Note de lecture : Le monde sans fin (Blain & Jancovici)

Bon, finalement, je chronique une deuxième bédé…Winking smile

Les auteurs

Christophe Blain est bien connu dans le monde de la bédé. C’est le seul auteur à avoir remporté deux fois le prix du meilleur album du festival d’Angoulême. Je n’ai lu que son œuvre la plus connue : Quai d’Orsay, une chronique diplomatique sur la vie du ministère des Affaires d’Etrangères sous Dominique de Villepin. Dit ainsi, ça ne semble pas très excitant, mais la série est géniale, foncez ! Le dessin de Blain est toujours drôle, propre, original. Il convient parfaitement au projet ici chroniqué.

On ne présente plus Jean-Marc Jancovici (“Janco”, comme l’appellent ses fans), ingénieur, diplômé de Polytechnique, professeur aux mines, spécialiste de l’énergie. Je l’ai découvert il y a quelques années déjà, via divers blogs et forums sur internet. Peu de gens le connaissaient à l’époque, et il faisait figure de pionnier sur les questions écologiques abordées du point de vue scientifique. Il est à l’origine d’une méthode de calcul du bilan carbone personnel, diffusé par l’ADEME (l’agence gouvernementale de la transition énergétique) pour laquelle il a travaillé dans les années 2000. Depuis deux ou trois ans, sa notoriété en ligne a explosé, notamment grâce à Youtube où il a près de 200 000 abonnés et où ses nombreuses conférences dans divers écoles d’ingénieur ou de commerce sont accessibles facilement. Son style direct et cash, son sens aigu des métaphores et ses prises de position très claires (notamment sur le nucléaire) ont beaucoup contribué à son succès.

Si j’en crois l’introduction, Christophe Blain a découvert Jancovici un peu par hasard : son frère lui parle de ses conférences en ligne, il visionne plusieurs heures de vidéo Youtube, puis contacte Jancovici. De là, la naissance de Le monde sans fin, paru l’année dernière : une bédé qui résume en 200 pages (oui, c’est long !) toutes les idées de Jancovici.

Spoiler : j’ai adoré ! On retrouve le style cash et direct de Jancovici, qui se marie à la perfection avec le dessin de Blain. C’est toujours aussi vivant et pédagogique. Sur le fond, connaissant déjà plutôt bien la pensée de l’ingénieur, je n’ai pas appris des tonnes de choses, mais il y a quand même pas mal de choses intéressantes. J’ai aussi retrouvé les excès et les raccourcis de Jancovici, surtout quand il parle d’économie : je mettrai ces critiques à la fin.

Je résumerai d’abord les principaux points de l’ouvrage puis je reprendrai les critiques qu’on peut lui adresser.

I. Les prodigieuses énergies fossiles

Jancovici a principalement contribué à mettre sur la table médiatique le rôle crucial de l’énergie dans les économies capitalistes développées. Une bonne moitié de l’ouvrage est consacré à rappeler tout ce que nous devons aux prodigieuses énergies fossiles : charbon, puis pétrole, puis gaz. Le graphique ci-dessous (reproduit et longuement commenté dans le livre) est vraiment fabuleux, parce qu’il raconte l’histoire de l’humanité, en raccourci, sur les deux derniers siècles. Comment l’usage de plus en plus important (et cumulatif) d’énergies hyper denses, faciles à extraire et à transporter, a transformé pour toujours l’homme et la planète, pour le meilleur et pour le pire.

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Pour le meilleur : en démultipliant la force de travail disponible, les énergies fossiles ont permis les gains de productivité gigantesques de la Révolution industrielle, et tout ce qui va avec, ce que Jancovici résume par la métaphore (qui court tout au long de l’ouvrage) du “super héros aux supers pouvoirs”, c’est-à-dire l’être humain avec l’énergie abondante : déplacements toujours plus rapides et faciles (train puis voiture puis avion), agriculture intensive (et donc exode rural, et aussi disparition des famines), électricité, construction, informatique, loisirs (car réduction du temps de travail nécessaire pour la même quantité produite)… on en finirait pas d’établir la liste des gains de confort obtenus par les êtres humains en quelques décennies.

L’humanité jusqu’alors n’avait réalisé aucun progrès technique d’ampleur, se contentant de l’énergie produite par le bon vieux corps humain, agrémenté de quelques énergies renouvelables peu efficaces (moulin à vent, biomasse c’est-à-dire bois), d’animaux de traits ou d’esclaves. Jules César et Napoléon, qui ont vécu à près de dix-huit siècles (!) de distance, se déplaçaient exactement de la même façon : à cheval. En une journée, on pouvait faire au mieux une cinquantaine de kilomètres. Paris-Toulouse (700 km), c’était plus de 15 jours de voyage (avec un relais de diligence efficace) ! Aujourd’hui, Paris-Pékin (8200 km) c’est… 10 heures d’avion.

Un Français moyen dispose à son service en équivalent énergie, c’est-à-dire via des machines alimentés en énergie, de 400 à 500 esclaves ! Alors que le corps humain peut fournir quelques dizaines de watt dans le meilleur des cas (bien nourri et en bonne santé), un tracteur ordinaire en fournit 60 mille (600 paires de jambes), un avion 100 mille (1000 paires de jambes) et un laminoir industriel 100 mégawatt, soit 10 millions de paires de jambes, ou encore la “totalité de la population de l’Ile de France en train de marteler de l’acier” (p. 37). Alors qu’il a fallu un million et demi d’Egyptiens se tuant à la tâche pendant 10 ans pour créer le canal de Suez (193 km), le tunnel suisse de Saint-Gothard, de près de 60 km et creusé sous 2500m de roche, n’a nécessité que… 1800 personnes.

Ainsi, Jancovici explique à raison que l’essentiel des progrès connus par l’humanité depuis deux siècles, à savoir hausse de l’espérance de vie, apparition des classes moyennes et des loisirs, baisse du temps de travail, hausse de la population, enrichissement continu, gains de pouvoir d’achat, sont mus par l’abondance énergétique. Or, les dépenses d’énergie représentent dans la majeure partie des pays riches autour de 5% du PIB ! La disproportion entre le poids ridicule de l’électricité, du gaz, du pétrole et du charbon dans nos dépenses et les services qu’ils nous rendent permet à Jancovici de filer sa métaphore :  le cerveau, lui aussi, représente moins de 5% du poids du corps, mais si on supprime le cerveau d’un être humain, on supprime la totalité de son existence et pas juste 5%.

Pour le meilleur, donc, mais aussi pour le pire : deux questions se posent. Une question d’ordre quantitative : que ferons-nous quand il n’y aura plus de pétrole ? Une question d’ordre qualitative : même si nous avons encore des réserves de charbon pour quelques centaines d’années (environ deux siècles au rythme actuel, d’après ce que j’ai lu), pouvons-nous cramer tous les stocks existants sans nous causer à nous-mêmes et aux espèces qui vivent avec de nous de graves dommages ? C’est bien entendu la question du réchauffement climatique qui est ici posée. Les deux questions sont étudiées dans l’ouvrage.

II. Les remplacer, oui, mais par quoi ?

Commençons par la question quantitative. Que ferons-nous sans pétrole ? Nous devrons retourner au Moyen-âge (littéralement).  Ce que montre Jancovici, c’est que nous n’avons à l’heure actuelle aucun moyen efficace de remplacer les énergies fossiles. Il suffit de reprendre le graphique précédent et de zoomer. La totalité des “énergies renouvelables” (c’est-à-dire renouvelables à l’échelle humaine, car à l’échelle de quelques millions d’années même le pétrole est renouvelable) représente quelques pouièmes de notre usage énergétique. Biocarburants + Solaire + Vent + Hydro + Autres renouvelables = 10% du total de l’énergie consommée en 2018. 14% avec le nucléaire, et 20% en incluant le bois (qui est renouvelable mais très émetteur de CO2). On est loin du compte.

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D’ailleurs, le mix renouvelable n’a guère progressé en 40 ans :

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L’intérêt de l’analyse de Jancovici, pour un économiste comme moi habitué aux discours sur “l’innovation”, c’est de mettre les mains dans le cambouis de la technique, et donc de l’énergie. L’innovation existe et elle n’est pas à négliger. Mais sans dire précisément quelle innovation nous apporte quel bénéfice, et si elle est de nature à se substituer aux énergies fossiles, l’innovation reste une croyance un peu magique. “Les hommes trouveront une solution”. Ou pas. Alors, voyons un peu.

