Capitalisme, anticapitalisme

Définition (simple) du capitalisme

Le capitalisme est un système où la propriété des moyens de production est (au moins en partie) privée, avec un système concurrentiel donc un marché où les prix ont une signification marchande. L’investissement (donc l’initiative privée) y tient une place centrale : pas de capital-isme sans capital. Au centre du capitalisme, on trouve la relation épargne <> investissement (et donc la recherche du profit).

Même si l’échange marchand est aussi vieux que l’humanité, le capitalisme dans sa forme industrielle moderne est beaucoup plus récent et n’apparaît pas ex nihilo, ne serait-ce parce qu’il s’inscrit dans une culture donnée avec ses institutions. La mise en place progressive du capitalisme à l’échelle européenne à partir du XVème siècle est le fruit d’une conjonction de facteurs : affirmation de l’individualisme (Lumières), découverte des Amériques et donc afflux d’or du Nouveau Monde, développement du crédit bancaire qui permet d’investir sans épargne préalable, mouvement des enclosures (droit de propriété foncière en Angleterre), améliorations techniques puis révolution industrielle (à partir du XVIIIème).

On peut dire que les traits du capitalisme industriel, outre ceux déjà mentionnés, sont la domination écrasante du salariat et une division du travail très poussée.

Capitalisme contre capitalisme

Le capitalisme est donc un système de production organisé d’une certaine manière. En revanche il existe différentes formes de capitalisme, qu’on peut pour aller vite classer de plus libéral (les Etats-Unis) à moins libéral (la France) en fonction du poids donné à l’intervention des pouvoirs publics dans l’économie, du degré de concurrence sur les marchés, etc. L’ouvrage classique de Michel Albert, paru à la chute de l’URSS, distinguait ainsi le capitalisme rhénan (Allemagne, Japon), une forme de capitalisme où une part significative de l’économie est planifiée, et le capitalisme anglo-saxon (plus libéral, avec une place plus forte du financement actionnarial, etc.).

Mais, dès l’instant où il existe une classe d’entrepreneurs, où les moyens de production sont en partie privés et où il existe une concurrence marchande, on peut parler de capitalisme. Même si les pouvoirs publics dépensent en France 60% du PIB, nul (à part sans doute quelques libertariens furieux) n’oserait soutenir que la France n’est pas un pays capitaliste. C’est simplement une forme de capitalisme très régulé. 

A l’inverse, lorsque les prix n’ont plus aucune signification parce qu’ils sont très majoritairement fixés par l’Etat (et que, par conséquent, un vaste marché noir apparaît), lorsque une grande partie de la production est contrôlée par le gouvernement et que par conséquent il n’y a pas de concurrence, on ne peut plus parler de capitalisme. L’exemple de la Chine montre qu’il peut exister des régimes hybrides, à mi-chemin entre capitalisme et communisme. Néanmoins ces exemples restent rares et l’histoire a montré que les régimes communistes ont cherché à abolir la propriété privée des moyens de production et la concurrence, devenant de fait des régimes non-capitalistes (communistes).

Quoi qu’il en soit, il faut bien distinguer un système d’organisation de la production (le capitalisme) et une idéologie qui valorise l’individu (le libéralisme). Il y a un lien entre les deux, car le capitalisme ne peut jamais être totalement antilibéral : mais il peut l’être plus ou moins. Ainsi que l’avait proposé Weber, le capitalisme des pays de tradition catholique, où subsiste toujours un vieux fond culturel de méfiance vis-à-vis de l’argent, ne fonctionnent pas comme les pays de tradition protestante, où l’enrichissement est fortement valorisé.

Avantages et inconvénients du capitalisme

On pourrait discuter fort longtemps des avantages et des inconvénients du capitalisme : en (très) résumé, l’immense majorité des économistes soutiennent que le capitalisme est le meilleur système de répartition des ressources rares (avantage) mais qu’il génère des crises et des inégalités (inconvénient).

Initiés par Adam Smith, le père de l’économie, les arguments qui montrent que le capitalisme est le meilleur système de répartition des ressources rares ont été largement développés par l’école autrichienne depuis un siècle : en régime capitaliste, l’initiative individuelle combinée à la concurrence marchande permet d’adapter en permanence la production aux besoins individuels (ie. à la demande), tout en procédant par essais et erreurs : il y a là une forme de darwinisme économique : les entreprises peu innovantes, peu productives, ou qui tout simplement produisent des choses dont personne ne veut sont éliminées, ce qui permet une amélioration continue de la production. Il est d’ailleurs frappant de constater la vitesse de remplacement des multinationales sur les dernières décennies : seule 3 entreprises (Microsoft, Coca-Cola et MacDonald’s) actuellement dans le top 10 des plus grandes marques l’étaient déjà il y a 20 ans (et encore ont-elles beaucoup chuté). De plus, le capitalisme a tendance à accentuer la division du travail qui engendre une forte efficacité productive. C’est la fameuse leçon de Friedman sur le stylo qu’il est impossible à un individu lambda de parvenir à fabriquer par ses propres moyens.

A l’inverse, les systèmes communistes sont prisonniers d’une chaine de décision beaucoup plus lente, et, en l’absence de concurrence, n’ont pas la contrainte de productivité qui force les entreprises à être (à moyen terme) efficaces… ou disparaître. Une “entreprise” en régime communiste peut donc théoriquement être indéfiniment inefficace et subsister. On ne s’étonnera pas de la joie des Allemands de l’Est découvrant les supermarchés de l’Ouest et du différentiel monstrueux de productivité entre les deux régions, qui, 20 ans après la chute du Mur et malgré des milliards d’euros d’investissement, n’est toujours pas résorbé.

