A quoi sert l’économie ?

De la scientificité des sciences sociales

Il y a un peu plus d’un an j’ai écrit un long article intitulé « à quoi sert la sociologie ? » qui traite de sciences sociales en général et de sociologie en particulier, et essaie de défendre la scientificité de la sociologie. L’objet de cet article est de développer ce point de vue en se concentrant, cette fois, sur l’économie. Il sera complémentaire d’un autre article sur le même thème, que j’avais écrit en conclusion d’une série sur l’histoire des courants économiques, consacrée à l’économie contemporaine et où je digressais sur la scientificité de l’économie.

Un des points communs de presque toutes les sciences humaines et sociales (SHS) est de devoir constamment défendre leur scientificité. Personne, dans le débat public, ne remet en question la scientificité de la médecine, de la physique nucléaire ou de la chimie. Il y a plusieurs raisons à cela. Leur dimension extrêmement technique et leur haut niveau de mathématisation les rend incompréhensible pour le profane : basiquement, quand on ne comprend pas, « ça a l’air sérieux ». Ce qu’illustre le terme « science dure », encore très usité, bien que très daté et peu approprié.  

Surtout, ces sciences ont des applications concrètes et immédiates que n’ont pas (forcément) les SHS : en un mot, la chimie produit des médicaments et la physique fait voler des avions. Il y a un lien clair, accessible même au néophyte (qui n’a jamais pris le train ?) entre savoir scientifique et progrès technique. Même le plus complotiste des internautes, même, peut-être, celui qui croit aux « chemtrails », est forcé de reconnaître que, du point de vue de la chimie ou de la physique, « la science, ça marche ». Et malgré la dynamique des mouvements antivax, peu de gens voudraient être soignés aujourd’hui par la médecine médiévale : on peut être anti-vaccin et se soigner par l’homéopathie, mais c’est bien au CHU local que l’on se rend en cas de crise d’appendicite.

Le lien étroit entre science naturelle et progrès technique assure donc une aura permanente de scientificité pour ces disciplines. Cela n’exclut pas les critiques, mais celles-ci se concentrent alors sur les cas où « ça ne marche pas » : si la médecine est une science, pourquoi les médecins ne trouvent-ils pas immédiatement la solution à la crise du covid-19 ? Lorsque « ça ne marche pas », on accuse alors les savants d’être manipulés ou vendus à quelques industries juteuses. Le débat récent sur la chloroquine n’a pas illustré une absence de reconnaissance publique de la médecine comme science, il a plutôt illustré la défiance du grand public envers les institutions savantes, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. La médecine reste considérée comme une science, mais les discours scientifiques « officiels » n’inspirent pas confiance pour toutes sortes de raisons : on s’en remet alors à d’autres figures savantes (comme un certain D.R).

Or, les SHS ne bénéficient pas d’une telle aura, car les progrès qu’elles permettent (en permettent-elles ?) ne sont pas assez connus, ou pas assez visibles, ou contestés. Sans doute existe-t-il quelques exceptions pour des disciplines comme la psychologie, qui dans sa dimension clinique est assimilée à la médecine, donc reconnue comme une science à part entière. Mais très souvent dans le débat public, l’histoire est assimilée simplement à un bagage culturel, voire à un patrimoine à valoriser (avec la confusion histoire/mémoire), la sociologie à une prose de philosophes d’extrême-gauche, etc.

Quant à l’économie… depuis des années, je discute d’économie avec des non-économistes sur les réseaux sociaux. A quelques exceptions près (souvent, lorsque la personne a un bagage scientifique), les mêmes clichés reviennent, en fonction des valeurs politiques de la personne qui s’exprime : l’économie n’est pas une science, d’ailleurs, les économistes ne sont jamais d’accord entre eux, ils sont incapables de prévoir les crises, ils sont vendus aux multinationales, « avant de faire de l’économie il faut déjà savoir gérer une entreprise », et puis les économistes sont tous des ultra-néo-hyper-libéraux adeptes de la religion du marché, etc., etc.

Même si, à la longue, c’est agaçant, je ne blâme pas ces personnes : je pense que lorsqu’une science a de nombreux détracteurs dans l’espace public, c’est avant tout aux chercheurs de cette science de s’interroger (je n’en fais pas partie, je précise : mon rôle est avant tout d’enseigner aux lycéens). Les premiers responsables des blagues sur la sociologie sur Twitter, ce sont les mauvais sociologues dans l’espace public. La mauvaise presse de l’économie est aussi liée à la médiatisation des mauvais économistes (je ne citerai pas de nom).

J’en parlais dans mon article sur la sociologie : à la critique externe, celle des néophytes, à laquelle j’essaie ici de répondre, s’adjoint toujours une critique interne, méthodologique, qui est propre aux chercheurs de chaque discipline. Pour toute science il y a des « acquis scientifiques » qui, normalement, ne prêtent plus à débat, et une « science en train de se faire » qui prête à débats. C’est d’ailleurs une confusion fréquente (volontaire ?) de la part de nombre de complotistes : au nom du légitime débat scientifique, ils remettent en question des acquis (« les vaccins ça marche » voire « la Terre est ronde ») puis, sur d’autre sujets où au contraire il s’agit de « science en train de se faire », et où, en conséquence, le doute devrait prévaloir, on les trouve profondément convaincus d’un résultat (comme sur la chloroquine).

Poser la question « à quoi sert l’économie » c’est aussi se demander si l’économie est une discipline qui peut permettre des progrès « utiles » (terme qu’il faut discuter) et si des progrès même simplement heuristiques ont été réalisés en économie ces dernières décennies, autrement dit s’il y a des acquis scientifiques en économie. En termes épistémiques, je m’interroge sur la cumulativité du savoir économique.

Pour cela, je m’appuierai sur un petit Repères publié en 2009 par Jean-Edouard Colliard et Emmeline Travers, Les prix Nobels d’économie. Cet ouvrage retrace les principales idées et travaux de tous les prix Nobel d’économie de la création du prix (1969) à 2008 (P. Krugman). Il s’agit simplement d’un point d’appui, cet article ne constitue pas une note de lecture de cet ouvrage et je ne m’y restreindrai pas.

A quoi servent les résultats théoriques ?

Ce qui frappe à la lecture de l’ouvrage de Colliard et Travers, c’est que bien des prix Nobel ont été récompensés pour des résultats purement théoriques, élégants mathématiquement, mais dont les applications pratiques semblent limitées ou inexistantes. Dès l’origine de la discipline, le débat entre une « économie politique » à visée pratique et une « économie théorique » a existé. Léon Walras, le père de l’école néoclassique, distinguait dès la fin du XIXème siècle « l’économie politique pure », une branche des mathématiques appliquées, « l’économie sociale », une science normative et morale dont l’objet est la répartition des richesses, et enfin « l’économie politique appliquée », une étude de l’organisation de la production.

Si l’on veut reprendre ces distinctions, alors il est indéniable que plusieurs grands noms de l’économie, nobélisés, ont été des représentants de « l’économie politique pure ». De Samuelson (prix Nobel 1970), qui réinterprète tout problème économique comme un problème d’optimisation sous contrainte à mettre en équations, à Gerard Debreu, qui démontre les conditions mathématiques d’existence d’un équilibre de concurrence pure et parfaite avec des outils très sophistiqués, en passant par les théories d’un Nash (1994) ou d’un Haavelmo (1989), on ne peut pas dire que ces résultats de l’économie ont apporté quoi que ce soit au quidam moyen, à une époque où la physique faisait fonctionner des centrales nucléaires et où la médecine généralisait les antibiotiques.

