Note de lecture : Le monde sans fin (Blain & Jancovici)

Bon, finalement, je chronique une deuxième bédé…Winking smile

Les auteurs

Christophe Blain est bien connu dans le monde de la bédé. C’est le seul auteur à avoir remporté deux fois le prix du meilleur album du festival d’Angoulême. Je n’ai lu que son œuvre la plus connue : Quai d’Orsay, une chronique diplomatique sur la vie du ministère des Affaires d’Etrangères sous Dominique de Villepin. Dit ainsi, ça ne semble pas très excitant, mais la série est géniale, foncez ! Le dessin de Blain est toujours drôle, propre, original. Il convient parfaitement au projet ici chroniqué.

On ne présente plus Jean-Marc Jancovici (“Janco”, comme l’appellent ses fans), ingénieur, diplômé de Polytechnique, professeur aux mines, spécialiste de l’énergie. Je l’ai découvert il y a quelques années déjà, via divers blogs et forums sur internet. Peu de gens le connaissaient à l’époque, et il faisait figure de pionnier sur les questions écologiques abordées du point de vue scientifique. Il est à l’origine d’une méthode de calcul du bilan carbone personnel, diffusé par l’ADEME (l’agence gouvernementale de la transition énergétique) pour laquelle il a travaillé dans les années 2000. Depuis deux ou trois ans, sa notoriété en ligne a explosé, notamment grâce à Youtube où il a près de 200 000 abonnés et où ses nombreuses conférences dans divers écoles d’ingénieur ou de commerce sont accessibles facilement. Son style direct et cash, son sens aigu des métaphores et ses prises de position très claires (notamment sur le nucléaire) ont beaucoup contribué à son succès.

Si j’en crois l’introduction, Christophe Blain a découvert Jancovici un peu par hasard : son frère lui parle de ses conférences en ligne, il visionne plusieurs heures de vidéo Youtube, puis contacte Jancovici. De là, la naissance de Le monde sans fin, paru l’année dernière : une bédé qui résume en 200 pages (oui, c’est long !) toutes les idées de Jancovici.

Spoiler : j’ai adoré ! On retrouve le style cash et direct de Jancovici, qui se marie à la perfection avec le dessin de Blain. C’est toujours aussi vivant et pédagogique. Sur le fond, connaissant déjà plutôt bien la pensée de l’ingénieur, je n’ai pas appris des tonnes de choses, mais il y a quand même pas mal de choses intéressantes. J’ai aussi retrouvé les excès et les raccourcis de Jancovici, surtout quand il parle d’économie : je mettrai ces critiques à la fin.

Je résumerai d’abord les principaux points de l’ouvrage puis je reprendrai les critiques qu’on peut lui adresser.

I. Les prodigieuses énergies fossiles

Jancovici a principalement contribué à mettre sur la table médiatique le rôle crucial de l’énergie dans les économies capitalistes développées. Une bonne moitié de l’ouvrage est consacré à rappeler tout ce que nous devons aux prodigieuses énergies fossiles : charbon, puis pétrole, puis gaz. Le graphique ci-dessous (reproduit et longuement commenté dans le livre) est vraiment fabuleux, parce qu’il raconte l’histoire de l’humanité, en raccourci, sur les deux derniers siècles. Comment l’usage de plus en plus important (et cumulatif) d’énergies hyper denses, faciles à extraire et à transporter, a transformé pour toujours l’homme et la planète, pour le meilleur et pour le pire.

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Pour le meilleur : en démultipliant la force de travail disponible, les énergies fossiles ont permis les gains de productivité gigantesques de la Révolution industrielle, et tout ce qui va avec, ce que Jancovici résume par la métaphore (qui court tout au long de l’ouvrage) du “super héros aux supers pouvoirs”, c’est-à-dire l’être humain avec l’énergie abondante : déplacements toujours plus rapides et faciles (train puis voiture puis avion), agriculture intensive (et donc exode rural, et aussi disparition des famines), électricité, construction, informatique, loisirs (car réduction du temps de travail nécessaire pour la même quantité produite)… on en finirait pas d’établir la liste des gains de confort obtenus par les êtres humains en quelques décennies.

L’humanité jusqu’alors n’avait réalisé aucun progrès technique d’ampleur, se contentant de l’énergie produite par le bon vieux corps humain, agrémenté de quelques énergies renouvelables peu efficaces (moulin à vent, biomasse c’est-à-dire bois), d’animaux de traits ou d’esclaves. Jules César et Napoléon, qui ont vécu à près de dix-huit siècles (!) de distance, se déplaçaient exactement de la même façon : à cheval. En une journée, on pouvait faire au mieux une cinquantaine de kilomètres. Paris-Toulouse (700 km), c’était plus de 15 jours de voyage (avec un relais de diligence efficace) ! Aujourd’hui, Paris-Pékin (8200 km) c’est… 10 heures d’avion.

Un Français moyen dispose à son service en équivalent énergie, c’est-à-dire via des machines alimentés en énergie, de 400 à 500 esclaves ! Alors que le corps humain peut fournir quelques dizaines de watt dans le meilleur des cas (bien nourri et en bonne santé), un tracteur ordinaire en fournit 60 mille (600 paires de jambes), un avion 100 mille (1000 paires de jambes) et un laminoir industriel 100 mégawatt, soit 10 millions de paires de jambes, ou encore la “totalité de la population de l’Ile de France en train de marteler de l’acier” (p. 37). Alors qu’il a fallu un million et demi d’Egyptiens se tuant à la tâche pendant 10 ans pour créer le canal de Suez (193 km), le tunnel suisse de Saint-Gothard, de près de 60 km et creusé sous 2500m de roche, n’a nécessité que… 1800 personnes.

Ainsi, Jancovici explique à raison que l’essentiel des progrès connus par l’humanité depuis deux siècles, à savoir hausse de l’espérance de vie, apparition des classes moyennes et des loisirs, baisse du temps de travail, hausse de la population, enrichissement continu, gains de pouvoir d’achat, sont mus par l’abondance énergétique. Or, les dépenses d’énergie représentent dans la majeure partie des pays riches autour de 5% du PIB ! La disproportion entre le poids ridicule de l’électricité, du gaz, du pétrole et du charbon dans nos dépenses et les services qu’ils nous rendent permet à Jancovici de filer sa métaphore :  le cerveau, lui aussi, représente moins de 5% du poids du corps, mais si on supprime le cerveau d’un être humain, on supprime la totalité de son existence et pas juste 5%.

Pour le meilleur, donc, mais aussi pour le pire : deux questions se posent. Une question d’ordre quantitative : que ferons-nous quand il n’y aura plus de pétrole ? Une question d’ordre qualitative : même si nous avons encore des réserves de charbon pour quelques centaines d’années (environ deux siècles au rythme actuel, d’après ce que j’ai lu), pouvons-nous cramer tous les stocks existants sans nous causer à nous-mêmes et aux espèces qui vivent avec de nous de graves dommages ? C’est bien entendu la question du réchauffement climatique qui est ici posée. Les deux questions sont étudiées dans l’ouvrage.

II. Les remplacer, oui, mais par quoi ?

Commençons par la question quantitative. Que ferons-nous sans pétrole ? Nous devrons retourner au Moyen-âge (littéralement).  Ce que montre Jancovici, c’est que nous n’avons à l’heure actuelle aucun moyen efficace de remplacer les énergies fossiles. Il suffit de reprendre le graphique précédent et de zoomer. La totalité des “énergies renouvelables” (c’est-à-dire renouvelables à l’échelle humaine, car à l’échelle de quelques millions d’années même le pétrole est renouvelable) représente quelques pouièmes de notre usage énergétique. Biocarburants + Solaire + Vent + Hydro + Autres renouvelables = 10% du total de l’énergie consommée en 2018. 14% avec le nucléaire, et 20% en incluant le bois (qui est renouvelable mais très émetteur de CO2). On est loin du compte.

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D’ailleurs, le mix renouvelable n’a guère progressé en 40 ans :

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L’intérêt de l’analyse de Jancovici, pour un économiste comme moi habitué aux discours sur “l’innovation”, c’est de mettre les mains dans le cambouis de la technique, et donc de l’énergie. L’innovation existe et elle n’est pas à négliger. Mais sans dire précisément quelle innovation nous apporte quel bénéfice, et si elle est de nature à se substituer aux énergies fossiles, l’innovation reste une croyance un peu magique. “Les hommes trouveront une solution”. Ou pas. Alors, voyons un peu.