Les inconvénients du capitalisme découlent des avantages et ont notamment été fort bien expliqués par Pierre-Noël Giraud dans son ouvrage Le commerce des promesses (2000), que j’avais longuement chroniqué sur ce blog (ici le premier article d’une série de 17). En résumé, l’avenir étant incertain (probabilisable, mais avec une marge d’erreur), il est impossible de faire coïncider à coup sûr les perspectives de profit et les profits effectifs. On comprend dès lors pourquoi le capitalisme est fondamentalement inégalitaire et générateur de crises. Si les profits effectifs sont égaux ou supérieurs aux profits attendus, certains individus, ceux qui travaillent  dans les entreprises qui croissent vite, s’enrichissent plus vite que les autres : il y a progression des inégalités, progression d’autant plus rapide que la fiscalité est faible. Si les profits sont plus faibles qu’attendus, il y a une crise, qu’on peut régler par la manière douce (l’inflation) ou la manière forte (le krach), avec à chaque fois des perdants. De plus, la division du travail créé des interdépendances ce qui fragilise le système.

On pourrait résumer avec le superbe aphorisme de Churchill :

Le capitalisme répartit très mal les richesses, le communisme répartit très bien la pauvreté.

Etre anticapitaliste en 2019

On peut distinguer grossièrement deux formes d’anticapitalisme :

Les premiers, largement majoritaires, je les appellerai volontiers “faux anticapitalistes”. En effet, ils ne sont pas nostalgiques de l’URSS ou de la Chine de Mao et ne souhaitent pas la collectivisation générale des moyens de production. En revanche, ils s’opposent à l’une des conséquences inévitables du capitalisme : la hausse des inégalités. Ils souhaitent ainsi un capitalisme fortement régulé. Qu’ils donnent à cela le nom d’anticapitalisme ne change pas le fond : ce à quoi ils s’opposent, c’est plutôt à une forme libérale et anglo-saxonne de capitalisme, mais pas à l’essence même du capitalisme. Si vous souhaitez la réduction des inégalités, vous êtes probablement de gauche, éventuellement d’extrême-gauche si vous êtes plus radical, mais pas anticapitaliste. Rappelons que Marx avait critiqué vertement le programme du socialiste Gotha (Critique des programmes de Gotha, 1875) précisément parce que ce dernier souhaitait la réduction des inégalités et non pas l’abolition de la propriété privée, qui est le programme proprement marxiste.

Les seconds sont les “vrais anticapitalistes”, au sens où ils souhaitent abolir ce qui fait le cœur du système : la concurrence et la propriété privée des moyens de production. Pour le remplacer par quoi ? Là, on pourrait distinguer plusieurs écoles, au moins quatre à mon avis (ici le terme école veut simplement dire un ensemble relativement homogène d’idées) :

  1. L’école “cynique” qui assume l’URSS, Mao, le Cambodge, la Corée du Nord, et toute la litanie des monstrueux échecs du communisme au XXème siècle. Pour eux, tout cela a été mal jugé par l’Histoire et les régimes ci-dessus auraient eu de nombreux mérites. De nos jours, ce sont évidement des oiseaux rares. Un exemple serait le philosophe Alain Badiou, qu’on ne présente plus (en 1979 il publiait à propos du Cambodge une tribune intitulée Kampuchéa vaincra : ceci devrait suffire à imaginer le personnage).
  2. D’autres s’escriment à défendre un communisme théorique qui n’aurait jamais été appliqué. C’est la méthode Coué : refusant toutes les leçons de l’Histoire, ils affirment qu’en fait le communisme des livres de Marx n’a jamais été appliqué correctement et que lorsque ce sera le cas, il fonctionnera très bien. Bref, si le communisme n’a pas marché, c’est qu’il n’était pas assez communisme, et la solution à l’échec du communisme, c’est plus de communisme.
    Malgré la diversité des cultures dans lesquelles l’expérience a été tenté et les résultats à peu près équivalents partout (dictature, pauvreté, marché noir, exode massif de la population suivi d’un effondrement général), l’argument persiste en s’appuyant sur le silence de Marx à propos de la mise en œuvre détaillée du programme communiste : Marx a beaucoup plus écrit pour disséquer le capitalisme et ses limites (et sur ce point il est indubitablement l’un de ses plus grands penseurs) que pour proposer des alternatives crédibles.
  3. Une troisième espèce se contente de critiquer le capitalisme, sans se risquer à proposer des alternatives. Elle est dans le registre intellectuel, généralement théorique, le plus souvent dans la tradition marxiste. Rangeons dans cette catégorie un philosophe comme Frédéric Lordon. L’une des difficultés de cette école est que le thème central de la critique marxiste (salariat = esclavage) a largement perdu de sa pertinence, tandis que des thèmes complètement ignorés par Marx (la place des femmes ou l’écologie) sont aujourd’hui au centre des débats. Cette école peut donc être amenée à se renouveler, sans pour autant parvenir à proposer des alternatives de grande ampleur ou avoir un réel poids politique
    (bien qu’anticapitaliste, LFI a mis la rhétorique marxiste en sourdine, sans quoi le mouvement ne serait jamais arrivé à la quatrième place en 2017).
  4. Enfin, la quatrième espèce défend un anticapitalisme à visée pratique : contre le capitalisme, l’autogestion ouvrière plutôt que la lourde bureaucratie communiste imposée d’en-haut. Ce sont les héritiers des anarchistes (aujourd’hui teinté d’écologisme à la manière de Pierre Rahbi), qui se sont opposés dès le début aux communistes : pensons aux écrits de Bakounine contre Marx ou la guerre entre les communistes et les anarchistes de Krondstadt, voir ici l’excellente vidéo de Nota Bene. Ces derniers peuvent parfaitement s’auto-organiser dans le cadre même du système capitalisme marchand mais contre lui en même temps, en particulier sur la propriété des moyens de production. Je pense bien sûr aux coopératives.

