Le contrôle des prix ne fonctionne (toujours) pas

En septembre 1793, la Convention décide de voter une loi qui bloque les prix de 39 articles de première nécessité. La loi est censée empêcher les pénuries et freiner l’inflation dans un contexte de crise économique sévère : guerres révolutionnaires en Europe, guerre civile en France (on est en pleine Terreur), explosion de la dette publique française, inflation colossale. D’après la loi, toute personne vendant ou achetant au-delà du maximum pouvait être frappée d’une amende et son nom inscrit sur la liste des suspects.

La loi n’atteignit aucun des objectifs annoncés, tant s’en faut : avec des prix maxima parfois en-deçà du seuil de rentabilité, les paysans préféraient cacher leurs grains ou limiter leur production plutôt que de vendre à perte. Le marché noir explosa, les conflits sociaux entre ville et campagne s’accentuèrent, l’inflation continua d’augmenter, la pénurie s’aggrava. La loi fut abandonnée un an après avec la chute de Robespierre et la victoire des Montagnards en décembre 1794.

C’est une leçon (quasi) éternelle de l’histoire économique : le plafonnement des prix est une fausse bonne idée. Nul besoin d’être un expert pour en comprendre la raison principale : bloquer les prix soigne le symptôme au lieu de traiter des causes. Pour paraphraser Friedman, l’inflation est toujours et partout un problème d’offre inférieure à la demande. Bloquer les prix ne peut être justifié que temporairement, de manière très ciblée, et dans un contexte grave. La plupart du temps, cela ne fonctionne pas du tout, tout en provoquant des effets secondaires souvent bien pires que le mal initial.

Essayons d’en établir une liste :

1) Quand on bloque les prix, on limite la rentabilité des producteurs.

Or, ils ne choisissent pas les prix de leurs fournisseurs, surtout s’ils importent l’essentiel : une loi de blocage des prix n’a aucun effet sur les prix des produits étrangers. Donc, leur rentabilité s’effondre rapidement au point de ne plus rien gagner du tout. C’est particulièrement vrai si l’entreprise est de petite taille (ce qui limite sa capacité à absorber longtemps une chute de sa marge) et si elle est dans un secteur très concurrentiel (car son taux de marge est déjà faible). Ainsi sur l’essence, les distributeurs gagnent en moyenne 1 à 2 centimes par litre −je parle ici du bénéfice net, le seul chiffre qui compte− un peu plus sur l’autoroute, mais c’est dérisoire. Ce qui fait le prix d’un litre, c’est essentiellement les taxes (60%) et le prix du pétrole raffiné lui-même (30-35%). Les distributeurs utilisent le carburant comme un produit d’appel sur lequel ils gagnent très peu : c’est logique puisque le marché est très concurrentiel. Si un commerçant s’avise de vendre plus cher que le marché un produit identique, il n’aura aucun client.

2) Les producteurs ont donc intérêt à réduire leur production

Pourquoi travailler gratuitement voire à perte, surtout quand c’est imposé par le gouvernement ? On se souvient qu’au début de la crise sanitaire, le gouvernement français avait tenter de plafonner les prix du gel hydroalcoolique : résultat, les pharmacies étaient légalement tenues de vendre 5€ des flacons qu’elles achetaient 7,5€. Résultat ? Ils restaient dans les cartons, provoquant une pénurie que la loi était censée éviter !

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3) Bloquer les prix soutient la demande, donc ralentit le retour à l’équilibre

Tout le monde sait très bien que des prix du carburant bloqués provoquent une ruée des automobilistes sur les stations pour en profiter avant qu’il soit trop tard, aggravant la pénurie. C’est déjà le cas pour les stations Total qui a décidé de puiser dans sa marge −contrairement aux distributeurs indépendants, Total est un raffineur en plus d’être une multinationale et peut donc se le permettre− pour offrir une ristourne aux automobilistes dans ses stations. Résultat : des heures de queue devant les stations Total.

On peut très facilement imaginer une situation où des clients achètent de grandes quantités de produits à prix bloqués pour les revendre plus cher : c’est ce qui se produit toujours lorsqu’une économie est sous prix administrés, et ça s’appelle le marché noir.