En première lecture, on pourrait donc soutenir avec Carlyle (1849 !) que l’économie est une « science lugubre » car elle est préoccupée de problèmes abstraits qui ne fonctionnent que dans un certain cadre théorique (la concurrence pure et parfaite le plus souvent) et qui n’ont qu’un vague rapport avec la réalité. Cependant, ceux qui font cette critique ignorent le fait que… c’est le cas pour presque toutes les sciences.

Si un résultat comme celui de Debreu n’a qu’une utilité sociale très limitée, que dire de dépenser des milliards d’euros pour trouver que la masse des particules est déterminée par le boson de Higgs ? Toute science a des branches théoriques (ne parlons pas des mathématiques, théoriques par nature) qui essaient de résoudre des problèmes abstraits dont l’utilité sociale est nulle (ou inconnue) au moins à court terme. Pour une recherche qui produit des résultats « concrets » (par exemple, une nouvelle molécule médicale), on trouvera bien plus de recherches théoriques qui ne produisent rien, soit que leur but est d’emblée théorique, soit que le résultat n’est finalement pas probant (pour des raisons de reconnaissance sociale et de financement, les études qui trouvent des résultats négatifs sont beaucoup moins publiées et médiatisées que celles qui trouvent des résultats positifs…).

On pourrait penser que l’existence du boson de Higgs sera peut-être utile un jour, et l’on trouvera alors un lien entre ce savoir particulier et un progrès technique quelconque. Mais on peut aussi en douter. Pour faire voler des fusées, la physique de Newton (XVIIIème siècle !) reste amplement suffisante. A quoi cela sert-il de dépenser des milliards pour recréer en laboratoire des particules qui ne se montrent que dans des conditions spécifiques ? La beauté d’un résultat ? Cela peut certainement convenir à certains. Pour ma part, je préfère la citation de Durkheim : « nous estimons que nos recherches ne mériteraient pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif » (De la division du travail social, 1893).

Je ne nie donc pas que certains résultats de l’économie, au long des dernières décennies, sont des résultats théoriques qui n’intéressent que les théoriciens de l’économie ou plus généralement les intellectuels passionnés de problèmes abstraits. En ce sens, il y a certainement un progrès de l’économie, mais c’est un progrès purement heuristique, la connaissance pour la connaissance, sans but de politique économique ou de compréhension du réel.

Cependant, c’est le cas pour toutes les sciences, et à vrai dire, c’est le cas de toute activité intellectuelle abstraite. Les prix Nobel de physique ont récompensé des travaux purement théoriques (ou du moins, sans application pratique immédiate) comme des découvertes de particules, des mécanismes quantiques, des exoplanètes ou des théories cosmologiques. Ils ont aussi, bien entendu, récompensés des travaux à visée pratique immédiate, des travaux sur la radioactivité des Curie (1903) à l’invention des semi-conducteurs de Shockley, Bardeen et Brattain (prix Nobel 1956) en passant par la conception du microscope à effet tunnel (Binnig et Rohrer, Nobel 1986), du capteur photoélectrique (Boyle et Smith, Nobel 2009) ou des LED bleues (Kajita, Amano et Nakamura, Nobel 2014).

L’économie n’échappe pas à la règle : comme toutes les sciences, elle produit des résultats théoriques dont l’utilité ne semble pas immédiate ; mais elle produit aussi des résultats bien plus concrets.  Et c’est aussi ce qui frappe à la lecture de Les prix Nobel d’économie : la grande diversité des récompensés, et le grand nombre de  résultats « utiles ».

L’économie a-t-elle produit des résultats utiles ?

Il est peut-être temps de définir un peu mieux ce que je n’entends par résultat « utile ». Même si l’on pourrait défendre qu’un résultat uniquement théorique est un résultat « utile » sur le plan heuristique (si l’on aime la connaissance pour elle-même), j’entends par là un résultat qui améliore ou éclaire la décision de politique économique, ou, dans un sens plus large, un résultat qui permet de mieux comprendre le monde économique « réel » (ce qui nécessite de reposer sur un modèle crédible).

A la lecture de Les prix Nobel d’économie, il est indéniable que les travaux d’économie récompensés ces dernières décennies ont été utiles dans le premier sens. Les premiers récompensés ne concevaient d’ailleurs pas leur discipline comme cloisonnée de sa dimension « politique économique », si bien que Colliard et Travers les appellent les « économistes dentistes », reprenant la citation de Keynes : « si les économistes pouvaient être considérés comme des gens humbles et compétents, un peu comme des dentistes, ce serait formidable ». Sans pouvoir détailler ici tous les travaux développés dans l’ouvrage, on citera en vrac : Tinbergen (1969) qui formule les premiers modèles macroéconomiques permettant de piloter l’économie d’après-guerre en estimant les paramètres statistiques et en fournissant des règles d’aide à la décision aux gouvernements ; Kuznets (1971) qui met en place les premières estimations des agrégats de l’économie américaine, et est à l’origine du célèbre Produit Intérieur Brut ; Hicks (1972), dont le modèle IS-LM, certes limité, permet néanmoins d’avoir une compréhension basique des concepts de politique monétaire et de politique budgétaire, et de leurs conséquences sous un certain nombre d’hypothèses ; Leontief (1973) qui avec son tableau entrée-sorties (TES) essaie, avec des moyens informatiques très limités et de lourds calculs manuels, de déterminer par exemple les effets d’une politique de relance, secteur par secteur (agriculture, services, industrie…) ; Lewis (1979) qui permet de mieux comprendre les déséquilibres dont souffrent les économies en développement ; Sen (1998) qui contribue à créer l’Indice de Développement Humain utilisé par l’ONU ; Mundell (1999), inspirateur de l’euro, qui avec son célèbre trilemme précise les conditions dans lesquelles la politique monétaire est contrainte en fonction du contexte financier international.

On pourrait continuer longtemps la liste : s’il y a eu indiscutablement des prix Nobel très théoriques, il y a eu aussi des prix très « pratiques », dans le sens d’une utilité particulière à la décision de politique économique, et ce, dès l’origine du Nobel. Aujourd’hui, c’est toujours largement le cas, et la dimension empirique de l’économie s’est considérablement renforcée. D’abord, les économistes ont fait des progrès dans la collecte des données macroéconomiques, au travers notamment des grandes institutions (FMI, OCDE, OMC, Eurostat…), et ce dans un grand nombre de domaines : croissance, chômage, inégalités, inflation, pauvreté, consommation… De nombreux économistes y ont contribué, dont plusieurs prix Nobel, notamment Deaton, prix Nobel 2015, qui a considérablement enrichi la compréhension de la pauvreté mondiale en travaillant à créer des bases de données. Pour prendre deux exemples français : quoi qu’on pense des engagements politiques de Piketty, il a beaucoup contribué à construire et publier les données fiscales des décennies passées et personne ne peut dire que la constitution du « World Inequality Database », dont il est l’un des membres fondateurs, est inutile. Il est pour cela internationalement reconnu et nobélisable. D’autre part, le prix Nobel 2019, attribué à Esther Duflo, Banerjee, et Kremer, récompense des travaux très empiriques et expérimentaux, et dont l’objectif est de résoudre des problèmes très concrets issus de l’économie du développement (comme le problème du prix des moustiquaires au Kenya).

Quant à savoir si cela est utile au quidam moyen, on peut je pense soutenir que si la crise de 2009 a été largement mieux gérée que celle de 1930, entraînant des conséquences sociales bien plus faibles, c’est en partie parce que les décisions économiques ont été bien meilleures, parce que la connaissance économique a progressé depuis 1930. Si vous estimez qu’avoir de bons économistes conseillers du pouvoir ne sert à rien, allez faire un tour au Venezuela.