Quand je lis le terme “anticapitaliste” sur les réseaux sociaux, j’essaie de savoir à quel courant je peux rattacher la personne qui l’énonce. En ce qui me concerne, je trouve que la discussion n’a d’intérêt qu’avec les deux derniers groupes. Les cyniques à la Badiou ne méritent que le mépris, et les seconds oscillent entre la naïveté et la stupidité. Sans doute les expériences communistes ont pu avoir quelques succès en matière industrielle (après tout, les soviétiques furent les premiers à envoyer un homme dans l’espace), mais sur le long terme et du point de vue de la richesse des peuples, c’est un échec lamentable (sans même parler des droits fondamentaux). On revient à la citation de Churchill : les gens qui, avec le recul historique de plusieurs décennies, défendent encore l’URSS ou la Corée du Nord préfèrent vraisemblablement un appauvrissement général plutôt qu’un système qui enrichit tout le monde, mais certains plus que d’autres. Les critiques théoriques du capitalisme portées par le troisième groupe peuvent être franchement passionnantes, mais échouent à proposer des alternatives globales. Ce sont finalement les anarchistes qui proposent les alternatives les plus abouties, quoiqu’à l’échelon local le plus souvent.

Vingt-quatre mois de macronisme

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J’avais publié il y a un an un article où je critiquais Macron sur des détails tout en le soutenant sur l’essentiel, en particulier sur les réformes économiques. 24 mois après l’élection, si je devais réécrire un article j’en accentuerais la tonalité critique. Être déçu de quelqu’un pour qui on a voté est un peu un marronnier de la démocratie, mais il faut bien reconnaître que l’année 2018 a été riche en déceptions.

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Ecologie : l’innovation ou rien

crise ecologique

Ce n’est aujourd’hui un mystère pour personne que nous vivons une crise écologique sans précédent. Ses principaux traits sont l’épuisement des ressources non renouvelables, le réchauffement climatique, et l’effondrement de la biodiversité. A partir de là, trois grandes réactions se dessinent.

1. Pessimistes et collapsologues

Ils considèrent que c’est déjà trop tard. Sans ressources énergétiques, sans alimentation et avec un réchauffement intenable, nous allons vers l’effondrement généralisé : social, urbain, alimentaire, démographique, etc. On imagine alors un retour à un monde tribal et violent, marqué par les famines dignes de l’Europe à la fin de l’empire romain d’occident. A l’intérieur de ce discours on trouve tout le courant de la collapsologie, qui estime que l’urgence est de préparer un tel monde à venir, par exemple en créant de petites communautés de survie type monastiques avec potager, élevage, autosuffisance, sobriété de vie.

Tout ceci pose des questions évidentes. D’abord sur le plan du constat scientifique. Si la crise écologique n’est pas discutable, ses modalités et ses échéances le sont. Prétendre que l’effondrement est 1° forcément général 2° forcément certain 3° (surtout) datable à brève échéance, par exemple 10 ans, comme je l’ai entendu de la bouche de collapsologues, n’a rien de scientifique.

Forcément général ? Si on comprend l’idée qui consiste à globaliser la pensée pour prendre de la hauteur, sur le mode du “tout est lié”, le risque est de relier des phénomènes qui n’ont qu’un vague rapport entre eux. La pensée scientifique consiste par définition à isoler les causes et distinguer les concepts. Le concept d’effondrement de la biodiversité est scientifique. Le concept d’effondrement tout court, un effondrement “civilisationnel” qui inclurait toutes les dimensions de la vie humaine actuelle, relève plutôt de la mystique ou de la philosophie.

Forcément certain ? Datable ? Les scientifiques (à commencer par ceux du GIEC) modélisent différents scénarios, du plus dangereux au moins dangereux, en fonction des multiples paramètres imbriqués, parmi lesquels la technologie disponible, les émissions prévisibles, la capacité de la biosphère à en absorber une partie, les réactions humaines et les décisions politiques. Dès lors, il est discutable de prétendre que le scénario est écrit à l’avance et qu’il est datable à brève échéance. Avoir une démarche scientifique, c’est estimer sur la base d’arguments factuels la probabilité des scénarios A, B, C en fonction des paramètres X,Y,Z. Et montrer ce qui change si on fait varier un paramètre. Non pas affirmer que tous les paramètres étant déjà écrits, un seul scénario va se produire, dans N années. Voir par exemple cet article du Pharmachien (lien).

