Note de lecture : La nature du social (L. Cordonier)

La nature du social (2018) est un ouvrage qui traite de questions fondamentales sur le rapport entre nature et culture et l’explication du comportement humain en général.  Laurent Cordonier, sociologue, a pour objectif de créer des ponts entre des disciplines que l’on imagine souvent irréconciliables : la sociologie (et les sciences sociales en général) et les « sciences de la nature humaine » (psychologie cognitive, biologie évolutionniste).

Commençons par un mot sur la forme : La nature du social est un ouvrage exigeant, empreint d’un vocabulaire technique, très riche en références scientifiques. Même si le propos est clair, l’ambition de l’ouvrage fait qu’il ne convient pas à des lecteurs peu familiers avec les concepts scientifiques, notamment ceux de la sociologie et de la biologie, sans parler des nombreux termes de philosophie qui parsèment l’ouvrage. 

Les premiers chapitres ne relèvent pas à proprement parler de la sociologie : Cordonier y revient sur l’évolution de notre espèce et fait une synthèse des acquis des sciences de la nature humaine ces dernières décennies. On y apprend qu’Homo sapiens est une espèce sociale par nature (elle ne l’est pas devenue : elle l’a toujours été) ; ceci n’est pas propre à notre espèce puisque dans le chapitre 2, Cordonier s’attarde longuement sur les capacités sociales des primates les plus proches de notre espèce (chimpanzés, bonobos), en s’appuyant sur un grand nombre d’études et d’expériences en primatologie. Bien que ces derniers aient un cerveau nettement moins complexe et volumineux que le nôtre, leurs capacités cognitives sont exceptionnelles dans le règne animal ; ils vivent dans des sociétés fortement hiérarchisées où la coopération et l’apprentissage sont la clef. Comme l’être humain, ils sont capables de reconnaitre individuellement chacun des membres du groupe, de repérer des régularités dans les comportements sociaux et de s’y adapter, de faire preuve de comportement altruiste, d’éprouver de l’empathie, etc.

Le chapitre 3 s’intéresse à la spécificité de la cognition sociale humaine et en particulier à notre langage (articulé, complexe, symbolique) et à notre cerveau. Toujours en s’appuyant sur de nombreuses études, Cordonier y montre que loin du cliché sociologique d’une tabula rasa, le nouveau-né humain n’est pas « vierge de toute influence » : notre espèce est le fruit de milliers d’années d’évolution et notre cerveau s’est configuré spécifiquement pour accomplir certaines tâches. En particulier, Cordonier insiste sur l’existence de comportements « pré-câblés », c’est-à-dire innés et qui n’ont pas à être appris. Nous partageons certains d’entre eux avec nos cousins primates. Parmi ces comportements on peut citer un ensemble de « théories naïves », c’est-à-dire d’intuitions fondamentales dont nous disposons à la naissance sur la façon dont notre environnement fonctionne.

Cordonier distingue ainsi cinq grandes théories naïves : la biologie naïve implique ainsi que les bébés s’attendent à ce que les êtres vivants vieillissent, contrairement aux objets ;  la physique naïve fait qu’ils s’attendent à ce que les objets tombent ; la morale naïve implique une attitude « prosociale » et une certaine conception de ce qui est juste ou non, induite par notre tendance naturelle à l’empathie ; la psychologie naïve implique la capacité à se représenter les états mentaux d’un tiers et à comprendre ses croyances ; enfin, la sociologie naïve implique la capacité de rechercher activement les groupes qui composent l’environnement social, en déduire des stéréotypes sur ces groupes (les femmes, les Noirs, les jeunes, les riches, les pauvres…) et adapter son comportement en fonction de ceux-ci. La sociologie naïve permet aussi aux jeunes enfants de saisir très tôt les hiérarchies sociales qui gouvernent leur environnement social immédiat.