Même si nos ancêtres ne savaient pas utiliser l’énergie solaire, que nos poêles à granulés ont un bien meilleur rendement que les fours à bois du Moyen-âge et que nos éoliennes sont bien plus efficaces que les antiques moulins à vent, l’énergie renouvelable reste fondamentalement peu dense par rapport aux fossiles. Quelques ordres de grandeur bien connus : l’énergie contenue dans 1 litre d’essence (poids : 750 grammes, transportable à la main) est d’environ 10KWh, ce qui vous permet de déplacer un SUV d’une tonne et demi à 100km/h pendant 15 kilomètres (énergie mécanique générée : entre 2 et 4KWh, soit 20 à 40% de l’énergie initiale selon la performance du véhicule et les conditions d’usage). L’énergie contenue dans un stère de chêne est au mieux de 2000KWh, mais elle pèse plus de 500 kilos et est donc très difficile à convertir en énergie mécanique. A poids équivalent, un kilo de bois c’est moins de 4KWh, moins de deux fois l’énergie contenue dans un litre d’essence (et bien moins une fois convertie en énergie mécanique), pour un poids supérieur de 25%. Et si un être humain remonte une pelletée de terre de 3kg toutes les 5 secondes pendant 8h (sans pause, il va sans dire), il aura à la fin de la journée générée une énergie mécanique de…. 0,05KWh. L’équivalent énergétique d’un dé à coudre d’essence (5 millilitres) ! Anecdote amusante : une équipe d’étudiants de Stockholm a filmé Robert Förstemann, champion olympique de cyclisme de vitesse disposant de jambes de 74 cm, pour savoir s’il pouvait générer assez d’énergie, en pédalant, pour faire tourner un grille-pain de 700 watts. Réponse ici.

L’énergie renouvelable (air, soleil, bois) pose d’autres problèmes. Elle n’est pas aussi facile à transporter et à stocker —à cet égard, le pétrole est un must. Elle n’est pas aussi facile à piloter, puisqu’une éolienne sans vent et un panneau solaire sans soleil ne produisent rien. Elle n’est pas adaptée aux transports (dont dépend toute économie mondialisée), et spécialement aux gros transports : l’avion solaire restera un gadget pour riches, et l’avion électrique de masse une impossibilité technique : transporter les batteries nécessaires alourdirait tellement l’appareil que le rendement énergétique serait absurde. Si le rendement des moteurs de voiture électrique est bon (Jancovici rappelle d’ailleurs que la première voiture à dépasser les 100Km/h était électrique), celle-ci reste encore dépendante des énergies fossiles puisque la majeure partie de l’électricité dans le monde est produite à partir de charbon (sans parler de la construction du véhicule, des routes, des batteries, etc.). Les endroits pertinents pour faire des barrages étant déjà tous exploités, le nombre d’éoliennes et de panneaux solaires qu’il faudrait pour remplacer la totalité du pétrole, en imaginant qu’on puisse convertir tous les transports à l’électrique (ce qui est un défi gigantesque), est tellement énorme que chacun aurait une éolienne devant chez lui. Et les jours sans vent, pas de départ en vacances…

On pourrait aussi dire un mot des biocarburants ou des carburants de synthèse : plus chers à produire, et très souvent faits à partir de pétrole ou de machines fonctionnant au pétrole, ce qui clôt presque instantanément la discussion. Leur EROI (énergie investie/énergie produite) est très faible, souvent proche de l’unité, ce qui signifie que vous devez investir l’équivalent d’un baril pour en obtenir un, ce qui n’a aucun intérêt. Les agrocarburants sont produits par des tracteurs fonctionnant au pétrole, sans parler du fait qu’ils se substituent aux terres agricoles pour nourrir les hommes : remplacer la totalité du pétrole actuellement utilisé dans les moteurs par des biocarburants nécessiterait probablement d’arrêter de nous nourrir, étant donné la surface agricole nécessaire.

Reste le nucléaire, extrêmement dense en énergie, pilotable et efficace, et c’est la raison pour laquelle Jancovici consacre de longues pages à le défendre (à partir de la page 128). Revenant sur le fonctionnement d’une centrale ou sur les principaux accidents nucléaires dans l’Histoire, il en profite au passage pour égratigner un grand nombre de clichés écolos sur les dangers (extrêmement exagérés selon lui) des déchets ou les risques d’un accident. Il est à noter qu’en aucun cas Jancovici ne pense que le nucléaire, à soi seul, va régler tous les problèmes : pour lui, le nucléaire doit être vu comme un investissement indispensable, à conserver et à développer, pour amortir le choc de la nécessaire décroissance, c’est-à-dire de la réduction de notre dépendance aux énergies fossiles.

III. La question qualitative : le réchauffement climatique

Alors que la question quantitative est celle de l’épuisement à long terme des stocks, la question qualitative souligne plutôt que, même en présence de stocks encore abondants (comme ceux du charbon), il est impossible de les utiliser à ce rythme. Le climat est donc abordé à partir de la page 106. Je ne reviens pas ici sur les constats largement étayés du GIEC : le climat se réchauffe et les causes sont principalement d’ordre anthropique, dont 85-90% d’émissions de COissues de la combustion d’énergies fossiles.

Ce qu’on aborde moins, et qui est bien plus important, ce sont les conséquences possibles (du très probable au peu probable : à une échelle de 100 ans, rien n’est jamais certain) de ce réchauffement en fonction de la hausse de la température moyenne du globe. Jancovici en aborde quelques-unes : hausse des évènements météo violents (ouragans, inondations), zones devenus totalement inhabitables avec des pics extrêmes de canicules et des régions invivables sans climatisation l’été (climatisation qui dépend des fossiles…), baisse des rendements agricoles et donc instabilité des prix de l’alimentation (avec tendance haussière) et insécurité alimentaire en hausse, zones devenues impropres à l’agriculture (essayez donc de produire du vin à Bordeaux avec des températures supérieures de 3 ou 4 degrés), migrations massives à côté desquelles la guerre en Syrie ou en Ukraine paraîtra une bluette, …

Jancovici a le bon goût de rappeler que les interactions climatiques sont très complexes et qu’à cette échelle de temps la science ne peut pas dire, à l’année près, “qu’est-ce qui va se passer quand”. Les slogans du type “il nous reste trois ans pour sauver le climat” sont des simplifications pédagogiques volontairement alarmistes à l’intention des décideurs, dans le but de favoriser la prise de conscience et donc l’action (la fameuse “phase 3” du GIEC), au risque de provoquer des paniques morales ou des dépressions chez certains. En revanche, on connaît les grandes lignes, et on sait qu’on s’aventure dans des zones de turbulences intenses, avec des conséquences en partie imprévisibles.

Jancovici reprend l’équation de Kaya, une formulation très simple des causes des émissions de CO2. Elle se formule ainsi :

l'avenir du monde selon l'équation de kaya - Martouf le Synthéticien

Ainsi, une population donnée (POP), qui dispose d’un niveau de richesse donnée (PIB/POP), utilisant une énergie donnée (TEP/PIB où TEP est Tonne Equivalent Pétrole), laquelle est émettrice d’une quantité de CO2 donnée (CO2/TEP), produira une quantité donnée de CO2. Cette équation est en fait tautologique (CO2 = CO2) et n’est pas un modèle prédictif des causes du réchauffement climatique. Par contre, elle est extrêmement pédagogique car elle permet facilement de voir sur quels points agir pour maintenir le réchauffement climatique dans des limites acceptables. Pour ne pas dépasser 2C° de hausse d’ici 2100, nous ne devons pas émettre plus d’un tiers de toutes les émissions que nous avons déjà émises, c’est-à-dire diviser les émissions par trois en trente ans, ou encore les baisser de 4% par an (à ce stade, avec les 2250 milliards de tonnes émises, nous avons déjà signé pour 1,3C° de réchauffement). Reste à savoir comment, c’est-à-dire quel terme de l’équation réduire. La population avec une guerre ou une pandémie ? Le PIB en s’appauvrissant tous ? Peu probable. L’usage des énergies fossiles ? Cf. partie précédente. L’intensité énergétique du PIB ?  c’est déjà le cas (cf. infra), mais cela ne résout pas complètement le problème de la quantité de CO2 totale.

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IV. Les pistes, les solutions

Les dernières pages sont les plus intéressantes, car je connaissais moins cette partie, et ce sont celles où Jancovici explore plus en détail les pistes et les solutions, c’est-à-dire les investissements nécessaires pour avancer. La décroissance, en soi, n’est qu’un équivalent sémantique de la récession, donc de l’appauvrissement généralisé, puisque la croissance est la traduction dans le langage et les mesures des économistes de tout ce qu’on a dit précédemment : ce qu’on doit à la croissance, on le doit aux énergies fossiles. Si on renonce à la croissance, on renonce à tout ce qui est mentionné plus haut dans la partie I. Et on retourne au Moyen-âge. Nota bene pour les non-économistes : maintenir le PIB à son niveau actuel en visant une croissance zéro ne maintient pas notre confort puisque la population augmente : le PIB/habitant diminue et nous nous appauvrissons —en plus d’être incapables, dans ce cas, de financer retraites et services publics à moyen terme, et je ne dis rien des extrêmes tensions sociopolitiques que cela engendrerait.

Comme la plupart des militants sur ce thème, Jancovici oppose “décroissance choisie” et “récession subie”. En réalité, il ne s’agit pas stricto sensu de décroissance, c’est-à-dire de viser une réduction du PIB, mais plutôt de diminuer certains aspects de la croissance pour en augmenter d’autres. En langage de comptabilité nationale, le PIB est l’addition des dépenses de consommation, d’investissement, et du solde extérieur (exportations moins importations). Faire la transition énergétique serait alors réduire la consommation pour augmenter les investissements (publics notamment) : c’est moins une baisse du PIB qu’une réorientation du PIB, mais cela veut bien dire qu’il faut baisser certaines choses.