Développer des concepts, c’est être utile

L’utilité sociale d’une discipline particulière ne se mesure pas seulement en termes d’aide à la décision politique, mais aussi en termes de compréhension d’un problème particulier, ce que j’ai appelé le sens large du terme « utile ». Comme toute science, l’économie ne produit pas que des résultats (« l’étude Z a trouvé que… ») mais aussi des concepts descriptifs de situations particulières. Mieux comprendre le chômage, les inégalités, la croissance ou les crises financières est utile pour tout citoyen (probablement plus que connaître l’origine de la masse des particules) même si cela n’est pas immédiatement applicable au décideur.

Or pour décrire le monde contemporain, l’économie a produit des concepts qui au fil des années se sont imposés dans la discipline et sont aujourd’hui, pour beaucoup, dans les programmes du secondaire :  crise de liquidité, asymétrie d’information, revenu disponible, prophétie autoréalisatrice, concurrence monopolistique, oligopole, externalités, défaillances de marché, bien public, risque systémique, élasticité-prix, productivité des facteurs, quantitative easing… certains de ces concepts ont émergé il y a plus d’un siècle, d’autres sont très récents et ont été développé à la lumière de la crise de 2009, certains sont très largement admis, d’autres sont encore discutés, mais qui peut prétendre comprendre le monde économique contemporain sans les utiliser ?

L’économie et la technique

L’économie n’est pas une science naturelle et son lien avec la technique est plus distendu que la chimie ou la physique. Cependant, il est loin d’être absent. Les économistes peuvent aider à résoudre des problèmes extrêmement concrets et techniques, comme la gestion de ressources naturelles dans une région donnée (on peut citer sur ce thème au moins Ohlin, prix Nobel 1977 et Ostrom, prix Nobel 2009, Ostrom étant par exemple pionnière de l’utilisation de la cartographie en économie), la tarification (qui sait que c’est Maurice Allais, prix Nobel 1988, qui est à l’origine de la tarification heures creuses/heures pleines ?), la gestion des infrastructures de transport (McFadden, prix Nobel  2000), les interactions entre économie et climat (Nordhaus, prix Nobel 2018) et bien d’autres.

Si j’ai opposé, pour la clarté de la rédaction, théorie et pratique dans le début de cet article, il est clair qu’en réalité, il existe de nombreux liens entre les deux : certains des travaux les plus abscons et les plus mathématisés ont énormément d’applications pratiques. Ainsi, les travaux très mathématiques de Roth et Shapley (2012) ont d’immenses applications sur la question des algorithmes de mariage stable (Parcoursup, greffes de reins croisées, rencontres en ligne…). Si vous voulez voire une excellente vidéo de vulgarisation sur ce sujet par le meilleur youtubeur scientifique français, c’est par ici.

Dans la même veine, le prix Nobel de Spence, Akerlof et Stiglitz récompense des concepts théoriques (la théorie du signal pour Spence, les asymétries d’information pour Stiglitz et Akerlof) mais ceux-ci ont des applications pratiques pour comprendre ou décider dans de très nombreux domaines : marché des assurances, éducation, chômage, santé… Enfin, celui attribué à Fama, Hansen et Shiller (2013) récompense des travaux théoriques sur les marchés financiers qui comme le souligne Alexandre Delaigue, « sont de salubrité publique » : si tout le monde suivaient leurs conseils, les gens épargneraient mieux, il y aurait moins de panique sur les marchés financiers et probablement moins de crises financières.

Conclusion

Portée, au XIXème siècle, par une génération d’ingénieurs et d’économistes souvent très libéraux (Jean-Baptiste Say étant un éminent représentant des libéraux, et Augustin Cournot des ingénieurs), l’économie a gardé cette réputation d’une science à la fois austère (trop mathématisée), idéologique (libérale) et donc inutile : en étant trop abstraite, elle ne permet pas de comprendre le monde réel ; en étant trop libérale, elle n’est qu’une sous-politique de droite.

Avec cet article et les autres écrits sur ce thème, j’espère avoir contribué à montrer que cette réputation n’a plus de raison d’être aujourd’hui. L’économie est une science sociale comme les autres, certes, plus mathématisée et abstraite que les autres, mais pas moins utile que les autres. Si certains résultats économiques sont très théoriques, d’autres sont très pratiques, et, contrairement au cliché commun, il n’y a pas de lien direct entre degré de mathématisation d’un auteur et visée pratique de ses travaux. Au contraire, les travaux les plus pratiques sont parfois les plus mathématiques. Des Nobel très littéraires discutent surtout de concepts autour de la rationalité (Simon, 1978) et n’ont pas forcément de visée pratiques immédiates ; à l’inverse, les travaux de Tirole (2014) sont extrêmement mathématisés mais ont tous pour objectif d’éclairer la décision publique sur la gestion de marchés spécifiques.

Si l’on adopte une définition plus large de l’utilité, en considérant que tout concept qui aide à mieux comprendre une situation est utile, alors la conviction que l’économie est utile s’en trouve renforcée, car il est franchement impossible de comprendre le monde contemporain sans utiliser quelques concepts économiques modernes. Quant à savoir si l’économie est par essence « libérale… », c’est une vaste question que je garde pour plus tard.

A quoi sert la sociologie ?

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De toutes les sciences sociales, la sociologie est peut être celle qui a la plus mauvaise presse. Si France Culture distingue jusqu’à sept “péchés capitaux” (pour la beauté du chiffre symbolique), je me contenterai des trois principales.

Premièrement, la sociologie ne serait pas scientifique. Elle serait un  paravent pseudo-scientifique de projets militants. De façon intéressante, cette critique provient aussi bien de l’extérieur (donc de personnes fort peu informée de sociologie : on rangera par exemple dans cette catégorie la critique catholique de la “théorie du genre”), mais aussi de l’intérieur de la sociologie, certains sociologues reprochant à d’autres, à certains courants, ou à la sociologie en général, un défaut de scientificité : on peut ranger dans cette catégorie l’ouvrage de Bronner et Géhin, dont j’avais fait une chronique.

Deuxièmement, la sociologie serait inutile, car elle ne ferait que rappeler des choses que tout le monde sait déjà (par exemple, que la famille transmet des normes et des valeurs). L’un des concepts les plus centraux en sociologie, la socialisation, serait ainsi trop évident. Là encore, la critique est externe (la sociologie ne sert à rien, les sociologues sont au mieux des “super-journalistes”) et aussi interne (la sociologie est travaillée par la question de l’objectivation, elle souffre d’un manque de légitimité scientifique, aussi bien auprès du grand public que des décideurs, ce qui induit de faibles moyens consacrés à la recherche). Bronner estime ainsi que les sociologues devraient “arriver à des choses qui ressemblent à des assertions scientifiques sinon on ne se distingue pas des agents ordinaires”.

Il y a un lien entre ces deux critiques, qui donnent le titre de mon article : à quoi sert la sociologie ? Si la sociologie est scientifique, la question devient plutôt à quoi sert la science, ce qui est très différent. Mais si, en revanche,  la sociologie n’est pas scientifique, alors la connaissance du monde social qu’elle apporte n’est pas réellement différente de la littérature ou du journalisme : elle ne sert donc à rien. Pour décrire la vie sociale, il vaudrait mieux lire Le Monde, et pour la mettre en scène, Balzac ou Zola.

Troisièmement et peut être surtout, la sociologie serait déterministe donc déresponsabilisante. Si j’en crois Bernard Lahire, cela ne date pas d’hier. En 1983, Reagan brocardait la “philosophie sociale” accusée de déresponsabiliser les criminels et les délinquants. Plus près de nous, on se souvient de la formule de Manuel Valls en 2016 à propos du terrorisme, dénonçant explicitement les sociologues : “expliquer le djihadisme, c’est déjà un peu excuser”. Manuel Valls rejouait là, probablement sans le savoir, un vieux débat épistémique : comprendre ou expliquer ?

