A quoi sert l’économie ?

De la scientificité des sciences sociales

Il y a un peu plus d’un an j’ai écrit un long article intitulé « à quoi sert la sociologie ? » qui traite de sciences sociales en général et de sociologie en particulier, et essaie de défendre la scientificité de la sociologie. L’objet de cet article est de développer ce point de vue en se concentrant, cette fois, sur l’économie. Il sera complémentaire d’un autre article sur le même thème, que j’avais écrit en conclusion d’une série sur l’histoire des courants économiques, consacrée à l’économie contemporaine et où je digressais sur la scientificité de l’économie.

Un des points communs de presque toutes les sciences humaines et sociales (SHS) est de devoir constamment défendre leur scientificité. Personne, dans le débat public, ne remet en question la scientificité de la médecine, de la physique nucléaire ou de la chimie. Il y a plusieurs raisons à cela. Leur dimension extrêmement technique et leur haut niveau de mathématisation les rend incompréhensible pour le profane : basiquement, quand on ne comprend pas, « ça a l’air sérieux ». Ce qu’illustre le terme « science dure », encore très usité, bien que très daté et peu approprié.  

Surtout, ces sciences ont des applications concrètes et immédiates que n’ont pas (forcément) les SHS : en un mot, la chimie produit des médicaments et la physique fait voler des avions. Il y a un lien clair, accessible même au néophyte (qui n’a jamais pris le train ?) entre savoir scientifique et progrès technique. Même le plus complotiste des internautes, même, peut-être, celui qui croit aux « chemtrails », est forcé de reconnaître que, du point de vue de la chimie ou de la physique, « la science, ça marche ». Et malgré la dynamique des mouvements antivax, peu de gens voudraient être soignés aujourd’hui par la médecine médiévale : on peut être anti-vaccin et se soigner par l’homéopathie, mais c’est bien au CHU local que l’on se rend en cas de crise d’appendicite.

Le lien étroit entre science naturelle et progrès technique assure donc une aura permanente de scientificité pour ces disciplines. Cela n’exclut pas les critiques, mais celles-ci se concentrent alors sur les cas où « ça ne marche pas » : si la médecine est une science, pourquoi les médecins ne trouvent-ils pas immédiatement la solution à la crise du covid-19 ? Lorsque « ça ne marche pas », on accuse alors les savants d’être manipulés ou vendus à quelques industries juteuses. Le débat récent sur la chloroquine n’a pas illustré une absence de reconnaissance publique de la médecine comme science, il a plutôt illustré la défiance du grand public envers les institutions savantes, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. La médecine reste considérée comme une science, mais les discours scientifiques « officiels » n’inspirent pas confiance pour toutes sortes de raisons : on s’en remet alors à d’autres figures savantes (comme un certain D.R).

Or, les SHS ne bénéficient pas d’une telle aura, car les progrès qu’elles permettent (en permettent-elles ?) ne sont pas assez connus, ou pas assez visibles, ou contestés. Sans doute existe-t-il quelques exceptions pour des disciplines comme la psychologie, qui dans sa dimension clinique est assimilée à la médecine, donc reconnue comme une science à part entière. Mais très souvent dans le débat public, l’histoire est assimilée simplement à un bagage culturel, voire à un patrimoine à valoriser (avec la confusion histoire/mémoire), la sociologie à une prose de philosophes d’extrême-gauche, etc.

Quant à l’économie… depuis des années, je discute d’économie avec des non-économistes sur les réseaux sociaux. A quelques exceptions près (souvent, lorsque la personne a un bagage scientifique), les mêmes clichés reviennent, en fonction des valeurs politiques de la personne qui s’exprime : l’économie n’est pas une science, d’ailleurs, les économistes ne sont jamais d’accord entre eux, ils sont incapables de prévoir les crises, ils sont vendus aux multinationales, « avant de faire de l’économie il faut déjà savoir gérer une entreprise », et puis les économistes sont tous des ultra-néo-hyper-libéraux adeptes de la religion du marché, etc., etc.

Même si, à la longue, c’est agaçant, je ne blâme pas ces personnes : je pense que lorsqu’une science a de nombreux détracteurs dans l’espace public, c’est avant tout aux chercheurs de cette science de s’interroger (je n’en fais pas partie, je précise : mon rôle est avant tout d’enseigner aux lycéens). Les premiers responsables des blagues sur la sociologie sur Twitter, ce sont les mauvais sociologues dans l’espace public. La mauvaise presse de l’économie est aussi liée à la médiatisation des mauvais économistes (je ne citerai pas de nom).

J’en parlais dans mon article sur la sociologie : à la critique externe, celle des néophytes, à laquelle j’essaie ici de répondre, s’adjoint toujours une critique interne, méthodologique, qui est propre aux chercheurs de chaque discipline. Pour toute science il y a des « acquis scientifiques » qui, normalement, ne prêtent plus à débat, et une « science en train de se faire » qui prête à débats. C’est d’ailleurs une confusion fréquente (volontaire ?) de la part de nombre de complotistes : au nom du légitime débat scientifique, ils remettent en question des acquis (« les vaccins ça marche » voire « la Terre est ronde ») puis, sur d’autre sujets où au contraire il s’agit de « science en train de se faire », et où, en conséquence, le doute devrait prévaloir, on les trouve profondément convaincus d’un résultat (comme sur la chloroquine).

Poser la question « à quoi sert l’économie » c’est aussi se demander si l’économie est une discipline qui peut permettre des progrès « utiles » (terme qu’il faut discuter) et si des progrès même simplement heuristiques ont été réalisés en économie ces dernières décennies, autrement dit s’il y a des acquis scientifiques en économie. En termes épistémiques, je m’interroge sur la cumulativité du savoir économique.

Pour cela, je m’appuierai sur un petit Repères publié en 2009 par Jean-Edouard Colliard et Emmeline Travers, Les prix Nobels d’économie. Cet ouvrage retrace les principales idées et travaux de tous les prix Nobel d’économie de la création du prix (1969) à 2008 (P. Krugman). Il s’agit simplement d’un point d’appui, cet article ne constitue pas une note de lecture de cet ouvrage et je ne m’y restreindrai pas.

A quoi servent les résultats théoriques ?

Ce qui frappe à la lecture de l’ouvrage de Colliard et Travers, c’est que bien des prix Nobel ont été récompensés pour des résultats purement théoriques, élégants mathématiquement, mais dont les applications pratiques semblent limitées ou inexistantes. Dès l’origine de la discipline, le débat entre une « économie politique » à visée pratique et une « économie théorique » a existé. Léon Walras, le père de l’école néoclassique, distinguait dès la fin du XIXème siècle « l’économie politique pure », une branche des mathématiques appliquées, « l’économie sociale », une science normative et morale dont l’objet est la répartition des richesses, et enfin « l’économie politique appliquée », une étude de l’organisation de la production.

Si l’on veut reprendre ces distinctions, alors il est indéniable que plusieurs grands noms de l’économie, nobélisés, ont été des représentants de « l’économie politique pure ». De Samuelson (prix Nobel 1970), qui réinterprète tout problème économique comme un problème d’optimisation sous contrainte à mettre en équations, à Gerard Debreu, qui démontre les conditions mathématiques d’existence d’un équilibre de concurrence pure et parfaite avec des outils très sophistiqués, en passant par les théories d’un Nash (1994) ou d’un Haavelmo (1989), on ne peut pas dire que ces résultats de l’économie ont apporté quoi que ce soit au quidam moyen, à une époque où la physique faisait fonctionner des centrales nucléaires et où la médecine généralisait les antibiotiques.

En première lecture, on pourrait donc soutenir avec Carlyle (1849 !) que l’économie est une « science lugubre » car elle est préoccupée de problèmes abstraits qui ne fonctionnent que dans un certain cadre théorique (la concurrence pure et parfaite le plus souvent) et qui n’ont qu’un vague rapport avec la réalité. Cependant, ceux qui font cette critique ignorent le fait que… c’est le cas pour presque toutes les sciences.

Si un résultat comme celui de Debreu n’a qu’une utilité sociale très limitée, que dire de dépenser des milliards d’euros pour trouver que la masse des particules est déterminée par le boson de Higgs ? Toute science a des branches théoriques (ne parlons pas des mathématiques, théoriques par nature) qui essaient de résoudre des problèmes abstraits dont l’utilité sociale est nulle (ou inconnue) au moins à court terme. Pour une recherche qui produit des résultats « concrets » (par exemple, une nouvelle molécule médicale), on trouvera bien plus de recherches théoriques qui ne produisent rien, soit que leur but est d’emblée théorique, soit que le résultat n’est finalement pas probant (pour des raisons de reconnaissance sociale et de financement, les études qui trouvent des résultats négatifs sont beaucoup moins publiées et médiatisées que celles qui trouvent des résultats positifs…).