Quoi, comment, et à quel prix politique, est une vaste question. Par exemple, sommes-nous prêts à vivre dans une société dont le gouvernement interdit les déplacements en avion ou impose un nombre minimum de passagers pour les trajets en voiture ? C’était la question que j’avais posée dans un article, il y a trois ans. L’écologie est aussi une question démocratique, car le confort et la démocratie des droits individuels sont intimement liés : les énergies fossiles rendent concrètement possible ce que la démocratie politique vous promet juridiquement : droit de se déplacer, de consommer, d’entreprendre, droit au logement…

Une bédé ne peut évidemment pas aborder tous les points mais Jancovici fait un rapide panorama. En dehors du nucléaire, sont abordées trois grands thèmes :

  • Le logement : l’importance de l’isolation des habitations, développement massif d’une filière de pompe à chaleur subventionnée par l’Etat…
  • Transport : développement du vélo électrique, du covoiturage, des transports en commun, de la location de petites voitures électriques pour les derniers kilomètres…
  • Alimentation : réduire la viande sans la supprimer, manger mieux et donc plus cher, mieux former les agriculteurs aux enjeux climatiques et énergétiques…

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Pour finir sur une note plus positive, il faut rappeler qu’au niveau mondial la France est un très bon élève écologique. Je prendrais deux points : l’énergie et les émissions de CO2.

L’énergie 

Nous avons réussi à réduire notre consommation primaire d’énergie d’environ 30% depuis les années 2000, d’un pic de 3133 TWh en 2004 à 2418 TWh en 2020. Un résultat certes accentué par la pandémie mais la tendance était là bien avant.

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Ceci est confirmé par le très bon rapport du groupe d’économistes de l’ONG Zenon qui montre que dans les pays développés, la demande d’énergie semble suivre une courbe logistique (en S renversé) et ne croit pas de manière exponentielle avec la hausse du PIB. Les pays les plus riches parviennent donc à faire diminuer leur demande d’énergie tout en continuant d’augmenter leur PIB. L’intensité carbone des économies développer ne cesse de diminuer.

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Les émissions de CO2

La France représente moins de 1% des émissions mondiales (même en incluant les émissions importées, c’est-à-dire consumption-based, le résultat ne change pas fondamentalement) et nous avons fortement baissé nos émissions par habitant, notamment grâce au nucléaire et aux gains d’efficacité. C’est le cas de la plupart des pays riches y compris les Etats-Unis.

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Ce point nous rappelle qu’il n’y a aucune solution seulement locale au réchauffement climatique, c’est-à-dire sans intégrer les plus gros pollueurs que sont les Etats-Unis ou la Chine : près de la moitié des émissions mondiales pour ces seuls deux pays !

Liste des pays par émissions de dioxyde de carbone — Wikipédia

Certes, à l’intérieur de chaque pays, les émissions de CO2 sont très inégalement réparties et les plus riches émettent bien davantage :

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Cependant les politiques écologiques étant le plus souvent nationales, raisonner par pays reste pertinent.

Tout ceci étant dit, on peut nuancer de deux manières : 1° ces gains d’efficacité se font-ils à un rythme suffisant ? 2° (surtout) pour le climat, l’indicateur CO2/PIB n’est pas pertinent. Cet indicateur dit simplement que le PIB augmente plus vite que la consommation d’énergie. Il ne préjuge pas de la quantité totale de CO2 dans l’atmosphère qui est la seule véritable question climatique. Or, de ce point de vue…

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VI. Les critiques

L’ouvrage est excellent et j’ai peu de critiques fortes. Cependant, je critiquerai un certain “impérialisme scientifique” de Jancovici, c’est-à-dire la tendance à vouloir tout expliquer par l’énergie, absolument tout, y compris des sujets où clairement l’énergie n’est pas en cause. Jancovici est connu pour ses critiques très exagérées à l’endroit des économistes où il fait montre de pas mal de mauvaise foi.

Pour le dire simplement, l’énergie explique très bien les causes structurelles et de très long terme de la croissance économique. Elle n’explique pas les causes conjoncturelles et de court-terme, donc les crises ponctuelles. Tout à son envie de tout expliquer par l’énergie, Jancovici se lance parfois dans des tentatives casse-gueule de vouloir expliquer la crise des subprimes, par exemple, par la disponibilité du pétrole. Comme il maîtrise très mal les outils de l’économie et de la finance, les résultats sont très peu convaincants. Pour le dire encore autrement, l’énergie explique bien les causes profondes de la croissance, c’est-à-dire les gains de productivité, mais très peu les variations conjoncturelles de celle-ci,  les périodes de faste suivies de période de crises. Pour ça, les économistes sont bien mieux armés que Jancovici. Et cela joue un rôle important, car sans cela, on ne peut pas comprendre pourquoi la quantité d’énergie transformée ne varie pas de manière strictement proportionnelle au PIB (cf. supra), ce qu’on appelle le découplage (même si ce découplage est encore très relatif)

Dans le même genre d’idées, expliquer la Sécurité sociale par l’énergie est casse-gueule. L’énergie joue toujours un rôle de fond dans un gain de confort, mais ignorer complètement la dimension politique de la question (et donc la dépolitiser) est faux, en plus d’être idiot sur le plan de l’action : si le politique ne joue aucun rôle et que l’énergie explique tout, alors le politique ne peut rien faire non plus pour la transition énergétique. De manière générale, Jancovici a le travers classique des ingénieurs : très mal formé (voire pas du tout formé) en sciences sociales, il ignore complètement les facteurs politiques et sociaux. A cet égard, la toute dernière partie de l’ouvrage, qui tente d’expliquer la société de consommation par des sortes de « pulsions cérébrales » induites par le striatum, est vraiment peu convaincante. Pourquoi vouloir absolument tout naturaliser ?

Enfin, reprenant le cliché convenu que les économistes sont des adorateurs du marché et de la croissance et sont incapables de comprendre les causes profondes de celle-ci, il professe quelques énormités au sujet de la profession.

Non, aucun économiste ne croit qu’une “croissance infinie est possible dans un monde fini”, tout simplement parce que s’intéresser à la croissance à une échelle de temps qui dépasse quelques années (conjoncture) et quelques dizaines d’années (structure) n’a aucun sens ni aucun intérêt. Personne ne cherche à comprendre la croissance économique en 2150, à une échelle où la macroéconomie n’a rien à dire ni à prévoir : ce serait absurde.

Non, les économistes n’ignorent pas l’énergie dans leurs travaux, bien au contraire. L’énergie explique le PIB à long terme, mais l’inverse est vrai à court terme, donc ce n’est pas aussi simple que le “meilleur modèle macroéconomique du monde” le suggère (suivre le lien). En revanche, on peut sûrement reprocher aux économistes français, surtout les plus médiatisés (Tirole, Aghion…) de ne pas insister suffisamment sur ce thème, et d’être trop focalisé sur le tryptique prix/taxe carbone/innovation. Mais on peut aussi se dire que chacun son boulot ! Le rôle des économistes est d’étudier les prix et celui des ingénieurs les techniques.

Non, les économistes n’ignorent pas la valeur des actifs naturels tel qu’une montagne, une forêt, un lac. Il y a d’ailleurs (et depuis longtemps) des mesures pour les chiffrer et compléter par des mesures de stock la logique de flux du PIB. A ce sujet, conseil de lecture d’un ouvrage paru il y a plus de dix ans (j’avais l’un des auteurs comme prof en licence, ça ne me rajeunit pas) : Economie de l’environnement et du développement durable, d’Abdelmalki et Mundler.

Taper sur les méchants économistes qui ne comprennent rien à rien quand on est ingénieur est convenu et de bonne guerre (la vieille opposition sciences sociales vs science de la nature), mais disons que Jancovici est très peu convaincant quand il s’y adonne et que ce n’est pas la partie la plus intéressante de son discours. En plus, c’est idiot : on a aussi besoin de (bons) modèles économiques pour faire et financer la transition énergétique.

Note de lecture : Mémoires vives, par Edward Snowden

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L’auteur

Est-il besoin de présenter le lanceur d’alerte le plus célèbre de la planète ? En 2013, Snowden a acquis une attention médiatique internationale en divulguant des documents classifiés sur la manière dont la NSA (National Security Agency) américaine espionnait le monde entier, y compris les Américains. Il faut reconnaître à l’auteur un courage phénoménal puisqu’il a sacrifié sa carrière, son salaire confortable, son pays, la plupart de ses relations familiales et amicales restées aux Etats-Unis pour pouvoir divulguer ce qu’il a divulgué : en 2021, poursuivi pour des crimes fédéraux aux Etats-Unis, il vit toujours en Russie où il a obtenu le droit d’asile avant de s’y marier. Lire la suite

Note de lecture : Les Déshérités, de François-Xavier Bellamy

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Comme professeur de lycée, je suis intéressé depuis longtemps par les débats liés à l’école et aux questions pédagogiques. J’ai publié plusieurs articles sur le sujet, ici même, notamment sur la question du niveau des élèves (lien), des valeurs transmises à l’école (lien), du lien entre école et démocratie (lien) où je commentais notamment un texte de Laurent Lafforgue, de propositions pour l’école (lien) ou encore des réformes de l’université (lien).