L’existence des théories naïves repose sur un grand nombre de travaux ou d’expériences en psychologie cognitive, appuyés par la théorie de l’évolution. Il est impossible de les citer ici, mais prenons un seul exemple cité par Cordonier. Dans une expérience effectuée pour la première fois dans les années 1980 par Wimmer et Perner (et répliquée depuis un grand nombre de fois), on présente à des enfants une scénette dans laquelle un personnage range un ours en peluche dans un tiroir, avant qu’un autre personnage ne vienne l’en retirer pour le placer dans un panier. On demande ensuite aux enfants à quel endroit va chercher le premier personnage lorsqu’il voudra retrouver son ours ; alors que les enfants de moins de 4 ans répondent généralement « dans le panier » (c’est-à-dire là où il se trouve effectivement), ceux de 5 ans et plus répondent bien plus souvent « dans le tiroir ». Bien que ces enfants savent pertinemment que l’ours se trouve dans le panier, ils ont en effet compris que le premier personnage croit que son ours se trouve dans le tiroir : c’est donc là qu’il va chercher. Cette expérience montre ainsi qu’à l’âge de 5 ans, la plupart des enfants sont capables de se représenter les croyances d’autrui.

Comme nous l’avons dit, ces théories naïves ne sont pas apprises au sens social du terme : elles ont été sélectionnées par l’évolution et font partie du fonctionnement naturel de notre cerveau. On les trouve ainsi, à un âge identique, dans des environnements culturels et historiques radicalement différents. Dans un passage sur l’étude de la culture Vezo (un peuple de pêcheur malgache), Cordonier montre ainsi que, malgré leurs pratiques sociales très différentes à l’égard de la naissance d’un individu, ils ont la même théorie biologique naïve que les Occidentaux, en présupposant qu’un individu ressemblera physiquement à ses parents biologiques mais ressemblera socialement à ses parents adoptifs.

Pour autant, le caractère inné de ces théories n’implique nullement qu’elles soient immédiatement opérationnelles, comme l’explique l’auteur :

Les théories naïves qui équipent notre esprit reposent donc partiellement au moins sur des éléments innés. Cela n’implique nullement qu’elles soient nécessairement opérationnelles dès les premiers jours de la vie d’un bébé. A l’instar d’un très grand nombre d’autres dispositions biologiquement héritées, comme la bipédie par exemple, elles peuvent nécessiter du temps et une exposition à divers stimuli durant l’ontogénèse pour se mettre en place.

Certaines dispositions sont ainsi pleinement opérationnelles dès la naissance ou à seulement quelques mois (y compris des comportements qui semblent complexes comme repérer une situation de dominance entre deux personnages), tandis que d’autres apparaissent vers trois ans à cinq ans, les plus tardives étant en place avant 8 ans. Selon les études citées par Cordonier, on peut conclure que 5 ans est un âge charnière où la plupart des comportements fondamentaux de notre espèce sont en place. A ces théories naïves, Cordonier ajoute des comportements fondamentaux (tout aussi innés) comme la détection automatique des visages, et plusieurs instincts sociaux qui reposent sur deux traits naturels : l’imitation et le conformisme.

L’un des aspects particulièrement intéressant de l’ouvrage, abordé notamment dans les chapitres 4 et 5, est de croiser les perspectives disciplinaires sans faire de ni réductionnisme, ni de confusionnisme. Le réductionnisme condamné par Cordonier désigne la tendance chez certains biologistes ou psychologues évolutionnistes à réduire un ensemble de comportements complexes à des mécanismes biologiques de bas niveau, typiquement les gènes. Certaines théories ont ainsi cherché à expliquer le développement des cultures par analogie avec la diffusion des gènes (théorie de la mémétique) : les traits culturels les plus avantageux du point de vue de l’évolution auront tendance à se répandre tandis que les traits dominés disparaîtront, de la même façon qu’un gène apparu par hasard chez un individu qui donnerait un avantage évolutif aura tendance à se répandre. D’autres scientifiques tels les neuroscientifiques peuvent être tentés de réduire tous les comportements humains à des mécanismes cérébraux. S’il est indéniable que tous nous comportements prennent leur source dans notre cerveau, dans le sens où toute science moderne repose sur ce que Cordonier appelle une « ontologie physicaliste » (comprendre : pour le scientifique, tout comportement et toute action humaine prend sa source dans des objets matériels comme le cerveau, des concepts spirituels comme « l’âme » ou « l’esprit » ne sont pas objet d’étude), cela ne signifie en aucun cas qu’on peut réduire les comportements sociaux à des mécanismes cérébraux ou biologiques, surtout au niveau le plus fondamental (l’ADN). Un mécanisme affiliatif comme l’empathie et a fortiori des phénomènes sociaux complexes comme la politique, l’homosexualité ou les rapports hommes/femmes ne peuvent nullement se réduire à l’activation d’un gène (ou même d’un ensemble de gènes), mais ces phénomènes reposent sur des fondements biologiques et notamment cérébraux.  