4) En soutenant la demande, le blocage des prix décourage les consommateurs de s’adapter à des prix plus élevés, c’est-à-dire de consommer un peu moins.

Dans le cas qui nous occupe en roulant moins, en prenant les transports en commun, en investissant dans une voiture électrique. Le blocage des prix de l’essence est non seulement une subvention à la pollution mais aussi retarde la transition énergétique. Donald Trump vient de relancer comme jamais l’intérêt pour les véhicules électriques, bloquer les prix provoquerait l’effet inverse.

5) Le blocage des prix a des effets inégalitaires

Agissant comme une subvention pour tous les consommateurs, même les riches, il n’est pas du tout ciblé. Dans le cas de l’essence, il favorise donc les gros rouleurs et ceux avec les véhicules les plus énergivores. Un cadre dans la finance qui roule en Porsche en bénéficie autant qu’une auxiliaire de vie au SMIC. S’il est financé par de l’argent public (lorsque l’Etat compense la perte aux distributeurs), cela revient donc à subventionner les émissions de CO2 des gros rouleurs.

6) L’essentiel du pétrole et du gaz étant importé…

Le plafonnement des prix revient à subventionner avec l’argent des contribuables les exportations du Qatar, de l’Arabie saoudite, de l’Algérie ou des Etats-Unis. Il me semble qu’il existe de meilleures utilisations de l’argent public.

Alors, que faire ?

Répétons que la hausse des prix est le symptôme d’un déséquilibre entre offre et demande. Le cas du logement, quoique différent du marché de l’énergie, peut s’analyser avec la même logique. Si les prix des loyers des grandes métropoles sont si élevés, c’est que l’offre y est restreinte pour des raisons réglementaires (construire est cher, car il faut respecter un nombre incalculable de réglementations), alors que la demande est toujours dynamique d’autant qu’elle est subventionnée par le système des APL. C’est particulièrement vrai à Paris où, en plus, la place disponible pour construire manque. Il existe une abondante littérature économique sur le thème du logement qui confirme que le blocage des prix ne traite que le symptôme avec une efficacité limitée, et tout un tas d’effets secondaires : baisse de la mobilité résidentielle (une fois installés dans un logement à loyer réglementé, les locataires n’ont aucune incitation à le quitter même s’ils l’utilisent peu, ce qui ralentit la rotation des logements et freine l’ajustement entre offre et demande), restriction de l’offre (les propriétaires sont incités à vendre leur logement ou à le louer en AirBnB), dégradation de la qualité des logements (la baisse de la rentabilité locative décourageant d’y investir).

Traiter le problème des prix élevés consiste avant tout à trouver un moyen d’augmenter l’offre ou de limiter la demande. Or, laisser les prix augmenter permet justement de favoriser cet objectif, même partiellement : la hausse des prix encourage les producteurs à produire davantage et les consommateurs à se limiter, ce qui limite les pénuries et favorise le retour à des prix plus bas.

Bien sûr l’ajustement peut être long et imparfait, surtout pour un produit aussi peu substituable que le pétrole : on n’achète pas une voiture électrique d’un claquement de doigt et le pétrole étant importé, l’offre est surtout dépendante du contexte géopolitique. Cela pousse alors pour des mesures de soutien ciblés plutôt qu’un plafonnement général, en particulier pour les transporteurs (comme le dit souvent Jancovici, « les marchandises n’ont pas de jambes ») ou les professionnels aux revenus modestes qui doivent constamment se déplacer. En revanche, je ne vois pas pourquoi il faudrait soutenir tous ceux qui sont dépendants de leur voiture pour les trajets domicile-travail : choisir de vivre loin de son lieu de travail et de tous les transports en commun et autres vélos électriques pour profiter d’un m2 moins cher, d’un jardin plus grand, d’une pièce en plus, se fait nécessairement au détriment des frais de transport. Le fisc français n’accepte d’ailleurs plus la déduction fiscale des frais réels pour le simple motif qu’on vit loin de son lieu de travail. On ne peut pas avoir le beurre (un logement plus grand au même prix), l’argent du beurre (des frais de transport faibles) et le sourire de la crémière (des subventions de l’Etat pour se déplacer).

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