J’ai donc lu avec intérêt le court essai de François-Xavier Bellamy, agrégé de philosophie (et désormais connu du grand public puisqu’il est tête de liste LR aux élections européennes) publié en 2014 : Les Déshérités ou l’urgence de transmettre. Le titre étant une référence assez évidente aux Héritiers (1964) de Bourdieu et Passeron (ou plutôt : contre Bourdieu et Passeron), il m’a interpellé. Très honnêtement, venant d’un esprit qui s’affirme conservateur, je m’attendais à une énième plainte un peu réactionnaire sur l’école qui ne transmet plus rien, la perte des valeurs, et les jeunes qui ne respectent plus leurs aînés et gnagnagna.

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A quoi sert la sociologie ?

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De toutes les sciences sociales, la sociologie est peut être celle qui a la plus mauvaise presse. Si France Culture distingue jusqu’à sept “péchés capitaux” (pour la beauté du chiffre symbolique), je me contenterai des trois principales.

Premièrement, la sociologie ne serait pas scientifique. Elle serait un  paravent pseudo-scientifique de projets militants. De façon intéressante, cette critique provient aussi bien de l’extérieur (donc de personnes fort peu informée de sociologie : on rangera par exemple dans cette catégorie la critique catholique de la “théorie du genre”), mais aussi de l’intérieur de la sociologie, certains sociologues reprochant à d’autres, à certains courants, ou à la sociologie en général, un défaut de scientificité : on peut ranger dans cette catégorie l’ouvrage de Bronner et Géhin, dont j’avais fait une chronique.

Deuxièmement, la sociologie serait inutile, car elle ne ferait que rappeler des choses que tout le monde sait déjà (par exemple, que la famille transmet des normes et des valeurs). L’un des concepts les plus centraux en sociologie, la socialisation, serait ainsi trop évident. Là encore, la critique est externe (la sociologie ne sert à rien, les sociologues sont au mieux des “super-journalistes”) et aussi interne (la sociologie est travaillée par la question de l’objectivation, elle souffre d’un manque de légitimité scientifique, aussi bien auprès du grand public que des décideurs, ce qui induit de faibles moyens consacrés à la recherche). Bronner estime ainsi que les sociologues devraient “arriver à des choses qui ressemblent à des assertions scientifiques sinon on ne se distingue pas des agents ordinaires”.

Il y a un lien entre ces deux critiques, qui donnent le titre de mon article : à quoi sert la sociologie ? Si la sociologie est scientifique, la question devient plutôt à quoi sert la science, ce qui est très différent. Mais si, en revanche,  la sociologie n’est pas scientifique, alors la connaissance du monde social qu’elle apporte n’est pas réellement différente de la littérature ou du journalisme : elle ne sert donc à rien. Pour décrire la vie sociale, il vaudrait mieux lire Le Monde, et pour la mettre en scène, Balzac ou Zola.

Troisièmement et peut être surtout, la sociologie serait déterministe donc déresponsabilisante. Si j’en crois Bernard Lahire, cela ne date pas d’hier. En 1983, Reagan brocardait la “philosophie sociale” accusée de déresponsabiliser les criminels et les délinquants. Plus près de nous, on se souvient de la formule de Manuel Valls en 2016 à propos du terrorisme, dénonçant explicitement les sociologues : “expliquer le djihadisme, c’est déjà un peu excuser”. Manuel Valls rejouait là, probablement sans le savoir, un vieux débat épistémique : comprendre ou expliquer ?

Cet article est consacré à la défense de la scientificité de la sociologie. Comme d’habitude, je ne prétends pas à l’originalité mais plutôt à faire une bonne synthèse. Dans la première partie, j’établirai un long rappel historique de la façon dont la sociologie s’est construite, en faisant des comparaisons avec l’économie, discipline que je connais encore mieux. Puis je répondrai aux trois critiques ci-dessus.

1. Comprendre contre expliquer, science sociales contre sciences naturelles ?

Dès 1883 (Introduction aux sciences de l’esprit), le philosophe et sociologue allemand Wilhelm Dilthey distingue les sciences de la nature et les sciences de l’esprit —on dirait aujourd’hui les sciences humaines et sociales. Alors que les premières avaient vocation à expliquer, c’est-à-dire à dégager des lois, des relations de cause à effet quantifiées, les secondes devaient avoir une approche plus singulière : comprendre c’est-à-dire étymologiquement saisir, donc se mettre à la place de, entrer en sympathie avec l’objet d’étude qui est l’être humain. Les sciences sociales et au premier chef la sociologie encore naissante ne devraient donc pas chercher à imiter les sciences de la nature (dégager des lois), mais au contraire avoir une approche spécifique étant donné leur objet d’étude.

Quelle spécificité des sciences sociales par rapport aux sciences de la nature ? Un peu, beaucoup, pas du tout ? Ce vieux débat a irrigué toute la réflexion épistémologique depuis des siècles, et continue de l’irriguer encore aujourd’hui. Pour simplifier le propos, distinguons d’abord deux camps : d’un côté, les tenants des sciences sociales comme sciences nomologiques : elles doivent s’inspirer des sciences de la nature ce qui signifie qu’elles peuvent et doivent dégager des lois (nomos). Il faut expliquer. De l’autre, les tenants d’une approche plus subjective : les sciences sociales doivent se mettre à la place des acteurs, intégrer la part imprévisible du monde social, car la société est construite par les individus. Il ne saurait y avoir de lois immuables. Il faut comprendre. Les sciences sociales seraient alors des sciences purement historiques, empiriques voire descriptives.

2. L’économie, une mécanique sociale ou une science humaine ?

Il est intéressant de commencer avec la construction scientifique de l’économie, plus ancienne que la sociologie (la plus ancienne réflexion économique connue est probablement l’Ethique à Nicomaque d’Aristote). Prenons les pères fondateurs de la discipline, que, pour simplifier, on réduira à cinq : Adam Smith (mort en 1790), David Ricardo (en 1823), Jean-Baptiste Say (en 1832), Thomas Malthus (en 1834) et Karl Marx (en 1883), appelés par Schumpeter les “classiques” en raison de leur théorie de la valeur dite objective. Tous ont essayé de dégager explicitement des lois immuables en économie, basées sur des liens de cause à effet : pour Smith, la loi de l’offre et de la demande, la plus connue du grand public (peut être l’une des plus anciennes puisqu’on en trouve des mentions dans… l’Ancien Testament) ; pour Say, la loi de la neutralité monétaire, qui implique l’absence de crise de surproduction globale ; pour Ricardo, la loi des rendements décroissants qui entraînent l’état stationnaire (la fin de la croissance) ; pour Marx, la loi de l’accumulation qui entraîne l’effondrement du capitalisme ; pour Malthus, la loi des populations qui implique surpopulation et pauvreté. Il y en a évidemment beaucoup d’autres.

En 1838, le français Augustin Cournot écrit Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, au titre explicite comme on savait le faire alors : l’économie y est conçue comme une “mécanique sociale” qui doit reposer sur des équations et des démonstrations rigoureuses. Ingénieur de formation, Cournot contribue fortement à introduire en économie un formalisme mathématique élégant (il introduit par exemple le concept d’élasticité-prix ou de coût marginal), ce qui conduira au développement de l’école néoclassique qui culmine dans les travaux du français Walras (en 1874), et se prolonge ensuite après 1945. A l’extrême, ce courant walrasien aboutit à des travaux extrêmement sophistiqués sur le plan des mathématiques, tels ceux du français Gérard Debreu (encore un français : nous sommes vraiment les champions en mathématiques) mais qui sont dépourvus de toute signification dans le monde réel tant ils fonctionnent dans un univers abstrait, fort éloigné de la réalité. Debreu démontre ainsi en 1956, avec des outils bien plus sophistiqués que ceux de Walras, que sous les hypothèses de la concurrence pure et parfaite, il existe un état d’équilibre de l’économie qui maximise la satisfaction (l’utilité) par l’échange : le surplus est maximum. Ce résultat est purement théorique et ne peut parler qu’à des esprits mathématiques attirés par un haut niveau d’abstraction. Il ne garantit ni une répartition optimale des richesses ni l’absence de crises économique : Debreu comme Walras en étaient d’ailleurs parfaitement conscients. Walras était socialiste et distinguait soigneusement “l’économie politique pure”, une branche des mathématiques appliquées, “l’économie sociale”, une science normative et morale dont l’objet est la répartition des richesses, et enfin “l’économie politique appliquée”, une étude de l’organisation de la production.