Même si nos ancêtres ne savaient pas utiliser l’énergie solaire, que nos poêles à granulés ont un bien meilleur rendement que les fours à bois du Moyen-âge et que nos éoliennes sont bien plus efficaces que les antiques moulins à vent, l’énergie renouvelable reste fondamentalement peu dense par rapport aux fossiles. Quelques ordres de grandeur bien connus : l’énergie contenue dans 1 litre d’essence (poids : 750 grammes, transportable à la main) est d’environ 10KWh, ce qui vous permet de déplacer un SUV d’une tonne et demi à 100km/h pendant 15 kilomètres (énergie mécanique générée : entre 2 et 4KWh, soit 20 à 40% de l’énergie initiale selon la performance du véhicule et les conditions d’usage). L’énergie contenue dans un stère de chêne est au mieux de 2000KWh, mais elle pèse plus de 500 kilos et est donc très difficile à convertir en énergie mécanique. A poids équivalent, un kilo de bois c’est moins de 4KWh, moins de deux fois l’énergie contenue dans un litre d’essence (et bien moins une fois convertie en énergie mécanique), pour un poids supérieur de 25%. Et si un être humain remonte une pelletée de terre de 3kg toutes les 5 secondes pendant 8h (sans pause, il va sans dire), il aura à la fin de la journée générée une énergie mécanique de…. 0,05KWh. L’équivalent énergétique d’un dé à coudre d’essence (5 millilitres) ! Anecdote amusante : une équipe d’étudiants de Stockholm a filmé Robert Förstemann, champion olympique de cyclisme de vitesse disposant de jambes de 74 cm, pour savoir s’il pouvait générer assez d’énergie, en pédalant, pour faire tourner un grille-pain de 700 watts. Réponse ici.

L’énergie renouvelable (air, soleil, bois) pose d’autres problèmes. Elle n’est pas aussi facile à transporter et à stocker —à cet égard, le pétrole est un must. Elle n’est pas aussi facile à piloter, puisqu’une éolienne sans vent et un panneau solaire sans soleil ne produisent rien. Elle n’est pas adaptée aux transports (dont dépend toute économie mondialisée), et spécialement aux gros transports : l’avion solaire restera un gadget pour riches, et l’avion électrique de masse une impossibilité technique : transporter les batteries nécessaires alourdirait tellement l’appareil que le rendement énergétique serait absurde. Si le rendement des moteurs de voiture électrique est bon (Jancovici rappelle d’ailleurs que la première voiture à dépasser les 100Km/h était électrique), celle-ci reste encore dépendante des énergies fossiles puisque la majeure partie de l’électricité dans le monde est produite à partir de charbon (sans parler de la construction du véhicule, des routes, des batteries, etc.). Les endroits pertinents pour faire des barrages étant déjà tous exploités, le nombre d’éoliennes et de panneaux solaires qu’il faudrait pour remplacer la totalité du pétrole, en imaginant qu’on puisse convertir tous les transports à l’électrique (ce qui est un défi gigantesque), est tellement énorme que chacun aurait une éolienne devant chez lui. Et les jours sans vent, pas de départ en vacances…

On pourrait aussi dire un mot des biocarburants ou des carburants de synthèse : plus chers à produire, et très souvent faits à partir de pétrole ou de machines fonctionnant au pétrole, ce qui clôt presque instantanément la discussion. Leur EROI (énergie investie/énergie produite) est très faible, souvent proche de l’unité, ce qui signifie que vous devez investir l’équivalent d’un baril pour en obtenir un, ce qui n’a aucun intérêt. Les agrocarburants sont produits par des tracteurs fonctionnant au pétrole, sans parler du fait qu’ils se substituent aux terres agricoles pour nourrir les hommes : remplacer la totalité du pétrole actuellement utilisé dans les moteurs par des biocarburants nécessiterait probablement d’arrêter de nous nourrir, étant donné la surface agricole nécessaire.

Reste le nucléaire, extrêmement dense en énergie, pilotable et efficace, et c’est la raison pour laquelle Jancovici consacre de longues pages à le défendre (à partir de la page 128). Revenant sur le fonctionnement d’une centrale ou sur les principaux accidents nucléaires dans l’Histoire, il en profite au passage pour égratigner un grand nombre de clichés écolos sur les dangers (extrêmement exagérés selon lui) des déchets ou les risques d’un accident. Il est à noter qu’en aucun cas Jancovici ne pense que le nucléaire, à soi seul, va régler tous les problèmes : pour lui, le nucléaire doit être vu comme un investissement indispensable, à conserver et à développer, pour amortir le choc de la nécessaire décroissance, c’est-à-dire de la réduction de notre dépendance aux énergies fossiles.

III. La question qualitative : le réchauffement climatique

Alors que la question quantitative est celle de l’épuisement à long terme des stocks, la question qualitative souligne plutôt que, même en présence de stocks encore abondants (comme ceux du charbon), il est impossible de les utiliser à ce rythme. Le climat est donc abordé à partir de la page 106. Je ne reviens pas ici sur les constats largement étayés du GIEC : le climat se réchauffe et les causes sont principalement d’ordre anthropique, dont 85-90% d’émissions de COissues de la combustion d’énergies fossiles.

Ce qu’on aborde moins, et qui est bien plus important, ce sont les conséquences possibles (du très probable au peu probable : à une échelle de 100 ans, rien n’est jamais certain) de ce réchauffement en fonction de la hausse de la température moyenne du globe. Jancovici en aborde quelques-unes : hausse des évènements météo violents (ouragans, inondations), zones devenus totalement inhabitables avec des pics extrêmes de canicules et des régions invivables sans climatisation l’été (climatisation qui dépend des fossiles…), baisse des rendements agricoles et donc instabilité des prix de l’alimentation (avec tendance haussière) et insécurité alimentaire en hausse, zones devenues impropres à l’agriculture (essayez donc de produire du vin à Bordeaux avec des températures supérieures de 3 ou 4 degrés), migrations massives à côté desquelles la guerre en Syrie ou en Ukraine paraîtra une bluette, …

Jancovici a le bon goût de rappeler que les interactions climatiques sont très complexes et qu’à cette échelle de temps la science ne peut pas dire, à l’année près, “qu’est-ce qui va se passer quand”. Les slogans du type “il nous reste trois ans pour sauver le climat” sont des simplifications pédagogiques volontairement alarmistes à l’intention des décideurs, dans le but de favoriser la prise de conscience et donc l’action (la fameuse “phase 3” du GIEC), au risque de provoquer des paniques morales ou des dépressions chez certains. En revanche, on connaît les grandes lignes, et on sait qu’on s’aventure dans des zones de turbulences intenses, avec des conséquences en partie imprévisibles.

Jancovici reprend l’équation de Kaya, une formulation très simple des causes des émissions de CO2. Elle se formule ainsi :

l'avenir du monde selon l'équation de kaya - Martouf le Synthéticien

Ainsi, une population donnée (POP), qui dispose d’un niveau de richesse donnée (PIB/POP), utilisant une énergie donnée (TEP/PIB où TEP est Tonne Equivalent Pétrole), laquelle est émettrice d’une quantité de CO2 donnée (CO2/TEP), produira une quantité donnée de CO2. Cette équation est en fait tautologique (CO2 = CO2) et n’est pas un modèle prédictif des causes du réchauffement climatique. Par contre, elle est extrêmement pédagogique car elle permet facilement de voir sur quels points agir pour maintenir le réchauffement climatique dans des limites acceptables. Pour ne pas dépasser 2C° de hausse d’ici 2100, nous ne devons pas émettre plus d’un tiers de toutes les émissions que nous avons déjà émises, c’est-à-dire diviser les émissions par trois en trente ans, ou encore les baisser de 4% par an (à ce stade, avec les 2250 milliards de tonnes émises, nous avons déjà signé pour 1,3C° de réchauffement). Reste à savoir comment, c’est-à-dire quel terme de l’équation réduire. La population avec une guerre ou une pandémie ? Le PIB en s’appauvrissant tous ? Peu probable. L’usage des énergies fossiles ? Cf. partie précédente. L’intensité énergétique du PIB ?  c’est déjà le cas (cf. infra), mais cela ne résout pas complètement le problème de la quantité de CO2 totale.

