous ne devons pas émettre plus d’un tiers de toutes les émissions que nous avons déjà émises, c’est-à-dire diviser les émissions par trois en trente ans, ou encore les baisser de 4% par an (à ce stade, avec les 2250 milliards de tonnes émises, nous avons déjà signé pour 1,3C° de réchauffement). Reste à savoir comment, c’est-à-dire quel terme de l’équation réduire. La population avec une guerre ou une pandémie ? Le PIB en s’appauvrissant tous ? Peu probable. L’usage des énergies fossiles ? Cf. partie précédente. L’intensité énergétique du PIB ?  c’est déjà le cas (cf. infra), mais cela ne résout pas complètement le problème de la quantité de CO2 totale.

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IV. Les pistes, les solutions

Les dernières pages sont les plus intéressantes, car je connaissais moins cette partie, et ce sont celles où Jancovici explore plus en détail les pistes et les solutions, c’est-à-dire les investissements nécessaires pour avancer. La décroissance, en soi, n’est qu’un équivalent sémantique de la récession, donc de l’appauvrissement généralisé, puisque la croissance est la traduction dans le langage et les mesures des économistes de tout ce qu’on a dit précédemment : ce qu’on doit à la croissance, on le doit aux énergies fossiles. Si on renonce à la croissance, on renonce à tout ce qui est mentionné plus haut dans la partie I. Et on retourne au Moyen-âge. Nota bene pour les non-économistes : maintenir le PIB à son niveau actuel en visant une croissance zéro ne maintient pas notre confort puisque la population augmente : le PIB/habitant diminue et nous nous appauvrissons —en plus d’être incapables, dans ce cas, de financer retraites et services publics à moyen terme, et je ne dis rien des extrêmes tensions sociopolitiques que cela engendrerait.

Comme la plupart des militants sur ce thème, Jancovici oppose “décroissance choisie” et “récession subie”. En réalité, il ne s’agit pas stricto sensu de décroissance, c’est-à-dire de viser une réduction du PIB, mais plutôt de diminuer certains aspects de la croissance pour en augmenter d’autres. En langage de comptabilité nationale, le PIB est l’addition des dépenses de consommation, d’investissement, et du solde extérieur (exportations moins importations). Faire la transition énergétique serait alors réduire la consommation pour augmenter les investissements (publics notamment) : c’est moins une baisse du PIB qu’une réorientation du PIB, mais cela veut bien dire qu’il faut baisser certaines choses.

Quoi, comment, et à quel prix politique, est une vaste question. Par exemple, sommes-nous prêts à vivre dans une société dont le gouvernement interdit les déplacements en avion ou impose un nombre minimum de passagers pour les trajets en voiture ? C’était la question que j’avais posée dans un article, il y a trois ans. L’écologie est aussi une question démocratique, car le confort et la démocratie des droits individuels sont intimement liés : les énergies fossiles rendent concrètement possible ce que la démocratie politique vous promet juridiquement : droit de se déplacer, de consommer, d’entreprendre, droit au logement…

Une bédé ne peut évidemment pas aborder tous les points mais Jancovici fait un rapide panorama. En dehors du nucléaire, sont abordées trois grands thèmes :

  • Le logement : l’importance de l’isolation des habitations, développement massif d’une filière de pompe à chaleur subventionnée par l’Etat…
  • Transport : développement du vélo électrique, du covoiturage, des transports en commun, de la location de petites voitures électriques pour les derniers kilomètres…
  • Alimentation : réduire la viande sans la supprimer, manger mieux et donc plus cher, mieux former les agriculteurs aux enjeux climatiques et énergétiques…

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Pour finir sur une note plus positive, il faut rappeler qu’au niveau mondial la France est un très bon élève écologique. Je prendrais deux points : l’énergie et les émissions de CO2.

L’énergie 

Nous avons réussi à réduire notre consommation primaire d’énergie d’environ 30% depuis les années 2000, d’un pic de 3133 TWh en 2004 à 2418 TWh en 2020. Un résultat certes accentué par la pandémie mais la tendance était là bien avant.

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Ceci est confirmé par le très bon rapport du groupe d’économistes de l’ONG Zenon qui montre que dans les pays développés, la demande d’énergie semble suivre une courbe logistique (en S renversé) et ne croit pas de manière exponentielle avec la hausse du PIB. Les pays les plus riches parviennent donc à faire diminuer leur demande d’énergie tout en continuant d’augmenter leur PIB. L’intensité carbone des économies développer ne cesse de diminuer.

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Les émissions de CO2

La France représente moins de 1% des émissions mondiales (même en incluant les émissions importées, c’est-à-dire consumption-based, le résultat ne change pas fondamentalement) et nous avons fortement baissé nos émissions par habitant, notamment grâce au nucléaire et aux gains d’efficacité. C’est le cas de la plupart des pays riches y compris les Etats-Unis.

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Ce point nous rappelle qu’il n’y a aucune solution seulement locale au réchauffement climatique, c’est-à-dire sans intégrer les plus gros pollueurs que sont les Etats-Unis ou la Chine : près de la moitié des émissions mondiales pour ces seuls deux pays !

Liste des pays par émissions de dioxyde de carbone — Wikipédia

Certes, à l’intérieur de chaque pays, les émissions de CO2 sont très inégalement réparties et les plus riches émettent bien davantage :

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Cependant les politiques écologiques étant le plus souvent nationales, raisonner par pays reste pertinent.

Tout ceci étant dit, on peut nuancer de deux manières : 1° ces gains d’efficacité se font-ils à un rythme suffisant ? 2° (surtout) pour le climat, l’indicateur CO2/PIB n’est pas pertinent. Cet indicateur dit simplement que le PIB augmente plus vite que la consommation d’énergie. Il ne préjuge pas de la quantité totale de CO2 dans l’atmosphère qui est la seule véritable question climatique. Or, de ce point de vue…

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VI. Les critiques

L’ouvrage est excellent et j’ai peu de critiques fortes. Cependant, je critiquerai un certain “impérialisme scientifique” de Jancovici, c’est-à-dire la tendance à vouloir tout expliquer par l’énergie, absolument tout, y compris des sujets où clairement l’énergie n’est pas en cause. Jancovici est connu pour ses critiques très exagérées à l’endroit des économistes où il fait montre de pas mal de mauvaise foi.

Pour le dire simplement, l’énergie explique très bien les causes structurelles et de très long terme de la croissance économique. Elle n’explique pas les causes conjoncturelles et de court-terme, donc les crises ponctuelles. Tout à son envie de tout expliquer par l’énergie, Jancovici se lance parfois dans des tentatives casse-gueule de vouloir expliquer la crise des subprimes, par exemple, par la disponibilité du pétrole. Comme il maîtrise très mal les outils de l’économie et de la finance, les résultats sont très peu convaincants. Pour le dire encore autrement, l’énergie explique bien les causes profondes de la croissance, c’est-à-dire les gains de productivité, mais très peu les variations conjoncturelles de celle-ci,  les périodes de faste suivies de période de crises. Pour ça, les économistes sont bien mieux armés que Jancovici. Et cela joue un rôle important, car sans cela, on ne peut pas comprendre pourquoi la quantité d’énergie transformée ne varie pas de manière strictement proportionnelle au PIB (cf. supra), ce qu’on appelle le découplage (même si ce découplage est encore très relatif)

Dans le même genre d’idées, expliquer la Sécurité sociale par l’énergie est casse-gueule. L’énergie joue toujours un rôle de fond dans un gain de confort, mais ignorer complètement la dimension politique de la question (et donc la dépolitiser) est faux, en plus d’être idiot sur le plan de l’action : si le politique ne joue aucun rôle et que l’énergie explique tout, alors le politique ne peut rien faire non plus pour la transition énergétique. De manière générale, Jancovici a le travers classique des ingénieurs : très mal formé (voire pas du tout formé) en sciences sociales, il ignore complètement les facteurs politiques et sociaux. A cet égard, la toute dernière partie de l’ouvrage, qui tente d’expliquer la société de consommation par des sortes de « pulsions cérébrales » induites par le striatum, est vraiment peu convaincante. Pourquoi vouloir absolument tout naturaliser ?