Cet article est consacré à la défense de la scientificité de la sociologie. Comme d’habitude, je ne prétends pas à l’originalité mais plutôt à faire une bonne synthèse. Dans la première partie, j’établirai un long rappel historique de la façon dont la sociologie s’est construite, en faisant des comparaisons avec l’économie, discipline que je connais encore mieux. Puis je répondrai aux trois critiques ci-dessus.

1. Comprendre contre expliquer, science sociales contre sciences naturelles ?

Dès 1883 (Introduction aux sciences de l’esprit), le philosophe et sociologue allemand Wilhelm Dilthey distingue les sciences de la nature et les sciences de l’esprit —on dirait aujourd’hui les sciences humaines et sociales. Alors que les premières avaient vocation à expliquer, c’est-à-dire à dégager des lois, des relations de cause à effet quantifiées, les secondes devaient avoir une approche plus singulière : comprendre c’est-à-dire étymologiquement saisir, donc se mettre à la place de, entrer en sympathie avec l’objet d’étude qui est l’être humain. Les sciences sociales et au premier chef la sociologie encore naissante ne devraient donc pas chercher à imiter les sciences de la nature (dégager des lois), mais au contraire avoir une approche spécifique étant donné leur objet d’étude.

Quelle spécificité des sciences sociales par rapport aux sciences de la nature ? Un peu, beaucoup, pas du tout ? Ce vieux débat a irrigué toute la réflexion épistémologique depuis des siècles, et continue de l’irriguer encore aujourd’hui. Pour simplifier le propos, distinguons d’abord deux camps : d’un côté, les tenants des sciences sociales comme sciences nomologiques : elles doivent s’inspirer des sciences de la nature ce qui signifie qu’elles peuvent et doivent dégager des lois (nomos). Il faut expliquer. De l’autre, les tenants d’une approche plus subjective : les sciences sociales doivent se mettre à la place des acteurs, intégrer la part imprévisible du monde social, car la société est construite par les individus. Il ne saurait y avoir de lois immuables. Il faut comprendre. Les sciences sociales seraient alors des sciences purement historiques, empiriques voire descriptives.

2. L’économie, une mécanique sociale ou une science humaine ?

Il est intéressant de commencer avec la construction scientifique de l’économie, plus ancienne que la sociologie (la plus ancienne réflexion économique connue est probablement l’Ethique à Nicomaque d’Aristote). Prenons les pères fondateurs de la discipline, que, pour simplifier, on réduira à cinq : Adam Smith (mort en 1790), David Ricardo (en 1823), Jean-Baptiste Say (en 1832), Thomas Malthus (en 1834) et Karl Marx (en 1883), appelés par Schumpeter les “classiques” en raison de leur théorie de la valeur dite objective. Tous ont essayé de dégager explicitement des lois immuables en économie, basées sur des liens de cause à effet : pour Smith, la loi de l’offre et de la demande, la plus connue du grand public (peut être l’une des plus anciennes puisqu’on en trouve des mentions dans… l’Ancien Testament) ; pour Say, la loi de la neutralité monétaire, qui implique l’absence de crise de surproduction globale ; pour Ricardo, la loi des rendements décroissants qui entraînent l’état stationnaire (la fin de la croissance) ; pour Marx, la loi de l’accumulation qui entraîne l’effondrement du capitalisme ; pour Malthus, la loi des populations qui implique surpopulation et pauvreté. Il y en a évidemment beaucoup d’autres.

En 1838, le français Augustin Cournot écrit Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, au titre explicite comme on savait le faire alors : l’économie y est conçue comme une “mécanique sociale” qui doit reposer sur des équations et des démonstrations rigoureuses. Ingénieur de formation, Cournot contribue fortement à introduire en économie un formalisme mathématique élégant (il introduit par exemple le concept d’élasticité-prix ou de coût marginal), ce qui conduira au développement de l’école néoclassique qui culmine dans les travaux du français Walras (en 1874), et se prolonge ensuite après 1945. A l’extrême, ce courant walrasien aboutit à des travaux extrêmement sophistiqués sur le plan des mathématiques, tels ceux du français Gérard Debreu (encore un français : nous sommes vraiment les champions en mathématiques) mais qui sont dépourvus de toute signification dans le monde réel tant ils fonctionnent dans un univers abstrait, fort éloigné de la réalité. Debreu démontre ainsi en 1956, avec des outils bien plus sophistiqués que ceux de Walras, que sous les hypothèses de la concurrence pure et parfaite, il existe un état d’équilibre de l’économie qui maximise la satisfaction (l’utilité) par l’échange : le surplus est maximum. Ce résultat est purement théorique et ne peut parler qu’à des esprits mathématiques attirés par un haut niveau d’abstraction. Il ne garantit ni une répartition optimale des richesses ni l’absence de crises économique : Debreu comme Walras en étaient d’ailleurs parfaitement conscients. Walras était socialiste et distinguait soigneusement “l’économie politique pure”, une branche des mathématiques appliquées, “l’économie sociale”, une science normative et morale dont l’objet est la répartition des richesses, et enfin “l’économie politique appliquée”, une étude de l’organisation de la production.

Mais les héritiers du néoclassicisme n’ont pas forcément écouté Walras ; et voulant donner à une économie unifiée une aura de scientificité, ils se sont enfermés dans une logique purement abstraite, déconnectée de l’économie réelle. Que peut-on dire d’une théorie comme la théorie des cycles réels de Kydland et Prescott qui s’impose à partir des années 1980, et qui fait reposer presque intégralement l’explication des crises sur l’arbitrage intertemporel d’un (unique !) agent parfaitement rationnel ? Qui ignore le rôle du cycle financier et des fonds propres des banques, des rigidités nominales, des croyances sur les marchés (prophéties autoréalisatrices), de la coordination en entreprise, des effets d’agrégation, du risque systémique ?  Cet aveuglement théorique a pu produire une incapacité à prévoir des crises comme celle de 2008, surtout quand elle s’accompagnait d’une idéologie favorable par principe au marché et à la concurrence.

3. L’économie contemporaine, au croisement de la théorie et de l’empirie

Je considère pour ma part que cette époque est révolue. D’abord, n’exagérons rien : depuis l’école historique allemande de Friedrich List (1840), il y a toujours eu des approches historiques et empiriques en économie, donnant la priorité aux faits. Surtout, aujourd’hui, l’économie a beaucoup évolué. On peut constater depuis quelques années déjà un fort mouvement de retour à l’empirie. Ceci sous l’effet de plusieurs facteurs, à mon avis : la progression de la collecte de données grâce aux grandes bases de données souvent publiques (OCDE, FMI, Banque Mondiale, INSEE) qui se sont professionnalisées, généralisées, et numérisées ; le rejet par les nouvelles générations de chercheurs (un exemple français : Thomas Piketty) d’une analyse économique purement abstraite au profit d’un croisement entre théorie et empirie, avec le souci d’expliquer les faits, d’avoir une approche quasiment historique de l’économie, sans rejeter pour autant l’utilité des modèles théoriques prédictifs, notamment en macroéconomie. Car une économie purement descriptive pourrait être intéressante, mais ne serait qu’une branche de l’histoire. Or, l’économie s’intéresse aussi au présent voire au futur.