On pourrait penser que l’existence du boson de Higgs sera peut-être utile un jour, et l’on trouvera alors un lien entre ce savoir particulier et un progrès technique quelconque. Mais on peut aussi en douter. Pour faire voler des fusées, la physique de Newton (XVIIIème siècle !) reste amplement suffisante. A quoi cela sert-il de dépenser des milliards pour recréer en laboratoire des particules qui ne se montrent que dans des conditions spécifiques ? La beauté d’un résultat ? Cela peut certainement convenir à certains. Pour ma part, je préfère la citation de Durkheim : « nous estimons que nos recherches ne mériteraient pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif » (De la division du travail social, 1893).

Je ne nie donc pas que certains résultats de l’économie, au long des dernières décennies, sont des résultats théoriques qui n’intéressent que les théoriciens de l’économie ou plus généralement les intellectuels passionnés de problèmes abstraits. En ce sens, il y a certainement un progrès de l’économie, mais c’est un progrès purement heuristique, la connaissance pour la connaissance, sans but de politique économique ou de compréhension du réel.

Cependant, c’est le cas pour toutes les sciences, et à vrai dire, c’est le cas de toute activité intellectuelle abstraite. Les prix Nobel de physique ont récompensé des travaux purement théoriques (ou du moins, sans application pratique immédiate) comme des découvertes de particules, des mécanismes quantiques, des exoplanètes ou des théories cosmologiques. Ils ont aussi, bien entendu, récompensés des travaux à visée pratique immédiate, des travaux sur la radioactivité des Curie (1903) à l’invention des semi-conducteurs de Shockley, Bardeen et Brattain (prix Nobel 1956) en passant par la conception du microscope à effet tunnel (Binnig et Rohrer, Nobel 1986), du capteur photoélectrique (Boyle et Smith, Nobel 2009) ou des LED bleues (Kajita, Amano et Nakamura, Nobel 2014).

L’économie n’échappe pas à la règle : comme toutes les sciences, elle produit des résultats théoriques dont l’utilité ne semble pas immédiate ; mais elle produit aussi des résultats bien plus concrets.  Et c’est aussi ce qui frappe à la lecture de Les prix Nobel d’économie : la grande diversité des récompensés, et le grand nombre de  résultats « utiles ».

L’économie a-t-elle produit des résultats utiles ?

Il est peut-être temps de définir un peu mieux ce que je n’entends par résultat « utile ». Même si l’on pourrait défendre qu’un résultat uniquement théorique est un résultat « utile » sur le plan heuristique (si l’on aime la connaissance pour elle-même), j’entends par là un résultat qui améliore ou éclaire la décision de politique économique, ou, dans un sens plus large, un résultat qui permet de mieux comprendre le monde économique « réel » (ce qui nécessite de reposer sur un modèle crédible).

A la lecture de Les prix Nobel d’économie, il est indéniable que les travaux d’économie récompensés ces dernières décennies ont été utiles dans le premier sens. Les premiers récompensés ne concevaient d’ailleurs pas leur discipline comme cloisonnée de sa dimension « politique économique », si bien que Colliard et Travers les appellent les « économistes dentistes », reprenant la citation de Keynes : « si les économistes pouvaient être considérés comme des gens humbles et compétents, un peu comme des dentistes, ce serait formidable ». Sans pouvoir détailler ici tous les travaux développés dans l’ouvrage, on citera en vrac : Tinbergen (1969) qui formule les premiers modèles macroéconomiques permettant de piloter l’économie d’après-guerre en estimant les paramètres statistiques et en fournissant des règles d’aide à la décision aux gouvernements ; Kuznets (1971) qui met en place les premières estimations des agrégats de l’économie américaine, et est à l’origine du célèbre Produit Intérieur Brut ; Hicks (1972), dont le modèle IS-LM, certes limité, permet néanmoins d’avoir une compréhension basique des concepts de politique monétaire et de politique budgétaire, et de leurs conséquences sous un certain nombre d’hypothèses ; Leontief (1973) qui avec son tableau entrée-sorties (TES) essaie, avec des moyens informatiques très limités et de lourds calculs manuels, de déterminer par exemple les effets d’une politique de relance, secteur par secteur (agriculture, services, industrie…) ; Lewis (1979) qui permet de mieux comprendre les déséquilibres dont souffrent les économies en développement ; Sen (1998) qui contribue à créer l’Indice de Développement Humain utilisé par l’ONU ; Mundell (1999), inspirateur de l’euro, qui avec son célèbre trilemme précise les conditions dans lesquelles la politique monétaire est contrainte en fonction du contexte financier international.

On pourrait continuer longtemps la liste : s’il y a eu indiscutablement des prix Nobel très théoriques, il y a eu aussi des prix très « pratiques », dans le sens d’une utilité particulière à la décision de politique économique, et ce, dès l’origine du Nobel. Aujourd’hui, c’est toujours largement le cas, et la dimension empirique de l’économie s’est considérablement renforcée. D’abord, les économistes ont fait des progrès dans la collecte des données macroéconomiques, au travers notamment des grandes institutions (FMI, OCDE, OMC, Eurostat…), et ce dans un grand nombre de domaines : croissance, chômage, inégalités, inflation, pauvreté, consommation… De nombreux économistes y ont contribué, dont plusieurs prix Nobel, notamment Deaton, prix Nobel 2015, qui a considérablement enrichi la compréhension de la pauvreté mondiale en travaillant à créer des bases de données. Pour prendre deux exemples français : quoi qu’on pense des engagements politiques de Piketty, il a beaucoup contribué à construire et publier les données fiscales des décennies passées et personne ne peut dire que la constitution du « World Inequality Database », dont il est l’un des membres fondateurs, est inutile. Il est pour cela internationalement reconnu et nobélisable. D’autre part, le prix Nobel 2019, attribué à Esther Duflo, Banerjee, et Kremer, récompense des travaux très empiriques et expérimentaux, et dont l’objectif est de résoudre des problèmes très concrets issus de l’économie du développement (comme le problème du prix des moustiquaires au Kenya).

Quant à savoir si cela est utile au quidam moyen, on peut je pense soutenir que si la crise de 2009 a été largement mieux gérée que celle de 1930, entraînant des conséquences sociales bien plus faibles, c’est en partie parce que les décisions économiques ont été bien meilleures, parce que la connaissance économique a progressé depuis 1930. Si vous estimez qu’avoir de bons économistes conseillers du pouvoir ne sert à rien, allez faire un tour au Venezuela.

Développer des concepts, c’est être utile

L’utilité sociale d’une discipline particulière ne se mesure pas seulement en termes d’aide à la décision politique, mais aussi en termes de compréhension d’un problème particulier, ce que j’ai appelé le sens large du terme « utile ». Comme toute science, l’économie ne produit pas que des résultats (« l’étude Z a trouvé que… ») mais aussi des concepts descriptifs de situations particulières. Mieux comprendre le chômage, les inégalités, la croissance ou les crises financières est utile pour tout citoyen (probablement plus que connaître l’origine de la masse des particules) même si cela n’est pas immédiatement applicable au décideur.

Or pour décrire le monde contemporain, l’économie a produit des concepts qui au fil des années se sont imposés dans la discipline et sont aujourd’hui, pour beaucoup, dans les programmes du secondaire :  crise de liquidité, asymétrie d’information, revenu disponible, prophétie autoréalisatrice, concurrence monopolistique, oligopole, externalités, défaillances de marché, bien public, risque systémique, élasticité-prix, productivité des facteurs, quantitative easing… certains de ces concepts ont émergé il y a plus d’un siècle, d’autres sont très récents et ont été développé à la lumière de la crise de 2009, certains sont très largement admis, d’autres sont encore discutés, mais qui peut prétendre comprendre le monde économique contemporain sans les utiliser ?

L’économie et la technique

L’économie n’est pas une science naturelle et son lien avec la technique est plus distendu que la chimie ou la physique. Cependant, il est loin d’être absent. Les économistes peuvent aider à résoudre des problèmes extrêmement concrets et techniques, comme la gestion de ressources naturelles dans une région donnée (on peut citer sur ce thème au moins Ohlin, prix Nobel 1977 et Ostrom, prix Nobel 2009, Ostrom étant par exemple pionnière de l’utilisation de la cartographie en économie), la tarification (qui sait que c’est Maurice Allais, prix Nobel 1988, qui est à l’origine de la tarification heures creuses/heures pleines ?), la gestion des infrastructures de transport (McFadden, prix Nobel  2000), les interactions entre économie et climat (Nordhaus, prix Nobel 2018) et bien d’autres.

Si j’ai opposé, pour la clarté de la rédaction, théorie et pratique dans le début de cet article, il est clair qu’en réalité, il existe de nombreux liens entre les deux : certains des travaux les plus abscons et les plus mathématisés ont énormément d’applications pratiques. Ainsi, les travaux très mathématiques de Roth et Shapley (2012) ont d’immenses applications sur la question des algorithmes de mariage stable (Parcoursup, greffes de reins croisées, rencontres en ligne…). Si vous voulez voire une excellente vidéo de vulgarisation sur ce sujet par le meilleur youtubeur scientifique français, c’est par ici.