Enfin, reprenant le cliché convenu que les économistes sont des adorateurs du marché et de la croissance et sont incapables de comprendre les causes profondes de celle-ci, il professe quelques énormités au sujet de la profession.

Non, aucun économiste ne croit qu’une “croissance infinie est possible dans un monde fini”, tout simplement parce que s’intéresser à la croissance à une échelle de temps qui dépasse quelques années (conjoncture) et quelques dizaines d’années (structure) n’a aucun sens ni aucun intérêt. Personne ne cherche à comprendre la croissance économique en 2150, à une échelle où la macroéconomie n’a rien à dire ni à prévoir : ce serait absurde.

Non, les économistes n’ignorent pas l’énergie dans leurs travaux, bien au contraire. L’énergie explique le PIB à long terme, mais l’inverse est vrai à court terme, donc ce n’est pas aussi simple que le “meilleur modèle macroéconomique du monde” le suggère (suivre le lien). En revanche, on peut sûrement reprocher aux économistes français, surtout les plus médiatisés (Tirole, Aghion…) de ne pas insister suffisamment sur ce thème, et d’être trop focalisé sur le tryptique prix/taxe carbone/innovation. Mais on peut aussi se dire que chacun son boulot ! Le rôle des économistes est d’étudier les prix et celui des ingénieurs les techniques.

Non, les économistes n’ignorent pas la valeur des actifs naturels tel qu’une montagne, une forêt, un lac. Il y a d’ailleurs (et depuis longtemps) des mesures pour les chiffrer et compléter par des mesures de stock la logique de flux du PIB. A ce sujet, conseil de lecture d’un ouvrage paru il y a plus de dix ans (j’avais l’un des auteurs comme prof en licence, ça ne me rajeunit pas) : Economie de l’environnement et du développement durable, d’Abdelmalki et Mundler.

Taper sur les méchants économistes qui ne comprennent rien à rien quand on est ingénieur est convenu et de bonne guerre (la vieille opposition sciences sociales vs science de la nature), mais disons que Jancovici est très peu convaincant quand il s’y adonne et que ce n’est pas la partie la plus intéressante de son discours. En plus, c’est idiot : on a aussi besoin de (bons) modèles économiques pour faire et financer la transition énergétique.

Note de lecture : l’Empire, une histoire politique du christianisme (1/2)

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J’ai écrit une quinzaine de notes de lectures sur ce blog mais c’est la première fois que je chronique une bande dessinée. Ce n’est pas faute d’en lire (beaucoup !) mais elles ne se prêtent pas au genre d’analyse que j’aime faire. Cela dit, L’Empire (sous titre : Une histoire politique du christianisme) n’est pas tout à fait une bédé. Le scénario en a été entièrement rédigé par Olivier Bobineau qui est en fait un… sociologue et politologue, spécialiste des religions et membre du groupe Sociétés, Laïcités, Religions du CNRS. Aux dires de l’auteur, L’Empire “est le fruit de vingt années de travail scientifique et académique”.

L’ambition de l’ouvrage (en deux tomes publiés, un à paraître) est énorme, presque démesurée : il s’agit d’écrire une histoire du christianisme des origines à nos jours sous l’angle des rapports de pouvoirs. Je dirais un mot rapide des dessins de Pascal Magnat : ils servent utilement le propos en l’illustrant ou avec une touche d’humour, mais ils n’ont rien d’extraordinaires non plus. Dans tous les styles, j’ai vu beaucoup mieux. Néanmoins, ils ne gâchent rien, et rendent évidemment la lecture plus agréable que s’il eut s’agit d’un essai (cela reste une bédé !) Lire la suite

Note de lecture : Mémoires vives, par Edward Snowden

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L’auteur

Est-il besoin de présenter le lanceur d’alerte le plus célèbre de la planète ? En 2013, Snowden a acquis une attention médiatique internationale en divulguant des documents classifiés sur la manière dont la NSA (National Security Agency) américaine espionnait le monde entier, y compris les Américains. Il faut reconnaître à l’auteur un courage phénoménal puisqu’il a sacrifié sa carrière, son salaire confortable, son pays, la plupart de ses relations familiales et amicales restées aux Etats-Unis pour pouvoir divulguer ce qu’il a divulgué : en 2021, poursuivi pour des crimes fédéraux aux Etats-Unis, il vit toujours en Russie où il a obtenu le droit d’asile avant de s’y marier. Lire la suite

Note de lecture : La nature du social (L. Cordonier)

La nature du social (2018) est un ouvrage qui traite de questions fondamentales sur le rapport entre nature et culture et l’explication du comportement humain en général.  Laurent Cordonier, sociologue, a pour objectif de créer des ponts entre des disciplines que l’on imagine souvent irréconciliables : la sociologie (et les sciences sociales en général) et les « sciences de la nature humaine » (psychologie cognitive, biologie évolutionniste).

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Note de lecture : Sapiens, une brève histoire de l’humanité (Y. N. Harari)

Un bon essai est un mélange entre une fiction et un article scientifique : il doit être aussi agréable à lire que le premier tout en s’approchant de la rigueur du second. Ce qu’on attend d’un essai, c’est une langue claire et fluide, mais néanmoins des arguments, si possible fondés, voire des idées nouvelles. Un essai peut même se permettre de prendre beaucoup de hauteur par rapport aux sujets très circonscrits qui sont l’objet des articles scientifiques, quitte à être démesurément ambitieux ou très original : ce n’est pas si grave.

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Note de lecture : Les Déshérités, de François-Xavier Bellamy

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Comme professeur de lycée, je suis intéressé depuis longtemps par les débats liés à l’école et aux questions pédagogiques. J’ai publié plusieurs articles sur le sujet, ici même, notamment sur la question du niveau des élèves (lien), des valeurs transmises à l’école (lien), du lien entre école et démocratie (lien) où je commentais notamment un texte de Laurent Lafforgue, de propositions pour l’école (lien) ou encore des réformes de l’université (lien).

J’ai donc lu avec intérêt le court essai de François-Xavier Bellamy, agrégé de philosophie (et désormais connu du grand public puisqu’il est tête de liste LR aux élections européennes) publié en 2014 : Les Déshérités ou l’urgence de transmettre. Le titre étant une référence assez évidente aux Héritiers (1964) de Bourdieu et Passeron (ou plutôt : contre Bourdieu et Passeron), il m’a interpellé. Très honnêtement, venant d’un esprit qui s’affirme conservateur, je m’attendais à une énième plainte un peu réactionnaire sur l’école qui ne transmet plus rien, la perte des valeurs, et les jeunes qui ne respectent plus leurs aînés et gnagnagna.