Un économiste américain comme Alan Krueger (mort cette année, trop jeune…) est un bon exemple de l’économie contemporaine :  rejetant des résultats basés uniquement sur des hypothèses théoriques, Krueger et bien d’autres ont essayé de faire de l’économie une véritable science empirique, presque expérimentale. Si l’économie ne peut pas réaliser d’expérimentation en laboratoire, elle peut cependant s’en rapprocher dans certains cas, notamment aux Etats-Unis lorsque des Etats prennent des décisions de politique économique indépendamment des autres Etats : il est alors possible d’avoir l’équivalent d’un “groupe témoin” et d’un “groupe test” en médecine. Krueger et Card ont ainsi publié une célèbre étude (en 1995) remettant en cause la relation (théorique) négative entre salaire minimum et emploi :

Dans ce livre, Card et Krueger soutiennent avec force que les preuves empiriques selon lesquelles le salaire minimum détruit des emplois (une idée largement acceptée jusqu’alors) étaient étonnamment fragiles. Leur propre étude de cas (déjà publiée dans la revue American Economic Review) comparait les restaurants de fast-food dans le New Jersey et en Pennsylvanie après une hausse du salaire minimum dans le New Jersey. Ils constatèrent que l’emploi avait augmenté dans le New Jersey après la hausse du salaire minimum. (…) Mais Myth and Measurement était bien plus que cela. Ce livre fournissait un vaste éventail de preuves empiriques sur des questions plus larges relatives au travail et poursuivait en affirmant que la totalité des preuves empiriques suggéraient que le modèle simple d’offre et de demande était inadéquat pour comprendre le marché du travail des bas salaires. Card et Krueger affirmaient que les employeurs avaient un certain pouvoir pour décider de leurs politiques salariales et ne se voyaient pas entièrement dicter leurs décisions par les forces invisibles du marché. Ils peuvent augmenter leurs salaires pour améliorer leur capacité à recruter et retenir les travailleurs, même si cela se traduit par des coûts du travail plus élevés. Ils appelaient cela le modèle de monopsone dynamique et ils affirmaient que celui-ci collait mieux aux données que le modèle simple d’offre et de demande.

(…)

En 1991, avec son collègue de Princeton Orley Ashenfelter, il visita le seizième festival annuel de la journée des jumeaux à Twinsburg, dans l’Ohio, pour collecter des données sur des jumeaux identiques avec différents niveaux d’éducation. Ce fut une façon ingénieuse de contrôler les différences de capacité qui pourraient biaiser les estimations du taux de rendement de l’éducation. Son article avec Alex Mas, un autre collègue de Princeton, utilisa les bandes de roulement des pneus Firestone produits à la suite d’une grève au cours de laquelle l’entreprise remplaça les travailleurs grévistes pour montrer l’importance des relations de travail sur la qualité du produit. (…) Dans un travail antérieur avec Josh Angrist (désormais au MIT), il utilisa des bizarreries comme le trimestre de naissance ou la loterie de l’époque du Vietnam pour estimer l’effet causal de l’éducation sur les rémunérations. Ces études ont suscité de nombreux travaux postérieurs, notamment des études qui ont pu être en désaccord avec leurs constats. Mais c’est exactement la façon par laquelle la science progresse et Alan a contribué à nous pousser dans cette direction. (…) »

Arindrajit Dube, « Alan Krueger was the rare economist whose work improved the lives of millions », in Slate, 19 mars 2019. Traduit par Martin Anota

4. Retracer les fondations de la sociologie

En sociologie, vers le milieu du XIXème, les débats furent sensiblement les mêmes. A l’opposé de Dilthey, qui ne voyait aucune différence entre sociologie et psychologie, Auguste Comte, père fondateur de la discipline s’il en est puisqu’il est l’inventeur du terme “sociologie”, voulait explicitement fonder une science “positive”, c’est-à-dire basée sur des lois générales et explicites. Au point que jusqu’en 1839, il utilise le terme “physique sociale” avant d’opter pour “sociologie”. A la biologie, l’étude des corps ; à la sociologie, l’étude du corps social. A la toute fin du XIXème siècle, le grand sociologie français Emile Durkheim s’inscrit dans une logique semblable : il faut dégager des lois (comme le processus De la division du travail social, 1893) et des relations de cause à effet. La méthode sociologique est précisée dans Les règles de la méthode sociologique (1895) : la sociologie a pour objet d’étude les faits sociaux, qui doivent être traités comme des choses : il faut expliquer un fait social par un autre fait social et donc éviter les explications psychologisantes, méthode qu’il appliquera deux ans plus tard à l’étude du Suicide (1897), où il s’oppose aux explications psychologiques (il s’est suicidé parce qu’il était malheureux) pour dégager des régularités statistiques (lien entre taux de suicide et saison par exemple).

Durkheim avait cependant conscience des limites d’une méthode s’inspirant de la physique : comme l’économie, la sociologie ne peut pas réaliser d’expérimentation en laboratoire qui seraient validées par réplication. Eventuellement, la psychosociologie (avec des expériences comme la fameuse expérience de Milgram) peut prétendre à cela, mais il est difficile de tirer d’un résultat obtenu sur des sujets consentants en laboratoire des conclusions sur la façon dont se comporterait les mêmes sujets en “conditions réelles”.

De plus, l’objet d’étude de la sociologie est différent du chercheur qui étudie les atomes, car il s’agit des faits sociaux auquel l’être humain, y compris le chercheur, est quotidiennement confronté : conflits sociaux, délinquance, lien social, famille, travail, reproduction sociale, etc. Dès lors, le risque est d’en rester aux “prénotions”, c’est-à-dire à une approche naïve et immédiate du fait social, celle du quidam. C’est précisément pour en sortir et aller vers l’objectivité qu’il était nécessaire, selon Durkheim, de faire appel aux statistiques et de traiter les faits sociaux comme des choses. En 1968, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron réactualisent cette thèse (Le métier de sociologue) : la sociologie est une science comme les autres mais le sociologue a pour particularité d’être familier avec « l’univers social » : d’où l’importance de la rupture avec le « savoir immédiat » de la « sociologie spontanée ». Pour cela il faut utiliser les statistiques, définir rigoureusement l’objet d’étude (nécessairement construit), prendre du recul par rapport aux faits (qui doivent être traités comme des objets mentaux), contextualiser les actions (refus de lois universelles et de l’idée de nature humaine), s’extraire du langage courant, quitte à être « ésotérique », car on « perd en popularité ce qu’on gagne en dignité et en autorité ».

On a beaucoup opposé cette approche à celle de Max Weber, un autre père fondateur (1864-1920) de tradition plus proche de Dilthey. En effet, comme Dilthey, Weber pensait que les sciences humaines ne pouvaient pas appliquer les mêmes méthodes que celles issues des sciences de la nature. Celles-ci étaient, selon ce dernier, fondamentalement différentes dans la mesure où les individus, objets de la sociologie, sont des acteurs qui donnent du sens à leurs actes, ce que ne fait pas par définition la matière inerte. Il est alors nécessaire de “pénétrer les significations qui sous-tendent les actions des individus en saisissant leur part de subjectivité” (Vedelago).

Pour autant, Weber ne souhaitait absolument pas abandonner la recherche d’une certaine objectivité en sciences sociales : pour lui, il fallait être à la fois compréhensif et explicatif. L’existence de lois sociales n’était pas exclu (ex. le processus de rationalisation de la société, esquissé dans Economie et société, 1922). De plus, la nécessité de l’abstraction et de la modalisation était réaffirmée, avec notamment le concept d’idéal-type : une construction schématique basée sur des statistiques qui permet de dégager des relations, en isolant les dimensions les plus significatives. C’est par définition un modèle. On ne rencontre jamais dans la rue le capitalisme, la bureaucratie ou l’Etat. On construit les concepts de bureaucratie, d’Etat ou de capitalisme pour expliquer des faits sociaux à partir d’un petit nombre de traits qu’on aura dégagé et relié statistiquement. L’idéal-type est donc un outil mais qui doit évidemment pouvoir expliquer la réalité.