Dans la même veine, le prix Nobel de Spence, Akerlof et Stiglitz récompense des concepts théoriques (la théorie du signal pour Spence, les asymétries d’information pour Stiglitz et Akerlof) mais ceux-ci ont des applications pratiques pour comprendre ou décider dans de très nombreux domaines : marché des assurances, éducation, chômage, santé… Enfin, celui attribué à Fama, Hansen et Shiller (2013) récompense des travaux théoriques sur les marchés financiers qui comme le souligne Alexandre Delaigue, « sont de salubrité publique » : si tout le monde suivaient leurs conseils, les gens épargneraient mieux, il y aurait moins de panique sur les marchés financiers et probablement moins de crises financières.

Conclusion

Portée, au XIXème siècle, par une génération d’ingénieurs et d’économistes souvent très libéraux (Jean-Baptiste Say étant un éminent représentant des libéraux, et Augustin Cournot des ingénieurs), l’économie a gardé cette réputation d’une science à la fois austère (trop mathématisée), idéologique (libérale) et donc inutile : en étant trop abstraite, elle ne permet pas de comprendre le monde réel ; en étant trop libérale, elle n’est qu’une sous-politique de droite.

Avec cet article et les autres écrits sur ce thème, j’espère avoir contribué à montrer que cette réputation n’a plus de raison d’être aujourd’hui. L’économie est une science sociale comme les autres, certes, plus mathématisée et abstraite que les autres, mais pas moins utile que les autres. Si certains résultats économiques sont très théoriques, d’autres sont très pratiques, et, contrairement au cliché commun, il n’y a pas de lien direct entre degré de mathématisation d’un auteur et visée pratique de ses travaux. Au contraire, les travaux les plus pratiques sont parfois les plus mathématiques. Des Nobel très littéraires discutent surtout de concepts autour de la rationalité (Simon, 1978) et n’ont pas forcément de visée pratiques immédiates ; à l’inverse, les travaux de Tirole (2014) sont extrêmement mathématisés mais ont tous pour objectif d’éclairer la décision publique sur la gestion de marchés spécifiques.

Si l’on adopte une définition plus large de l’utilité, en considérant que tout concept qui aide à mieux comprendre une situation est utile, alors la conviction que l’économie est utile s’en trouve renforcée, car il est franchement impossible de comprendre le monde contemporain sans utiliser quelques concepts économiques modernes. Quant à savoir si l’économie est par essence « libérale… », c’est une vaste question que je garde pour plus tard.

Etat social : le grand paradoxe

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Policiers « à bout », pompiers « en colère », hôpital « au bord du gouffre », étudiants précaires, cheminots mobilisés, malaise enseignant…l’actualité donne l’image d’un pays en ruine, au bord de l’explosion sociale, par faute d’un Etat absent et inefficace.

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Or, la France a les dépenses publiques les plus élevées au monde (56% du PIB), une Sécurité sociale universelle et extensive que le monde nous envie, le tout financé par des prélèvements obligatoires les plus lourds de l’OCDE (45% du PIB). La domination du « néolibéralisme » ou « l’Etat ultralibéral » est une aimable plaisanterie : l’ultralibéralisme décrit peut être la situation aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne mais certainement pas en France. Il faut être resté nostalgique des grandes heures de l’URSS pour qualifier de « néolibéral » un pays où la richesse est socialisée à près de 60%. De plus, l’idée d’un retour en force du néolibéralisme depuis les années 1980 a certainement un fondement idéologique au niveau international, mais elle ne s’est nullement traduit par une réduction des prélèvements obligatoires ou de la dépenses publique en France : au mieux, on observe depuis quelques années un ralentissement de la hausse et un relatif tassement du poids des cotisations ; mais comme celui-ci est reporté sur des impôts qui augmentent, le total reste le même. Et ce ne sont pas les mesurettes de Macron sur la taxe d’habitation qui y changent quoi que ce soit. Les Gilets Jaunes nous rappellent que la fiscalité en France est un problème, non seulement parce qu’elle est injuste mais aussi parce qu’elle est trop élevée.

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Pourtant la colère sociale et l’état catastrophique de certains services publics est une réalité, vécue subjectivement de façon très différente par les différents agents de l’Etat, certes, mais bien réelle. Comment expliquer ce grand paradoxe d’un Etat social aussi dépensier, et d’une crise sociale sans précédent ? Comment faire tenir ces deux réalités contraires ? A cela, plusieurs éléments de réponse.

La redistribution…redistribue

Tout d’abord, il faut prendre de la distance avec l’actualité et regarder froidement les chiffres : en France, la redistribution existe et elle fonctionne, Dieu merci. Les frais de gestion de la Sécurité sociale sont de l’ordre de 5%, ce qui est excellent (les frais de gestion des organismes complémentaires sont de l’ordre de 20% : contrairement à eux, la Sécurité sociale n’a pas à chercher de nouveaux clients) ; cela signifie que 95% des sommes collectées (d’un budget de 800 milliards, ce n’est pas une paille) sont redistribuées aux Français. Les libéraux qui utilisent le chiffre des 57% pour dénoncer le poids des dépenses publiques évitent généralement de préciser que ce chiffre est à plus de 60% (62,8%) des dépenses in fine privées qui transitent par les administrations publiques (typiquement les retraites) : 57% est donc davantage une évaluation de la redistribution en France que du poids des dépenses strictement publiques comme les salaires des fonctionnaires. De ce point de vue, la Sécurité sociale fait son travail : elle redistribue.

Une moyenne, pas une réalité

Ensuite, il faut bien garder en tête que tous les chiffres globaux de prélèvements obligatoires ou de dépenses publiques sont des moyennes. Or une moyenne est très sensible aux valeurs extrêmes et ne reflète en aucune manière une réalité vécue. Le cas du pouvoir d’achat (qui, en moyenne, augmente) est bien connu. Dans mon domaine, l’éducation, c’est très clair. Prenez par exemple le salaire des enseignants. D’après l’OCDE il est dans le secondaire de 50 000$ par an (en parité de pouvoir d’achat) soit environ 3300€ par mois contre 45 000$ environ dans le reste de l’OCDE. On peut donc dire que le salaire effectivement touché en moyenne par les enseignants français est, au moins dans le secondaire, dans la moyenne haute de l’OCDE. Mais en réalité, fort peu d’enseignants touchent 3300€ : cette moyenne est tirée vers le haut par les agrégés des classes préparatoires, avec beaucoup d’ancienneté et qui font beaucoup d’heures supplémentaires. Un enseignant certifié débutant touche à peine plus de 1700€ par mois : il peut à bon droit estimé être mal payé pour un bac+5. Ne parlons pas des remplaçants qui, pour une exigence de diplôme équivalente, sont payés à peine plus que le SMIC. Ainsi, la moyenne de 3300€ net par mois ne reflète pas la réalité vécue par l’immense majorité des enseignants.

La même logique de moyenne biaisée peut s’appliquer à tout un tas de sujets, comme par exemple le nombre d’élèves par classe. Divisez le nombre d’enseignants par le nombre d’élèves, vous obtenez un enseignant pour 14,2 élèves. Evidemment, ce chiffre ferait rêver n’importe quel prof quand on sait que le seuil administratif à partir duquel le rectorat ouvre une seconde classe est de 37 élèves ! Là encore, problème de moyenne : tous les enseignants embauchés ne sont pas en activité devant élèves pour des causes très diverses (arrêts maladies, congé formation, temps partiel, décharge syndicale). De plus, la moyenne cache des disparités très grandes : il y a beaucoup plus d’élèves par classe en lycée général que professionnel, dans le second cycle que dans le premier, dans le secondaire que dans le primaire, etc.

Etat-social, Etat-gaspillage

A ces questions de déformation statistique s’ajoute un gaspillage budgétaire. Que les pouvoirs publics prélèvent chaque année près de la moitié de la richesse produite dans divers impôts et cotisations ne dit rien de l’usage, efficace ou non, de ces prélèvements. Impossible d’imaginer une dépense de plus de 1200 milliards d’euros par an sans trouver ici ou là des gaspillages. C’est vrai de toute grande organisation, publique ou privée. Evidemment dans un pays de 67 millions d’habitants, cela prend des proportions gigantesques. Sans tomber dans l’anecdote (le médecin breton payé à vie sans rien faire, le bâtiment public à prix faramineux mais vide, le rond-point refait trois fois pour plusieurs millions d’euros, etc.), il est normal de s’inquiéter d’un Etat-gaspilleur quand on est un tant soi peu attaché à l’Etat-providence. La mauvaise gestion budgétaire est une explication centrale qui rend compatible dépenses élevées et crise sociale.

Notons au passage que ce sujet n’est ni particulièrement de droite, ni particulièrement de gauche. A gauche, on peut insister sur l’abondance de niches fiscales, le coût faramineux du CICE (pour un gain en termes d’emploi quasi-nul) et celui moins élevé mais tout de même conséquent de la suppression de l’ISF ou encore le problème (quoique souvent exagéré) de la fraude fiscale. A droite, on peut soutenir des arguments sur l’improductivité particulière des services publics car si la France ne dépense pas plus que ses voisins à fonction comparable, elle utilise beaucoup plus souvent le statut de fonctionnaire embauchés et payés à vie (source). Ce qui explique le paradoxe de la France, avec à la fois beaucoup de fonctionnaires par habitant mais pas plus de médecins ou d’enseignants.