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IV. Les pistes, les solutions

Les dernières pages sont les plus intéressantes, car je connaissais moins cette partie, et ce sont celles où Jancovici explore plus en détail les pistes et les solutions, c’est-à-dire les investissements nécessaires pour avancer. La décroissance, en soi, n’est qu’un équivalent sémantique de la récession, donc de l’appauvrissement généralisé, puisque la croissance est la traduction dans le langage et les mesures des économistes de tout ce qu’on a dit précédemment : ce qu’on doit à la croissance, on le doit aux énergies fossiles. Si on renonce à la croissance, on renonce à tout ce qui est mentionné plus haut dans la partie I. Et on retourne au Moyen-âge. Nota bene pour les non-économistes : maintenir le PIB à son niveau actuel en visant une croissance zéro ne maintient pas notre confort puisque la population augmente : le PIB/habitant diminue et nous nous appauvrissons —en plus d’être incapables, dans ce cas, de financer retraites et services publics à moyen terme, et je ne dis rien des extrêmes tensions sociopolitiques que cela engendrerait.

Comme la plupart des militants sur ce thème, Jancovici oppose “décroissance choisie” et “récession subie”. En réalité, il ne s’agit pas stricto sensu de décroissance, c’est-à-dire de viser une réduction du PIB, mais plutôt de diminuer certains aspects de la croissance pour en augmenter d’autres. En langage de comptabilité nationale, le PIB est l’addition des dépenses de consommation, d’investissement, et du solde extérieur (exportations moins importations). Faire la transition énergétique serait alors réduire la consommation pour augmenter les investissements (publics notamment) : c’est moins une baisse du PIB qu’une réorientation du PIB, mais cela veut bien dire qu’il faut baisser certaines choses.

Quoi, comment, et à quel prix politique, est une vaste question. Par exemple, sommes-nous prêts à vivre dans une société dont le gouvernement interdit les déplacements en avion ou impose un nombre minimum de passagers pour les trajets en voiture ? C’était la question que j’avais posée dans un article, il y a trois ans. L’écologie est aussi une question démocratique, car le confort et la démocratie des droits individuels sont intimement liés : les énergies fossiles rendent concrètement possible ce que la démocratie politique vous promet juridiquement : droit de se déplacer, de consommer, d’entreprendre, droit au logement…

Une bédé ne peut évidemment pas aborder tous les points mais Jancovici fait un rapide panorama. En dehors du nucléaire, sont abordées trois grands thèmes :

  • Le logement : l’importance de l’isolation des habitations, développement massif d’une filière de pompe à chaleur subventionnée par l’Etat…
  • Transport : développement du vélo électrique, du covoiturage, des transports en commun, de la location de petites voitures électriques pour les derniers kilomètres…
  • Alimentation : réduire la viande sans la supprimer, manger mieux et donc plus cher, mieux former les agriculteurs aux enjeux climatiques et énergétiques…

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Pour finir sur une note plus positive, il faut rappeler qu’au niveau mondial la France est un très bon élève écologique. Je prendrais deux points : l’énergie et les émissions de CO2.

L’énergie 

Nous avons réussi à réduire notre consommation primaire d’énergie d’environ 30% depuis les années 2000, d’un pic de 3133 TWh en 2004 à 2418 TWh en 2020. Un résultat certes accentué par la pandémie mais la tendance était là bien avant.

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Ceci est confirmé par le très bon rapport du groupe d’économistes de l’ONG Zenon qui montre que dans les pays développés, la demande d’énergie semble suivre une courbe logistique (en S renversé) et ne croit pas de manière exponentielle avec la hausse du PIB. Les pays les plus riches parviennent donc à faire diminuer leur demande d’énergie tout en continuant d’augmenter leur PIB. L’intensité carbone des économies développer ne cesse de diminuer.

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Les émissions de CO2

La France représente moins de 1% des émissions mondiales (même en incluant les émissions importées, c’est-à-dire consumption-based, le résultat ne change pas fondamentalement) et nous avons fortement baissé nos émissions par habitant, notamment grâce au nucléaire et aux gains d’efficacité. C’est le cas de la plupart des pays riches y compris les Etats-Unis.

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Ce point nous rappelle qu’il n’y a aucune solution seulement locale au réchauffement climatique, c’est-à-dire sans intégrer les plus gros pollueurs que sont les Etats-Unis ou la Chine : près de la moitié des émissions mondiales pour ces seuls deux pays !

Liste des pays par émissions de dioxyde de carbone — Wikipédia

Certes, à l’intérieur de chaque pays, les émissions de CO2 sont très inégalement réparties et les plus riches émettent bien davantage :

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Cependant les politiques écologiques étant le plus souvent nationales, raisonner par pays reste pertinent.

Tout ceci étant dit, on peut nuancer de deux manières : 1° ces gains d’efficacité se font-ils à un rythme suffisant ? 2° (surtout) pour le climat, l’indicateur CO2/PIB n’est pas pertinent. Cet indicateur dit simplement que le PIB augmente plus vite que la consommation d’énergie. Il ne préjuge pas de la quantité totale de CO2 dans l’atmosphère qui est la seule véritable question climatique. Or, de ce point de vue…

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VI. Les critiques

L’ouvrage est excellent et j’ai peu de critiques fortes. Cependant, je critiquerai un certain “impérialisme scientifique” de Jancovici, c’est-à-dire la tendance à vouloir tout expliquer par l’énergie, absolument tout, y compris des sujets où clairement l’énergie n’est pas en cause. Jancovici est connu pour ses critiques très exagérées à l’endroit des économistes où il fait montre de pas mal de mauvaise foi.

Pour le dire simplement, l’énergie explique très bien les causes structurelles et de très long terme de la croissance économique. Elle n’explique pas les causes conjoncturelles et de court-terme, donc les crises ponctuelles. Tout à son envie de tout expliquer par l’énergie, Jancovici se lance parfois dans des tentatives casse-gueule de vouloir expliquer la crise des subprimes, par exemple, par la disponibilité du pétrole. Comme il maîtrise très mal les outils de l’économie et de la finance, les résultats sont très peu convaincants. Pour le dire encore autrement, l’énergie explique bien les causes profondes de la croissance, c’est-à-dire les gains de productivité, mais très peu les variations conjoncturelles de celle-ci,  les périodes de faste suivies de période de crises. Pour ça, les économistes sont bien mieux armés que Jancovici. Et cela joue un rôle important, car sans cela, on ne peut pas comprendre pourquoi la quantité d’énergie transformée ne varie pas de manière strictement proportionnelle au PIB (cf. supra), ce qu’on appelle le découplage (même si ce découplage est encore très relatif)

Dans le même genre d’idées, expliquer la Sécurité sociale par l’énergie est casse-gueule. L’énergie joue toujours un rôle de fond dans un gain de confort, mais ignorer complètement la dimension politique de la question (et donc la dépolitiser) est faux, en plus d’être idiot sur le plan de l’action : si le politique ne joue aucun rôle et que l’énergie explique tout, alors le politique ne peut rien faire non plus pour la transition énergétique. De manière générale, Jancovici a le travers classique des ingénieurs : très mal formé (voire pas du tout formé) en sciences sociales, il ignore complètement les facteurs politiques et sociaux. A cet égard, la toute dernière partie de l’ouvrage, qui tente d’expliquer la société de consommation par des sortes de « pulsions cérébrales » induites par le striatum, est vraiment peu convaincante. Pourquoi vouloir absolument tout naturaliser ?

Enfin, reprenant le cliché convenu que les économistes sont des adorateurs du marché et de la croissance et sont incapables de comprendre les causes profondes de celle-ci, il professe quelques énormités au sujet de la profession.

Non, aucun économiste ne croit qu’une “croissance infinie est possible dans un monde fini”, tout simplement parce que s’intéresser à la croissance à une échelle de temps qui dépasse quelques années (conjoncture) et quelques dizaines d’années (structure) n’a aucun sens ni aucun intérêt. Personne ne cherche à comprendre la croissance économique en 2150, à une échelle où la macroéconomie n’a rien à dire ni à prévoir : ce serait absurde.