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Note de lecture : Le danger sociologique

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L’ouvrage et les auteurs

Etienne Géhin est présenté sur la couverture comme un (ex) maître de conférences en sociologie. Avant cela, je n’avais jamais entendu parler de lui ; Gérald Bronner, en revanche, est plus connu du grand public, notamment pour ses analyses de la radicalisation et des théories du complot. Il a acquis récemment une notoriété médiatique relativement importante pour un sociologue.

Le contenu du livre

Le livre est un véritable plaidoyer pour la sociologie analytique, aussi appelée individualiste, ou encore compréhensive. Même s’il constitue une charge contre la sociologie holiste (ou structuraliste, ou culturaliste), le ton adopté n’a rien d’un pamphlet, comme certains médias l’ont prétendu (Le Monde, Les Inrocks). Il est plutôt constructif et adopte résolument une posture scientifique (la liste des références est assez fournie).

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Note de lecture : la Facture des idées reçues

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Voici un livre que j’ai lu sur les conseils d’une collègue. Il est écrit par un trader passionné d’économie et de politique (à priori plutôt négatif pour moi), mais ressemble à un ouvrage de vulgarisation dans la veine des « freakonomics« . Rappelons l’idée générale de cette approche de l’économie : prendre un sujet, même sans rapport avec les thèmes classiques, comme les drogues, la consommation de viande ou les limites de vitesse, et faire une analyse coûts/bénéfices pour montrer qu’on pourrait faire autrement (ie. beaucoup mieux) avec une autre approche du problème, et éviter ainsi « la facture des idées reçues ». Voici quelques idées retenues : Lire la suite

Un certain Juif, Jésus (5/12)

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Le Sermon sur la montagne

Rappel : chacune des affirmations qui suivent est longuement justifiée par Meier au long de ses ouvrages et à l’aide des méthodes mentionnées supra. Comme indiqué précédemment, je me contenterai de les reprendre sans les justifier, à l’exception des débats les plus polémiques. L’ensemble de ma synthèse est déjà bien assez long comme ça ! Le lecteur intéressé voudra bien se reporter directement à la lecture du livre dont j’écris ici la note de lecture et des autres que je cite. Lire la suite

Un certain Juif, Jésus (4/12)

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III. La vie d’un certain Juif : que peut-on dire de fiable sur Jésus de Nazareth ?

Après trois articles durant lesquels nous n’avons fait, au fond, que présenter les sources, les matériaux et la méthodologie de Meier, comme il le fait lui-même dans le tome I, venons-en au contenu plus précis des ouvrages, à savoir : la fin du tome I, qui concerne l’enfance de Jésus et des questions diverses (sa famille, son métier, son éducation, son lieu de naissance et de vie, etc.) ; le tome II, qui concerne son message religieux et sa relation avec Jean le Baptiste ; le tome III, qui concerne son entourage proche ou lointain, à savoir ses disciples et les foules qui le suivaient, ainsi que ses adversaires, pharisiens, sadducéens, esséniens ; le tome IV, qui concerne la relation de Jésus à la loi juive. Bref, tout ce que pouvons dire de fiable sur un certain Juif, Jésus, prophète Juif marginal de la Palestine du premier siècle et personnage historique ayant marqué la culture religieuse, artistique et intellectuelle occidentale dans des proportions uniques. Lire la suite

Un certain Juif, Jésus (2/12)

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B. Trois intérêts de la recherche historique sur Jésus de Nazareth

Nous verrons trois grands types d’intérêts à la recherche historique sur Jésus, dont deux concernent aussi les non-croyants.

Premier intérêt (pour les croyants) : elle ancre la foi dans un passé objectif

Si c’est bien le « Jésus-Christ, Dieu né de Dieu, Lumière né de la Lumière, Vrai Dieu né du Vrai Dieu, engendré non pas créé » (cf. Symbole de Nicée-Constantinople) qui est l’objet la foi chrétienne et non pas le Jésus historique tel que la recherche parvient à le reconstruire, il n’en demeure pas moins que le lien entre Jésus historique et Jésus-Christ est évident : la foi chrétienne ne repose pas sur un vague sentiment subjectif ou des extases religieuses, mais sur certaines affirmations à propos d’un personnage historique ayant vécu, parlé, marché en Palestine au premier siècle de notre ère. Dans son livre sur Jésus de Nazareth, Benoît XVI affirme clairement : « du point de vue de la théologie et de la foi dans leur essence même, la méthode historique est reste une dimension indispensable du travail exégétique. Car il est essentiel pour la foi biblique qu’elle puisse se référer à des évènements réellement historiques. Elle ne raconte pas des légendes comme symboles de vérité qui vont au-delà de l’Histoire, mais elle se fonde sur une histoire qui s’est déroulée sur le sol de cette terre. Le factum historicum n’est pas pour elle une figure symbolique interchangeable, il est le sol qui la constitue : « Et incarnatus est » – « Et il a pris chair » – par ces mots, nous professons l’entrée effective de Dieu dans l’histoire réelle. »

Second intérêt : pour toute personne cultivée qui veut mieux comprendre la vie de Jésus de Nazareth

« Je soutiens, écris Meier, que la recherche du Jésus historique peut être très utile si on veut une foi qui cherche à comprendre, une foi en quête d’intelligence, autrement dit si on veut faire de la théologie dans un contexte contemporain. La théologie des périodes patristique et médiévale vivait dans la plus parfaite ignorance du problème du Jésus historique, car elle fonctionnait dans un contexte culturel où n’existait pas l’approche historico-critique qui marque nos esprits occidentaux modernes. La théologie est un produit culturel ; depuis l’époque des Lumières, notre culture occidentale se trouve imprégnée de l’approche historico-critique ; par conséquent, pour être crédible, la théologie peut fonctionner dans cette culture et avoir quelque chose à lui dire uniquement si elle intègre dans sa méthodologie une approche historique ».

Plus précisément, Meier soutient à raison que la recherche sur le Jésus historique permet d’éviter bien des dérives et des erreurs. Il en donne quatre exemples :

« 1) Il existe des démarches qui visent à réduire la foi au Christ à un message codé dépourvu de contenu, à un symbole mythique ou à un archétype intemporel. La recherche du Jésus historique s’oppose à de telles démarches en rappelant simplement aux chrétiens que la foi au Christ n’est pas une vague attitude existentielle ou une manière d’être dans le monde. La foi chrétienne est l’affirmation de l’existence d’une personne particulière et l’adhésion à cette personne, une personne qui a fait et dit des choses particulières en un temps et en un lieu particulier de l’histoire humaine. (…) Si la recherche ne peut fournir le contenu essentiel de la foi, elle peut néanmoins aider la théologie à donner à ce contenu davantage de profondeur concrète et de couleur [NB : Meier fait ici référence aux théories de la non-existence de Jésus, sur lesquelles nous reviendrons].