Enfin, à supposer que le constat soit exact (l’effondrement sera général, certain et rapide), cette vision ne peut pas définir un projet politique en 2019. Quelques individus motivés et volontaires peuvent sans doute créer ces sortes de communautés autosuffisantes qu’ils appellent de leur vœux (grand bien leur fasse !) ; mais cela restera des initiatives individuelles, et isolées. Vivre ainsi en communauté n’a rien d’aisé, tous les utopistes des siècles passés, du phalanstère de Fourrier aux plateaux du Larzac en passant par les sectes religieuses en ont fait l’amère expérience. Si les moines et les moniales, quant à eux, y réussissent plutôt bien, c’est parce qu’ils s’astreignent à des règles de vie très strictes, avec une organisation sociale hiérarchisée, et qu’ils sont portés par une foi commune qui ancre une solide conscience collective. Il y a quelques mois, j’ai regardé le film “Le Grand Silence”, superbe documentaire sur la vie des chartreux. Ils n’émettent pas beaucoup de CO². Mais ils vivent littéralement dans le dénuement, leur mode de vie n’ayant pratiquement pas changé depuis le Xème siècle. Soyons clair : ça ne fait rêver personne.

Alors, que faire pour survivre à la crise écologique ? Imposer le mode de vie monastique ? Soit une deuxième approche.

2. Une bonne dictature verte

Puisque c’est tout la société qui doit changer, et que l’approche volontariste ne suffit pas, alors il nous faut une bonne dictature verte. Le retour des kolkhozes. Cette position n’est évidemment jamais affirmée telle quelle par les écologistes radicaux, mais est implicite dans nombre de discours et de propositions.

Par rapport aux pessimistes, ces écologistes considèrent qu’il n’est pas trop tard si l’on prend les bonnes mesures énergiques qui s’imposent, c’est-à-dire si le pouvoir politique porte lui-même l’initiative radicale qui convient à la situation. En général, ces propositions tiennent en un mot : interdire.

Il faut interdire les trajets en avion intérieur et extérieur, ou bien avoir un nombre limité par personne ; interdire les centre-ville aux voitures (ou interdire les voitures tout court, d’ailleurs) ; interdire les objets en plastique ; interdire la publicité qui créé un besoin superflu ; interdire les pesticides ; interdire les constructions neuves pour limiter l’urbanisation ; interdire la chasse ; interdire d’arroser son jardin pour économiser l’eau, et interdire de le tondre pour favoriser les insectes. Interdire les dosettes de café, ça pollue, et interdire les croisières, ça pollue encore plus. Interdire la viande, bien entendu ! Interdire, interdire, interdire.

Il ne s’agit pas de discuter ici telle ou telle mesure, encore moins de dire qu’interdire n’est jamais une solution (parfois, c’en est une). Mais de constater qu’il existe un projet politique écologique basé sur l’instauration, petit à petit, d’une véritable dictature au nom de la survie de la planète. Une dictature qui sera basée sur un contrôle social étendu de toutes les dimensions de l’existence, et en particulier celle qui touche à la consommation, de façon à forcer chaque individu à adopter un mode de vie plus propre.

Ce projet sauverait-il la planète ? Sans doute. Mais on voit immédiatement qu’il n’a aucun avenir politique. Personne ne souhaite une dictature verte, même pour sauver la planète. Quand des milliers de personnes sont capables de se mobiliser pendant autant de mois, avec une telle force, pour défendre leur pouvoir d’achat et leur droit de rouler à plus de 80km/h sur les routes nationales non séparées d’un terre-plein central, autant dire que la dictature verte n’est pas pour demain.

Ce projet n’a pas d’avenir politique, et il est de toute façon non souhaitable. Si pour survivre, il faut renoncer à tout ce qui fait le sel de la vie, que vaut-il la peine de survivre ? Car consommer fait (aussi) partie du plaisir de l’existence. Quand on pense à la “société de consommation”, on imagine toujours la vision caricaturale du jeune cadre trentenaire qui change de téléphone tous les six mois. Mais consommer, c’est d’abord consommer des services, et in fine consommer de l’énergie, qui nous rend la vie hautement agréable : l’électricité, les transports (donc la mobilité), les loisirs, les voyages, internet, le chauffage, et tous les objets en plastiques dont nous nous servons quotidiennement : c’est un confort que nous avons accumulé au fil des siècles, et auquel il est très difficile de renoncer. Même quand on est convaincu de la nécessité, d’ailleurs ! Beaucoup d’écologistes militants qui tiennent un discours radical ont une empreinte écologique dix fois supérieure à la mienne, ne serait-ce que tous ces voyages en avion pour convaincre le peuple de l’urgence de la transition. Sans parler de ces présentations powerpoint faites avec un ordinateur dont la production et l’usage génère du CO² (horresco referens) pour montrer la gravité du problème, dans une salle chauffé (enfer !), de ces nombreux posts Facebook qui génèrent de la chaleur dans une ferme de serveurs californienne, etc. Ce n’est pas une surprise : il est beaucoup plus facile de discourir du changement que de se l’appliquer à soi-même, et si c’est déjà le cas des écologistes convaincus, que dire des non-convaincus ? On comprend que la thèse complotiste du “réchauffement climatique qui n’existe pas” fasse florès, elle permet de donner une assise pseudo-scientifique à une absence totale de changement de son propre mode de vie.