Mais les héritiers du néoclassicisme n’ont pas forcément écouté Walras ; et voulant donner à une économie unifiée une aura de scientificité, ils se sont enfermés dans une logique purement abstraite, déconnectée de l’économie réelle. Que peut-on dire d’une théorie comme la théorie des cycles réels de Kydland et Prescott qui s’impose à partir des années 1980, et qui fait reposer presque intégralement l’explication des crises sur l’arbitrage intertemporel d’un (unique !) agent parfaitement rationnel ? Qui ignore le rôle du cycle financier et des fonds propres des banques, des rigidités nominales, des croyances sur les marchés (prophéties autoréalisatrices), de la coordination en entreprise, des effets d’agrégation, du risque systémique ?  Cet aveuglement théorique a pu produire une incapacité à prévoir des crises comme celle de 2008, surtout quand elle s’accompagnait d’une idéologie favorable par principe au marché et à la concurrence.

3. L’économie contemporaine, au croisement de la théorie et de l’empirie

Je considère pour ma part que cette époque est révolue. D’abord, n’exagérons rien : depuis l’école historique allemande de Friedrich List (1840), il y a toujours eu des approches historiques et empiriques en économie, donnant la priorité aux faits. Surtout, aujourd’hui, l’économie a beaucoup évolué. On peut constater depuis quelques années déjà un fort mouvement de retour à l’empirie. Ceci sous l’effet de plusieurs facteurs, à mon avis : la progression de la collecte de données grâce aux grandes bases de données souvent publiques (OCDE, FMI, Banque Mondiale, INSEE) qui se sont professionnalisées, généralisées, et numérisées ; le rejet par les nouvelles générations de chercheurs (un exemple français : Thomas Piketty) d’une analyse économique purement abstraite au profit d’un croisement entre théorie et empirie, avec le souci d’expliquer les faits, d’avoir une approche quasiment historique de l’économie, sans rejeter pour autant l’utilité des modèles théoriques prédictifs, notamment en macroéconomie. Car une économie purement descriptive pourrait être intéressante, mais ne serait qu’une branche de l’histoire. Or, l’économie s’intéresse aussi au présent voire au futur.

Un économiste américain comme Alan Krueger (mort cette année, trop jeune…) est un bon exemple de l’économie contemporaine :  rejetant des résultats basés uniquement sur des hypothèses théoriques, Krueger et bien d’autres ont essayé de faire de l’économie une véritable science empirique, presque expérimentale. Si l’économie ne peut pas réaliser d’expérimentation en laboratoire, elle peut cependant s’en rapprocher dans certains cas, notamment aux Etats-Unis lorsque des Etats prennent des décisions de politique économique indépendamment des autres Etats : il est alors possible d’avoir l’équivalent d’un “groupe témoin” et d’un “groupe test” en médecine. Krueger et Card ont ainsi publié une célèbre étude (en 1995) remettant en cause la relation (théorique) négative entre salaire minimum et emploi :

Dans ce livre, Card et Krueger soutiennent avec force que les preuves empiriques selon lesquelles le salaire minimum détruit des emplois (une idée largement acceptée jusqu’alors) étaient étonnamment fragiles. Leur propre étude de cas (déjà publiée dans la revue American Economic Review) comparait les restaurants de fast-food dans le New Jersey et en Pennsylvanie après une hausse du salaire minimum dans le New Jersey. Ils constatèrent que l’emploi avait augmenté dans le New Jersey après la hausse du salaire minimum. (…) Mais Myth and Measurement était bien plus que cela. Ce livre fournissait un vaste éventail de preuves empiriques sur des questions plus larges relatives au travail et poursuivait en affirmant que la totalité des preuves empiriques suggéraient que le modèle simple d’offre et de demande était inadéquat pour comprendre le marché du travail des bas salaires. Card et Krueger affirmaient que les employeurs avaient un certain pouvoir pour décider de leurs politiques salariales et ne se voyaient pas entièrement dicter leurs décisions par les forces invisibles du marché. Ils peuvent augmenter leurs salaires pour améliorer leur capacité à recruter et retenir les travailleurs, même si cela se traduit par des coûts du travail plus élevés. Ils appelaient cela le modèle de monopsone dynamique et ils affirmaient que celui-ci collait mieux aux données que le modèle simple d’offre et de demande.

(…)

En 1991, avec son collègue de Princeton Orley Ashenfelter, il visita le seizième festival annuel de la journée des jumeaux à Twinsburg, dans l’Ohio, pour collecter des données sur des jumeaux identiques avec différents niveaux d’éducation. Ce fut une façon ingénieuse de contrôler les différences de capacité qui pourraient biaiser les estimations du taux de rendement de l’éducation. Son article avec Alex Mas, un autre collègue de Princeton, utilisa les bandes de roulement des pneus Firestone produits à la suite d’une grève au cours de laquelle l’entreprise remplaça les travailleurs grévistes pour montrer l’importance des relations de travail sur la qualité du produit. (…) Dans un travail antérieur avec Josh Angrist (désormais au MIT), il utilisa des bizarreries comme le trimestre de naissance ou la loterie de l’époque du Vietnam pour estimer l’effet causal de l’éducation sur les rémunérations. Ces études ont suscité de nombreux travaux postérieurs, notamment des études qui ont pu être en désaccord avec leurs constats. Mais c’est exactement la façon par laquelle la science progresse et Alan a contribué à nous pousser dans cette direction. (…) »

Arindrajit Dube, « Alan Krueger was the rare economist whose work improved the lives of millions », in Slate, 19 mars 2019. Traduit par Martin Anota

4. Retracer les fondations de la sociologie

En sociologie, vers le milieu du XIXème, les débats furent sensiblement les mêmes. A l’opposé de Dilthey, qui ne voyait aucune différence entre sociologie et psychologie, Auguste Comte, père fondateur de la discipline s’il en est puisqu’il est l’inventeur du terme “sociologie”, voulait explicitement fonder une science “positive”, c’est-à-dire basée sur des lois générales et explicites. Au point que jusqu’en 1839, il utilise le terme “physique sociale” avant d’opter pour “sociologie”. A la biologie, l’étude des corps ; à la sociologie, l’étude du corps social. A la toute fin du XIXème siècle, le grand sociologie français Emile Durkheim s’inscrit dans une logique semblable : il faut dégager des lois (comme le processus De la division du travail social, 1893) et des relations de cause à effet. La méthode sociologique est précisée dans Les règles de la méthode sociologique (1895) : la sociologie a pour objet d’étude les faits sociaux, qui doivent être traités comme des choses : il faut expliquer un fait social par un autre fait social et donc éviter les explications psychologisantes, méthode qu’il appliquera deux ans plus tard à l’étude du Suicide (1897), où il s’oppose aux explications psychologiques (il s’est suicidé parce qu’il était malheureux) pour dégager des régularités statistiques (lien entre taux de suicide et saison par exemple).

Durkheim avait cependant conscience des limites d’une méthode s’inspirant de la physique : comme l’économie, la sociologie ne peut pas réaliser d’expérimentation en laboratoire qui seraient validées par réplication. Eventuellement, la psychosociologie (avec des expériences comme la fameuse expérience de Milgram) peut prétendre à cela, mais il est difficile de tirer d’un résultat obtenu sur des sujets consentants en laboratoire des conclusions sur la façon dont se comporterait les mêmes sujets en “conditions réelles”.

De plus, l’objet d’étude de la sociologie est différent du chercheur qui étudie les atomes, car il s’agit des faits sociaux auquel l’être humain, y compris le chercheur, est quotidiennement confronté : conflits sociaux, délinquance, lien social, famille, travail, reproduction sociale, etc. Dès lors, le risque est d’en rester aux “prénotions”, c’est-à-dire à une approche naïve et immédiate du fait social, celle du quidam. C’est précisément pour en sortir et aller vers l’objectivité qu’il était nécessaire, selon Durkheim, de faire appel aux statistiques et de traiter les faits sociaux comme des choses. En 1968, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron réactualisent cette thèse (Le métier de sociologue) : la sociologie est une science comme les autres mais le sociologue a pour particularité d’être familier avec « l’univers social » : d’où l’importance de la rupture avec le « savoir immédiat » de la « sociologie spontanée ». Pour cela il faut utiliser les statistiques, définir rigoureusement l’objet d’étude (nécessairement construit), prendre du recul par rapport aux faits (qui doivent être traités comme des objets mentaux), contextualiser les actions (refus de lois universelles et de l’idée de nature humaine), s’extraire du langage courant, quitte à être « ésotérique », car on « perd en popularité ce qu’on gagne en dignité et en autorité ».

On a beaucoup opposé cette approche à celle de Max Weber, un autre père fondateur (1864-1920) de tradition plus proche de Dilthey. En effet, comme Dilthey, Weber pensait que les sciences humaines ne pouvaient pas appliquer les mêmes méthodes que celles issues des sciences de la nature. Celles-ci étaient, selon ce dernier, fondamentalement différentes dans la mesure où les individus, objets de la sociologie, sont des acteurs qui donnent du sens à leurs actes, ce que ne fait pas par définition la matière inerte. Il est alors nécessaire de “pénétrer les significations qui sous-tendent les actions des individus en saisissant leur part de subjectivité” (Vedelago).