L’opposition entre Durkheim et Weber se situe alors plutôt dans le poids accordé au symbolique, aux significations que les acteurs donnent à leur action. Alors que Durkheim rejette la parole des acteurs comme marquée d’un un lourd déterminisme, Weber estime au contraire qu’il faut intégrer ce sens subjectif de l’action dans l’analyse sociologique.

Toutes ces discussions se retrouvent dans les travaux d’épistémologie plus récents. En 1991, Jean-Claude Passeron publie Le raisonnement sociologique, qui reprend ces questions. Pour lui, la sociologie est une science « historique » et « empirique » qui se heurte à la difficulté d’interpréter la réalité sociale et en particulier le langage. La conceptualisation est instable voire anarchique : cela tient aux rapports non stabilisés entre langue commune et langue savante, car les objets d’études du sociologue sont fortement imprégnés de lieux communs. Il existe alors une tension méthodologique propre au raisonnement sociologique, entre la description historique et le raisonnement expérimental. Une sociologie qui ne serait qu’un simple récit historique ne se distinguerait en rien de la sociologie spontanée ou de la littérature ; une sociologie qui ne souhaiterait recourir qu’au raisonnement expérimental deviendrait aussitôt un non-sens historique et par là même une “absurdité sociologique”, autrement dit une branche faible de la philosophie. Le raisonnement sociologique est alors un « va et vient » entre ces deux pôles.  Selon Passeron le critère poppérien de réfutabilité est inopérant en sociologie et plus généralement dans les sciences empiriques, où il est nécessaire de multiplier les comparaisons pour parvenir au critère de véracité, contrairement aux sciences nomologiques où un seul « test falsificateur » est décisif.

5. Pas de rationalité à vide, pas d’empirisme décousu

On en revient toujours à la fameuse citation de l’épistémologue Gaston Bachelard (La formation de l’esprit scientifique, 1938) :

Pas de rationalité à vide, pas d’empirisme décousu

Pas de rationalité à vide, autrement dit : on ne peut pas faire de science purement théorique et détaché des faits. Les résultats obtenus par pure déduction ne sont que des abstractions philosophiques, de la métaphysique pour employer un langage kantien. Ainsi la vieille “preuve” ontologique de l’existence de Dieu : l’existence étant un attribut parfait, et Dieu étant nécessairement parfait, Dieu doit nécessairement exister, ou autrement dit, il existe parce qu’il existe. Kant rejettera catégoriquement ce type de raisonnement scolastique dans l’ordre de la métaphysique, inapte à produire des connaissances. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu’il est interdit d’émettre des conjonctures spéculatives, en espérant qu’elles pourront être falsifiées expérimentalement plus tard.

Pas d’empirisme décousu : d’un autre côté, on ne peut pas non plus se contenter d’accumuler des faits, sans les organiser, les hiérarchiser, les problématiser, et les expliquer théoriquement, en un mot : sans les construire. Une accumulation de faits ne donne pas une connaissance scientifique d’un problème. Bref, une pure théorie n’est pas plus souhaitable qu’une pure empirie.

6. Conclusion : à quoi sert la sociologie ?

Comment appliquer cela à la sociologie ? Revenons aux trois critiques du début.

La sociologie est déterministe, comme toutes les sciences causales

La sociologie est déterministe ? Oui, elle l’est probablement. Parce qu’au cœur de la sociologie, on trouve le concept de socialisation, qui explique comment un certain nombre de structures (en premier lieu la famille, mais aussi l’école, les pairs, le monde du travail) forgent l’identité individuelle à travers la transmission de normes et de valeurs, d’un capital économique, culturel, symbolique, plus généralement d’un rapport au monde. La sociologie est donc déterminisme… mais toutes les sciences le sont ! La physique, qui vous explique que vous vivez dans un monde déterminé par des lois physiques, n’est-elle pas déterministe ? La biologie qui explique l’influence des gènes sur votre personnalité, n’est-elle pas déterministe ? Et les neurosciences, qui vous disent que tous vos comportements sont déterminés par votre chimie cérébrale, largement inconsciente ? Et l’économie, qui explique qu’en situation de concurrence parfaite, chaque acteur est trop petit pour influencer à lui seul le prix d’équilibre, ce dernier étant alors exogène, c’est-à-dire donné (l’agent subit la concurrence), n’est-elle pas déterministe ? En réalité, toutes les sciences visent à dégager des relations causales sont déterministes, et en cela je m’oppose à Dilthey : la sociologie ne fait pas exception à la règle.

Cependant, la grande différence est que les lois sociales n’ont pas le caractère d’immutabilité de la loi de la gravité, de celles de l’hérédité ou des éclipses lunaires.  Personne ne s’offusque de la loi de la gravité, car elle est considérée comme donnée, évidente, immuable, et fait partie du tableau. Elle n’atteint pas notre jugement moral. Dans un autre article, j’écrivais :

Suis-je  moins libre parce que je n’ai pas choisi la loi de la gravitation, le poids des atomes ou les caractéristiques de mes gènes ? Instinctivement, on sent que le prétendre est absurde : la loi de la gravitation s’impose à moi comme à tous les autres : ce n’est pas une loi que je puisse violer. On n’obéit pas aux lois de la nature comme on obéit au code de la route : le terme « obéir » est impropre car les lois de la nature sont en réalité des modèles décrivant la façon dont les phénomènes naturels influencent mes actions, le cadre dans lequel s’exerce ma volonté. Violer une loi de la nature en ce sens signifierait en réalité que la loi ne décrit pas aussi bien nos actions qu’on le pensait : la « loi » est fausse et on la change.

Le concept de libre-arbitre ne peut donc pas s’appliquer à ce qu’on appelle les « lois de la nature ». Je n’ai pas choisi d’avoir la peau blanche, mais ce n’est pas une caractéristique que je peux changer. Il n’y a pas d’alternatives. Les lois de la génétiques sont une description de la façon dont les parents transmettent la couleur de leur peau à leurs enfants, un cadre scientifique explicatif, et jusqu’à preuve du contraire il n’en est pas autrement. Dire que je ne suis pas libre parce que je ne peux pas agir sur ce cadre est une mauvaise conception de la liberté, une conception idéaliste, réifiée, selon laquelle la liberté est un pur concept, quelque chose d’immatériel qui s’exerce dans un cadre indéterminé. Si chacun pouvait « choisir » la vitesse de la lumière, cela signifierait qu’il n’y a pas de vitesse de la lumière, donc pas de cadre dans lequel j’exerce ma volonté, qui permette de lui donner une réalité tangible. Le concept de volonté aurait-il encore un sens ?

A l’inverse, les lois sociales et notamment la loi sociologique centrale de la reproduction sociale, touchent à l’image que nous avons de nous-mêmes. Nous sommes persuadés, nous voulons croire que nous avons un libre-arbitre. Ceci nous est nécessaire, non seulement pour conserver notre dignité morale et notre estime de nous-mêmes (comment se lever le matin si nous n’avons aucun libre-arbitre ?) mais encore pour que notre société tienne debout : sans libre-arbitre, pas de tribunaux et pas de justice. La justice pénale est toute entière fondée sur l’idée du libre-arbitre, quand bien même le juge diminuerait la peine en raison des fameuses “circonstances atténuantes”. Nietzsche l’avait bien compris en dénonçant l’illusion d’un « libre arbitre » qui n’a été inventé que pour « punir et juger », avec l’intention de trouver des coupables.

Or, en mettant en évidence les lourds déterminismes sociaux qui grèvent toute notre histoire, la sociologie s’opposerait frontalement à ce mythe bienfaisant. Pire, elle conduirait à excuser les criminels ! D’où la saillie de Reagan ou de Valls. Je pense que cela procède d’une opposition artificielle entre un plan moral (celui que nous avons un libre-arbitre) et un plan scientifique (la mise en évidence de déterminismes). De plus, cela procède d’une caricature des connaissances que produit la sociologie.