2) Il existe aujourd’hui des chrétiens sincères qui ont un penchant faussement mystique ou docétique : ils ont tendance à gommer la réalité humaine de Jésus en se targuant « d’orthodoxie » pour insister sur sa divinité (en fait, un monophysisme larvé). La recherche lutte contre cette tendance, en affirmant que le Jésus ressuscité est bien la même personne que ce Juif qui a vécu et qui est mort au Ier siècle en Palestine, une personne vraiment et pleinement humaine comme n’importe quel être humain, avec toutes les conséquences contraignantes que cela implique.

3) Il existe des démarches qui tendent à « domestiquer » Jésus, au service d’un christianisme confortable, respectable et bourgeois. Dès qu’elle s’est mise en place, la recherche du Jésus historique a eu tendance à contrer ce penchant en soulignant le côté dérangeant et non-conformiste de Jésus : par exemple, sa fréquentation de gens « peu recommandable » pour la société et la religion en Palestine, sa dénonciation prophétique de l’observance religieuse extérieure qui ignore ou étouffe l’esprit intérieur de la religion, son opposition à certaines autorités religieuses, notamment aux membres du sacerdoce de Jérusalem.

4) Mais, pour ne pas laisser croire que « l’utilisation du Jésus historique » va toujours dans le même sens, il est bon de souligner que, contrairement aux affirmations de Reimarus et de beaucoup d’autres après lui, le Jésus historique ne se laisse pas non plus facilement récupérer au service de programmes politiques révolutionnaires. Par comparaison avec les prophètes classiques d’Israël, le Jésus historique est remarquablement silencieux sur de nombreux sujets sociaux et politiques brûlants de son époque. Pour faire de lui un révolutionnaire politique de ce monde, il faut déformer les données exégétiques ou forcer l’argumentation. Tout comme la bonne sociologie, le Jésus historique subvertit non seulement certaines idéologies mais toutes les idéologies, y compris la théologie de la libération. »

Les deux derniers points relèvent sans doute un des intérêts majeurs de la recherche historique sur Jésus. Car Jésus de Nazareth est certainement l’un des personnages historiques qui a été le plus sujet à récupérations : de nombreux auteurs, de tous bords et de tous courants, croyants ou non-croyants, ont utilisé des éléments évangéliques pour brosser un portrait de Jésus prétendument historique. Tour à tour, on a donc eu un Jésus violent révolutionnaire (Reimarus) voire quasi-marxiste (c’est la vision d’un Fidel Castro ou d’un Chavèz), un Jésus militant panarabe (Yasser Arafat voyait en Jésus le premier militant Palestinien, rien que ça), un Jésus philosophe maître de sagesse, comparable à Socrate ou à Bouddha (Frédéric Lenoir est le grand défenseur de cette conception en France), un Jésus prophète apocalyptique restaurateur de l’Etat d’Israël (E.P Sanders), un Jésus précurseur du libéralisme (Charles Gave, Scotty McLennan, Jerry Wilde), un Jésus philosophe rationnel moraliste (Thomas Jefferson), et même un Jésus magicien homosexuel, un Jésus anarchiste opposé aux institutions religieuses de son temps, etc. Tous ces auteurs ont en commun de proposer une vision déformée, partielle et partiale de Jésus de Nazareth, plaquant leurs propres conceptions philosophiques et politiques sur ce prophète Juif du Ier siècle qui a si profondément marqué la civilisation occidentale.

Si la recherche historique est limitée, elle reste hautement plus fiable que cette littérature biaisée, et permet d’écarter les interprétations les plus fantaisistes, qui ne reposent sur aucune donnée biblique solide, sur aucun argument exégétique crédible. La recherche historique cherche à connaître ce qu’on peut savoir « vraiment » sur Jésus de Nazareth en écartant les interprétations ou récupérations politiques, philosophiques ou théologiques quelles qu’elles soient (catholiques, athées, marxistes, libérales…) qui proviennent d’Occidentaux du XX ou du XXIème siècle.

Troisième intérêt : combattre le fondamentalisme.

Parmi les dérives possibles figure en bonne place le fondamentalisme chrétien. Ce dernier consiste à lire littéralement la Bible, c’est-à-dire à considérer que tout ce qui y  est raconté est strictement historique. On sait bien sûr à quoi mène une telle position dans la lecture d’un texte comme la Genèse : c’est le créationnisme. Dans le cas du Nouveau Testament, les mêmes problèmes se posent. Par exemple, lorsque au chapitre 3 Luc raconte que « le Saint-Esprit descendit sur lui [Jésus] sous une forme corporelle, comme une colombe. Et une voix fit entendre du ciel ces paroles: Tu es mon Fils bien-aimé : en toi j’ai mis toute mon affection », le fondamentaliste considérera que tout s’est réellement passé ainsi.

La recherche historique a pour effet d’écarter l’interprétation fondamentaliste, et nous pouvons en donner trois raisons :

1. La première et la plus évidente, c’est qu’un scientifique, en tant que scientifique, ne peut accepter l’idée de faits surnaturels. L’historien effectuant des recherches sur Jésus peut tout à fait avoir la foi mais ne peut pas, en tant qu’historien, se prononcer sur la réalité des miracles racontés dans les Évangiles. Il ne peut certainement pas affirmer par exemple, que Jésus est effectivement ressuscité. Une telle affirmation relève de la foi. La distinction entre « ce que je sais par la raison » et « ce que je crois par la foi » est d’ailleurs parfaitement orthodoxe puisqu’elle vient de Saint Thomas d’Aquin. Cela ne veut cependant pas dire qu’on doit « retirer » des Évangiles tout ce qui a trait au merveilleux, comme l’a fait Thomas Jefferson au XIXème siècle en réalisant une Bible expurgée de tout miracle. En effet, au plan de l’histoire, si l’on ne peut étudier la réalité des miracles, on peut étudier la foi dans les miracles. Dire que Jésus a réalisé des miracles est une affirmation théologique, mais dire que de nombreux personnes du temps de Jésus ont cru, ont admis, ont pensé qu’il réalisait des miracles est une affirmation qui peut parfaitement être étudiée par la recherche historique. Il faut donc distinguer la foi (théologique) et l’histoire de la foi (historique). Meier ne répond pas à la question théologique (métaphysique) de savoir si des miracles sont possibles, ou si Jésus en a réalisé. Mais il s’intéresse longuement à la question de savoir si des foules du temps de Jésus ont effectivement considéré qu’il réalisait des miracles, ou s’il s’agit plutôt d’ajouts postérieurs du christianisme primitif.