Pour autant, Weber ne souhaitait absolument pas abandonner la recherche d’une certaine objectivité en sciences sociales : pour lui, il fallait être à la fois compréhensif et explicatif. L’existence de lois sociales n’était pas exclu (ex. le processus de rationalisation de la société, esquissé dans Economie et société, 1922). De plus, la nécessité de l’abstraction et de la modalisation était réaffirmée, avec notamment le concept d’idéal-type : une construction schématique basée sur des statistiques qui permet de dégager des relations, en isolant les dimensions les plus significatives. C’est par définition un modèle. On ne rencontre jamais dans la rue le capitalisme, la bureaucratie ou l’Etat. On construit les concepts de bureaucratie, d’Etat ou de capitalisme pour expliquer des faits sociaux à partir d’un petit nombre de traits qu’on aura dégagé et relié statistiquement. L’idéal-type est donc un outil mais qui doit évidemment pouvoir expliquer la réalité.

L’opposition entre Durkheim et Weber se situe alors plutôt dans le poids accordé au symbolique, aux significations que les acteurs donnent à leur action. Alors que Durkheim rejette la parole des acteurs comme marquée d’un un lourd déterminisme, Weber estime au contraire qu’il faut intégrer ce sens subjectif de l’action dans l’analyse sociologique.

Toutes ces discussions se retrouvent dans les travaux d’épistémologie plus récents. En 1991, Jean-Claude Passeron publie Le raisonnement sociologique, qui reprend ces questions. Pour lui, la sociologie est une science « historique » et « empirique » qui se heurte à la difficulté d’interpréter la réalité sociale et en particulier le langage. La conceptualisation est instable voire anarchique : cela tient aux rapports non stabilisés entre langue commune et langue savante, car les objets d’études du sociologue sont fortement imprégnés de lieux communs. Il existe alors une tension méthodologique propre au raisonnement sociologique, entre la description historique et le raisonnement expérimental. Une sociologie qui ne serait qu’un simple récit historique ne se distinguerait en rien de la sociologie spontanée ou de la littérature ; une sociologie qui ne souhaiterait recourir qu’au raisonnement expérimental deviendrait aussitôt un non-sens historique et par là même une “absurdité sociologique”, autrement dit une branche faible de la philosophie. Le raisonnement sociologique est alors un « va et vient » entre ces deux pôles.  Selon Passeron le critère poppérien de réfutabilité est inopérant en sociologie et plus généralement dans les sciences empiriques, où il est nécessaire de multiplier les comparaisons pour parvenir au critère de véracité, contrairement aux sciences nomologiques où un seul « test falsificateur » est décisif.

5. Pas de rationalité à vide, pas d’empirisme décousu

On en revient toujours à la fameuse citation de l’épistémologue Gaston Bachelard (La formation de l’esprit scientifique, 1938) :

Pas de rationalité à vide, pas d’empirisme décousu

Pas de rationalité à vide, autrement dit : on ne peut pas faire de science purement théorique et détaché des faits. Les résultats obtenus par pure déduction ne sont que des abstractions philosophiques, de la métaphysique pour employer un langage kantien. Ainsi la vieille “preuve” ontologique de l’existence de Dieu : l’existence étant un attribut parfait, et Dieu étant nécessairement parfait, Dieu doit nécessairement exister, ou autrement dit, il existe parce qu’il existe. Kant rejettera catégoriquement ce type de raisonnement scolastique dans l’ordre de la métaphysique, inapte à produire des connaissances. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu’il est interdit d’émettre des conjonctures spéculatives, en espérant qu’elles pourront être falsifiées expérimentalement plus tard.

Pas d’empirisme décousu : d’un autre côté, on ne peut pas non plus se contenter d’accumuler des faits, sans les organiser, les hiérarchiser, les problématiser, et les expliquer théoriquement, en un mot : sans les construire. Une accumulation de faits ne donne pas une connaissance scientifique d’un problème. Bref, une pure théorie n’est pas plus souhaitable qu’une pure empirie.

6. Conclusion : à quoi sert la sociologie ?

Comment appliquer cela à la sociologie ? Revenons aux trois critiques du début.

La sociologie est déterministe, comme toutes les sciences causales

La sociologie est déterministe ? Oui, elle l’est probablement. Parce qu’au cœur de la sociologie, on trouve le concept de socialisation, qui explique comment un certain nombre de structures (en premier lieu la famille, mais aussi l’école, les pairs, le monde du travail) forgent l’identité individuelle à travers la transmission de normes et de valeurs, d’un capital économique, culturel, symbolique, plus généralement d’un rapport au monde. La sociologie est donc déterminisme… mais toutes les sciences le sont ! La physique, qui vous explique que vous vivez dans un monde déterminé par des lois physiques, n’est-elle pas déterministe ? La biologie qui explique l’influence des gènes sur votre personnalité, n’est-elle pas déterministe ? Et les neurosciences, qui vous disent que tous vos comportements sont déterminés par votre chimie cérébrale, largement inconsciente ? Et l’économie, qui explique qu’en situation de concurrence parfaite, chaque acteur est trop petit pour influencer à lui seul le prix d’équilibre, ce dernier étant alors exogène, c’est-à-dire donné (l’agent subit la concurrence), n’est-elle pas déterministe ? En réalité, toutes les sciences visent à dégager des relations causales sont déterministes, et en cela je m’oppose à Dilthey : la sociologie ne fait pas exception à la règle.

Cependant, la grande différence est que les lois sociales n’ont pas le caractère d’immutabilité de la loi de la gravité, de celles de l’hérédité ou des éclipses lunaires.  Personne ne s’offusque de la loi de la gravité, car elle est considérée comme donnée, évidente, immuable, et fait partie du tableau. Elle n’atteint pas notre jugement moral. Dans un autre article, j’écrivais :

Suis-je  moins libre parce que je n’ai pas choisi la loi de la gravitation, le poids des atomes ou les caractéristiques de mes gènes ? Instinctivement, on sent que le prétendre est absurde : la loi de la gravitation s’impose à moi comme à tous les autres : ce n’est pas une loi que je puisse violer. On n’obéit pas aux lois de la nature comme on obéit au code de la route : le terme « obéir » est impropre car les lois de la nature sont en réalité des modèles décrivant la façon dont les phénomènes naturels influencent mes actions, le cadre dans lequel s’exerce ma volonté. Violer une loi de la nature en ce sens signifierait en réalité que la loi ne décrit pas aussi bien nos actions qu’on le pensait : la « loi » est fausse et on la change.

Le concept de libre-arbitre ne peut donc pas s’appliquer à ce qu’on appelle les « lois de la nature ». Je n’ai pas choisi d’avoir la peau blanche, mais ce n’est pas une caractéristique que je peux changer. Il n’y a pas d’alternatives. Les lois de la génétiques sont une description de la façon dont les parents transmettent la couleur de leur peau à leurs enfants, un cadre scientifique explicatif, et jusqu’à preuve du contraire il n’en est pas autrement. Dire que je ne suis pas libre parce que je ne peux pas agir sur ce cadre est une mauvaise conception de la liberté, une conception idéaliste, réifiée, selon laquelle la liberté est un pur concept, quelque chose d’immatériel qui s’exerce dans un cadre indéterminé. Si chacun pouvait « choisir » la vitesse de la lumière, cela signifierait qu’il n’y a pas de vitesse de la lumière, donc pas de cadre dans lequel j’exerce ma volonté, qui permette de lui donner une réalité tangible. Le concept de volonté aurait-il encore un sens ?

A l’inverse, les lois sociales et notamment la loi sociologique centrale de la reproduction sociale, touchent à l’image que nous avons de nous-mêmes. Nous sommes persuadés, nous voulons croire que nous avons un libre-arbitre. Ceci nous est nécessaire, non seulement pour conserver notre dignité morale et notre estime de nous-mêmes (comment se lever le matin si nous n’avons aucun libre-arbitre ?) mais encore pour que notre société tienne debout : sans libre-arbitre, pas de tribunaux et pas de justice. La justice pénale est toute entière fondée sur l’idée du libre-arbitre, quand bien même le juge diminuerait la peine en raison des fameuses “circonstances atténuantes”. Nietzsche l’avait bien compris en dénonçant l’illusion d’un « libre arbitre » qui n’a été inventé que pour « punir et juger », avec l’intention de trouver des coupables.

Or, en mettant en évidence les lourds déterminismes sociaux qui grèvent toute notre histoire, la sociologie s’opposerait frontalement à ce mythe bienfaisant. Pire, elle conduirait à excuser les criminels ! D’où la saillie de Reagan ou de Valls. Je pense que cela procède d’une opposition artificielle entre un plan moral (celui que nous avons un libre-arbitre) et un plan scientifique (la mise en évidence de déterminismes). De plus, cela procède d’une caricature des connaissances que produit la sociologie.