Le privé est-il structurellement plus efficace que le public ? Tout dépend des secteurs. J’en avais déjà parlé ici : une commune n’a besoin que d’une mission ponctuelle, elle sait qu’elle pourra facilement trouver une personne sur le marché du travail qui dispose des qualifications nécessaires et elle ne peut que mal contrôler le travail effectué : elle a alors tout intérêt à faire appel à une entreprise privée qui se chargera des espaces verts plutôt que d’embaucher un cantonnier payé même en l’absence de travail, qui pourra avoir une productivité faible, n’ayant aucun risque de perdre son emploi quelle que soit la qualité de son travail (aléa moral) puisque le secteur non marchand n’est par définition pas soumis à l’exigence de rentabilité. Cela implique cependant de bien rédiger les contrats (coûts juridiques) car l’entreprise privée ne fera pas ce qui n’est pas prévu dans le contrat.

Il est de toute façon toujours difficile de réduire les dépenses publiques, car il est difficile d’identifier l’improductivité où elle existe dans des organisations géantes et très complexes. Cela tient à la structure très hiérarchique de telles organisations et à l’absence de bonne diffusion de l’information. On ne touche pas à certains salariés, mêmes incompétents. Selon le principe de Peter, tout employé compétent est promu au niveau hiérarchique supérieur jusqu’au point où il atteint son seuil d’incompétence ; les employés incompétents n’étant jamais rétrogradés et rarement virés, un ministre qui voudrait « réduire les dépenses » a toutes les chances de ne pas réduire les bonnes. Au final, le bureaucrate garde son poste et l’infirmière trinque.

L’économie, mais surtout le social et le symbolique

Ces considérations budgétaires sont loin de faire le tour, je pense, de la crise actuelle. Tout ne se réduit pas à des gros chiffres et à vrai dire, la crise sociale que nous traversons me semble devoir beaucoup à des causes non directement économiques.

Prenez l’absence de reconnaissance symbolique. C’est largement vrai dans le monde du travail, et c’est lié à un management « à la française » complètement archaïque : flicage des salariés, faible autonomie, incapacité des supérieurs hiérarchiques à faire des compliments, faible promotion du télétravail, logique comptable sur les horaires (au lieu d’une logique de résultat : tu viens quand tu veux, tu pars quand tu veux du moment que le boulot est fait). Evidemment, c’est aggravé par des « petites phrases » condescendantes du président lui-même (même exagérées et raccourcies par les médias), comme « pour trouver un emploi tu n’as qu’à traverser la rue », « les Français sont des gaulois réfractaires au changement », « si tu veux te payer un costume à ce prix tu n’à qu’à travailler », etc. Le symbolique compte, et en la matière la posture de Macron et du gouvernement en général, voire, pour élargir, d’une certaine oligarchie parisienne (coucou Julie Graziani…) ne passe pas.

Dans les services publics, c’est pareil en pire, car les technocrates appliquent généralement avec dix ans de retard ce qui se fait de pire dans le privé : quand ailleurs on parle de bien-être au travail, d’épanouissement individuel et de home-office, le manageur moyen du public en est encore à recompter les coûts et les bénéfices. La santé souffre particulièrement de ce management brutal imposé à partir des années 1990 (le New Public Management) où des technocrates sans aucune connaissance du terrain font faire des trucs absurdes aux hospitaliers pour économiser quelques sous. La saine gestion budgétaire est une chose, mais on ne peut pas tout bien faire à la fois, réformer et économiser. Alexandre Delaigue avait très bien expliqué pourquoi à force de vouloir courir deux lièvres à la fois (réformer et faire des économies) on ne fait bien ni l’un, ni l’autre. Illustration avec la réforme des régions qui illustre à peu près tout ce qu’un décideur à courte vue peut mal faire : demandée par personne, décidée et mis en oeuvre par quelques technocrates sur un coin de table contre l’avis d’à peu près tout le monde, elle n’a, à part quelques économies dans les achats de gros, pas du tout produit les économies budgétaires attendues, bien au contraire. Par contre, le travail des fonctionnaires territoriaux s’est généralement dégradé.

Et au-dessus, la pression administrative

Il faut ajouter à tout ceci un contexte de pression administrative permanente : que dénonçait notamment la directrice d’école de Pantin qui s’est suicidé il y a quelques semaines ? Le poids des tâches administratives. Un empilement permanent de normes successives a rendu l’exercice de la moindre tâche insupportable. L’enseignement, encore : après chaque cours, je dois remplir le « cahier de textes numériques » qui décrit tout ce que j’ai fait avec les élèves ; chaque devoir doit être inscrit en ligne et chaque travail à faire à la maison doit avoir son temps indicatif ; pour les conseils de classe, il faut remplir de plus en plus de fiches administratives ; pour chaque sortie scolaire, faire un dossier pédagogique complet de plusieurs pages, remplir des “fiches-élèves” ou“fiches-parents” et renseigner en fin d’année le “bilan de fin de cycle” (sans parler des habituels bulletins et appréciations), et ainsi de suite. Résultat : on passe de moins en moins de temps à enseigner, et plus en plus de temps à faire des fiches que personne ne lit. Et c’est partout pareil. Demander aux enseignants d’avoir un boulot de cadre : pourquoi pas, mais alors il faudrait peut-être les payer comme des cadres. Sinon, c’est le retour du vieux « ils font semblant de me payer, je fais semblant de travailler ».

Revenons à la santé, sujet du jour. Les dépenses françaises en la matière sont dans la moyenne de l’OCDE (12% du PIB) : c’était 4% dans les années 1960. Pourquoi dépense-t-on autant alors que les soignants dénoncent une situation au bord du gouffre ? Cela tient à la hausse des coûts permanente liée elle-même à l’amélioration de la médecine. On vit plus longtemps, on soigne plus de choses, tant mieux, mais tout cela coûte fort cher. Les plus de 75 ans représenteront 16% de la population d’ici 2050 (INSEE) contre 10% aujourd’hui : cela veut dire que le groupe des plus de 75 ans va doubler et donc que les dépenses de santé ne sont pas près de ralentir.

Mais là encore, le montant total ou moyen ne dit rien de la réalité vécue. Pendant que le radiologue moyen du privé gagne 18 000€ par mois, l’infirmière craque. C’est la particularité des dépenses de santé : elles ne sont pas décidées par le consommateur mais par un professionnel de santé payé à l’acte, donc incité à prescrire plus. Les traitements médicaux sophistiqués augmentent les dépenses (voyez le coût d’un scanner) alors que leur rendement est décroissant : développer un antibiotique non-résistant coûte aujourd’hui bien plus cher que quand on les a découvert. Acheter une nouvelle machine à plusieurs millions d’euros qui va améliorer de quelques pourcents la netteté d’une imagerie médicale est un autre exemple.

Pendant ce temps, le temps moyen d’une consultation ou d’un soin est resté le même. C’est la loi de Baumol ou « maladie des coûts » : dans les services où il est difficile d’améliorer la productivité à long terme (il faut toujours le même nombre de personnes pour jouer une sonate de Bach qu’il y a 100 ans), les salaires doivent augmenter en permanence pour suivre l’amélioration de la productivité dans l’industrie (il faut beaucoup moins de main d’oeuvre pour produire un kilo de blé ou une voiture qu’il y a 100 ans). Ceci est une explication supplémentaire de la hausse des dépenses alors que le travail vécu est de plus en plus difficile. Le poids des tâches administratives augmente, et comme la médecine de ville est un échec, les Français vont aux urgences pour un oui ou pour un non, engorgeant des services déjà débordés.

Capitalisme, anticapitalisme

Définition (simple) du capitalisme

Le capitalisme est un système où la propriété des moyens de production est (au moins en partie) privée, avec un système concurrentiel donc un marché où les prix ont une signification marchande. L’investissement (donc l’initiative privée) y tient une place centrale : pas de capital-isme sans capital. Au centre du capitalisme, on trouve la relation épargne <> investissement (et donc la recherche du profit).

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Vingt-quatre mois de macronisme

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J’avais publié il y a un an un article où je critiquais Macron sur des détails tout en le soutenant sur l’essentiel, en particulier sur les réformes économiques. 24 mois après l’élection, si je devais réécrire un article j’en accentuerais la tonalité critique. Être déçu de quelqu’un pour qui on a voté est un peu un marronnier de la démocratie, mais il faut bien reconnaître que l’année 2018 a été riche en déceptions.

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Ecologie : l’innovation ou rien

crise ecologique

Ce n’est aujourd’hui un mystère pour personne que nous vivons une crise écologique sans précédent. Ses principaux traits sont l’épuisement des ressources non renouvelables, le réchauffement climatique, et l’effondrement de la biodiversité. A partir de là, trois grandes réactions se dessinent.