Non, les économistes n’ignorent pas l’énergie dans leurs travaux, bien au contraire. L’énergie explique le PIB à long terme, mais l’inverse est vrai à court terme, donc ce n’est pas aussi simple que le “meilleur modèle macroéconomique du monde” le suggère (suivre le lien). En revanche, on peut sûrement reprocher aux économistes français, surtout les plus médiatisés (Tirole, Aghion…) de ne pas insister suffisamment sur ce thème, et d’être trop focalisé sur le tryptique prix/taxe carbone/innovation. Mais on peut aussi se dire que chacun son boulot ! Le rôle des économistes est d’étudier les prix et celui des ingénieurs les techniques.

Non, les économistes n’ignorent pas la valeur des actifs naturels tel qu’une montagne, une forêt, un lac. Il y a d’ailleurs (et depuis longtemps) des mesures pour les chiffrer et compléter par des mesures de stock la logique de flux du PIB. A ce sujet, conseil de lecture d’un ouvrage paru il y a plus de dix ans (j’avais l’un des auteurs comme prof en licence, ça ne me rajeunit pas) : Economie de l’environnement et du développement durable, d’Abdelmalki et Mundler.

Taper sur les méchants économistes qui ne comprennent rien à rien quand on est ingénieur est convenu et de bonne guerre (la vieille opposition sciences sociales vs science de la nature), mais disons que Jancovici est très peu convaincant quand il s’y adonne et que ce n’est pas la partie la plus intéressante de son discours. En plus, c’est idiot : on a aussi besoin de (bons) modèles économiques pour faire et financer la transition énergétique.

Que faire de la dette Covid (2/2) ?

Economics 101 : politique budgétaire et monétaire

Depuis la crise des subprimes en 2008, la macroéconomie a connu un certain nombre de bouleversements. Traditionnellement, les économistes distinguent la politique budgétaire et la politique monétaire : la politique budgétaire est menée par les Etats avec le vote parlementaire du budget, et a pour outil le couple dépenses publiques/recettes publiques, et pour objectifs la croissance, l’emploi et la répartition des richesses ; la politique monétaire est menée par une Banque centrale, traditionnellement indépendante des Etats (surtout dans la zone euro) et a pour outils la fixation d’un ensemble de taux dont le principal, le taux directeur, représente le taux auquel la Banque prête aux banques commerciales. Toutes les banques commerciales ont un compte à la Banque centrale : schématiquement, quand la Banque centrale veut rendre le crédit plus cher (pour ralentir l’inflation) elle augmente son taux directeur, ce qui, par effet d’entraînement, augmente le coût du crédit bancaire dans toute l’économie ;  et quand elle veut rendre le crédit moins cher (pour relancer la croissance et abaisser le chômage) elle diminue son taux directeur.

Regarder l’évolution des taux directeurs sur longue période, c’est regarder les cycles économiques :  en période de forte croissance, les taux ont tendance à monter pour freiner la surchauffe, et inversement en période de crise. On remarquera que la Banque centrale européenne a tendance à suivre (avec retard) les taux de la FED (Banque centrale américaine), suivant la conjoncture économique mondiale. Une divergence apparaît à partir de 2015 : alors que l’économie américaine est déjà sortie de la crise des subprimes depuis un moment, le chômage atteignant un point bas historique, l’économie européenne subit les contrecoups de la crise grecque de 2010-2011 et de la crise des dettes souveraines qui a suivi : de là, une divergence de stratégie qui s’atténue en 2020 à la faveur de la crise sanitaire mondiale (le graphique ne le montre pas, mais le taux principal de la FED est actuellement à 0,25%).

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Que faire de la dette COVID ? (1/2)

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La dette publique, éternel sujet maltraité

De tous les sujets économiques maltraités dans le débat médiatique (et il y en a beaucoup), la dette publique est sans doute le pire. On en finirait pas d’établir la liste des approximations, des erreurs voire des mensonges régulièrement proférés par une variété de politiques, journalistes, pseudo-experts et vaguement économistes dans tous les médias et sur tous les tons sur ce thème.

C’était déjà vrai avant la crise sanitaire. Depuis, la dette publique française a atteint près de 120% du PIB (une grande partie étant lié aux mesures de soutien à l’économie durant le premier confinement, et notamment aux mesures de chômage partiel, on peut donc parler de “dette COVID”) et la litanie des bêtises a repris du service.

A vrai dire, même si ce n’est guère original (mais je n’essaie généralement pas d’être original sur ce blog !), on peut essayer de jouer au jeu des sept erreurs en guise d’introduction. Voici donc six arguments sur la dette publique qui contredisent les clichés médiatiques (nous répondrons à la question proprement dite dans la seconde partie) :

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Note de lecture : la gauche, la droite et le marché (D. Spector)

Le libéralisme peut-il être de gauche ?

La gauche, la droite et le marché (2017) est un livre étonnant. Ecrit par un économiste, il s’agit davantage d’un livre d’histoire des idées économiques et politiques, très riche de références et servi par une plume d’une grande clarté.

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A quoi sert l’économie ?

De la scientificité des sciences sociales

Il y a un peu plus d’un an j’ai écrit un long article intitulé « à quoi sert la sociologie ? » qui traite de sciences sociales en général et de sociologie en particulier, et essaie de défendre la scientificité de la sociologie. L’objet de cet article est de développer ce point de vue en se concentrant, cette fois, sur l’économie. Il sera complémentaire d’un autre article sur le même thème, que j’avais écrit en conclusion d’une série sur l’histoire des courants économiques, consacrée à l’économie contemporaine et où je digressais sur la scientificité de l’économie.

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Capitalisme, anticapitalisme

Définition (simple) du capitalisme

Le capitalisme est un système où la propriété des moyens de production est (au moins en partie) privée, avec un système concurrentiel donc un marché où les prix ont une signification marchande. L’investissement (donc l’initiative privée) y tient une place centrale : pas de capital-isme sans capital. Au centre du capitalisme, on trouve la relation épargne <> investissement (et donc la recherche du profit).

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Vingt-quatre mois de macronisme

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J’avais publié il y a un an un article où je critiquais Macron sur des détails tout en le soutenant sur l’essentiel, en particulier sur les réformes économiques. 24 mois après l’élection, si je devais réécrire un article j’en accentuerais la tonalité critique. Être déçu de quelqu’un pour qui on a voté est un peu un marronnier de la démocratie, mais il faut bien reconnaître que l’année 2018 a été riche en déceptions.

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Ecologie : l’innovation ou rien

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Ce n’est aujourd’hui un mystère pour personne que nous vivons une crise écologique sans précédent. Ses principaux traits sont l’épuisement des ressources non renouvelables, le réchauffement climatique, et l’effondrement de la biodiversité. A partir de là, trois grandes réactions se dessinent.

1. Pessimistes et collapsologues

Ils considèrent que c’est déjà trop tard. Sans ressources énergétiques, sans alimentation et avec un réchauffement intenable, nous allons vers l’effondrement généralisé : social, urbain, alimentaire, démographique, etc. On imagine alors un retour à un monde tribal et violent, marqué par les famines dignes de l’Europe à la fin de l’empire romain d’occident. A l’intérieur de ce discours on trouve tout le courant de la collapsologie, qui estime que l’urgence est de préparer un tel monde à venir, par exemple en créant de petites communautés de survie type monastiques avec potager, élevage, autosuffisance, sobriété de vie.

Tout ceci pose des questions évidentes. D’abord sur le plan du constat scientifique. Si la crise écologique n’est pas discutable, ses modalités et ses échéances le sont. Prétendre que l’effondrement est 1° forcément général 2° forcément certain 3° (surtout) datable à brève échéance, par exemple 10 ans, comme je l’ai entendu de la bouche de collapsologues, n’a rien de scientifique.

Forcément général ? Si on comprend l’idée qui consiste à globaliser la pensée pour prendre de la hauteur, sur le mode du “tout est lié”, le risque est de relier des phénomènes qui n’ont qu’un vague rapport entre eux. La pensée scientifique consiste par définition à isoler les causes et distinguer les concepts. Le concept d’effondrement de la biodiversité est scientifique. Le concept d’effondrement tout court, un effondrement “civilisationnel” qui inclurait toutes les dimensions de la vie humaine actuelle, relève plutôt de la mystique ou de la philosophie.