Ecrivant cela, je ne prétend nullement qu’il n’y a rien à faire sur le plan des décisions politiques en matière d’écologie. Bien au contraire ! Il faut souvent taxer, parfois interdire, beaucoup inciter. Mais je note que, selon les écologistes eux-mêmes, les demi-mesures ne seront pas suffisantes. Car la crise est déjà trop avancée. Aux dires même des spécialistes de la crise écologique, taxer le kérozène (mesure pourtant nécessaire) apparaît comme dérisoire vu les enjeux. Dès lors, il convient d’en tirer les conclusions qui s’imposent : une dictature verte ou la mort. Il est pour moi très clair que nos contemporains préfèreront la mort. Prétendre le contraire, c’est se leurrer gravement sur notre attachement à notre confort, et oublier que nous vivons dans des sociétés où le processus d’individualisation a atteint un aboutissement inégalé : tout le monde pense aujourd’hui son rapport au monde en fonction de sa propre vie et de ses propres convictions. Il paraît alors inenvisageable à chacun d’imaginer laisser l’Etat avoir un droit de regard aussi radical et extensif sur mon choix de consommer tel ou telle chose au nom d’un hypothétique but collectif, alors que la pensée même d’appartenir à un collectif en hérisse la majorité. Nous sommes attachés aux libertés individuelles. Et nous ne sommes pas des chartreux.

3. L’innovation ou rien

Si le projet collapsologique de petites communautés autosuffisantes restera marginal, et si la dictature verte est impossible, et puisqu’on ne peut pas éviter la crise écologique, alors c’est l’innovation ou rien.

Innovation est un grand mot qui peut désigner bien des choses. Pour aller vite, distinguons après Mensch (1975) l’innovation fondamentale, motrice des cycles économiques et la croissance par “destruction créatrice” (Schumpeter), et la pseudo-innovation, simple différenciation marketing qui ne fait que retarder la saturation des marchés. D’un côté, l’électricité ou internet, de l’autre le dernier iPhone. De Schumpeter à Solow et de Samuelson à Romer, des générations d’économistes ont modélisé et approfondi la question de l’innovation pour comprendre pourquoi elle était aussi importante dans la croissance : pour aller vite, résumons en disant qu’elle produit une amélioration de la productivité, donc de l’efficacité avec laquelle nous utilisons les ressources dont nous disposons (capital et travail), ce qui nous permet de nous enrichir et en même temps de travailler moins.

Analyser le rôle de l’innovation dans la croissance est une chose, se risquer à prédire l’avenir en est une autre. C’est une partie essentielle de la science, mais un art ô combien difficile. Du point de vue économique, il est très difficile de prédire si nous allons vers un nouveau régime de croissance forte porté par des innovations fondamentales, ou si, au contraire, nous sommes entrés dans l’ère de la stagnation séculaire.

D’un côté, des économistes “néo-schumpétérien” comme Philippe Aghion, pour qui de nouvelles phases de fortes innovations sont déjà enclenchées. Si elles ne sont pas encore visibles, c’est qu’on sait mal mesurer l’innovation d’un point de vue comptable. Quand un nouveau produit sort, il est généralement plus cher, si bien qu’on enregistre dans un premier temps une simple inflation avant de constater la différence de qualité. Plus l’innovation est forte, plus l’inflation est surestimée. Quelles innovations seraient alors censées nous sauver la mise ? On peut penser aux innovations suivantes (liste non exhaustive) : la généralisation des voitures électriques ou hybrides, des modes de transport plus efficaces et plus propres (BHNS, bus électriques), le tout alimenté par de nouvelles sources d’énergie, en partie renouvelables et surtout portées par la fusion froide, une diminution du C0² émis par unité de PIB en raison d’une meilleure isolation des logements, de la généralisation de pompes à chaleur dernier cri, le développement de l’économie circulaire, du recyclage, de l’autopartage et du partage de biens en général, la génération et l’amélioration de puits de Co², le pétrole de synthèse, l’agriculture urbaine, etc.

En quoi ces innovations résolvent-elle la crise écologique ? Parce qu’elles conduisent à découpler la croissance de l’énergie. Ce découplage (qui restera toujours relatif) est absolument nécessaire à la diminution de l’empreinte écologique de l’espèce humaine. Comme le montre le montre Alain Grandjean dans un article absolument indispensable (lien), ce découplage est en réalité déjà engagé. Grandjean montre que l’efficacité énergétique pour chaque dollar de PIB s’améliore depuis des décennies. En terme d’économie bas-carbone, nous faisons déjà beaucoup mieux que nos parents. Mais sommes nous assez rapides ?

Ralentissement récent de la réduction du ratio Energie/PIB (en base 100)

Source : Grandjean.

Loin de cet optimiste, les économistes tenant de la stagnation séculaire (Gordon en tête de file) estiment que les innovations contemporaines ne sont pas assez fondamentales, pas assez génératrice d’emplois, et/ou ne seront pas assez rapides compte tenu de l’urgence écologique. Pas assez fondamentales, car entre inventer l’électricité et inventer Facebook, tout le monde voit bien ce qui change le plus la vie. Les innovations modernes ne seraient pas à même d’enclencher des cycles économiques, car elles ne bouleversent pas suffisamment les modes de production. Pas assez créatrices d’emploi, car les innovations modernes sont fortement marquées par l’immatériel : Facebook ne produit rien de tangible et repose entièrement sur le capital coordonné par quelques salariés de haut niveau. Dès lors, la croissance qui en résulte est fortement inégalitaire, ses bénéfices vont à quelques ultraqualifiés et aux possesseurs d’actifs du type brevets. Tout le reste est produit par des robots. C’est la principale leçon de Haskell et Westlake (2018) : nous allons vers un “capitalisme sans capital” fortement inégalitaire, le cas le plus criant étant celui des Etats-Unis. Pas assez rapides, enfin, car les innovations qui arrivent se diffusent trop lentement et les principaux pays émetteurs de Co² ne sont pas nécessairement les pays qui avancent le plus vite : la Chine étant le meilleur exemple. Principal émetteur de la planète, ce pays ne se développe pas aussi mal que l’Angleterre du XIXème, mais est encore loin du compte : plus de 60% de l’énergie consommée en Chine provient encore, à ce jour, du charbon.