1. Pessimistes et collapsologues

Ils considèrent que c’est déjà trop tard. Sans ressources énergétiques, sans alimentation et avec un réchauffement intenable, nous allons vers l’effondrement généralisé : social, urbain, alimentaire, démographique, etc. On imagine alors un retour à un monde tribal et violent, marqué par les famines dignes de l’Europe à la fin de l’empire romain d’occident. A l’intérieur de ce discours on trouve tout le courant de la collapsologie, qui estime que l’urgence est de préparer un tel monde à venir, par exemple en créant de petites communautés de survie type monastiques avec potager, élevage, autosuffisance, sobriété de vie.

Tout ceci pose des questions évidentes. D’abord sur le plan du constat scientifique. Si la crise écologique n’est pas discutable, ses modalités et ses échéances le sont. Prétendre que l’effondrement est 1° forcément général 2° forcément certain 3° (surtout) datable à brève échéance, par exemple 10 ans, comme je l’ai entendu de la bouche de collapsologues, n’a rien de scientifique.

Forcément général ? Si on comprend l’idée qui consiste à globaliser la pensée pour prendre de la hauteur, sur le mode du “tout est lié”, le risque est de relier des phénomènes qui n’ont qu’un vague rapport entre eux. La pensée scientifique consiste par définition à isoler les causes et distinguer les concepts. Le concept d’effondrement de la biodiversité est scientifique. Le concept d’effondrement tout court, un effondrement “civilisationnel” qui inclurait toutes les dimensions de la vie humaine actuelle, relève plutôt de la mystique ou de la philosophie.

Forcément certain ? Datable ? Les scientifiques (à commencer par ceux du GIEC) modélisent différents scénarios, du plus dangereux au moins dangereux, en fonction des multiples paramètres imbriqués, parmi lesquels la technologie disponible, les émissions prévisibles, la capacité de la biosphère à en absorber une partie, les réactions humaines et les décisions politiques. Dès lors, il est discutable de prétendre que le scénario est écrit à l’avance et qu’il est datable à brève échéance. Avoir une démarche scientifique, c’est estimer sur la base d’arguments factuels la probabilité des scénarios A, B, C en fonction des paramètres X,Y,Z. Et montrer ce qui change si on fait varier un paramètre. Non pas affirmer que tous les paramètres étant déjà écrits, un seul scénario va se produire, dans N années. Voir par exemple cet article du Pharmachien (lien).

Enfin, à supposer que le constat soit exact (l’effondrement sera général, certain et rapide), cette vision ne peut pas définir un projet politique en 2019. Quelques individus motivés et volontaires peuvent sans doute créer ces sortes de communautés autosuffisantes qu’ils appellent de leur vœux (grand bien leur fasse !) ; mais cela restera des initiatives individuelles, et isolées. Vivre ainsi en communauté n’a rien d’aisé, tous les utopistes des siècles passés, du phalanstère de Fourrier aux plateaux du Larzac en passant par les sectes religieuses en ont fait l’amère expérience. Si les moines et les moniales, quant à eux, y réussissent plutôt bien, c’est parce qu’ils s’astreignent à des règles de vie très strictes, avec une organisation sociale hiérarchisée, et qu’ils sont portés par une foi commune qui ancre une solide conscience collective. Il y a quelques mois, j’ai regardé le film “Le Grand Silence”, superbe documentaire sur la vie des chartreux. Ils n’émettent pas beaucoup de CO². Mais ils vivent littéralement dans le dénuement, leur mode de vie n’ayant pratiquement pas changé depuis le Xème siècle. Soyons clair : ça ne fait rêver personne.

Alors, que faire pour survivre à la crise écologique ? Imposer le mode de vie monastique ? Soit une deuxième approche.

2. Une bonne dictature verte

Puisque c’est tout la société qui doit changer, et que l’approche volontariste ne suffit pas, alors il nous faut une bonne dictature verte. Le retour des kolkhozes. Cette position n’est évidemment jamais affirmée telle quelle par les écologistes radicaux, mais est implicite dans nombre de discours et de propositions.

Par rapport aux pessimistes, ces écologistes considèrent qu’il n’est pas trop tard si l’on prend les bonnes mesures énergiques qui s’imposent, c’est-à-dire si le pouvoir politique porte lui-même l’initiative radicale qui convient à la situation. En général, ces propositions tiennent en un mot : interdire.

Il faut interdire les trajets en avion intérieur et extérieur, ou bien avoir un nombre limité par personne ; interdire les centre-ville aux voitures (ou interdire les voitures tout court, d’ailleurs) ; interdire les objets en plastique ; interdire la publicité qui créé un besoin superflu ; interdire les pesticides ; interdire les constructions neuves pour limiter l’urbanisation ; interdire la chasse ; interdire d’arroser son jardin pour économiser l’eau, et interdire de le tondre pour favoriser les insectes. Interdire les dosettes de café, ça pollue, et interdire les croisières, ça pollue encore plus. Interdire la viande, bien entendu ! Interdire, interdire, interdire.

Il ne s’agit pas de discuter ici telle ou telle mesure, encore moins de dire qu’interdire n’est jamais une solution (parfois, c’en est une). Mais de constater qu’il existe un projet politique écologique basé sur l’instauration, petit à petit, d’une véritable dictature au nom de la survie de la planète. Une dictature qui sera basée sur un contrôle social étendu de toutes les dimensions de l’existence, et en particulier celle qui touche à la consommation, de façon à forcer chaque individu à adopter un mode de vie plus propre.

Ce projet sauverait-il la planète ? Sans doute. Mais on voit immédiatement qu’il n’a aucun avenir politique. Personne ne souhaite une dictature verte, même pour sauver la planète. Quand des milliers de personnes sont capables de se mobiliser pendant autant de mois, avec une telle force, pour défendre leur pouvoir d’achat et leur droit de rouler à plus de 80km/h sur les routes nationales non séparées d’un terre-plein central, autant dire que la dictature verte n’est pas pour demain.

Ce projet n’a pas d’avenir politique, et il est de toute façon non souhaitable. Si pour survivre, il faut renoncer à tout ce qui fait le sel de la vie, que vaut-il la peine de survivre ? Car consommer fait (aussi) partie du plaisir de l’existence. Quand on pense à la “société de consommation”, on imagine toujours la vision caricaturale du jeune cadre trentenaire qui change de téléphone tous les six mois. Mais consommer, c’est d’abord consommer des services, et in fine consommer de l’énergie, qui nous rend la vie hautement agréable : l’électricité, les transports (donc la mobilité), les loisirs, les voyages, internet, le chauffage, et tous les objets en plastiques dont nous nous servons quotidiennement : c’est un confort que nous avons accumulé au fil des siècles, et auquel il est très difficile de renoncer. Même quand on est convaincu de la nécessité, d’ailleurs ! Beaucoup d’écologistes militants qui tiennent un discours radical ont une empreinte écologique dix fois supérieure à la mienne, ne serait-ce que tous ces voyages en avion pour convaincre le peuple de l’urgence de la transition. Sans parler de ces présentations powerpoint faites avec un ordinateur dont la production et l’usage génère du CO² (horresco referens) pour montrer la gravité du problème, dans une salle chauffé (enfer !), de ces nombreux posts Facebook qui génèrent de la chaleur dans une ferme de serveurs californienne, etc. Ce n’est pas une surprise : il est beaucoup plus facile de discourir du changement que de se l’appliquer à soi-même, et si c’est déjà le cas des écologistes convaincus, que dire des non-convaincus ? On comprend que la thèse complotiste du “réchauffement climatique qui n’existe pas” fasse florès, elle permet de donner une assise pseudo-scientifique à une absence totale de changement de son propre mode de vie.

Ecrivant cela, je ne prétend nullement qu’il n’y a rien à faire sur le plan des décisions politiques en matière d’écologie. Bien au contraire ! Il faut souvent taxer, parfois interdire, beaucoup inciter. Mais je note que, selon les écologistes eux-mêmes, les demi-mesures ne seront pas suffisantes. Car la crise est déjà trop avancée. Aux dires même des spécialistes de la crise écologique, taxer le kérozène (mesure pourtant nécessaire) apparaît comme dérisoire vu les enjeux. Dès lors, il convient d’en tirer les conclusions qui s’imposent : une dictature verte ou la mort. Il est pour moi très clair que nos contemporains préfèreront la mort. Prétendre le contraire, c’est se leurrer gravement sur notre attachement à notre confort, et oublier que nous vivons dans des sociétés où le processus d’individualisation a atteint un aboutissement inégalé : tout le monde pense aujourd’hui son rapport au monde en fonction de sa propre vie et de ses propres convictions. Il paraît alors inenvisageable à chacun d’imaginer laisser l’Etat avoir un droit de regard aussi radical et extensif sur mon choix de consommer tel ou telle chose au nom d’un hypothétique but collectif, alors que la pensée même d’appartenir à un collectif en hérisse la majorité. Nous sommes attachés aux libertés individuelles. Et nous ne sommes pas des chartreux.