Forcément certain ? Datable ? Les scientifiques (à commencer par ceux du GIEC) modélisent différents scénarios, du plus dangereux au moins dangereux, en fonction des multiples paramètres imbriqués, parmi lesquels la technologie disponible, les émissions prévisibles, la capacité de la biosphère à en absorber une partie, les réactions humaines et les décisions politiques. Dès lors, il est discutable de prétendre que le scénario est écrit à l’avance et qu’il est datable à brève échéance. Avoir une démarche scientifique, c’est estimer sur la base d’arguments factuels la probabilité des scénarios A, B, C en fonction des paramètres X,Y,Z. Et montrer ce qui change si on fait varier un paramètre. Non pas affirmer que tous les paramètres étant déjà écrits, un seul scénario va se produire, dans N années. Voir par exemple cet article du Pharmachien (lien).

Enfin, à supposer que le constat soit exact (l’effondrement sera général, certain et rapide), cette vision ne peut pas définir un projet politique en 2019. Quelques individus motivés et volontaires peuvent sans doute créer ces sortes de communautés autosuffisantes qu’ils appellent de leur vœux (grand bien leur fasse !) ; mais cela restera des initiatives individuelles, et isolées. Vivre ainsi en communauté n’a rien d’aisé, tous les utopistes des siècles passés, du phalanstère de Fourrier aux plateaux du Larzac en passant par les sectes religieuses en ont fait l’amère expérience. Si les moines et les moniales, quant à eux, y réussissent plutôt bien, c’est parce qu’ils s’astreignent à des règles de vie très strictes, avec une organisation sociale hiérarchisée, et qu’ils sont portés par une foi commune qui ancre une solide conscience collective. Il y a quelques mois, j’ai regardé le film “Le Grand Silence”, superbe documentaire sur la vie des chartreux. Ils n’émettent pas beaucoup de CO². Mais ils vivent littéralement dans le dénuement, leur mode de vie n’ayant pratiquement pas changé depuis le Xème siècle. Soyons clair : ça ne fait rêver personne.

Alors, que faire pour survivre à la crise écologique ? Imposer le mode de vie monastique ? Soit une deuxième approche.

2. Une bonne dictature verte

Puisque c’est tout la société qui doit changer, et que l’approche volontariste ne suffit pas, alors il nous faut une bonne dictature verte. Le retour des kolkhozes. Cette position n’est évidemment jamais affirmée telle quelle par les écologistes radicaux, mais est implicite dans nombre de discours et de propositions.

Par rapport aux pessimistes, ces écologistes considèrent qu’il n’est pas trop tard si l’on prend les bonnes mesures énergiques qui s’imposent, c’est-à-dire si le pouvoir politique porte lui-même l’initiative radicale qui convient à la situation. En général, ces propositions tiennent en un mot : interdire.

Il faut interdire les trajets en avion intérieur et extérieur, ou bien avoir un nombre limité par personne ; interdire les centre-ville aux voitures (ou interdire les voitures tout court, d’ailleurs) ; interdire les objets en plastique ; interdire la publicité qui créé un besoin superflu ; interdire les pesticides ; interdire les constructions neuves pour limiter l’urbanisation ; interdire la chasse ; interdire d’arroser son jardin pour économiser l’eau, et interdire de le tondre pour favoriser les insectes. Interdire les dosettes de café, ça pollue, et interdire les croisières, ça pollue encore plus. Interdire la viande, bien entendu ! Interdire, interdire, interdire.

Il ne s’agit pas de discuter ici telle ou telle mesure, encore moins de dire qu’interdire n’est jamais une solution (parfois, c’en est une). Mais de constater qu’il existe un projet politique écologique basé sur l’instauration, petit à petit, d’une véritable dictature au nom de la survie de la planète. Une dictature qui sera basée sur un contrôle social étendu de toutes les dimensions de l’existence, et en particulier celle qui touche à la consommation, de façon à forcer chaque individu à adopter un mode de vie plus propre.

Ce projet sauverait-il la planète ? Sans doute. Mais on voit immédiatement qu’il n’a aucun avenir politique. Personne ne souhaite une dictature verte, même pour sauver la planète. Quand des milliers de personnes sont capables de se mobiliser pendant autant de mois, avec une telle force, pour défendre leur pouvoir d’achat et leur droit de rouler à plus de 80km/h sur les routes nationales non séparées d’un terre-plein central, autant dire que la dictature verte n’est pas pour demain.

Ce projet n’a pas d’avenir politique, et il est de toute façon non souhaitable. Si pour survivre, il faut renoncer à tout ce qui fait le sel de la vie, que vaut-il la peine de survivre ? Car consommer fait (aussi) partie du plaisir de l’existence. Quand on pense à la “société de consommation”, on imagine toujours la vision caricaturale du jeune cadre trentenaire qui change de téléphone tous les six mois. Mais consommer, c’est d’abord consommer des services, et in fine consommer de l’énergie, qui nous rend la vie hautement agréable : l’électricité, les transports (donc la mobilité), les loisirs, les voyages, internet, le chauffage, et tous les objets en plastiques dont nous nous servons quotidiennement : c’est un confort que nous avons accumulé au fil des siècles, et auquel il est très difficile de renoncer. Même quand on est convaincu de la nécessité, d’ailleurs ! Beaucoup d’écologistes militants qui tiennent un discours radical ont une empreinte écologique dix fois supérieure à la mienne, ne serait-ce que tous ces voyages en avion pour convaincre le peuple de l’urgence de la transition. Sans parler de ces présentations powerpoint faites avec un ordinateur dont la production et l’usage génère du CO² (horresco referens) pour montrer la gravité du problème, dans une salle chauffé (enfer !), de ces nombreux posts Facebook qui génèrent de la chaleur dans une ferme de serveurs californienne, etc. Ce n’est pas une surprise : il est beaucoup plus facile de discourir du changement que de se l’appliquer à soi-même, et si c’est déjà le cas des écologistes convaincus, que dire des non-convaincus ? On comprend que la thèse complotiste du “réchauffement climatique qui n’existe pas” fasse florès, elle permet de donner une assise pseudo-scientifique à une absence totale de changement de son propre mode de vie.

Ecrivant cela, je ne prétend nullement qu’il n’y a rien à faire sur le plan des décisions politiques en matière d’écologie. Bien au contraire ! Il faut souvent taxer, parfois interdire, beaucoup inciter. Mais je note que, selon les écologistes eux-mêmes, les demi-mesures ne seront pas suffisantes. Car la crise est déjà trop avancée. Aux dires même des spécialistes de la crise écologique, taxer le kérozène (mesure pourtant nécessaire) apparaît comme dérisoire vu les enjeux. Dès lors, il convient d’en tirer les conclusions qui s’imposent : une dictature verte ou la mort. Il est pour moi très clair que nos contemporains préfèreront la mort. Prétendre le contraire, c’est se leurrer gravement sur notre attachement à notre confort, et oublier que nous vivons dans des sociétés où le processus d’individualisation a atteint un aboutissement inégalé : tout le monde pense aujourd’hui son rapport au monde en fonction de sa propre vie et de ses propres convictions. Il paraît alors inenvisageable à chacun d’imaginer laisser l’Etat avoir un droit de regard aussi radical et extensif sur mon choix de consommer tel ou telle chose au nom d’un hypothétique but collectif, alors que la pensée même d’appartenir à un collectif en hérisse la majorité. Nous sommes attachés aux libertés individuelles. Et nous ne sommes pas des chartreux.

3. L’innovation ou rien

Si le projet collapsologique de petites communautés autosuffisantes restera marginal, et si la dictature verte est impossible, et puisqu’on ne peut pas éviter la crise écologique, alors c’est l’innovation ou rien.

Innovation est un grand mot qui peut désigner bien des choses. Pour aller vite, distinguons après Mensch (1975) l’innovation fondamentale, motrice des cycles économiques et la croissance par “destruction créatrice” (Schumpeter), et la pseudo-innovation, simple différenciation marketing qui ne fait que retarder la saturation des marchés. D’un côté, l’électricité ou internet, de l’autre le dernier iPhone. De Schumpeter à Solow et de Samuelson à Romer, des générations d’économistes ont modélisé et approfondi la question de l’innovation pour comprendre pourquoi elle était aussi importante dans la croissance : pour aller vite, résumons en disant qu’elle produit une amélioration de la productivité, donc de l’efficacité avec laquelle nous utilisons les ressources dont nous disposons (capital et travail), ce qui nous permet de nous enrichir et en même temps de travailler moins.