Selon Cordonier, la tentative originelle des anthropologues pour expliquer les cultures à l’aide des mécanismes darwiniens s’est soldée par un échec (les anthropologues « oubliant » souvent le rôle clef du hasard dans la théorie darwinienne), voire a pu servir à légitimer moralement des entreprises odieuses, le nazisme s’appuyant par exemple sur une lecture très particulière de Darwin. C’est cette lecture finaliste de Darwin qui, jusque dans les années 1950, a alimenté un ensemble de théories et de pratiques racistes ou du moins terriblement ethnocentrées. Les anthropologues des générations suivantes reviendront totalement sur cela en soutenant au contraire un relativisme culturel total empreint de structuralisme : tout dans notre comportement proviendrait de notre culture, rien ne serait inné ou biologique (cet autre extrême étant selon Cordonier beaucoup moins odieux mais tout aussi faux que le premier).

Parmi les exemples les plus intéressants pour distinguer les perspectives nature/culture, on peut citer celui du harcèlement sexuel, développé par l’auteur. En s’appuyant sur la théorie de l’évolution on peut montrer qu’il est bien plus coûteux en énergie pour une femelle de se reproduire qu’il ne l’est pour un mâle, pour la raison évidente que ce sont les femmes qui devront porter et nourrir l’enfant pendant des mois.  Ainsi, depuis des milliers d’années les stratégies reproductives des mâles et des femelles sont différentes : les mâles ont intérêt à se reproduire avec un maximum de femelles pour répandre leurs gènes, tandis que les femelles ont intérêt à sélectionner sévèrement le partenaire sexuel pour garantir la survie de la progéniture (et accessoirement la leur propre). Ceci n’est d’ailleurs pas propre aux Sapiens. De cela, certains scientifiques ont voulu déduire que le harcèlement s’expliquait par des stratégies reproductives différentes voire ont été jusqu’à justifier moralement le harcèlement : ainsi, les féministes ne comprendraient pas qu’en harcelant, les hommes ne font que réaliser leur nature profonde, issue de l’évolution, qui les pousse à séduire un maximum de femelles, agressivement s’il le faut.

Cordonier conteste cette approche, et cela vaut le coup de le citer in extenso : « si l’existence de stratégies reproductives opposées chez les hommes et les femmes peut contribuer à expliquer pourquoi les premiers sont peut-être parfois plus « entreprenants » envers les femmes qu’elles ne le sont envers eux, cela ne rend pas compte du phénomène du harcèlement sexuel lui-même. En particulier, cela n’explique pas pourquoi le harcèlement sexuel prend des formes différentes en fonction du milieu social dans lequel on se trouve, ni pourquoi il est plus répandu dans certains groupes que dans d’autres. Cela n’explique pas non plus pourquoi certains comportements sont ressentis comme du harcèlement par les femmes à certaines époques et dans certains contextes, mais pas dans d’autres. En réduisant l’explication du harcèlement sexuel à l’existence de stratégies reproductives différentes envers les femmes et les hommes, iI est également impossible de rendre compte du fait que des sociétés aient pris la décision de criminaliser de tels comportements, alors qu’ils sont parfaitement acceptés, si ce n’est explicitement ou tacitement encouragés, dans d’autres sociétés. Il est évident que pour expliquer le phénomène social que constitue le harcèlement sexuel, il faut nécessairement prendre en compte de très nombreux facteurs sociohistoriques. (…) Nous ne nions nullement que ce phénomène puisse reposer d’une façon ou d’une autre sur des inclinations naturelles des hommes. Ce que nous contestons, c’est que de telles inclinations suffisent à l’expliquer de façon satisfaisante ».