3. L’innovation ou rien

Si le projet collapsologique de petites communautés autosuffisantes restera marginal, et si la dictature verte est impossible, et puisqu’on ne peut pas éviter la crise écologique, alors c’est l’innovation ou rien.

Innovation est un grand mot qui peut désigner bien des choses. Pour aller vite, distinguons après Mensch (1975) l’innovation fondamentale, motrice des cycles économiques et la croissance par “destruction créatrice” (Schumpeter), et la pseudo-innovation, simple différenciation marketing qui ne fait que retarder la saturation des marchés. D’un côté, l’électricité ou internet, de l’autre le dernier iPhone. De Schumpeter à Solow et de Samuelson à Romer, des générations d’économistes ont modélisé et approfondi la question de l’innovation pour comprendre pourquoi elle était aussi importante dans la croissance : pour aller vite, résumons en disant qu’elle produit une amélioration de la productivité, donc de l’efficacité avec laquelle nous utilisons les ressources dont nous disposons (capital et travail), ce qui nous permet de nous enrichir et en même temps de travailler moins.

Analyser le rôle de l’innovation dans la croissance est une chose, se risquer à prédire l’avenir en est une autre. C’est une partie essentielle de la science, mais un art ô combien difficile. Du point de vue économique, il est très difficile de prédire si nous allons vers un nouveau régime de croissance forte porté par des innovations fondamentales, ou si, au contraire, nous sommes entrés dans l’ère de la stagnation séculaire.

D’un côté, des économistes “néo-schumpétérien” comme Philippe Aghion, pour qui de nouvelles phases de fortes innovations sont déjà enclenchées. Si elles ne sont pas encore visibles, c’est qu’on sait mal mesurer l’innovation d’un point de vue comptable. Quand un nouveau produit sort, il est généralement plus cher, si bien qu’on enregistre dans un premier temps une simple inflation avant de constater la différence de qualité. Plus l’innovation est forte, plus l’inflation est surestimée. Quelles innovations seraient alors censées nous sauver la mise ? On peut penser aux innovations suivantes (liste non exhaustive) : la généralisation des voitures électriques ou hybrides, des modes de transport plus efficaces et plus propres (BHNS, bus électriques), le tout alimenté par de nouvelles sources d’énergie, en partie renouvelables et surtout portées par la fusion froide, une diminution du C0² émis par unité de PIB en raison d’une meilleure isolation des logements, de la généralisation de pompes à chaleur dernier cri, le développement de l’économie circulaire, du recyclage, de l’autopartage et du partage de biens en général, la génération et l’amélioration de puits de Co², le pétrole de synthèse, l’agriculture urbaine, etc.

En quoi ces innovations résolvent-elle la crise écologique ? Parce qu’elles conduisent à découpler la croissance de l’énergie. Ce découplage (qui restera toujours relatif) est absolument nécessaire à la diminution de l’empreinte écologique de l’espèce humaine. Comme le montre le montre Alain Grandjean dans un article absolument indispensable (lien), ce découplage est en réalité déjà engagé. Grandjean montre que l’efficacité énergétique pour chaque dollar de PIB s’améliore depuis des décennies. En terme d’économie bas-carbone, nous faisons déjà beaucoup mieux que nos parents. Mais sommes nous assez rapides ?

Ralentissement récent de la réduction du ratio Energie/PIB (en base 100)

Source : Grandjean.

Loin de cet optimiste, les économistes tenant de la stagnation séculaire (Gordon en tête de file) estiment que les innovations contemporaines ne sont pas assez fondamentales, pas assez génératrice d’emplois, et/ou ne seront pas assez rapides compte tenu de l’urgence écologique. Pas assez fondamentales, car entre inventer l’électricité et inventer Facebook, tout le monde voit bien ce qui change le plus la vie. Les innovations modernes ne seraient pas à même d’enclencher des cycles économiques, car elles ne bouleversent pas suffisamment les modes de production. Pas assez créatrices d’emploi, car les innovations modernes sont fortement marquées par l’immatériel : Facebook ne produit rien de tangible et repose entièrement sur le capital coordonné par quelques salariés de haut niveau. Dès lors, la croissance qui en résulte est fortement inégalitaire, ses bénéfices vont à quelques ultraqualifiés et aux possesseurs d’actifs du type brevets. Tout le reste est produit par des robots. C’est la principale leçon de Haskell et Westlake (2018) : nous allons vers un “capitalisme sans capital” fortement inégalitaire, le cas le plus criant étant celui des Etats-Unis. Pas assez rapides, enfin, car les innovations qui arrivent se diffusent trop lentement et les principaux pays émetteurs de Co² ne sont pas nécessairement les pays qui avancent le plus vite : la Chine étant le meilleur exemple. Principal émetteur de la planète, ce pays ne se développe pas aussi mal que l’Angleterre du XIXème, mais est encore loin du compte : plus de 60% de l’énergie consommée en Chine provient encore, à ce jour, du charbon.

Encore une fois, il est difficile de trancher cette question qui relève par définition de la futurologie. En réalité, si la tâche de l’économiste peut être d’étudier les conséquences de telle ou telle innovation, notamment sur l’emploi, ou encore de réfléchir au meilleur moyen de soutenir l’innovation et l’investissement notamment dans les nouvelles énergies (crédit d’impôt recherche ou investissements publics, crédits bancaires ou capital-risque) ou de réduire les externalités négatives induites par la pollution (normes, taxes ou marché de quotas…), la question plus fondamentale de la création future des innovations relève plutôt de l‘analyse de l’ingénieur. Economiste, je ne suis absolument pas qualifié pour dire si le projet ITER sera rentable énergétiquement à moyen terme, même si je vois bien tous les apports potentiels de la fusion froide. En tout cas, Joseph Schumpeter, le premier à avoir sérieusement étudié l’innovation comme moteur du capitalisme, était plutôt pessimiste : dans les années 1920, il estimait que la gestion bureaucratique des grandes organisations engendrerait une réduction de la place de l’entrepreneur-innovateur et donc de la prise de risque, entrainant à terme une disparition de l’innovation.

Conclusion

Je ne sais pas si nous allons sauver la planète, ou plutôt si nous allons nous sauver nous mêmes, car la planète survivra. Car je ne sais pas si les innovations dans 30 ans seront assez radicales et assez rapides pour cela. De plus, “crise écologique” est un terme générique qui désigne des choses très différentes, avec des dimensions quantitatives (l’épuisement des ressources), qualitatives (le réchauffement climatique) ou les deux (la perte de biodiversité), et qui appellent des réponses différentes. Par exemple, la grande peur de manquer de pétrole apparaît aujourd’hui plutôt dépassée : les technologies d’extraction ayant beaucoup évolué, les réserves ont augmenté, et l’on sait aujourd’hui qu’on ne va pas manquer de pétrole à moyen terme. Le problème beaucoup plus urgent est celui du réchauffement climatique, qui nous interdit de brûler celui dont on dispose !

Cependant, je suis persuadé que nous n’avons d’autre choix que d’innover, d’innover plus, plus vite, et d’innover encore. Les écologistes n’adhèrent généralement pas à ce discours, pour deux raisons à mon avis :

  • ils considèrent, dans une perspective pessimiste, que les innovations modernes sont avant tout cosmétiques, et donc présentent une logique de “greenwashing” (ce qui n’est vrai que pour certaines : le greenwashing existe, les vraies innovations aussi) ;
  • ils estiment plus fondamentalement que l’innovation ne fait que poursuivre la logique générale du système capitaliste de consommation, alors qu’il faudrait en changer.

Ce en quoi je suis parfaitement d’accord : en écrivant “l’innovation ou rien” je suis parfaitement conscient que je ne cherche aucunement à bouleverser le système. Mais c’est précisément pourquoi j’ai écrit les deux premières parties de cet article : “bouleverser le système” ou “renoncer à la société de consommation” n’est rien d’autre qu’un terme pour “dictature verte” (si c’est imposé par les pouvoirs publics) ou “collapsologie” (si ça vient de la société civile). Dans ce dernier cas, c’est déjà possible, et rien ne vous empêche de vous mettre à la vie monastique. Cela restera marginal. Parce qu’il est facile de tenir de grands discours sur le renoncement à la société de consommation et le “bonheur dans la sobriété” ; plus difficile de renoncer soi-même à des décennies de confort. En réalité, nous faisons déjà (presque) tous des efforts : plus ou moins importants en fonction de nos convictions et de nos possibilités, certes, mais l’écologie imprègne désormais, dans les pays développés du moins, toutes nos décisions d’achat. Seulement, rappelons que pour respecter l’accord de la COP21, ce n’est certainement pas quelques légumes dans son jardin et aller au travail en vélo qui suffiront. Le smicard français émet déjà beaucoup trop de Co². Il vous faut renoncer à l’essentiel de vos transports, de votre chauffage, de vos appareils de loisirs. On parle de revenir au mode de vie “propre” du XVIIème siècle, où l’agriculture nourrissait grosso-modo 800 millions d’êtres humains. Que fait-on du surplus ? Seule l’innovation peut permettre de conserver au moins une part de ce confort acquis tout en préservant la planète.