Analyser le rôle de l’innovation dans la croissance est une chose, se risquer à prédire l’avenir en est une autre. C’est une partie essentielle de la science, mais un art ô combien difficile. Du point de vue économique, il est très difficile de prédire si nous allons vers un nouveau régime de croissance forte porté par des innovations fondamentales, ou si, au contraire, nous sommes entrés dans l’ère de la stagnation séculaire.

D’un côté, des économistes “néo-schumpétérien” comme Philippe Aghion, pour qui de nouvelles phases de fortes innovations sont déjà enclenchées. Si elles ne sont pas encore visibles, c’est qu’on sait mal mesurer l’innovation d’un point de vue comptable. Quand un nouveau produit sort, il est généralement plus cher, si bien qu’on enregistre dans un premier temps une simple inflation avant de constater la différence de qualité. Plus l’innovation est forte, plus l’inflation est surestimée. Quelles innovations seraient alors censées nous sauver la mise ? On peut penser aux innovations suivantes (liste non exhaustive) : la généralisation des voitures électriques ou hybrides, des modes de transport plus efficaces et plus propres (BHNS, bus électriques), le tout alimenté par de nouvelles sources d’énergie, en partie renouvelables et surtout portées par la fusion froide, une diminution du C0² émis par unité de PIB en raison d’une meilleure isolation des logements, de la généralisation de pompes à chaleur dernier cri, le développement de l’économie circulaire, du recyclage, de l’autopartage et du partage de biens en général, la génération et l’amélioration de puits de Co², le pétrole de synthèse, l’agriculture urbaine, etc.

En quoi ces innovations résolvent-elle la crise écologique ? Parce qu’elles conduisent à découpler la croissance de l’énergie. Ce découplage (qui restera toujours relatif) est absolument nécessaire à la diminution de l’empreinte écologique de l’espèce humaine. Comme le montre le montre Alain Grandjean dans un article absolument indispensable (lien), ce découplage est en réalité déjà engagé. Grandjean montre que l’efficacité énergétique pour chaque dollar de PIB s’améliore depuis des décennies. En terme d’économie bas-carbone, nous faisons déjà beaucoup mieux que nos parents. Mais sommes nous assez rapides ?

Ralentissement récent de la réduction du ratio Energie/PIB (en base 100)

Source : Grandjean.

Loin de cet optimiste, les économistes tenant de la stagnation séculaire (Gordon en tête de file) estiment que les innovations contemporaines ne sont pas assez fondamentales, pas assez génératrice d’emplois, et/ou ne seront pas assez rapides compte tenu de l’urgence écologique. Pas assez fondamentales, car entre inventer l’électricité et inventer Facebook, tout le monde voit bien ce qui change le plus la vie. Les innovations modernes ne seraient pas à même d’enclencher des cycles économiques, car elles ne bouleversent pas suffisamment les modes de production. Pas assez créatrices d’emploi, car les innovations modernes sont fortement marquées par l’immatériel : Facebook ne produit rien de tangible et repose entièrement sur le capital coordonné par quelques salariés de haut niveau. Dès lors, la croissance qui en résulte est fortement inégalitaire, ses bénéfices vont à quelques ultraqualifiés et aux possesseurs d’actifs du type brevets. Tout le reste est produit par des robots. C’est la principale leçon de Haskell et Westlake (2018) : nous allons vers un “capitalisme sans capital” fortement inégalitaire, le cas le plus criant étant celui des Etats-Unis. Pas assez rapides, enfin, car les innovations qui arrivent se diffusent trop lentement et les principaux pays émetteurs de Co² ne sont pas nécessairement les pays qui avancent le plus vite : la Chine étant le meilleur exemple. Principal émetteur de la planète, ce pays ne se développe pas aussi mal que l’Angleterre du XIXème, mais est encore loin du compte : plus de 60% de l’énergie consommée en Chine provient encore, à ce jour, du charbon.

Encore une fois, il est difficile de trancher cette question qui relève par définition de la futurologie. En réalité, si la tâche de l’économiste peut être d’étudier les conséquences de telle ou telle innovation, notamment sur l’emploi, ou encore de réfléchir au meilleur moyen de soutenir l’innovation et l’investissement notamment dans les nouvelles énergies (crédit d’impôt recherche ou investissements publics, crédits bancaires ou capital-risque) ou de réduire les externalités négatives induites par la pollution (normes, taxes ou marché de quotas…), la question plus fondamentale de la création future des innovations relève plutôt de l‘analyse de l’ingénieur. Economiste, je ne suis absolument pas qualifié pour dire si le projet ITER sera rentable énergétiquement à moyen terme, même si je vois bien tous les apports potentiels de la fusion froide. En tout cas, Joseph Schumpeter, le premier à avoir sérieusement étudié l’innovation comme moteur du capitalisme, était plutôt pessimiste : dans les années 1920, il estimait que la gestion bureaucratique des grandes organisations engendrerait une réduction de la place de l’entrepreneur-innovateur et donc de la prise de risque, entrainant à terme une disparition de l’innovation.

Conclusion

Je ne sais pas si nous allons sauver la planète, ou plutôt si nous allons nous sauver nous mêmes, car la planète survivra. Car je ne sais pas si les innovations dans 30 ans seront assez radicales et assez rapides pour cela. De plus, “crise écologique” est un terme générique qui désigne des choses très différentes, avec des dimensions quantitatives (l’épuisement des ressources), qualitatives (le réchauffement climatique) ou les deux (la perte de biodiversité), et qui appellent des réponses différentes. Par exemple, la grande peur de manquer de pétrole apparaît aujourd’hui plutôt dépassée : les technologies d’extraction ayant beaucoup évolué, les réserves ont augmenté, et l’on sait aujourd’hui qu’on ne va pas manquer de pétrole à moyen terme. Le problème beaucoup plus urgent est celui du réchauffement climatique, qui nous interdit de brûler celui dont on dispose !

Cependant, je suis persuadé que nous n’avons d’autre choix que d’innover, d’innover plus, plus vite, et d’innover encore. Les écologistes n’adhèrent généralement pas à ce discours, pour deux raisons à mon avis :

  • ils considèrent, dans une perspective pessimiste, que les innovations modernes sont avant tout cosmétiques, et donc présentent une logique de “greenwashing” (ce qui n’est vrai que pour certaines : le greenwashing existe, les vraies innovations aussi) ;
  • ils estiment plus fondamentalement que l’innovation ne fait que poursuivre la logique générale du système capitaliste de consommation, alors qu’il faudrait en changer.

Ce en quoi je suis parfaitement d’accord : en écrivant “l’innovation ou rien” je suis parfaitement conscient que je ne cherche aucunement à bouleverser le système. Mais c’est précisément pourquoi j’ai écrit les deux premières parties de cet article : “bouleverser le système” ou “renoncer à la société de consommation” n’est rien d’autre qu’un terme pour “dictature verte” (si c’est imposé par les pouvoirs publics) ou “collapsologie” (si ça vient de la société civile). Dans ce dernier cas, c’est déjà possible, et rien ne vous empêche de vous mettre à la vie monastique. Cela restera marginal. Parce qu’il est facile de tenir de grands discours sur le renoncement à la société de consommation et le “bonheur dans la sobriété” ; plus difficile de renoncer soi-même à des décennies de confort. En réalité, nous faisons déjà (presque) tous des efforts : plus ou moins importants en fonction de nos convictions et de nos possibilités, certes, mais l’écologie imprègne désormais, dans les pays développés du moins, toutes nos décisions d’achat. Seulement, rappelons que pour respecter l’accord de la COP21, ce n’est certainement pas quelques légumes dans son jardin et aller au travail en vélo qui suffiront. Le smicard français émet déjà beaucoup trop de Co². Il vous faut renoncer à l’essentiel de vos transports, de votre chauffage, de vos appareils de loisirs. On parle de revenir au mode de vie “propre” du XVIIème siècle, où l’agriculture nourrissait grosso-modo 800 millions d’êtres humains. Que fait-on du surplus ? Seule l’innovation peut permettre de conserver au moins une part de ce confort acquis tout en préservant la planète.