Les deux derniers chapitres sont proprement sociologiques : Cordonier y rappelle les grandes théories de l’esprit qui fondent la sociologie, notamment la célèbre division entre les sociologues « holistes » (que Cordonier appelle « holistes-dispositionialistes ») et les sociologues « individualistes » (chapitre 4). Dans le chapitre suivant, il essaie de montrer l’apport potentiel des sciences de la nature humaine à cette discipline. Cordonier se défend de tout confusionnisme :  il ne s’agit pas de vampiriser une discipline par une autre, chacune ayant ses propres méthodes, objets d’études et débats internes qui sont légitimes. D’un point de vue épistémique ou simplement pratique, la spécialisation disciplinaire a du sens ; mais faire sauter des barrières est nécessaire pour qui veut mieux comprendre (ou comprendre de manière plus globale) le comportement humain. Dans le dernier chapitre, l’auteur parvient avec succès à montrer tout l’intérêt des travaux de psychologie cognitive pour étayer (ou infirmer) certaines théories sociologiques.

Une longue analyse est ainsi consacrée à la théorie de l’habitus de Pierre Bourdieu. Selon Bourdieu, « l’habitus » (terme latin qui provient du grec hexis et signifie « manière d’être ») est une matrice de perception du monde social qui détermine le rapport au monde d’un individu, comment il voit son environnement social, comment il le pense, comment il s’y meut. L’habitus d’un individu étant déterminé par son milieu socio-économique, on peut dire que les comportements sociaux sont gouvernés par la classe sociale (« habitus de classe »).  Les agents ayant la même origine socioéconomique présenteront des comportements similaires tant en termes de style de vie, de goûts artistiques, de préférence politique, d’attitude physique, etc. Ainsi, un individu projeté dans un autre milieu social que le sien n’en maîtrisera pas les codes implicites (qui paraissent « aller de soi » et être « naturel » pour ceux dotés de l’habitus correspondant) impliquant angoisse et adaptation permanente de son comportement. La plupart des héritiers de Bourdieu ont conservé la notion d’habitus mais parfois en l’amendant : la plus connue des « mise à jour » est celle de Bernard Lahire, qui postule qu’il n’existe pas un « habitus de classe » mais plutôt un ensemble d’habitus pour chaque individu, qui sont activés ou au contraire mis en sommeil en fonction de la situation. La socialisation ne serait alors pas homogène mais plurielle voire contradictoire, la position socioéconomique ne suffisant pas à elle seule pour prédire un comportement, l’approche biographique et situationnelle étant nécessaire. Pour autant, Lahire se situe bien dans la tradition « holiste » qui explique le comportement individuel par l’ordre social. Son dernier ouvrage (collectif), Enfances de classes (2019) insiste d’ailleurs fortement sur la constitution des habitus sociaux dès l’enfance (mais il est basé sur une approche biographique).

Que peuvent apporter les résultats des sciences cognitives à ces débats très classiques en sociologie ? Beaucoup de choses, en vérité. Pour Cordonier, la réticence traditionnelle (et encore forte) des sociologues envers tout ce qui a trait à la « nature humaine » ne fait plus sens aujourd’hui, même si elle a eu ses raisons dans le passé. En effet, comme on l’a vu précédemment, affirmer l’existence de traits innés ne revient pas à « naturaliser » les comportements sociaux en expliquant par exemple que le harcèlement sexuel est « justifié par les lois de la nature ». D’une part, on peut très bien défendre une morale progressiste à partir des acquis des sciences de la nature humaine ; surtout, comme l’ont répété de nombreux généticiens, le gène forme une base de prédispositions, qui peuvent être ensuite renforcés ou inhibés par le milieu social, pas un comportement déterminé à l’avance.