2. Seconde raison. Les Évangiles, et la Bible en général, ne sont pas des récits visant à l’historicité « objective ». Bien sûr, elles contiennent des éléments historiques (sinon la recherche historique n’aurait aucun intérêt), c’est-à-dire des personnages, des lieux, des noms, des discours et des évènements dont la réalité peut être attestée par la recherche. L’Ancien Testament est aussi l’histoire racontée du peuple Juif à travers les siècles, ce qui implique des noms de rois, de batailles, des généalogies, des prescriptions juridiques, etc. De même, le Nouveau Testament raconte l’histoire de Jésus de Nazareth (Évangiles), de ses premiers disciples (Actes des Apôtres) et des enseignements des premiers chrétiens (lettres de Paul), qui peut parfaitement être étudiée par la recherche historique. De plus, Luc en particulier prétend s’être précisément renseigné sur ce qu’il écrit en rassemblant des témoignages, ainsi qu’il déclare dans son introduction : « Beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole. C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus. »

Malgré cela, les chrétiens savent bien qu’avant d’être un livre d’histoire, la Bible est un livre de foi écrit par et pour des croyants, ou des incroyants appelés à le devenir. Elle vise à transmettre la foi et à conforter dans la foi, à édifier la communauté des croyants. Les Évangiles sont soigneusement composés par chaque évangéliste pour conduire à la foi. Les récits composés par Matthieu, Marc, Luc et Jean « relisent toute la vie de Jésus à la lumière de la résurrection, au point que bien des scènes évangéliques deviennent un petit évangile ou un petit « kérygme » particulier qui s’achève sur une confession de foi. Par un biais précis la totalité de l’Évangile résonne en chaque scène. » (Bernard Sesbouë). Prenons un seul exemple : lorsque Jean raconte les Noces de Cana, il ne dit pas le nom des mariés mais précise le nombre des jarres (6), chiffre symbolique auquel il accorde une grande importance, car il signifie l’imperfection (le chiffre parfait étant 7), donc l’imperfection de la loi juive ancienne que Jésus vient renouveler. Ce n’est pas non plus par hasard que Jean précise que le miracle a eu lieu trois jours après la première manifestation publique de Jésus (son baptême par Jean le Baptiste), ce que Thomas d’Aquin interprète comme une référence au prophète Osée : « Après deux jours, il nous rendra la vie ; le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons en sa présence (Os, 6,2).

On voit bien que même si les Évangiles contiennent des éléments historiques (ici, un récit de mariage), la plupart des récits sont composés et interprétés à l’aide de symboles théologiques. Une grande partie du travail homilétique consiste d’ailleurs à expliquer et interpréter ces symboles aux fidèles. Pourquoi ? Parce que les auteurs du Nouveau Testament (les évangélistes et Paul) veulent convaincre les Juifs de leur temps que Jésus est le Messie. De nombreux épisodes (ou péricopes, littéralement « découpage », terme désignant pour les exégètes un extrait formant une unité, une pensée cohérente) sont donc destinés à mettre en relation Jésus et les prophéties de l’Ancien Testament censées l’annoncer. Ainsi, l’épisode de la résurrection du Fils de la veuve de Naïm (Lc, 7) s’inspire de la résurrection par Élie du fils de la veuve de Sarepta (Rois, 17).

On a donc dans les Évangiles d’un côté « le fond », à savoir ce qui est raconté et peut être historiquement vérifiable, et de l’autre « la forme », c’est-à-dire la façon de raconter et ordonner les péricopes, suivant un projet théologique donné. On peut ici faire mention de l’antique doctrine des quatre sens de l’Écriture. Elle est très ancienne et remonte à la tradition judaïque de l’étude de la Torah (le Midrash). Dans l’exégèse chrétienne, on distingue ainsi :

  • le sens littéral (« la lettre »), c’est-à-dire le sens issu de la compréhension linguistique de l’énoncé. C’est ce qui s’est vraiment passé, et que la science historique peut reconstituer partiellement ;
  • les sens spirituels (« l’esprit »), traditionnellement au nombre de trois : le sens allégorique (interprétation d’un passage en fonction de la foi chrétienne en la divinité du Christ) ; le sens moral (ou tropologique) : interprétation d’un passage en vue de la conduite morale à tenir, en se concentrant sur les vertus ; le sens anagogique ou eschatologique : interprétation d’un passage en vue de l’avenir et de la fin des temps.

Historiquement, on peut distinguer deux Écoles théologiques : celle d’Alexandrie, qui privilégiait la méthode historico-littérale pour les textes saints ; et celle d’Antioche, qui privilégiait la méthode allégorique. Avec Raymond Brown, Meier a d’ailleurs écrit un livre à ce sujet. Prenons un exemple. Le passage de la naissance de Jésus peut être interprété de façon littérale  (un ange est réellement apparu dans le Ciel pour guider les Bergers), de façon allégorique (la venue de Jésus annoncé par un ange symbolise sa royauté divine), morale (Dieu aime les hommes et leur envoie son Fils unique). Second exemple : la guérison d’un lépreux (Lc 5. 12-16). Dans le sens littéral, ce passage signifie que Jésus a réellement guéri un lépreux. Mais dans un sens symbolique, le lépreux symbolise l’exclusion sociale, voire le genre humain affaibli par le péché, et ce passage signifie alors que Jésus est venu pour tous les hommes, en particulier les plus pauvres. On pourrait aussi faire le parallèle avec l’Ancien Testament dans lequel les lépreux étaient tenus à l’écart de la société (Lv 14. 1-57).

Attention ! Il est essentiel de comprendre que sens littéral (le fond) et symbolique (la forme) ne s’opposent pas nécessairement. Ce n’est pas parce qu’un évènement est interprété ou raconté de manière symbolique qu’on doit en conclure ipso facto qu’il ne s’est pas réellement produit. Un évènement peut s’être réellement produit mais être « enjolivé » ou interprété en un sens symbolique par le rédacteur de la péricope. Symbolique ne veut donc pas nécessairement dire inventé ! Un exemple : le nombre des disciples choisis par Jésus (12) est hautement symbolique puisqu’il s’agit d’une référence aux douze tribus d’Israël ; il n’empêche que sur le plan historique, il est incontestable que Jésus avait bien autour de lui un cercle restreint de douze disciples, comme le montre Meier dans son tome III. D’ailleurs, l’Évangile de Jean est à la fois très symbolique et très historique (cf. infra). Ce qu’on peut tenir, c’est qu’un récit soit raconté avec force symboles théologiques doit nous inciter à la plus grande prudence avant de pouvoir conclure quant à l’historicité.

Tous les passages bibliques ne contiennent pas tous les sens, mais il ne faut pas négliger un sens par rapport à un autre, que l’on adhère ou non à la lecture symbolique, ie. à la foi des chrétiens. Ne tenir compte que du sens historique, c’est se condamner à ne pas comprendre le contexte et l’intention qui a présidé à l’écriture des Évangiles, donc à ne pas comprendre les Évangiles du tout ; ne tenir compte que des sens symboliques, c’est réduire à la Bible à une mystique alors qu’elle mentionne des personnages et des évènements réels, historiquement vérifiables. En résumé, et je m’appuie ici sur le livre Pour lire le Nouveau Testament d’Étienne Charpentier et Régis Burnet, les Évangiles sont tout à la fois un récit mis en forme de différentes manières (paraboles, récits de miracles, sentences, prédictions, sermons), une théologie sous forme de récit, le compte-rendu d’une expérience spirituelle et humaine, et un écrit qui répond aux besoins d’une communauté à un instant donné. Ils ne sont pas un pur poème déconnecté des réalités humaines historiques et ne sont pas non plus une biographie de Jésus. La lecture de la Bible nécessite donc un certain degré de subtilité. Tant l’approche rationaliste, qui ignore la dimension historique de la Bible, que l’approche fondamentaliste, qui ignore la dimension symbolique, éludent cette subtilité en lisant la Bible comme s’il s’agissait d’un livre purement symbolique, ou au contraire comme s’il s’agissait d’un livre purement historique.