Il est certain que la course à l’innovation implique parfois des produits absurdes, comme ces mini-drones chinois censées remplacer les abeilles disparues. Cependant, ce serait exagéré de réduire toutes les innovations à cela. Parce que la dictature verte n’est pas une option, parce que le retour à la vie monastique n’est pas engagé, parce que la crise écologique est bien réelle : c’est l’innovation ou rien.

Faut-il baisser les dépenses publiques ?

« Nous dépensons 57% de notre PIB en dépenses publiques ».

Le chiffre a plusieurs fois été évoqué par Macron et le gouvernement pour justifier, désormais dans le cadre du « Grand Débat », la baisse des dépenses publiques (jugée urgente). Le chiffre est exact (57% du PIB, c’est 1250 milliards environ) mais il y a pas mal de remarques à faire avant d’en inférer qu’il est urgent de diminuer le nombre de fonctionnaires.

1. On a 1250 milliards de dépenses publiques. Sur ces 1250 milliards, il y a 800 milliards de Sécurité sociale. Le budget de la Sécu sera en 2019 (pour la première fois depuis 18 ans) en excédent, et les frais de gestion sont très faibles, de l’ordre de 5%. Donc on a déjà 760 milliards qui repart directement dans les poches des Français. Viennent ensuite les aides sociales (au sens strict, c’est-à-dire les minimas sociaux) versés par l’Etat. Le poste de dépenses est d’environ 25 milliards pour une dizaine d’allocations, dont près de la moitié pour le RSA. Soit 760 + 25 = 785 milliards, soit plus de 60% (785/1250 = 62.8%) des dépenses publiques qui est directement redistribué aux Français. Il faudrait affiner avec les collectivités locales mais c’est un ordre de grandeur. Premier point, donc : le chiffre des 57% du PIB en dépenses publiques représente beaucoup plus une estimation de la redistribution (argent qui *transite* par l’Etat) qu’une estimation du coût de l’Etat, comme certains éditorialistes (et le gouvernement) le sous-entendent. En réalité, plus de 60% de cet argent « dépensé par l’Etat » est dépensé par les Français comme ils l’entendent. Ce montant peut être diminué, certes, mais cela signifie amoindrir la redistribution, au détriment des plus pauvres qui en bénéficient.

2. Reste les 40%, soit 500 milliards qui ne sont pas directement redistribués. C’est peut être là que se concentrent les critiques libérales, insistant sur les 5 millions de fonctionnaires en France (1/5ème de l’emploi, record de l’OCDE), sur le poids de l’Etat et de la bureaucratie. Là encore cependant, plusieurs remarques sont nécessaires pour prendre du recul. La quasi-totalité de cet argent (tout, moins les intérêts de la dette de 45 milliards soit environ 455 milliards) finance des services publics, soit en payant des agents (fonctionnaires et assimilés) soit par des dépenses d’investissement et de fonctionnement. Il y a donc deux grandes questions.

3. La première question est : peut-on se passer du service public untel ? Il est aisé de clamer qu’il faut baisser les dépenses publiques, il est beaucoup plus difficile de déterminer ce dont il faut se passer. Moins d’infirmières, moins d’enseignants ou moins de juges ? Ou peut être moins de policiers ? C’était l’un des arguments d’Olivier Passet (Xerfi) : si l’on compare non pas le nombre de fonctionnaires mais les emplois utilisés pour chaque fonction (police, justice, éducation…), indépendamment du statut, la France se situe dans la moyenne basse de l’OCDE, loin derrière l’Allemagne ou encore le Royaume-Uni et même les États-Unis. En gros, les autres pays utilisent encore plus d’agents pour les services publics, mais ils ont moins souvent un statut de fonctionnaires. Ce qui explique le paradoxe de la France, avec à la fois beaucoup de fonctionnaires par habitant mais pas plus de médecins ou d’enseignants. De quoi peut-on se passer ? Il y a de bonnes chances que la réponse soit pas grand chose, à part sans doute quelques coûteux comités Théodule (genre le CESE et autres Haut Conseil machin). C’est déjà ça, mais ce n’est rien qui nous ferait économiser des milliards et permettrait de baisser massivement l’impôt, comme le prétend le gouvernement.

4. De plus, à supposer qu’on identifie ce dont on peut se passer (mettons, les emplois de fonctionnaires territoriaux), il est difficile, concrètement, d’identifier les services/emplois à supprimer. Cela nécessite de disposer d’une bonne information sur la productivité de chaque service : de nombreux travaux de sociologues et d’économistes ont montré que dans une grande bureaucratie (c’est vrai aussi dans une grande entreprise) c’est extrêmement difficile. Cela tient à la structure très hiérarchique de telles organisations et à l’absence de bonne diffusion de l’information. On ne touche pas à certains salariés, mêmes incompétents. Selon le principe de Peter, tout employé compétent est promu au niveau hiérarchique supérieur jusqu’au point où il atteint son seuil d’incompétence ; les employés incompétents n’étant jamais rétrogradés et rarement virés, un ministre qui voudrait « réduire les dépenses » a toutes les chances de ne pas réduire les bonnes.

5. Deuxième question : un service qui nous est utile serait-il plus efficace/moins cher s’il était privatisé ? On garde le service mais on fait appel au privé au lieu d’embaucher un fonctionnaire. Si une commune embauche un cantonnier pour ramasser les poubelles, ce sera comptabilisé en « dépenses publiques + fonctionnaires » ; si, comme en Allemagne, elle fait appel à une entreprise privée, cela sera une dépense publique mais il n’y aura pas d’embauches de fonctionnaires car il s’agit de sous-traitance. Qu’est-ce qui est préférable ? Qu’est-ce qui est le plus rationnel ? Contrairement aux idées reçues sur les économistes qui défendraient systématiquement le marché, la réponse académique (ici, l’économie des organisations, et notamment les travaux de Coase et Williamson) est « ça dépend ». Ça dépend essentiellement de trois critères : spécificité des actifs (est-il facile de trouver un individu ayant les compétences de cantonnier sur le marché du travail ? puis-je trouver une autre entreprise qui sait fabriquer une centrale nucléaire ? etc.), de la récurrence de la relation (ai-je besoin d’un cantonnier ponctuellement ou en permanence ?) et enfin de la possibilité de comportements opportunistes. Le comportement opportuniste, c’est le risque que la personne, avant la signature d’un contrat, biaise l’information (même involontairement) car elle détient une information que le co-contractant n’a pas (asymétrie d’information) ; ou après la signature du contrat, ne mette pas toute l’énergie attendue par le co-contractant en cherchant son intérêt à court terme (risque d’aléa moral). On pourrait ajouter en quatrième critère le poids des coûts fixes qui fait qu’il est parfois préférable d’avoir un monopole public pour éviter un monopole privé, qui fera la même chose plus cher : c’est le cas des autoroutes par exemple.

6. Quelques exemples. Comme l’a rappelé Loïc Steffan, le système de santé français, largement public, est bien plus efficace que le système américain quand on compare à la fois les résultats et le coût. Les Américains soignent proportionnellement moins de personnes pour un coût plus élevé. C’est parce que la santé est un secteur où les comportements opportunistes peuvent être nombreux : seul l’assuré connaît bien son état de santé, l’assureur le connaît mal. Si le secteur est privé, les compagnies d’assurance vont dépenser des sommes folles en bureaucratie pour éviter les patients malades en leur faisant faire de nombreux check up de santé avant des les accepter comme clients, en rendant les contrats difficiles à comparer, en faisant payer des franchises (un américain qui veut entamer une chimio appelle d’abord son assurance pour savoir combien il paye de sa poche, surprise), et en élevant les primes moyennes. On voit alors émerger un système artificiellement coûteux et inefficace où, à l’extrême, les personnes en bonne santé ne veulent pas payer pour une assurance qu’elles jugent trop chère et où celles en mauvaise santé ne sont pas couvertes : c’est la sélection adverse. Le moyen de réduire l’asymétrie d’information est d’universaliser le système (ce qui dilue le risque sur l’ensemble des citoyens), de rendre l’assurance obligatoire (pour éviter que les personnes en bonne santé refusent de payer pour les malades), et de centraliser les informations et la gestion des dossiers : c’est exactement ce que fait la France avec la Sécurité sociale et aux dernières nouvelles ça marche très bien.