Il est certain que la course à l’innovation implique parfois des produits absurdes, comme ces mini-drones chinois censées remplacer les abeilles disparues. Cependant, ce serait exagéré de réduire toutes les innovations à cela. Parce que la dictature verte n’est pas une option, parce que le retour à la vie monastique n’est pas engagé, parce que la crise écologique est bien réelle : c’est l’innovation ou rien.

Faut-il baisser les dépenses publiques ?

« Nous dépensons 57% de notre PIB en dépenses publiques ».

Le chiffre a plusieurs fois été évoqué par Macron et le gouvernement pour justifier, désormais dans le cadre du « Grand Débat », la baisse des dépenses publiques (jugée urgente). Le chiffre est exact (57% du PIB, c’est 1250 milliards environ) mais il y a pas mal de remarques à faire avant d’en inférer qu’il est urgent de diminuer le nombre de fonctionnaires.

1. On a 1250 milliards de dépenses publiques. Sur ces 1250 milliards, il y a 800 milliards de Sécurité sociale. Le budget de la Sécu sera en 2019 (pour la première fois depuis 18 ans) en excédent, et les frais de gestion sont très faibles, de l’ordre de 5%. Donc on a déjà 760 milliards qui repart directement dans les poches des Français. Viennent ensuite les aides sociales (au sens strict, c’est-à-dire les minimas sociaux) versés par l’Etat. Le poste de dépenses est d’environ 25 milliards pour une dizaine d’allocations, dont près de la moitié pour le RSA. Soit 760 + 25 = 785 milliards, soit plus de 60% (785/1250 = 62.8%) des dépenses publiques qui est directement redistribué aux Français. Il faudrait affiner avec les collectivités locales mais c’est un ordre de grandeur. Premier point, donc : le chiffre des 57% du PIB en dépenses publiques représente beaucoup plus une estimation de la redistribution (argent qui *transite* par l’Etat) qu’une estimation du coût de l’Etat, comme certains éditorialistes (et le gouvernement) le sous-entendent. En réalité, plus de 60% de cet argent « dépensé par l’Etat » est dépensé par les Français comme ils l’entendent. Ce montant peut être diminué, certes, mais cela signifie amoindrir la redistribution, au détriment des plus pauvres qui en bénéficient.

2. Reste les 40%, soit 500 milliards qui ne sont pas directement redistribués. C’est peut être là que se concentrent les critiques libérales, insistant sur les 5 millions de fonctionnaires en France (1/5ème de l’emploi, record de l’OCDE), sur le poids de l’Etat et de la bureaucratie. Là encore cependant, plusieurs remarques sont nécessaires pour prendre du recul. La quasi-totalité de cet argent (tout, moins les intérêts de la dette de 45 milliards soit environ 455 milliards) finance des services publics, soit en payant des agents (fonctionnaires et assimilés) soit par des dépenses d’investissement et de fonctionnement. Il y a donc deux grandes questions.

3. La première question est : peut-on se passer du service public untel ? Il est aisé de clamer qu’il faut baisser les dépenses publiques, il est beaucoup plus difficile de déterminer ce dont il faut se passer. Moins d’infirmières, moins d’enseignants ou moins de juges ? Ou peut être moins de policiers ? C’était l’un des arguments d’Olivier Passet (Xerfi) : si l’on compare non pas le nombre de fonctionnaires mais les emplois utilisés pour chaque fonction (police, justice, éducation…), indépendamment du statut, la France se situe dans la moyenne basse de l’OCDE, loin derrière l’Allemagne ou encore le Royaume-Uni et même les États-Unis. En gros, les autres pays utilisent encore plus d’agents pour les services publics, mais ils ont moins souvent un statut de fonctionnaires. Ce qui explique le paradoxe de la France, avec à la fois beaucoup de fonctionnaires par habitant mais pas plus de médecins ou d’enseignants. De quoi peut-on se passer ? Il y a de bonnes chances que la réponse soit pas grand chose, à part sans doute quelques coûteux comités Théodule (genre le CESE et autres Haut Conseil machin). C’est déjà ça, mais ce n’est rien qui nous ferait économiser des milliards et permettrait de baisser massivement l’impôt, comme le prétend le gouvernement.

4. De plus, à supposer qu’on identifie ce dont on peut se passer (mettons, les emplois de fonctionnaires territoriaux), il est difficile, concrètement, d’identifier les services/emplois à supprimer. Cela nécessite de disposer d’une bonne information sur la productivité de chaque service : de nombreux travaux de sociologues et d’économistes ont montré que dans une grande bureaucratie (c’est vrai aussi dans une grande entreprise) c’est extrêmement difficile. Cela tient à la structure très hiérarchique de telles organisations et à l’absence de bonne diffusion de l’information. On ne touche pas à certains salariés, mêmes incompétents. Selon le principe de Peter, tout employé compétent est promu au niveau hiérarchique supérieur jusqu’au point où il atteint son seuil d’incompétence ; les employés incompétents n’étant jamais rétrogradés et rarement virés, un ministre qui voudrait « réduire les dépenses » a toutes les chances de ne pas réduire les bonnes.

5. Deuxième question : un service qui nous est utile serait-il plus efficace/moins cher s’il était privatisé ? On garde le service mais on fait appel au privé au lieu d’embaucher un fonctionnaire. Si une commune embauche un cantonnier pour ramasser les poubelles, ce sera comptabilisé en « dépenses publiques + fonctionnaires » ; si, comme en Allemagne, elle fait appel à une entreprise privée, cela sera une dépense publique mais il n’y aura pas d’embauches de fonctionnaires car il s’agit de sous-traitance. Qu’est-ce qui est préférable ? Qu’est-ce qui est le plus rationnel ? Contrairement aux idées reçues sur les économistes qui défendraient systématiquement le marché, la réponse académique (ici, l’économie des organisations, et notamment les travaux de Coase et Williamson) est « ça dépend ». Ça dépend essentiellement de trois critères : spécificité des actifs (est-il facile de trouver un individu ayant les compétences de cantonnier sur le marché du travail ? puis-je trouver une autre entreprise qui sait fabriquer une centrale nucléaire ? etc.), de la récurrence de la relation (ai-je besoin d’un cantonnier ponctuellement ou en permanence ?) et enfin de la possibilité de comportements opportunistes. Le comportement opportuniste, c’est le risque que la personne, avant la signature d’un contrat, biaise l’information (même involontairement) car elle détient une information que le co-contractant n’a pas (asymétrie d’information) ; ou après la signature du contrat, ne mette pas toute l’énergie attendue par le co-contractant en cherchant son intérêt à court terme (risque d’aléa moral). On pourrait ajouter en quatrième critère le poids des coûts fixes qui fait qu’il est parfois préférable d’avoir un monopole public pour éviter un monopole privé, qui fera la même chose plus cher : c’est le cas des autoroutes par exemple.

6. Quelques exemples. Comme l’a rappelé Loïc Steffan, le système de santé français, largement public, est bien plus efficace que le système américain quand on compare à la fois les résultats et le coût. Les Américains soignent proportionnellement moins de personnes pour un coût plus élevé. C’est parce que la santé est un secteur où les comportements opportunistes peuvent être nombreux : seul l’assuré connaît bien son état de santé, l’assureur le connaît mal. Si le secteur est privé, les compagnies d’assurance vont dépenser des sommes folles en bureaucratie pour éviter les patients malades en leur faisant faire de nombreux check up de santé avant des les accepter comme clients, en rendant les contrats difficiles à comparer, en faisant payer des franchises (un américain qui veut entamer une chimio appelle d’abord son assurance pour savoir combien il paye de sa poche, surprise), et en élevant les primes moyennes. On voit alors émerger un système artificiellement coûteux et inefficace où, à l’extrême, les personnes en bonne santé ne veulent pas payer pour une assurance qu’elles jugent trop chère et où celles en mauvaise santé ne sont pas couvertes : c’est la sélection adverse. Le moyen de réduire l’asymétrie d’information est d’universaliser le système (ce qui dilue le risque sur l’ensemble des citoyens), de rendre l’assurance obligatoire (pour éviter que les personnes en bonne santé refusent de payer pour les malades), et de centraliser les informations et la gestion des dossiers : c’est exactement ce que fait la France avec la Sécurité sociale et aux dernières nouvelles ça marche très bien.

Inversement, pour reprendre l’exemple du cantonnier, supposons un fort aléa moral, une relation peu récurrente et des actifs peu spécifiques. Autrement dit, une commune qui n’a besoin que d’une mission ponctuelle, qui sait qu’elle pourra facilement trouver une personne sur le marché du travail qui dispose des qualifications nécessaires et qui ne peut que mal contrôler le travail du cantonnier : elle a alors tout intérêt à faire appel à une entreprise privée qui se chargera des espaces verts plutôt que d’embaucher un fonctionnaire payé même en l’absence de travail, qui pourra avoir une productivité faible, n’ayant aucun risque de perdre son emploi quelle que soit la qualité de son travail (aléa moral). Cela implique cependant de bien rédiger les contrats (coûts juridiques) car l’entreprise privée ne fera pas ce qui n’est pas prévu dans le contrat. C’était l’exemple que prenait Delaigue avec l’entreprise qui estime qu’il n’est pas dans son contrat de chasser les guêpes du conteneur à verres.