…Mais ce déterminisme n’est jamais absolu

Tout d’abord, aucun déterminisme, fut-il sociologique, n’est absolu. La sociologie n’est jamais absolument déterministe. Pour une foule de raisons ! Parce que, déjà,  si le déterminisme est absolu, on ne peut pas expliquer le changement social (un thème important en sociologie) et encore moins le promouvoir : l’idée d’un déterminisme absolu est étranger même à la pensée de Marx (considéré pourtant par le premier d’entre les déterministes !) : les hommes font leur propre histoire. Même chez Pierre Bourdieu (encore un grand sociologue accusé d’être déterministe), le concept d’habitus, qui décrit la façon dont les dispositions héritées s’incorporent dans la personnalité, n’interdit nullement de produire de la nouveauté. Simplement cette nouveauté s’exerce dans certaines limites. Je cite par exemple Bourdieu en 1978, c’est moi qui souligne :

Principe d’une autonomie réelle par rapport aux déterminations immédiates par la « situation », l’habitus n’est pas pour autant une sorte d’essence anhistorique dont l’existence ne serait que le développement, bref un destin une fois pour toutes défini. Les ajustements qui sont sans cesse imposés par les nécessités de l’adaptation à des situations nouvelles et imprévues, peuvent déterminer des transformations durables de l’habitus, mais qui demeurent dans certaines limites : entre autres raisons parce que l’habitus définit la perception de la situation qui le détermine. (…) Et de fait, l’habitus est un capital, mais qui, étant incorporé, se présente sous les dehors de l’innéité. Mais pourquoi ne pas avoir dit habitude ? L’habitude est considérée spontanément comme répétitive, mécanique, automatique, plutôt reproductive que productrice. Or, je voulais insister sur l’idée que l’habitus est quelque chose de puissamment générateur. L’habitus est, pour aller vite, un produit des conditionnements qui tend à reproduire la logique objective des conditionnements mais en lui faisant subir une transformation ; c’est une espèce de machine transformatrice qui fait que nous « reproduisons » les conditions sociales de notre propre production, mais d’une façon relativement imprévisible, d’une façon telle qu’on ne peut pas passer simplement et mécaniquement de la connaissance des conditions de production à la connaissance des produits.

Bourdieu prenait la métaphore du piano : l’individu a tellement travaillé ses gammes (ie. incorporé un habitus) qu’il joue de manière non consciente au sens où il ne réfléchit pas avant de jouer mais ça n’est pas pour autant un automate déterminé par on ne sait quelle machine.

De plus, il y a toujours des exceptions à la reproduction sociale, comme ceux qu’on appelle les transclasses (Jacquet, 2014). L’idée d’un incorporation immédiate et homogène des structures par les individus est naïve et plus aucun sociologue ne dirait cela aujourd’hui. Nous sommes bien déterminés, car nous n’avons pas choisi notre lieu de naissance, famille, culture, diplôme des parents, etc. Et puis l’activité humaine est marquée par la routinisation (Berger et Luckman, 1968) qui produit des institutions : on ne réinvente pas tous les jours la façon de rendre la justice, de se marier, les rôles familiaux, etc.  Mais cela ne signifie pas que nous n’avons aucun libre-arbitre.

Tout professeur de sociologie a je pense été confronté à ce problème qui est aussi une tension : faire cours de sociologie, c’est tenter d’ouvrir les yeux de ses élèves sur “l’illusion biographique” qui consiste à croire qu’on s’est fait tout seul, qu’on s’est choisi tout seul, que tout provient du mérite individuel. Une idéologie fort répandue, et fort confortable. En cela, la sociologie est une science du dévoilement, une science critique, assez désagréable mais pas inutile, tant elle met en évidence les déterminismes sociaux qui irriguent notre société. Un célèbre article du professeur de lycée Fabien Truong abordait ces questions difficiles : comment enseigner Bourdieu dans le 93 ?

Ainsi, les élèves qui me font face sont objectivement, au sens de Bourdieu, des élèves qui sont dominés socialement, économiquement, culturellement et scolairement. Non seulement, il va falloir parler de cette domination, la montrer et la démontrer, mais il s’agira en plus d’indiquer en quoi le rôle joué par l’école et par l’enseignement ne fait qu’accentuer des inégalités structurelles. C’est évidemment une position inconfortable et par ailleurs intenable pour l’enseignant. Le seul discours possible au quotidien est en effet le discours méritocratique car c’est le seul qui peut faire sens pour le professeur et pour les élèves. Si je commence à penser que mes cours sont inutiles et que mes élèves sont condamnés à l’échec, je ne fais plus cours. Si les élèves pensent que tout est déjà joué, alors ils ne travailleront plus.

La sociologie de Bourdieu nous pose donc un problème essentiel qu’il nous faudra résoudre en tant que classe : celui du sens de notre action.

Il pose aussi une question très concrète à l’enseignant : comment exposer sa thèse sans déclencher l’hostilité ou le mépris, qui seraient les deux faces d’une réaction attendue à l’expression de la « violence symbolique » latente dans le discours à venir et à tenir.

Critiquer la sociologie pour son déterminisme, c’est donc cela moi faire erreur sur la nature de la science (tout science causale est déterministe) et confondre jugement scientifique et jugement moral. En démontrant que l’école parvient difficilement à éliminer les inégalités sociales, le sociologue ne porte pas de jugement moral sur les capacités scolaires d’un fils d’ouvrier ni ne condamne par avance un destin individuel à l’échec. Car il faut tenir la tension : faire cours de sociologie, c’est aussi montrer qu’il n’y a jamais de déterminisme absolu, que le probable n’est pas le certain. Je reprends un exemple que j’avais abordé dans ma critique du livre de Bronner et Géhin :

Si seuls les catholiques pratiquants avaient voté en 2017, François Fillon aurait été élu dès le premier tour. Sur ce point, les statistiques convergent. On peut donc prédire assez facilement, au niveau macrosociologique, le vote des catholiques pratiquants de l’analyse de l’habitus catholique, de l’étude du capital culturel, religieux, symbolique et économique de ces populations, et du lien avec le projet, le programme et la personnalité de François Fillon. Pour autant, dire que le capital culturel des catholiques pratiquants porte un fort vote à droite pour François Fillon ne rend pas raison de toutes les opérations mentales qu’un catholique pratiquant réalise avant de se décider. En observant le résultat final (la majorité des catholiques pratiquants ont voté Fillon, donc Fillon est le choix des catholiques), le sociologue agrège une myriade de microdécisions individuelles, d’opérations mentales diverses et parfois contradictoires. Deux individus catholiques peuvent voter Fillon mais fort différemment : après avoir longuement hésité ou sans hésitation, avec enthousiasme ou avec défiance, par défaut ou par adhésion, par rejet ou par principe, etc. La phrase “l’électorat catholique vote Fillon” agrège artificiellement une myriade de microdécisions individuelles comme s’il y avait une entité abstraite, “le” catholique, ayant “un” habitus qui le fait voter Fillon. La sociologie, en mettant en évidence des déterminismes statistiques, n’exclue donc pas pour autant un libre-arbitre. Le sociologue ne juge pas des opérations mentales des individus.