Par contre, les résultats des sciences cognitives peuvent contribuer à valider empiriquement certaines théories sociologiques, ou du moins peuvent-ils nourrir et enrichir la perspective sociologique en ouvrant la « boite noire » de la socialisation. On pourrait par exemple utiliser comme le fait le neuroscientique Jean-Pierre Changeux les « neurones miroirs » pour expliquer le conformisme et l’imitation sociale, et, partant, la reproduction sociale. On peut également se servir de l’instinct fondamental inné de l’imitation pour mieux comprendre comment la socialisation s’opère dans l’enfance : Cordonier cite ainsi plusieurs scientifiques qui considère que plus que la famille, ce sont les groupes de pairs qui forgent la socialisation primaire des enfants ; il montre aussi comment on peut appréhender à frais nouveau des questions classiques de sociologie scolaire (les inégalités à l’école) à partir des sciences cognitives.

Je développerai plus en détail un très intéressant exemple donné par Cordonier à partir d’une étude qu’il a lui-même conduite avec son équipe du CNRS à Lyon (Cordonier, Breton, Trouche et Van der Henst, 2017). La mise en scène consistait en une interaction du participant avec un complice, présenté soit avec un haut niveau social (neurochirurgien) soit avec un bas niveau (aide-soignant), le complice se présentant et agissant à chaque fois de la même manière. En mesurant l’activité du système nerveux (tension, pouls, conductance électrodermale) pendant la scène (sous un faux prétexte, évidemment), les chercheurs ont montré qu’avec le complice de « haut niveau », l’activité psychophysiologique a fortement augmenté avant de se stabiliser, tandis qu’avec celui de bas niveau, elle est restée tout au long de la séance à un niveau stable et plus faible. L’interprétation des données biologiques est qu’en présence de quelqu’un ayant un haut statut social (neurochirurgien), le participant se prépare à être très attentif et réactif (au sens biologique : son corps réagit) tandis qu’en présence de quelqu’un de bas statut social, il a une attitude plus relâchée et engageante.

Selon Cordonier, cette expérience peut contribuer à établir empiriquement l’existence de quelque chose comme un habitus incorporé au sens littéral du terme. « En effet, puisque le système nerveux autonome opère de façon automatique et involontaire, il est possible d’affirmer que les réactions psychophysiologiques des participants mesurés dans notre étude correspondent à des réponses réflexes de leur seconde nature socialement acquise. »

En conclusion, c’est un ouvrage fort stimulant que propose Cordonier, qui pourrait servir à la fondation d’un nouveau programme de recherche (et c’est bien là son objectif). Même pour l’amateur curieux, les perspectives ouvertes sont enrichissantes, les débats présentés de manière claire, et les nombreux travaux scientifiques cités en font un ouvrage dense, sur lequel il est possible d’ouvrir des horizons intellectuels et fonder de nouvelles réflexions.

Note de lecture : Sapiens, une brève histoire de l’humanité (Y. N. Harari)

Un bon essai est un mélange entre une fiction et un article scientifique : il doit être aussi agréable à lire que le premier tout en s’approchant de la rigueur du second. Ce qu’on attend d’un essai, c’est une langue claire et fluide, mais néanmoins des arguments, si possible fondés, voire des idées nouvelles. Un essai peut même se permettre de prendre beaucoup de hauteur par rapport aux sujets très circonscrits qui sont l’objet des articles scientifiques, quitte à être démesurément ambitieux ou très original : ce n’est pas si grave.

A cet égard, Sapiens est probablement un des meilleurs essais que j’ai lu. Historien de formation, Harari réussit l’exploit de brosser un portrait de notre espèce, Homo sapiens, de l’âge de pierre jusqu’à nos jours, et se permet même en fin d’ouvrage un peu de prospective. Le propos est très large : l’histoire ne constitue que la trame de fond d’un ouvrage qui fourmille de réflexions anthropologiques, sociales, économiques, philosophiques et mêmes théologiques. La langue est limpide, Harari se révèle particulièrement excellent pour choisir les exemples pertinents, au bon moment du propos. Passons rapidement sur les chiffres : commenté par Obama et Gates, traduit en 45 langues, vendu à plus de 600 000 exemplaires rien qu’en France, pour tenter un résumé.