3. Troisième et dernière raison. L’approche fondamentaliste ignore les différences, voire les contradictions que l’on trouve dans les  Évangiles. Si tout ce qui est écrit s’est réellement produit, il ne devrait pas y avoir de contradictions. Le fait même qu’il y ait quatre Évangiles et non pas un seul devrait nous inciter à ne pas lire le texte littéralement ! Quatre Évangiles donc quatre regards sur Jésus. Quatre regards donc de nombreuses différences ou contradictions possibles, concernant soit les paroles de Jésus, l’ordre et le détail des évènements, le nom, la nationalité ou le nombre des personnes présentes, etc. Il serait impossible de lister ici toutes les différences/contradictions des Évangiles, mais citons-en quelques-unes :

A. Dans l’Évangile de Luc, l’annonce de la naissance du Christ (Luc 28), est faite à Marie par l’archange Gabriel : ce sont les premiers mots de ce qui deviendra la prière du « Je vous salue Marie ». Mais dans l’Évangile de Matthieu, l’annonce est faite par un songe à Joseph et Marie n’est pas concernée. Marc et Jean, quant à eux, n’évoquent pas l’enfance et la naissance de Jésus. D’ailleurs, Matthieu 2 évoque la naissance dans une « maison » alors que Luc 2 parle d’une étable, dans une mangeoire (image retenue par la tradition chrétienne). La date de naissance même de Jésus est contradictoire : en Matthieu 2, 1, Jésus est né « au temps du roi Hérode » donc au plus tard en – 4 av. J.C., alors qu’en Luc 2, 2-6, c’est au moment du recensement effectué par le gouverneur Quirinius, donc en +6 av .J.C., que Marie se trouva enceinte et qu’elle « elle enfanta son premier-né ». Enfin, il y a des contradictions entre la généalogie de Jésus par Luc et celle par Matthieu.
B. Les synoptiques s’accordent sur une vie publique de Jésus se déroulant sur une année, essentiellement en Galilée. Le quatrième Évangile, au contraire, l’étale sur plusieurs années puisque trois fêtes de Pâques différentes sont mentionnées. Jésus monte plusieurs fois à Jérusalem, au lieu d’une seule fois comme dans les synoptiques. Pour continuer dans les différences entre les synoptiques et Jean, on remarque que ce dernier a un regard positif sur la mère de Jésus (jamais nommée) là où les synoptiques, et surtout Marc, témoignent d’une relative incompréhension de sa famille, y compris sa mère.
C. Jésus a-t-il demandé à ses disciples d’aller vers les païens ? Matthieu fournit des réponses contradictoires. En 10,5 il rapporte la parole de Jésus : « Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. » Mais en Matthieu 28, après la résurrection, il dit le contraire : « Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ». De même, Marc 6 rapporte que Jésus prescrit à ses disciples de ne prendre qu’un bâton alors que Matthieu 10 écrit « ni sac pour la route, ni tunique de rechange, ni sandales, ni bâton ».
D. De façon générale, l’ordre et le détail précis des évènements racontés se contredisent souvent : dans l’Évangile selon Matthieu, la guérison d’un lépreux (8, 1-4) eut lieu avant la guérison de la belle-mère de Simon (Pierre) (8, 14-15), alors que dans l’Évangile selon Marc, c’est d’abord la belle-mère de Simon qui fut guérie en premier (1, 29-31) ; à propos de certains miracles, Matthieu 8 parle de « deux démoniaques » alors que Marc 5 évoque « un homme » ; Matthieu 20 rapporte une guérison de deux aveugles (aux noms inconnus) alors que Marc 10 n’en rapporte qu’un, nommé Bartimée ; pour le même évènement, Matthieu 15 parle d’une « femme cananéenne » alors que Marc 5 évoque une « femme grecque, syro-phénicienne ».

Nous pourrions continuer la liste longtemps. La plupart de ces contradictions sont mineures car elles concernent des détails patronymiques ou spatio-temporels secondaires ; d’autres sont plus importantes pour la foi chrétienne, comme par exemple la question des frères et sœurs de Jésus, celle de savoir si Jésus a voulu fonder une Église ou encore plus importante, s’il s’est considéré lui-même comme le Fils de Dieu. Nous reviendrons ultérieurement sur ces questions.

Pourquoi y-a-t-il des contradictions ? On peut penser bien sûr que la façon de raconter un évènement diffère selon la personne qui raconte, y compris pour un évènement simple comme un accident de voiture ; les témoignages sur Jésus sont restés longtemps oraux avant d’être mis par écrit, et la mémoire peut jouer des tours, les témoins être plus ou moins fiables, etc. Quatre récits anciens composés entre 30 et 60 ans après les évènements ne peuvent donc que comporter des variantes. A la limite, c’est même une preuve de l’historicité des Évangiles : des récits rigoureusement identiques donneraient l’impression d’avoir été composées par une main unique, un faussaire.

Plus profondément, il y a des raisons théologiques aux différences et contradictions entre les Évangiles. Chaque évangéliste écrit selon son projet propre. On pourrait s’attarder longuement sur ce point mais contentons-nous de donner les éléments clés, bien connus des biblistes. A chaque fois nous rappellerons brièvement ce qu’on peut dire de l’auteur de l’Évangile (sachant que l’identité exacte est toujours délicate à établir et en partie spéculative), avant de s’attarder sur son projet théologique. On trouvera plus de détails dans le livre de Burnet et Charpentier, déjà cité.

  1. Marc est un proche de l’apôtre Pierre, son interprète, d’après Papias de Hiéropolis qui l’atteste vers 150. Les Actes des apôtres et les lettres de Paul font également état d’un « Jean, surnommé Marc » (par ex. Ac 12,25/Col 4,10). Il aurait donc accompagné Paul avant de suivre Pierre. Marc ne serait alors pas son vrai nom mais un surnom romain (Marcus) issu de ses origines hellènes, ce Jean-Marc étant né à Cyrène, ancienne ville grecque sur la côte africaine (aujourd’hui en Lybie). Quoi qu’il en soit l’Évangile de Marc est écrite à Rome vers 65, peut être sous la dictée de Pierre lui-même, à une date proche de son martyre, ou peu de temps après sa mort.

Marc écrit un Évangile très court (environ 20 pages de moins que les autres), dans un grec « rugueux » (porté aux sémitismes) et destiné à des non-juifs : en effet il explique les coutumes juives et traduit les mots araméens. Le récit de Marc est concret, parfois brutal (cf. récit de la Passion), plus soucieux des faits établis que des grandes envolées théologiques. La théologie développée dans Marc est très sommaire. Dans sa version originale, Marc n’a pas pratiquement pas d’introduction, ni de conclusion. Sa seule introduction consiste en une ligne : « Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, Fils de Dieu ». Et le récit original s’achève sur « Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié : il est ressuscité, il n’est pas ici ; voyez l’endroit où on l’avait déposé. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre : Il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées ; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur (Marc 16, 8) » Quelques récits des apparitions du ressuscité seront ajoutés plus tard.