Inversement, pour reprendre l’exemple du cantonnier, supposons un fort aléa moral, une relation peu récurrente et des actifs peu spécifiques. Autrement dit, une commune qui n’a besoin que d’une mission ponctuelle, qui sait qu’elle pourra facilement trouver une personne sur le marché du travail qui dispose des qualifications nécessaires et qui ne peut que mal contrôler le travail du cantonnier : elle a alors tout intérêt à faire appel à une entreprise privée qui se chargera des espaces verts plutôt que d’embaucher un fonctionnaire payé même en l’absence de travail, qui pourra avoir une productivité faible, n’ayant aucun risque de perdre son emploi quelle que soit la qualité de son travail (aléa moral). Cela implique cependant de bien rédiger les contrats (coûts juridiques) car l’entreprise privée ne fera pas ce qui n’est pas prévu dans le contrat. C’était l’exemple que prenait Delaigue avec l’entreprise qui estime qu’il n’est pas dans son contrat de chasser les guêpes du conteneur à verres.

Conclusion

Les 57% de dépenses publiques se répartissent grosso-modo entre 35% de redistribution (c’est donc en réalité de la dépense privée qui *transite* par les pouvoirs publics) et 22% de service publics. On peut toujours améliorer la redistribution, mais on voit mal ce qui permettrait de diminuer beaucoup ce poste. Un exemple classique est le cas des retraites. La France a un régime de retraites par répartition public donc les retraites sont intégrées dans les 57% de « dépenses publiques ». C’est quasiment un tiers du budget de la Sécurité sociale, environ 220 milliards. Si on voulait « économiser » sur ce point, ce serait forcément en baissant les pensions, au profit de régimes privées, qui n’ont nullement fait la preuve de leur efficacité, bien au contraire dans le cas des États-Unis.

Reste les 22% de services publics. On peut toujours trouver des secteurs où le privé ferait mieux et moins cher. La concurrence a fait la preuve de son efficacité dans nombre de domaines, mais loin s’en faut que ce soit dans tous. Personne ne souhaite aujourd’hui revenir au temps du monopole public de France Télecom et autres PTT quand on voit le bien que la stratégie agressive de Free a fait sur la facture moyenne de téléphonie et sur l’innovation dans le secteur. Les arguments montrent également qu’une mise en concurrence des trains via un système d’appel d’offres (enchères) produirait un service plus efficace pour le même prix. En revanche, dans le cas de la santé, le système française se révèle plus efficace que le système américain tout en étant moins cher. C’est quasiment du cas par cas et c’est complexe. Loin d’une approche idéologique à base de « il faut baisser les dépenses publiques parce qu’il le faut ».

De quoi le salaire est-il le signe ?

Un nouveau travail dans la catégorie “agrégation”.

L’étymologie du mot « salaire » renvoie au sel, qui fut pendant longtemps une denrée rare et précieuse car c’était le seul moyen de conserver les aliments. Celui qui reçoit une solde (le soldat) perçoit du sel (un salaire). Dans le sens moderne, le salaire désigne la rémunération que reçoit un salarié en échange de son travail. Cette rémunération se fait aujourd’hui sous forme de monnaie fiduciaire et non plus en échange de denrée.

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Les transformations de la microéconomie après 1945

Introduction

On peut retracer les fondations de la microéconomie aux travaux des marginalistes (Menger, Jevons et Walras) à la fin du XIXème siècle. Ce sont les jalons fondateurs du néoclassicisme qui sera synthétisé par Alfred Marshall au début du XXème siècle. Les néoclassiques se distinguent en effet des classiques sur plusieurs points : théorie de la valeur subjective fondée sur la loi de l’offre et de la demande, recherche de l’équilibre général sur les marchés (ce qui déplace le fondement de l’étude de l’origine de la valeur à la formation des prix), hypothèse de concurrence parfaite, et enfin raisonnement microéconomique qui procède le plus souvent de l’agent rationnel au comportement maximisateur. Lire la suite

Une histoire de la pensée économique depuis 1945 : l’économie contemporaine (6/6)

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6. La science économique contemporaine

Il est difficile de résumer rapidement l’état d’une science aussi diverse, au niveau international, que l’économie. Je vais donc devoir être beaucoup plus long, même si cela restera au final succinct par rapport à tout ce que l’on pourrait développer. Quelles sont les grandes lignes qui structurent cette discipline depuis les controverses issues du keynésianisme ? On analysera d’abord les évolutions sur la méthodologie des économistes, puis les questions de fond.

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Une histoire de la pensée économique depuis 1945 : l’école néoclassique (5/6)

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5. Les nouveaux classiques, la crise du keynésianisme

Les « nouveaux classiques » ou encore la « nouvelle macroéconomie classique » regroupe un ensemble d’auteurs qui ont pour point commun de remettre sévèrement en question, à partir des années 1970, la doctrine keynésienne. Durant tout le début des Trente Glorieuses, en effet, le keynésianisme était dominant et les recettes de Keynes semblaient fonctionner pleinement : taux de chômage inférieur à 4% dans la plupart des pays développés, croissance supérieure à 5%, forte progression des salaires et du pouvoir d’achat, moyennisation de la société, etc.

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Une histoire de la pensée économique depuis 1945 : l’école autrichienne (4/6)

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4. L’école autrichienne, l’apologie du libéralisme

Cette école a une place marginale en science économique, du fait de sa combinaison originale de libéralisme radical et d’hétérodoxie. Son nom provient du fait que ses fondateurs étaient de nationalité autrichienne : il s’agit de E. von Böhm-Bawerk, de L. von Mises et surtout de F. Hayek (J.A Schumpeter peut être considéré comme un autrichien hétérodoxe). Les principales caractéristiques de cette école sont les suivantes.

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Une histoire de la pensée économique depuis 1945 : le postkeynésianisme (3/6)

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3. Le postkeynésianisme, le rejet du « Keynes-orthodoxe »

A. A la lisière entre Keynes et Marx

Les postkeynésiens sont des économistes qui ont refusé l’article de J. Hicks de 1937, considérant qu’il s’agissait d’une interprétation classique de la pensée de Keynes, contraire aux intuitions centrales du maître de Cambridge. Les postkeynésiens entendent insister sur le caractère radicalement anticlassique de la pensée de Keynes et rejettent les aspects les plus « classico-compatibles » du keynésianisme. Ils insistent sur l’économie comme circuit plutôt que comme équilibre (en particulier Kalecki), sur les prix rigides à court terme, sur le rôle de l’investissement, sur la dimension macroéconomique dans un contexte d’incertitude radicale et sur l’information imparfaite. Enfin, ils insistent sur le rôle effectif de la monnaie à court terme et à long terme, alors que les néoclassiques défendent la théorie de la neutralité de la monnaie, donc l’inefficacité des politiques publiques.

Les principaux représentants de ce courant sont N. Kaldor, M. Kalecki, J. Robinson (en photo) ou encore P. Sraffa. Comme on peut l’imaginer des hétérodoxes aussi radicaux n’avaient aucune chance d’obtenir le Prix Nobel.

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Une histoire de la pensée depuis 1945 : le néokeynésianisme (2/6)

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2. Le néokeynésianisme, l’intégration de Keynes dans la théorie classique

Ce courant prend sa source dans l’article de John Hicks, M. Keynes and the Classics : a suggested interpretation, (1937) qui, à peine un an après la parution de la Théorie Générale, entend formaliser mathématiquement les principales idées de Keynes. Les principaux représentants de ce courant sont J. Hicks, R. Solow, R. Mundell et surtout P. Samuelson : ils obtiendront tous le Prix Nobel. L’objectif théorique de ce courant est d’intégrer Keynes à la théorie classique en faisant de Keynes un cas particulier du modèle classique. Alors que Keynes semble de prime abord opposé aux classiques, ce courant cherche au contraire à montrer qu’il est possible de les réconcilier. On a parfois appelé ce courant « école de la synthèse ». C’est le courant majeur de la seconde moitié du XXème siècle. Ses principales caractéristiques sont les suivantes.

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