Conclusion

Les 57% de dépenses publiques se répartissent grosso-modo entre 35% de redistribution (c’est donc en réalité de la dépense privée qui *transite* par les pouvoirs publics) et 22% de service publics. On peut toujours améliorer la redistribution, mais on voit mal ce qui permettrait de diminuer beaucoup ce poste. Un exemple classique est le cas des retraites. La France a un régime de retraites par répartition public donc les retraites sont intégrées dans les 57% de « dépenses publiques ». C’est quasiment un tiers du budget de la Sécurité sociale, environ 220 milliards. Si on voulait « économiser » sur ce point, ce serait forcément en baissant les pensions, au profit de régimes privées, qui n’ont nullement fait la preuve de leur efficacité, bien au contraire dans le cas des États-Unis.

Reste les 22% de services publics. On peut toujours trouver des secteurs où le privé ferait mieux et moins cher. La concurrence a fait la preuve de son efficacité dans nombre de domaines, mais loin s’en faut que ce soit dans tous. Personne ne souhaite aujourd’hui revenir au temps du monopole public de France Télecom et autres PTT quand on voit le bien que la stratégie agressive de Free a fait sur la facture moyenne de téléphonie et sur l’innovation dans le secteur. Les arguments montrent également qu’une mise en concurrence des trains via un système d’appel d’offres (enchères) produirait un service plus efficace pour le même prix. En revanche, dans le cas de la santé, le système française se révèle plus efficace que le système américain tout en étant moins cher. C’est quasiment du cas par cas et c’est complexe. Loin d’une approche idéologique à base de « il faut baisser les dépenses publiques parce qu’il le faut ».

De quoi le salaire est-il le signe ?

Un nouveau travail dans la catégorie “agrégation”.

L’étymologie du mot « salaire » renvoie au sel, qui fut pendant longtemps une denrée rare et précieuse car c’était le seul moyen de conserver les aliments. Celui qui reçoit une solde (le soldat) perçoit du sel (un salaire). Dans le sens moderne, le salaire désigne la rémunération que reçoit un salarié en échange de son travail. Cette rémunération se fait aujourd’hui sous forme de monnaie fiduciaire et non plus en échange de denrée.

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Les transformations de la microéconomie après 1945

Introduction

On peut retracer les fondations de la microéconomie aux travaux des marginalistes (Menger, Jevons et Walras) à la fin du XIXème siècle. Ce sont les jalons fondateurs du néoclassicisme qui sera synthétisé par Alfred Marshall au début du XXème siècle. Les néoclassiques se distinguent en effet des classiques sur plusieurs points : théorie de la valeur subjective fondée sur la loi de l’offre et de la demande, recherche de l’équilibre général sur les marchés (ce qui déplace le fondement de l’étude de l’origine de la valeur à la formation des prix), hypothèse de concurrence parfaite, et enfin raisonnement microéconomique qui procède le plus souvent de l’agent rationnel au comportement maximisateur. Lire la suite

Une histoire de la pensée économique depuis 1945 : l’économie contemporaine (6/6)

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6. La science économique contemporaine

Il est difficile de résumer rapidement l’état d’une science aussi diverse, au niveau international, que l’économie. Je vais donc devoir être beaucoup plus long, même si cela restera au final succinct par rapport à tout ce que l’on pourrait développer. Quelles sont les grandes lignes qui structurent cette discipline depuis les controverses issues du keynésianisme ? On analysera d’abord les évolutions sur la méthodologie des économistes, puis les questions de fond.

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Une histoire de la pensée économique depuis 1945 : l’école néoclassique (5/6)

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5. Les nouveaux classiques, la crise du keynésianisme

Les « nouveaux classiques » ou encore la « nouvelle macroéconomie classique » regroupe un ensemble d’auteurs qui ont pour point commun de remettre sévèrement en question, à partir des années 1970, la doctrine keynésienne. Durant tout le début des Trente Glorieuses, en effet, le keynésianisme était dominant et les recettes de Keynes semblaient fonctionner pleinement : taux de chômage inférieur à 4% dans la plupart des pays développés, croissance supérieure à 5%, forte progression des salaires et du pouvoir d’achat, moyennisation de la société, etc.

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Une histoire de la pensée économique depuis 1945 : l’école autrichienne (4/6)

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4. L’école autrichienne, l’apologie du libéralisme

Cette école a une place marginale en science économique, du fait de sa combinaison originale de libéralisme radical et d’hétérodoxie. Son nom provient du fait que ses fondateurs étaient de nationalité autrichienne : il s’agit de E. von Böhm-Bawerk, de L. von Mises et surtout de F. Hayek (J.A Schumpeter peut être considéré comme un autrichien hétérodoxe). Les principales caractéristiques de cette école sont les suivantes.

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Une histoire de la pensée économique depuis 1945 : le postkeynésianisme (3/6)

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3. Le postkeynésianisme, le rejet du « Keynes-orthodoxe »

A. A la lisière entre Keynes et Marx

Les postkeynésiens sont des économistes qui ont refusé l’article de J. Hicks de 1937, considérant qu’il s’agissait d’une interprétation classique de la pensée de Keynes, contraire aux intuitions centrales du maître de Cambridge. Les postkeynésiens entendent insister sur le caractère radicalement anticlassique de la pensée de Keynes et rejettent les aspects les plus « classico-compatibles » du keynésianisme. Ils insistent sur l’économie comme circuit plutôt que comme équilibre (en particulier Kalecki), sur les prix rigides à court terme, sur le rôle de l’investissement, sur la dimension macroéconomique dans un contexte d’incertitude radicale et sur l’information imparfaite. Enfin, ils insistent sur le rôle effectif de la monnaie à court terme et à long terme, alors que les néoclassiques défendent la théorie de la neutralité de la monnaie, donc l’inefficacité des politiques publiques.

Les principaux représentants de ce courant sont N. Kaldor, M. Kalecki, J. Robinson (en photo) ou encore P. Sraffa. Comme on peut l’imaginer des hétérodoxes aussi radicaux n’avaient aucune chance d’obtenir le Prix Nobel.

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Une histoire de la pensée depuis 1945 : le néokeynésianisme (2/6)

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2. Le néokeynésianisme, l’intégration de Keynes dans la théorie classique

Ce courant prend sa source dans l’article de John Hicks, M. Keynes and the Classics : a suggested interpretation, (1937) qui, à peine un an après la parution de la Théorie Générale, entend formaliser mathématiquement les principales idées de Keynes. Les principaux représentants de ce courant sont J. Hicks, R. Solow, R. Mundell et surtout P. Samuelson : ils obtiendront tous le Prix Nobel. L’objectif théorique de ce courant est d’intégrer Keynes à la théorie classique en faisant de Keynes un cas particulier du modèle classique. Alors que Keynes semble de prime abord opposé aux classiques, ce courant cherche au contraire à montrer qu’il est possible de les réconcilier. On a parfois appelé ce courant « école de la synthèse ». C’est le courant majeur de la seconde moitié du XXème siècle. Ses principales caractéristiques sont les suivantes.

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Douze mois de macronisme

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Emmanuel Macron a emporté la présidence il y a un an. Difficile de faire un bilan exhaustif d’un gouvernement qui se caractérise par sa frénésie de réformes, qui s’enchainent à un rythme soutenu. On peut cependant tenter de brosser quelques traits, sur la forme et sur le fond. Je me concentrerai sur le style de Macron, et sur les réformes économiques. Lire la suite

Note de lecture : la Facture des idées reçues

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Voici un livre que j’ai lu sur les conseils d’une collègue. Il est écrit par un trader passionné d’économie et de politique (à priori plutôt négatif pour moi), mais ressemble à un ouvrage de vulgarisation dans la veine des « freakonomics« . Rappelons l’idée générale de cette approche de l’économie : prendre un sujet, même sans rapport avec les thèmes classiques, comme les drogues, la consommation de viande ou les limites de vitesse, et faire une analyse coûts/bénéfices pour montrer qu’on pourrait faire autrement (ie. beaucoup mieux) avec une autre approche du problème, et éviter ainsi « la facture des idées reçues ». Voici quelques idées retenues : Lire la suite

Réformer la France #7 : le permis à 10h

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En plus d’interdire les frais de présentation au permis, la loi Macron de 2015 a introduit la possibilité de passer le permis en voiture automatique et de l’obtenir en seulement 13h de conduite, laissant inchangé le seuil obligatoire de 20h de conduite pour le permis B en conduite manuelle. Cette possibilité est intéressante mais ajoute de la complexité inutile, car le titulaire d’un permis BEA ne peut conduire que des véhicules à boite automatique, et doit repasser une épreuve de boite manuelle douze mois plus tard. Lire la suite