Des sociologues de tradition bourdieusienne comme Bernard Lahire ont pu réussir à faire tenir libre-arbitre et déterminisme ensemble en expliquant que l’individu est pris dans des structures différentes et parfois contradictoires (socialisation contradictoire) et que, dès lors, “son stock de dispositions, d’habitudes ou de capacités ne sera pas unifié. Il aura en conséquence des pratiques hétérogènes ou contradictoires, variant selon le contexte social. C’est ce que l’on observe souvent lors de l’entrée en couple ou de l’apparition du premier enfant. Certaines femmes, qui avaient adopté le style de vie d’une femme « moderne » et « émancipée », retrouvent à cette occasion ce rôle traditionnel de la femme au foyer dont elles avaient incorporé les habitudes sans toujours s’en rendre compte. La même personne se trouve ainsi porteuse d’au moins deux schémas d’action domestique. En fonction du mode d’interaction instauré avec le conjoint, l’un des deux schémas est activé et l’autre mis en veille” (Lahire, 2010).

On peut donc faire l’hypothèse de l’incorporation, par chaque acteur, d’une multiplicité de schèmes d’action ou d’habitudes. Ce stock de modèles, plus ou moins étendu selon les personnes, s’organise en répertoires, que l’individu activera en fonction de la situation. (…) On a tendance à considérer, dans une société différenciée, l’homogénéité des dispositions de l’acteur comme la situation modale et la plus fréquente. Il nous semble qu’en réalité cette situation est la plus improbable et la plus exceptionnelle. Il est beaucoup plus courant en effet d’observer des individus porteurs d’habitudes disparates et opposées. L’homme pluriel est la règle plutôt que l’exception. (…) Tant que la sociologie se contentait d’évoquer l’acteur individuel à propos d’un champ de pratiques singulier, elle pouvait faire l’économie de l’étude des logiques sociales individualisées. Mais dès lors que l’on privilégie l’individu (non comme atome et base de toute analyse sociologique mais comme le produit complexe de multiples processus de socialisation), il n’est plus possible de se satisfaire des modèles d’action utilisés jusque-là. La sociologie psychologique, qui entend saisir l’individu sur des scènes et dans des contextes différents, prend à bras-le-corps la question de la réalité sociale sous sa forme individualisée et intériorisée. Bernard Lahire, 2010

La sociologie est utile

L’inutilité de la sociologie est je pense le point le plus facile à réfuter. La sociologie ne prétend pas que ses concepts centraux soient abscons. La socialisation, tout le monde comprend très bien ce que c’est. Parce que l’objet d’étude (le monde social) est assez large, et sa perception par le quidam immédiate. Comme on l’a vu, c’est précisément parce que l’objet d’étude du sociologue est “naturel” pour le quidam qu’il doit spécialement se méfier d’une sociologie trop spontanée. A l’inverse, les concepts centraux de l’économiste (mettons le prix, l’investissement, la croissance, le marché) ne sont pas spontanés. Sans avoir fait d’études d’économie, on ne peut pas vraiment les deviner ou les comprendre. D’autant que l’économie est aussi, avec le droit, la science des gouvernements : impossible de prétendre candidater aux élections présidentielles sans présenter un programme économique, sans avoir au moins quelques raisonnements d’économie. Ce n’est pas le cas avec la sociologie.

Au final, malgré toutes les critiques dont il peut faire l’objet l’économiste est “naturellement” perçu comme scientifique. Alors que ce dernier doit faire attacher une importance particulière pour ancrer la théorie dans la réalité des faits économiques, le sociologue au contraire doit s’attacher à se distancier des représentations spontanées du monde social, s’il veut parvenir à faire œuvre de science (cela n’oblige pas à écrire comme Bourdieu).

Donc, que les objets centraux de la sociologie soient spontanés n’est pas un problème tant que le sociologue est capable d’un certain niveau d’abstraction. En disant que nous sommes socialisés, le sociologue énonce des évidences ? Mais le sociologue ne se contente pas de dire que nous sommes socialisés ! Ce qui est intéressant, c’est de montrer comment ! Sinon, on pourrait faire exactement la même remarque qu’on a fait à Newton en son temps : monsieur Newton nous explique que les choses tombent, et l’on parle de révolution scientifique ! Newton n’explique pas que les choses tombent : il explique comment. Lorsque Stéphane Beaud écrit l’excellent article Les trois soeurs et le sociologue (2014), il ne se content pas de dire : une famille maghrébine transmet des normes et des valeurs à ses enfants. Derrière son analyse, il y a une explication détaillée du pourquoi et du comment. Comment l’école influence-t-elle les parcours scolaires des uns et des autres ? Quid du rôle du père ? de la mère ? Comment les normes et les valeurs transmises sont-elles différenciées entre garçons et filles, et quelles conséquences sur leur parcours ? Quid du contrôle social des filles ? Quelle expérience des discriminations ? Etc., etc.

Ainsi, la sociologie est fort utile et elle l’est d’autant plus qu’elle est une science fondée sur un haut niveau empirique. Car si la sociologie est parfois accusée d’être une prose militante, c’est parce que certains sociologues (qui en ont en tout cas les titres universitaires) se comportent en réalité comme des philosophes critiques (du type foucauldien), refusant de faire du terrain (exemple évident : Lagasnerie). Ils écrivent des proses entières de critique du Pouvoir, de l’Etat, une analyse des Classes, toujours avec des majuscules, car ils vont jamais dégrossir leurs concepts sur le terrain. Sans même parler d’une certaine sociologie américaine caricaturale (là encore, plus proche d’une philosophie militante), et caricaturée par les multiples canulars dans les revues postmodernes, de Sokal à la plus récente affaire des Grievance studies Hoax. Pourtant, une sociologie sans terrain est une sociologie morte, c’est une “absurdité sociologique” pour reprendre Passeron.

Ce qui fait la force de la sociologie, c’est qu’elle fonde ses affirmations sur un terreau empirique. N’importe quel philosophe du dimanche peut écrire une longue analyse larmoyante, énervée ou incisive sur “la perte des valeurs”, “la famille qui disparait”, “la demande de justice sociale qui monte des classes populaires”, le “sentiment de déclassement”, “l’ascenseur social”, “les conflits sociaux à répétition”, “l’atomisation du lien social”, “la domination” et autres choses du même genre. Mais seul le sociologue peut fonder ou infonder ces discours à partir d’une analyse de terrain, qu’elle soit quantitative ou qualitative. Le sociologue analyse la famille statistiquement, réalise des enquêtes européennes sur les valeurs de justice sociale, mesure le déclassement, étudie et classifie le lien social, quantifie la mobilité sociale, établit une typologie des conflits, discute les concepts de groupe et classes sociales, essaie de les mesurer, etc.

Enfin, la sociologie est aussi une science appliquée, qui se pratique (pas assez, à mon avis). Il existe des sociologues dans les entreprises, les écoles, les organisations. Chargés d’établir un diagnostic sur le harcèlement sexuel dans une entreprise, d’étudier une crise de gouvernance interne, de mesurer les migrations ou encore de mettre en évidence la façon dont les acteurs jouent avec les règles (exemple : les fameuses “zones d’incertitude” de Crozier). Même aux pouvoirs publics, cela est utile : les victimes de délits parlent plus facilement aux sociologues qu’aux policiers et les statistiques sociologiques sur la délinquance sont donc divergentes de celles publiée par la police.

Science et contrefaçon : quelques leçons d’autodéfense intellectuelle

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Quatre hommes visitent l’Australie pour la première fois. En voyageant par train, ils aperçoivent le profil d’un mouton noir qui broute.

– Le premier homme en conclut que les moutons australiens sont noirs.

– Non, lui répond le second. Tout ce que l’on peut conclure est que certains moutons australiens sont noirs.

– Pas du tout, répond le troisième. La seule conclusion possible est qu’en Australie, au moins un mouton est noir !

– Non, objecte le quatrième homme. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il existe en Australie au moins un mouton dont au moins un des côtés est noir !

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