La problématique centrale de l’Évangile de Marc est l’identité de Jésus : « qui est cet homme ? ». La réponse est donnée au lecteur dans l’introduction et à la fin avec la conversion du centurion romain : « vraiment, cet homme était le Fils de Dieu » (15,39). Mais tout au long de l’Évangile, le mystère demeure et se dévoile petit à petit. Dans l’Évangile de Marc, Jésus interdit quasi-systématiquement aux malades qu’il guérit et aux démons qu’il expulse de dire qu’il est le Fils de Dieu. Exemple en Marc 11 : Lorsque les esprits impurs le voyaient, ils se jetaient à ses pieds et criaient : « Toi, tu es le Fils de Dieu ! » Mais il leur défendait vivement de le faire connaître. Même lorsque Pierre fait un acte de foi en présence des disciples (Marc 8), Jésus « leur défendit vivement de parler de lui à personne ». On parle du « secret messianique » : personne ne peut savoir que Jésus est Dieu avant qu’il ne se soit lui-même révélé par sa mort et sa résurrection, car la royauté de Jésus étant d’essence divine, il ne doit pas être confondu avec un Roi terrestre. Jésus apparaît comme seul et isolé, abandonné de ses disciples et même de sa famille jusqu’à ce que la résurrection leur ouvre les yeux. Marc insiste aussi sur la notion de Royaume de Dieu, son établissement nécessitant une victoire de Jésus sur les démons.

2. Matthieu est un disciple de Jésus (membre des Douze) qu’une tradition du IIème siècle identifie à Lévi, le douanier de Capharnaüm (Mt 9,9). De cette tradition on pensé que l’Évangile de Matthieu aurait  été écrite en hébreu voire en araméen, et traduite en grec par un auteur inconnu (une hypothèse l’attribue au diacre Philippe, qui aurait pu prendre le nom d’un apôtre par prestige). Mais l’identification même de Matthieu avec Lévi est contesté par des exégètes (dont Meier), pour qui elle n’apparaît que dans Matthieu, Marc et Luc faisant quant à eux une distinction claire entre Matthieu le membre des Douze et Lévi, appelé par Jésus à le suivre sans être dans la liste des Douze. Ce qui est certain, c’est que l’Évangile est écrite vers 80-90.

L’Évangile de Matthieu est destiné d’abord aux Juifs pour les convaincre que Jésus est le Messie attendu par le peuple d’Israël, comme le montrent plusieurs éléments l’Évangile commence par une longue généalogie situant le Christ comme héritier direct du roi David (une caractéristique essentielle du Messie attendu par les Juifs), et, pour appuyer sa théorie, Matthieu fait naître Jésus à Bethléem en Judée (au lieu de Nazareth en Galilée) citant immédiatement une parole de l’Ancien Testament : « Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël » ; Matthieu n’explique pas les coutumes juives contrairement à Marc ; les références à l’Ancien Testament sont très nombreuses (130 dont 43 explicites !) car il s’agit de mettre l’accent sur le fait que les prophéties de l’Ancien Testament révélaient l’arrivée du Messie. Matthieu compare par exemple Jésus à Moïse : Moïse descendant de la montagne avec les Tables de la Loi, Jésus proclament les Béatitudes sur la Montagne ; Moïse libérant son peuple d’Égypte, Jésus fuyant en Égypte avec sa famille pour échapper à la persécution, etc. Tout son Évangile et son vocabulaire est empreint des traditions liturgiques et ecclésiales juives. Matthieu insiste sur la validité de la loi mosaïque, mais rejette les interprétations des pharisiens au profit de celles de Jésus. L’épisode des « rois » mages veut symboliquement montrer que, comme annoncé dans les Écritures, le Fils de Dieu sera rejeté par les responsables juifs, mais reconnu par les païens.

3. Luc est le médecin et compagnon de Paul (peut être son cousin). Même si, comme les autres évangélistes, on en reste à des hypothèses plus ou moins probables concernant l’identité de l’auteur, celui de l’Évangile de Luc fait davantage consensus parmi les exégètes car il y a une unité de pensée  et de langue entre l’Évangile selon Luc et le livre des Actes (également écrit par Luc), d’un côté, et la pensée paulinienne, de l’autre. Quoi qu’il en soit l’Évangile selon Luc est écrite vers 80.

A la suite de Paul, Luc écrit surtout pour les chrétiens issus du paganisme et insiste sur l’universalité du christianisme (le Christ est venu pour tous), ainsi que sur la relation de Jésus avec ses disciples. Notons par exemple que la généalogie de Luc fait remonter le Christ à Adam, père de toute l’humanité, et non pas comme chez Matthieu à Abraham, père du peuple Juif. La question de l’ouverture aux païens et de la transition Juifs-païens (parce que les Juifs ont rejeté la Nouvelle Alliance, ce sont désormais les païens les héritiers de la promesse) est centrale. C’est dans l’Évangile de Luc que l’on trouve le plus de mentions de Jésus visitant des marginaux et des personnages réprouvés par la société juive (exemple : Zachée le collecteur d’impôt) et le plus de Paraboles, notamment celle du Bon samaritain, qui insiste sur le fait que le « prochain » n’est pas forcément le compatriote Juif. Luc va plus loin et lie la fureur de certains Juifs à l’encontre de Jésus à ses discours annonçant que les païens seront mieux traités qu’eux (cf. Luc 4, 27). Au contraire de Marc, Luc, hellénisé comme Paul, écrit dans un excellent grec, plein de subtilité et rigueur, ménageant des pauses voire des petits résumés dans son récit. Il a le souci d’être précis, de restituer les faits et les dates. Son Évangile est subtil, sensible, et insiste davantage que les autres synoptiques sur le pardon accordé à tout pécheur sincèrement repentant, et sur le saint Esprit. Par contre, la connaissance des coutumes juives et de la géographie de la Galilée est beaucoup plus approximative que dans les autres Évangiles. Enfin, même si Jésus reste discret, le principe du secret messianique est évacué : Jésus se manifeste dès le chapitre 4 en affirmant lors d’une lecture à la synagogue qu’une parole d’Isaïe au sujet du Messie le concerne.

 4. Jean, enfin, est clairement à part. Il est difficile de démêler ici les noms car de nombreux personnages portent le nom de Jean dans les Évangiles. Un personnage nommé Jean a écrit l’Apocalypse ; un apôtre cité dans les synoptiques (Marc 3, Matthieu 10, Luc 6…) se nomme Jean (le fils de Zébédée). Enfin, on a plusieurs épîtres écrites par un certain Jean. Tous ces Jean sont-ils la même personne ou des personnes différentes ? Nous n’avons pas de certitude à ce sujet. On a longtemps pensé que Jean l’apôtre, Jean l’auteur de l’Évangile, Jean l’auteur des épîtres et Jean l’auteur de l’apocalypse serait la même personne. Quelques arguments que je ne détaillerai pas ici vont dans ce sens, mais les exégètes sont loin d’être unanimes : il y a en effet plusieurs styles à l’intérieur de l’Évangile de Jean et l’évolution de la pensée suggère plusieurs rédacteurs, probablement une communauté johannique qui commence à rassembler des témoignages vers 60. La compilation finale de l’Évangile intervient entre 90 au plus tôt et 125 au plus tard. Remarquons que la forte probabilité d’une écriture par couches successives n’exclut pas l’utilisation d’un témoignage de première main du « disciple que Jésus aimait ».