Encore une fois, il est difficile de trancher cette question qui relève par définition de la futurologie. En réalité, si la tâche de l’économiste peut être d’étudier les conséquences de telle ou telle innovation, notamment sur l’emploi, ou encore de réfléchir au meilleur moyen de soutenir l’innovation et l’investissement notamment dans les nouvelles énergies (crédit d’impôt recherche ou investissements publics, crédits bancaires ou capital-risque) ou de réduire les externalités négatives induites par la pollution (normes, taxes ou marché de quotas…), la question plus fondamentale de la création future des innovations relève plutôt de l‘analyse de l’ingénieur. Economiste, je ne suis absolument pas qualifié pour dire si le projet ITER sera rentable énergétiquement à moyen terme, même si je vois bien tous les apports potentiels de la fusion froide. En tout cas, Joseph Schumpeter, le premier à avoir sérieusement étudié l’innovation comme moteur du capitalisme, était plutôt pessimiste : dans les années 1920, il estimait que la gestion bureaucratique des grandes organisations engendrerait une réduction de la place de l’entrepreneur-innovateur et donc de la prise de risque, entrainant à terme une disparition de l’innovation.

Conclusion

Je ne sais pas si nous allons sauver la planète, ou plutôt si nous allons nous sauver nous mêmes, car la planète survivra. Car je ne sais pas si les innovations dans 30 ans seront assez radicales et assez rapides pour cela. De plus, “crise écologique” est un terme générique qui désigne des choses très différentes, avec des dimensions quantitatives (l’épuisement des ressources), qualitatives (le réchauffement climatique) ou les deux (la perte de biodiversité), et qui appellent des réponses différentes. Par exemple, la grande peur de manquer de pétrole apparaît aujourd’hui plutôt dépassée : les technologies d’extraction ayant beaucoup évolué, les réserves ont augmenté, et l’on sait aujourd’hui qu’on ne va pas manquer de pétrole à moyen terme. Le problème beaucoup plus urgent est celui du réchauffement climatique, qui nous interdit de brûler celui dont on dispose !

Cependant, je suis persuadé que nous n’avons d’autre choix que d’innover, d’innover plus, plus vite, et d’innover encore. Les écologistes n’adhèrent généralement pas à ce discours, pour deux raisons à mon avis :

  • ils considèrent, dans une perspective pessimiste, que les innovations modernes sont avant tout cosmétiques, et donc présentent une logique de “greenwashing” (ce qui n’est vrai que pour certaines : le greenwashing existe, les vraies innovations aussi) ;
  • ils estiment plus fondamentalement que l’innovation ne fait que poursuivre la logique générale du système capitaliste de consommation, alors qu’il faudrait en changer.

Ce en quoi je suis parfaitement d’accord : en écrivant “l’innovation ou rien” je suis parfaitement conscient que je ne cherche aucunement à bouleverser le système. Mais c’est précisément pourquoi j’ai écrit les deux premières parties de cet article : “bouleverser le système” ou “renoncer à la société de consommation” n’est rien d’autre qu’un terme pour “dictature verte” (si c’est imposé par les pouvoirs publics) ou “collapsologie” (si ça vient de la société civile). Dans ce dernier cas, c’est déjà possible, et rien ne vous empêche de vous mettre à la vie monastique. Cela restera marginal. Parce qu’il est facile de tenir de grands discours sur le renoncement à la société de consommation et le “bonheur dans la sobriété” ; plus difficile de renoncer soi-même à des décennies de confort. En réalité, nous faisons déjà (presque) tous des efforts : plus ou moins importants en fonction de nos convictions et de nos possibilités, certes, mais l’écologie imprègne désormais, dans les pays développés du moins, toutes nos décisions d’achat. Seulement, rappelons que pour respecter l’accord de la COP21, ce n’est certainement pas quelques légumes dans son jardin et aller au travail en vélo qui suffiront. Le smicard français émet déjà beaucoup trop de Co². Il vous faut renoncer à l’essentiel de vos transports, de votre chauffage, de vos appareils de loisirs. On parle de revenir au mode de vie “propre” du XVIIème siècle, où l’agriculture nourrissait grosso-modo 800 millions d’êtres humains. Que fait-on du surplus ? Seule l’innovation peut permettre de conserver au moins une part de ce confort acquis tout en préservant la planète.

Il est certain que la course à l’innovation implique parfois des produits absurdes, comme ces mini-drones chinois censées remplacer les abeilles disparues. Cependant, ce serait exagéré de réduire toutes les innovations à cela. Parce que la dictature verte n’est pas une option, parce que le retour à la vie monastique n’est pas engagé, parce que la crise écologique est bien réelle : c’est l’innovation ou rien.