…Mais ce déterminisme n’est jamais absolu

Tout d’abord, aucun déterminisme, fut-il sociologique, n’est absolu. La sociologie n’est jamais absolument déterministe. Pour une foule de raisons ! Parce que, déjà,  si le déterminisme est absolu, on ne peut pas expliquer le changement social (un thème important en sociologie) et encore moins le promouvoir : l’idée d’un déterminisme absolu est étranger même à la pensée de Marx (considéré pourtant par le premier d’entre les déterministes !) : les hommes font leur propre histoire. Même chez Pierre Bourdieu (encore un grand sociologue accusé d’être déterministe), le concept d’habitus, qui décrit la façon dont les dispositions héritées s’incorporent dans la personnalité, n’interdit nullement de produire de la nouveauté. Simplement cette nouveauté s’exerce dans certaines limites. Je cite par exemple Bourdieu en 1978, c’est moi qui souligne :

Principe d’une autonomie réelle par rapport aux déterminations immédiates par la « situation », l’habitus n’est pas pour autant une sorte d’essence anhistorique dont l’existence ne serait que le développement, bref un destin une fois pour toutes défini. Les ajustements qui sont sans cesse imposés par les nécessités de l’adaptation à des situations nouvelles et imprévues, peuvent déterminer des transformations durables de l’habitus, mais qui demeurent dans certaines limites : entre autres raisons parce que l’habitus définit la perception de la situation qui le détermine. (…) Et de fait, l’habitus est un capital, mais qui, étant incorporé, se présente sous les dehors de l’innéité. Mais pourquoi ne pas avoir dit habitude ? L’habitude est considérée spontanément comme répétitive, mécanique, automatique, plutôt reproductive que productrice. Or, je voulais insister sur l’idée que l’habitus est quelque chose de puissamment générateur. L’habitus est, pour aller vite, un produit des conditionnements qui tend à reproduire la logique objective des conditionnements mais en lui faisant subir une transformation ; c’est une espèce de machine transformatrice qui fait que nous « reproduisons » les conditions sociales de notre propre production, mais d’une façon relativement imprévisible, d’une façon telle qu’on ne peut pas passer simplement et mécaniquement de la connaissance des conditions de production à la connaissance des produits.

Bourdieu prenait la métaphore du piano : l’individu a tellement travaillé ses gammes (ie. incorporé un habitus) qu’il joue de manière non consciente au sens où il ne réfléchit pas avant de jouer mais ça n’est pas pour autant un automate déterminé par on ne sait quelle machine.

De plus, il y a toujours des exceptions à la reproduction sociale, comme ceux qu’on appelle les transclasses (Jacquet, 2014). L’idée d’un incorporation immédiate et homogène des structures par les individus est naïve et plus aucun sociologue ne dirait cela aujourd’hui. Nous sommes bien déterminés, car nous n’avons pas choisi notre lieu de naissance, famille, culture, diplôme des parents, etc. Et puis l’activité humaine est marquée par la routinisation (Berger et Luckman, 1968) qui produit des institutions : on ne réinvente pas tous les jours la façon de rendre la justice, de se marier, les rôles familiaux, etc.  Mais cela ne signifie pas que nous n’avons aucun libre-arbitre.

Tout professeur de sociologie a je pense été confronté à ce problème qui est aussi une tension : faire cours de sociologie, c’est tenter d’ouvrir les yeux de ses élèves sur “l’illusion biographique” qui consiste à croire qu’on s’est fait tout seul, qu’on s’est choisi tout seul, que tout provient du mérite individuel. Une idéologie fort répandue, et fort confortable. En cela, la sociologie est une science du dévoilement, une science critique, assez désagréable mais pas inutile, tant elle met en évidence les déterminismes sociaux qui irriguent notre société. Un célèbre article du professeur de lycée Fabien Truong abordait ces questions difficiles : comment enseigner Bourdieu dans le 93 ?

Ainsi, les élèves qui me font face sont objectivement, au sens de Bourdieu, des élèves qui sont dominés socialement, économiquement, culturellement et scolairement. Non seulement, il va falloir parler de cette domination, la montrer et la démontrer, mais il s’agira en plus d’indiquer en quoi le rôle joué par l’école et par l’enseignement ne fait qu’accentuer des inégalités structurelles. C’est évidemment une position inconfortable et par ailleurs intenable pour l’enseignant. Le seul discours possible au quotidien est en effet le discours méritocratique car c’est le seul qui peut faire sens pour le professeur et pour les élèves. Si je commence à penser que mes cours sont inutiles et que mes élèves sont condamnés à l’échec, je ne fais plus cours. Si les élèves pensent que tout est déjà joué, alors ils ne travailleront plus.

La sociologie de Bourdieu nous pose donc un problème essentiel qu’il nous faudra résoudre en tant que classe : celui du sens de notre action.

Il pose aussi une question très concrète à l’enseignant : comment exposer sa thèse sans déclencher l’hostilité ou le mépris, qui seraient les deux faces d’une réaction attendue à l’expression de la « violence symbolique » latente dans le discours à venir et à tenir.

Critiquer la sociologie pour son déterminisme, c’est donc cela moi faire erreur sur la nature de la science (tout science causale est déterministe) et confondre jugement scientifique et jugement moral. En démontrant que l’école parvient difficilement à éliminer les inégalités sociales, le sociologue ne porte pas de jugement moral sur les capacités scolaires d’un fils d’ouvrier ni ne condamne par avance un destin individuel à l’échec. Car il faut tenir la tension : faire cours de sociologie, c’est aussi montrer qu’il n’y a jamais de déterminisme absolu, que le probable n’est pas le certain. Je reprends un exemple que j’avais abordé dans ma critique du livre de Bronner et Géhin :

Si seuls les catholiques pratiquants avaient voté en 2017, François Fillon aurait été élu dès le premier tour. Sur ce point, les statistiques convergent. On peut donc prédire assez facilement, au niveau macrosociologique, le vote des catholiques pratiquants de l’analyse de l’habitus catholique, de l’étude du capital culturel, religieux, symbolique et économique de ces populations, et du lien avec le projet, le programme et la personnalité de François Fillon. Pour autant, dire que le capital culturel des catholiques pratiquants porte un fort vote à droite pour François Fillon ne rend pas raison de toutes les opérations mentales qu’un catholique pratiquant réalise avant de se décider. En observant le résultat final (la majorité des catholiques pratiquants ont voté Fillon, donc Fillon est le choix des catholiques), le sociologue agrège une myriade de microdécisions individuelles, d’opérations mentales diverses et parfois contradictoires. Deux individus catholiques peuvent voter Fillon mais fort différemment : après avoir longuement hésité ou sans hésitation, avec enthousiasme ou avec défiance, par défaut ou par adhésion, par rejet ou par principe, etc. La phrase “l’électorat catholique vote Fillon” agrège artificiellement une myriade de microdécisions individuelles comme s’il y avait une entité abstraite, “le” catholique, ayant “un” habitus qui le fait voter Fillon. La sociologie, en mettant en évidence des déterminismes statistiques, n’exclue donc pas pour autant un libre-arbitre. Le sociologue ne juge pas des opérations mentales des individus.

Des sociologues de tradition bourdieusienne comme Bernard Lahire ont pu réussir à faire tenir libre-arbitre et déterminisme ensemble en expliquant que l’individu est pris dans des structures différentes et parfois contradictoires (socialisation contradictoire) et que, dès lors, “son stock de dispositions, d’habitudes ou de capacités ne sera pas unifié. Il aura en conséquence des pratiques hétérogènes ou contradictoires, variant selon le contexte social. C’est ce que l’on observe souvent lors de l’entrée en couple ou de l’apparition du premier enfant. Certaines femmes, qui avaient adopté le style de vie d’une femme « moderne » et « émancipée », retrouvent à cette occasion ce rôle traditionnel de la femme au foyer dont elles avaient incorporé les habitudes sans toujours s’en rendre compte. La même personne se trouve ainsi porteuse d’au moins deux schémas d’action domestique. En fonction du mode d’interaction instauré avec le conjoint, l’un des deux schémas est activé et l’autre mis en veille” (Lahire, 2010).