Quoi qu’il en soit, l’Évangile de Jean est l’Évangile le plus tardif et il propose un projet théologique déjà élaboré. Dans Jean, Jésus n’est pas du tout discret et se déclare Fils de Dieu dès les premiers chapitres : « Amen, amen, je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme. » (Jn, 1) ou encore : « Car nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme. De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle. (…) Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » (Jn, 3). L’Évangile de Jean insiste fortement sur la personne de Jésus lui-même, présenté comme Dieu et Fils de Dieu.

Les synoptiques résonnaient de la « christologie d’en bas » ou « christologie ascendante » : Jésus est présenté comme le Messie, le nouveau Moïse, l’Envoyé de Dieu, qui a une relation unique (ascendante) avec le Père. Cependant il n’est pas explicitement présenté comme Dieu lui-même (cf. infra). Dans Jean, Jésus n’est plus seulement le Messie ou l’Envoyé de Dieu, il est Dieu lui-même, descendu (incarné) sur Terre depuis le « monde d’en haut » (le monde de la Lumière) pour sauver le monde. Tout l’Évangile de Jean est occupé par ce thème théologique central, que les exégètes appelleront « christologie d’en haut » ou « christologie descendante ». Après avoir fidèlement accompli sa mission, Jésus retourne auprès de son Père via la croix, sa glorification définitive, l’acte par lequel il prend sur lui tous les péchés du monde.  Autrement dit, et c’est là le point essentiel de l’Évangile de Jean, Jésus n’est pas une créature (ce que niera plus tard l’arianisme). La théologie de Jean est ainsi parfaitement exprimée dans une parole de Jésus à la fin du chapitre 8 : « Amen, amen, je vous le dis : avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS. » Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Jésus développe dans cet Évangile de longs discours sur sa relation avec son Père. Le thème du « Royaume de Dieu », omniprésent dans les synoptiques, et clef de lecture centrale de ces derniers, est quasiment absent du quatrième Évangile (seulement deux mentions). Les anecdotes, les personnages, les miracles sont nettement plus rares dans Jean et sont souvent propres à cet Évangile. Les miracles sont organisés selon un schéma théologique bien précis (sept miracles qui culminent avec la résurrection) et toujours présentés comme des signes de la divinité du Christ. Contrairement aux synoptiques les dialogues et surtout les monologues de Jésus à portée métaphorique, les discours de révélation, sont abondants. L’influence de la philosophie grecque est évidente, notamment dans le vocabulaire : Jésus est présenté comme le Logos, le Verbe de Dieu, descendu sur Terre pour une mission précise. Au final, l’Évangile de Jean résonne d’une foi juive méditée à la lumière de la foi en Jésus-Sauveur et Dieu, le tout dans un contexte d’influence d’une pensée grecque teintée de gnosticisme.

Jean est donc le plus symbolique (théologique) des Évangiles, mais, paradoxalement, est aussi l’un des plus historiques : le vocabulaire est très simple, concret, et de nombreux détails prouvent que le ou les auteurs connaissaient fort bien les coutumes religieuses juives de l’époque ; la topographie et la chronologie des évènements sont souvent plus précises que dans les synoptiques, et ont été régulièrement confirmées par l’archéologie (par exemple des détails sur le Temple de Jérusalem, cf. infra). Ainsi, lorsque des détails historiques diffèrent d’avec les synoptiques, les spécialistes ont tendance à faire confiance à Jean.

Conclusion : l’enjeu de la recherche historique

La description qui est faite de Jésus dans ces Évangiles peut apparaître différente voire contradictoire. Au Jésus qui parle peu et interdit qu’on le reconnaisse comme le Fils de Dieu un long moment dans Marc succède un Jésus adepte des longs discours théologiques (cf. le chapitre 17) et s’affirmant Fils de Dieu dans Jean. Des détails, de noms de personnes, de lieu, l’ordre temporel de certains évènements, les mots exacts prononcés par Jésus sont différents, se contredisent parfois. La majorité de ces différences/contradictions concernent des détails : n’oublions pas que les quatre évangiles s’accordent sur les traits essentiels de la vie de Jésus. Mais l’existence même de divergences et surtout de contradictions s’oppose au fondamentalisme biblique qui ne peut les expliquer. Si tout ce qui est raconté dans la Bible s’est réellement produit exactement tel que cela est raconté, alors il ne devrait pas y avoir de contradictions/différences, même mineures.

Cela invite à une lecture plus subtile, distinguant, lorsque c’est possible, l’évènement tel qu’il s’est probablement produit, la parole telle qu’elle remonte probablement au Jésus historique, et les couches successives de sélection des matériaux, d’interprétation, de rédaction ultérieures telles qu’elles ont été réalisées dans l’Église primitive puis mises par écrit par les évangélistes selon leur projet théologique propre et en fonction du développement progressif de la théologique chrétienne à partir du IIème siècle : la doctrine ne s’est pas constituée en un jour !

Cette distinction est bien l’enjeu central de la recherche historique sur Jésus de Nazareth. Elle se veut en ce sens la plus objective possible : John Paul Meier prend l’image d’un « conclave non papal » composé d’un catholique, d’un protestant, d’un juif et d’un agnostique, tous historiens rigoureux, qui devraient se réunir et ne pourraient sortir avant d’avoir élaboré un document consensuel sur Jésus de Nazareth, sorte de « compromis minimal » accepté par tous. Établir en quelque sorte ce document est bien le but de la recherche de Meier. Tout l’enjeu de la recherche historique est donc de faire la part du symbolique et de l’historique, et dans le cas précis des Évangiles, de ce qui remonte ou peut remonter à Jésus lui-même et de ce qui relève plutôt des ajouts ultérieurs dans l’Église primitive.

Comprenons bien que cette distinction est totalement artificielle en ce sens qu’elle est créée par l’historien à partir des textes pour servir son projet propre qui est l’étude de la Bible en dehors de présupposés théologiques. On l’a dit, cette façon de faire a une indéniable utilité, principalement intellectuelle, y compris pour les croyants. Mais cette approche fait aussi violence à des écrits qui n’ont jamais été composés dans un souci de distinction entre foi et fait, symbole et histoire. La mentalité rationaliste moderne qui veut tout expliquer, théoriser, conceptualiser, démontrer scientifiquement est très éloignée de la pensée religieuse du bassin méditerranéen du premier siècle. Répétons donc encore une fois que si la recherche historique avec ses méthodes rigoureuses a de nombreux atouts, y compris pour le croyant, elle ne constitue pas l’objet de la foi. On prend des risques en voulant se servir de la recherche pour justifier ou condamner la foi.

Négrologie : pourquoi l’Afrique meurt

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Léon l’Africain, par Amin Maalouf

Note de lecture — Léon l’Africain, par Amin Maalouf.

[…et quelques considérations sur la morale des papes]

1. Introduction

2. Léon l’Africain

3. La morale des papes

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La Grande Désillusion, par Joseph Stiglitz

Note de lecture: La Grande Désillusion, de Joseph Stiglitz.

1- L’auteur
2- Le livre
3- Analyse du livre
└ Le FMI n’est pas démocratique
└ Le FMI est hypocrite
└ Le FMI est idéologique
└ Le FMI n’a pas le bon rythme
└ Le FMI est déconnecté des réalités
└ Le FMI n’est pas efficace
└ Le FMI sert les puissants
└ Les solutions avancées par Stiglitz
4- Critique du livre
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