Faut-il baisser les dépenses publiques ?

« Nous dépensons 57% de notre PIB en dépenses publiques ».

Le chiffre a plusieurs fois été évoqué par Macron et le gouvernement pour justifier, désormais dans le cadre du « Grand Débat », la baisse des dépenses publiques (jugée urgente). Le chiffre est exact (57% du PIB, c’est 1250 milliards environ) mais il y a pas mal de remarques à faire avant d’en inférer qu’il est urgent de diminuer le nombre de fonctionnaires.

1. On a 1250 milliards de dépenses publiques. Sur ces 1250 milliards, il y a 800 milliards de Sécurité sociale. Le budget de la Sécu sera en 2019 (pour la première fois depuis 18 ans) en excédent, et les frais de gestion sont très faibles, de l’ordre de 5%. Donc on a déjà 760 milliards qui repart directement dans les poches des Français. Viennent ensuite les aides sociales (au sens strict, c’est-à-dire les minimas sociaux) versés par l’Etat. Le poste de dépenses est d’environ 25 milliards pour une dizaine d’allocations, dont près de la moitié pour le RSA. Soit 760 + 25 = 785 milliards, soit plus de 60% (785/1250 = 62.8%) des dépenses publiques qui est directement redistribué aux Français. Il faudrait affiner avec les collectivités locales mais c’est un ordre de grandeur. Premier point, donc : le chiffre des 57% du PIB en dépenses publiques représente beaucoup plus une estimation de la redistribution (argent qui *transite* par l’Etat) qu’une estimation du coût de l’Etat, comme certains éditorialistes (et le gouvernement) le sous-entendent. En réalité, plus de 60% de cet argent « dépensé par l’Etat » est dépensé par les Français comme ils l’entendent. Ce montant peut être diminué, certes, mais cela signifie amoindrir la redistribution, au détriment des plus pauvres qui en bénéficient.

2. Reste les 40%, soit 500 milliards qui ne sont pas directement redistribués. C’est peut être là que se concentrent les critiques libérales, insistant sur les 5 millions de fonctionnaires en France (1/5ème de l’emploi, record de l’OCDE), sur le poids de l’Etat et de la bureaucratie. Là encore cependant, plusieurs remarques sont nécessaires pour prendre du recul. La quasi-totalité de cet argent (tout, moins les intérêts de la dette de 45 milliards soit environ 455 milliards) finance des services publics, soit en payant des agents (fonctionnaires et assimilés) soit par des dépenses d’investissement et de fonctionnement. Il y a donc deux grandes questions.

3. La première question est : peut-on se passer du service public untel ? Il est aisé de clamer qu’il faut baisser les dépenses publiques, il est beaucoup plus difficile de déterminer ce dont il faut se passer. Moins d’infirmières, moins d’enseignants ou moins de juges ? Ou peut être moins de policiers ? C’était l’un des arguments d’Olivier Passet (Xerfi) : si l’on compare non pas le nombre de fonctionnaires mais les emplois utilisés pour chaque fonction (police, justice, éducation…), indépendamment du statut, la France se situe dans la moyenne basse de l’OCDE, loin derrière l’Allemagne ou encore le Royaume-Uni et même les États-Unis. En gros, les autres pays utilisent encore plus d’agents pour les services publics, mais ils ont moins souvent un statut de fonctionnaires. Ce qui explique le paradoxe de la France, avec à la fois beaucoup de fonctionnaires par habitant mais pas plus de médecins ou d’enseignants. De quoi peut-on se passer ? Il y a de bonnes chances que la réponse soit pas grand chose, à part sans doute quelques coûteux comités Théodule (genre le CESE et autres Haut Conseil machin). C’est déjà ça, mais ce n’est rien qui nous ferait économiser des milliards et permettrait de baisser massivement l’impôt, comme le prétend le gouvernement.

4. De plus, à supposer qu’on identifie ce dont on peut se passer (mettons, les emplois de fonctionnaires territoriaux), il est difficile, concrètement, d’identifier les services/emplois à supprimer. Cela nécessite de disposer d’une bonne information sur la productivité de chaque service : de nombreux travaux de sociologues et d’économistes ont montré que dans une grande bureaucratie (c’est vrai aussi dans une grande entreprise) c’est extrêmement difficile. Cela tient à la structure très hiérarchique de telles organisations et à l’absence de bonne diffusion de l’information. On ne touche pas à certains salariés, mêmes incompétents. Selon le principe de Peter, tout employé compétent est promu au niveau hiérarchique supérieur jusqu’au point où il atteint son seuil d’incompétence ; les employés incompétents n’étant jamais rétrogradés et rarement virés, un ministre qui voudrait « réduire les dépenses » a toutes les chances de ne pas réduire les bonnes.