On peut donc faire l’hypothèse de l’incorporation, par chaque acteur, d’une multiplicité de schèmes d’action ou d’habitudes. Ce stock de modèles, plus ou moins étendu selon les personnes, s’organise en répertoires, que l’individu activera en fonction de la situation. (…) On a tendance à considérer, dans une société différenciée, l’homogénéité des dispositions de l’acteur comme la situation modale et la plus fréquente. Il nous semble qu’en réalité cette situation est la plus improbable et la plus exceptionnelle. Il est beaucoup plus courant en effet d’observer des individus porteurs d’habitudes disparates et opposées. L’homme pluriel est la règle plutôt que l’exception. (…) Tant que la sociologie se contentait d’évoquer l’acteur individuel à propos d’un champ de pratiques singulier, elle pouvait faire l’économie de l’étude des logiques sociales individualisées. Mais dès lors que l’on privilégie l’individu (non comme atome et base de toute analyse sociologique mais comme le produit complexe de multiples processus de socialisation), il n’est plus possible de se satisfaire des modèles d’action utilisés jusque-là. La sociologie psychologique, qui entend saisir l’individu sur des scènes et dans des contextes différents, prend à bras-le-corps la question de la réalité sociale sous sa forme individualisée et intériorisée. Bernard Lahire, 2010

La sociologie est utile

L’inutilité de la sociologie est je pense le point le plus facile à réfuter. La sociologie ne prétend pas que ses concepts centraux soient abscons. La socialisation, tout le monde comprend très bien ce que c’est. Parce que l’objet d’étude (le monde social) est assez large, et sa perception par le quidam immédiate. Comme on l’a vu, c’est précisément parce que l’objet d’étude du sociologue est “naturel” pour le quidam qu’il doit spécialement se méfier d’une sociologie trop spontanée. A l’inverse, les concepts centraux de l’économiste (mettons le prix, l’investissement, la croissance, le marché) ne sont pas spontanés. Sans avoir fait d’études d’économie, on ne peut pas vraiment les deviner ou les comprendre. D’autant que l’économie est aussi, avec le droit, la science des gouvernements : impossible de prétendre candidater aux élections présidentielles sans présenter un programme économique, sans avoir au moins quelques raisonnements d’économie. Ce n’est pas le cas avec la sociologie.

Au final, malgré toutes les critiques dont il peut faire l’objet l’économiste est “naturellement” perçu comme scientifique. Alors que ce dernier doit faire attacher une importance particulière pour ancrer la théorie dans la réalité des faits économiques, le sociologue au contraire doit s’attacher à se distancier des représentations spontanées du monde social, s’il veut parvenir à faire œuvre de science (cela n’oblige pas à écrire comme Bourdieu).

Donc, que les objets centraux de la sociologie soient spontanés n’est pas un problème tant que le sociologue est capable d’un certain niveau d’abstraction. En disant que nous sommes socialisés, le sociologue énonce des évidences ? Mais le sociologue ne se contente pas de dire que nous sommes socialisés ! Ce qui est intéressant, c’est de montrer comment ! Sinon, on pourrait faire exactement la même remarque qu’on a fait à Newton en son temps : monsieur Newton nous explique que les choses tombent, et l’on parle de révolution scientifique ! Newton n’explique pas que les choses tombent : il explique comment. Lorsque Stéphane Beaud écrit l’excellent article Les trois soeurs et le sociologue (2014), il ne se content pas de dire : une famille maghrébine transmet des normes et des valeurs à ses enfants. Derrière son analyse, il y a une explication détaillée du pourquoi et du comment. Comment l’école influence-t-elle les parcours scolaires des uns et des autres ? Quid du rôle du père ? de la mère ? Comment les normes et les valeurs transmises sont-elles différenciées entre garçons et filles, et quelles conséquences sur leur parcours ? Quid du contrôle social des filles ? Quelle expérience des discriminations ? Etc., etc.

Ainsi, la sociologie est fort utile et elle l’est d’autant plus qu’elle est une science fondée sur un haut niveau empirique. Car si la sociologie est parfois accusée d’être une prose militante, c’est parce que certains sociologues (qui en ont en tout cas les titres universitaires) se comportent en réalité comme des philosophes critiques (du type foucauldien), refusant de faire du terrain (exemple évident : Lagasnerie). Ils écrivent des proses entières de critique du Pouvoir, de l’Etat, une analyse des Classes, toujours avec des majuscules, car ils vont jamais dégrossir leurs concepts sur le terrain. Sans même parler d’une certaine sociologie américaine caricaturale (là encore, plus proche d’une philosophie militante), et caricaturée par les multiples canulars dans les revues postmodernes, de Sokal à la plus récente affaire des Grievance studies Hoax. Pourtant, une sociologie sans terrain est une sociologie morte, c’est une “absurdité sociologique” pour reprendre Passeron.

Ce qui fait la force de la sociologie, c’est qu’elle fonde ses affirmations sur un terreau empirique. N’importe quel philosophe du dimanche peut écrire une longue analyse larmoyante, énervée ou incisive sur “la perte des valeurs”, “la famille qui disparait”, “la demande de justice sociale qui monte des classes populaires”, le “sentiment de déclassement”, “l’ascenseur social”, “les conflits sociaux à répétition”, “l’atomisation du lien social”, “la domination” et autres choses du même genre. Mais seul le sociologue peut fonder ou infonder ces discours à partir d’une analyse de terrain, qu’elle soit quantitative ou qualitative. Le sociologue analyse la famille statistiquement, réalise des enquêtes européennes sur les valeurs de justice sociale, mesure le déclassement, étudie et classifie le lien social, quantifie la mobilité sociale, établit une typologie des conflits, discute les concepts de groupe et classes sociales, essaie de les mesurer, etc.

Enfin, la sociologie est aussi une science appliquée, qui se pratique (pas assez, à mon avis). Il existe des sociologues dans les entreprises, les écoles, les organisations. Chargés d’établir un diagnostic sur le harcèlement sexuel dans une entreprise, d’étudier une crise de gouvernance interne, de mesurer les migrations ou encore de mettre en évidence la façon dont les acteurs jouent avec les règles (exemple : les fameuses “zones d’incertitude” de Crozier). Même aux pouvoirs publics, cela est utile : les victimes de délits parlent plus facilement aux sociologues qu’aux policiers et les statistiques sociologiques sur la délinquance sont donc divergentes de celles publiée par la police.

Cinq commentaires sur les Gilets Jaunes

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Même quand on connaît la tradition de violence urbaine des Français, les images de Paris en feu impressionnent. On atteint une crise paroxystique qui s’installe dans la durée. J’ai le sentiment que la dernière fois qu’on avait connu une telle violence, c’était en 2005. Bien sûr ce n’est pas le premier mouvement social avec une dimension violente depuis 2005. Mais les précédents étaient très spécifiques, centrés sur le retrait d’une loi ou d’une mesure. Ils ne touchaient que les publics concernés, et la démobilisation était assez rapide une fois la mesure retirée (écotaxe en 2013) ou confirmée (loi travail, Parcourssup, mariage pour tous,…). La seule exception est peut être Nuit Debout mais le mouvement était trop parisiano-centré et idéologiquement marqué pour concerner les classes moyennes et populaires. Là, on a un mouvement vraiment populaire avec une conjonction de colères qui explosent. Lire la suite

Note de lecture : Le danger sociologique

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L’ouvrage et les auteurs

Etienne Géhin est présenté sur la couverture comme un (ex) maître de conférences en sociologie. Avant cela, je n’avais jamais entendu parler de lui ; Gérald Bronner, en revanche, est plus connu du grand public, notamment pour ses analyses de la radicalisation et des théories du complot. Il a acquis récemment une notoriété médiatique relativement importante pour un sociologue.

Le contenu du livre

Le livre est un véritable plaidoyer pour la sociologie analytique, aussi appelée individualiste, ou encore compréhensive. Même s’il constitue une charge contre la sociologie holiste (ou structuraliste, ou culturaliste), le ton adopté n’a rien d’un pamphlet, comme certains médias l’ont prétendu (Le Monde, Les Inrocks). Il est plutôt constructif et adopte résolument une posture scientifique (la liste des références est assez fournie).

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Réformer la France #3 : légaliser le cannabis

Il n’y a pas besoin d’être médecin pour savoir que consommer du cannabis abîme la santé des consommateurs. Mais on sait bien qu’en médecine, “seule la dose fait le poison” (Paracelse). Boire trop d’eau tue, tandis le poison le plus violent du monde, la toxine botulique, est utilisée sans danger à très faibles doses pour lutter contre les rides (botox). Le rapport avec le cannabis ? C’est que tout poison est relatif. On ne peut pas se contenter de rappeler les dangers médicaux du cannabis sans le comparer avec de très nombreuses activités légales, tout aussi dangereuses, voire plus. L’alcool, le tabac, les gaz d’échappement, l’excès de médicaments et l’alimentation grasse, salée et sucrée tuent bien plus que le cannabis. Mais seuls des hygiénistes aux pulsions autoritaires peuvent souhaiter l’interdiction de tous ces produits. Lire la suite

Nuit Debout : sympathique et inutile

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#Sympathique

Nuit Debout est un mouvement tout à fait sympathique. République signifie “chose publique” (res-publica), et politique vient du grec politikos qui fait référence au citoyen (politès), c’est-à-dire à celui qui se préoccupe de la gestion des affaires de la pólis, la cité. Quoi de plus politique, quoi de plus citoyen qu’un mouvement qui s’approprie la place de la République pour y débattre ?

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De l’identité française : rapide conclusion

Ainsi donc on a dégagé trois fondamentaux de l’identité française : la langue, le christianisme et la République. Aucun de ces fondamentaux ne sont propres à la France : la langue française est parlée ailleurs, le patrimoine judéo-chrétien existe dans tout l’Occident et la République est un modèle courant, même si le modèle laïque “à la française” est moins répandu. Lire la suite