5. Deuxième question : un service qui nous est utile serait-il plus efficace/moins cher s’il était privatisé ? On garde le service mais on fait appel au privé au lieu d’embaucher un fonctionnaire. Si une commune embauche un cantonnier pour ramasser les poubelles, ce sera comptabilisé en « dépenses publiques + fonctionnaires » ; si, comme en Allemagne, elle fait appel à une entreprise privée, cela sera une dépense publique mais il n’y aura pas d’embauches de fonctionnaires car il s’agit de sous-traitance. Qu’est-ce qui est préférable ? Qu’est-ce qui est le plus rationnel ? Contrairement aux idées reçues sur les économistes qui défendraient systématiquement le marché, la réponse académique (ici, l’économie des organisations, et notamment les travaux de Coase et Williamson) est « ça dépend ». Ça dépend essentiellement de trois critères : spécificité des actifs (est-il facile de trouver un individu ayant les compétences de cantonnier sur le marché du travail ? puis-je trouver une autre entreprise qui sait fabriquer une centrale nucléaire ? etc.), de la récurrence de la relation (ai-je besoin d’un cantonnier ponctuellement ou en permanence ?) et enfin de la possibilité de comportements opportunistes. Le comportement opportuniste, c’est le risque que la personne, avant la signature d’un contrat, biaise l’information (même involontairement) car elle détient une information que le co-contractant n’a pas (asymétrie d’information) ; ou après la signature du contrat, ne mette pas toute l’énergie attendue par le co-contractant en cherchant son intérêt à court terme (risque d’aléa moral). On pourrait ajouter en quatrième critère le poids des coûts fixes qui fait qu’il est parfois préférable d’avoir un monopole public pour éviter un monopole privé, qui fera la même chose plus cher : c’est le cas des autoroutes par exemple.

6. Quelques exemples. Comme l’a rappelé Loïc Steffan, le système de santé français, largement public, est bien plus efficace que le système américain quand on compare à la fois les résultats et le coût. Les Américains soignent proportionnellement moins de personnes pour un coût plus élevé. C’est parce que la santé est un secteur où les comportements opportunistes peuvent être nombreux : seul l’assuré connaît bien son état de santé, l’assureur le connaît mal. Si le secteur est privé, les compagnies d’assurance vont dépenser des sommes folles en bureaucratie pour éviter les patients malades en leur faisant faire de nombreux check up de santé avant des les accepter comme clients, en rendant les contrats difficiles à comparer, en faisant payer des franchises (un américain qui veut entamer une chimio appelle d’abord son assurance pour savoir combien il paye de sa poche, surprise), et en élevant les primes moyennes. On voit alors émerger un système artificiellement coûteux et inefficace où, à l’extrême, les personnes en bonne santé ne veulent pas payer pour une assurance qu’elles jugent trop chère et où celles en mauvaise santé ne sont pas couvertes : c’est la sélection adverse. Le moyen de réduire l’asymétrie d’information est d’universaliser le système (ce qui dilue le risque sur l’ensemble des citoyens), de rendre l’assurance obligatoire (pour éviter que les personnes en bonne santé refusent de payer pour les malades), et de centraliser les informations et la gestion des dossiers : c’est exactement ce que fait la France avec la Sécurité sociale et aux dernières nouvelles ça marche très bien.

Inversement, pour reprendre l’exemple du cantonnier, supposons un fort aléa moral, une relation peu récurrente et des actifs peu spécifiques. Autrement dit, une commune qui n’a besoin que d’une mission ponctuelle, qui sait qu’elle pourra facilement trouver une personne sur le marché du travail qui dispose des qualifications nécessaires et qui ne peut que mal contrôler le travail du cantonnier : elle a alors tout intérêt à faire appel à une entreprise privée qui se chargera des espaces verts plutôt que d’embaucher un fonctionnaire payé même en l’absence de travail, qui pourra avoir une productivité faible, n’ayant aucun risque de perdre son emploi quelle que soit la qualité de son travail (aléa moral). Cela implique cependant de bien rédiger les contrats (coûts juridiques) car l’entreprise privée ne fera pas ce qui n’est pas prévu dans le contrat. C’était l’exemple que prenait Delaigue avec l’entreprise qui estime qu’il n’est pas dans son contrat de chasser les guêpes du conteneur à verres.

Conclusion

Les 57% de dépenses publiques se répartissent grosso-modo entre 35% de redistribution (c’est donc en réalité de la dépense privée qui *transite* par les pouvoirs publics) et 22% de service publics. On peut toujours améliorer la redistribution, mais on voit mal ce qui permettrait de diminuer beaucoup ce poste. Un exemple classique est le cas des retraites. La France a un régime de retraites par répartition public donc les retraites sont intégrées dans les 57% de « dépenses publiques ». C’est quasiment un tiers du budget de la Sécurité sociale, environ 220 milliards. Si on voulait « économiser » sur ce point, ce serait forcément en baissant les pensions, au profit de régimes privées, qui n’ont nullement fait la preuve de leur efficacité, bien au contraire dans le cas des États-Unis.

Reste les 22% de services publics. On peut toujours trouver des secteurs où le privé ferait mieux et moins cher. La concurrence a fait la preuve de son efficacité dans nombre de domaines, mais loin s’en faut que ce soit dans tous. Personne ne souhaite aujourd’hui revenir au temps du monopole public de France Télecom et autres PTT quand on voit le bien que la stratégie agressive de Free a fait sur la facture moyenne de téléphonie et sur l’innovation dans le secteur. Les arguments montrent également qu’une mise en concurrence des trains via un système d’appel d’offres (enchères) produirait un service plus efficace pour le même prix. En revanche, dans le cas de la santé, le système française se révèle plus efficace que le système américain tout en étant moins cher. C’est quasiment du cas par cas et c’est complexe. Loin d’une approche idéologique à base de « il faut baisser les dépenses publiques parce qu’il le faut ».

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