Le livre est divisé entre quatre grandes parties. J’essaierai de suivre grossièrement le plan de l’ouvrage et je terminerai par une critique.

Aux origines, la révolution cognitive

La première partie est de loin la plus intéressante. Harari s’y demande pourquoi une espèce aussi insignifiante (en apparence) que la nôtre, située au départ au milieu de la chaîne alimentaire, dépourvue de griffes, de crocs, ou de toute capacité physique exceptionnelle a pu en quelques milliers d’années se hisser au sommet de la chaîne alimentaire, écrasant toutes les autres espèces, y compris du genre Homo (comme l’homme de Neandertal). Question classique de paléo-anthropologie !

Harari y répond ainsi : Homo sapiens développé de manière exceptionnelle l’usage d’un langage symbolique. Non pas que ce soit la seule espèce à utiliser un langage : de nombreux animaux en utilisent, et les singes verts ont plusieurs sortes de cris en fonction de la situation (« attention, un lion » ou « attention, un aigle »). Mais Sapiens utilise le langage le plus complexe et surtout le plus souple, en associant un nombre limité de sons pour produire un nombre infini de phrases.

Un singe vert peut crier à ses congénères : « attention, un lion ! » mais un humain moderne peut raconter à ses amis que, ce matin près du coude de la rivière, il a vu un lion suivre un troupeau de bisons. Il peut indiquer l’endroit exact, y compris les différents sentiers qui y conduisent. Forts de cette information, les membres de sa bande peuvent y réfléchir et en discuter : doivent-ils aller vers la rivière ou éloigner le lion et chasser le bison ?

Pourquoi le langage complexe est-il si important ? Selon Harari, c’est parce qu’il permet de créer un système de croyances unifiant des milliers d’individus. Les espèces avec un langage non symbolique (ou peu symboliques) ne peuvent pas dépasser les quelques dizaines d’individus : sitôt que le groupe devient trop grand, il implose sous la pression des autorités concurrentes, des rivalités pour les femelles ou l’accès à la nourriture. Au final, un groupe typique de chimpanzés compte une trentaine d’individus, très rarement plus de cinquante. Or, la révolution cognitive de l’être humain lui a permis de passer progressivement à des groupes beaucoup plus étendus comptant des milliers voire des millions d’individus collaborant entre eux : sociétés, Etats, Eglises, nations, empires, religions… Pourquoi ? Parce que grâce au langage symbolique, ils sont unis par des croyances communes.

L’usage que fait Harari du terme « croyance » est très large : les croyances sont des mythes partagés qui existent dans l’imagination collective : ils n’ont pas d’existence réelle (au sens de matérielle) mais exercent néanmoins un puissant effet de contrainte sur les individus, et modèlent la réalité. Une croyance, ce peut être aussi bien un Etat que l’égalité, le totem du village qui symbolise le lion ou les sociétés à responsabilité limitée, par opposition aux individus, aux animaux, aux plantes, aux cailloux concrets qui peuplent le monde réel.

Deux Serbes qui ne ne sont jamais rencontrés peuvent risquer leur vie pour se sauver l’un l’autre parce que tous deux croient à l’existence d’une nation serbe, à la patrie serbe et au drapeau serbe.

Harari prend l’exemple de l’entreprise Peugeot : cette organisation est, comme toutes les entreprises, une pure fiction juridique, qui n’a pas d’existence réelle (vous avez déjà croisé Peugeot dans la rue ?), mais associée à tout un réseau complexe de symboles (marque, image, chiffres financiers) et à une production bien réelle d’automobiles. « Peugeot » comme organisation est une fiction qui se distingue clairement des hommes en chair et en os qui la dirigent tout autant que des véhicules bien concrets qui sont produits dans ses usines tout aussi concrètes : tout le monde se comporte néanmoins comme si « Peugeot » existait réellement : actionnaires, salariés, dirigeants, clients, etc.

D’ailleurs, les fictions collectives humaines n’ont nul besoin d’avoir un quelconque rapport avec la réalité, notamment biologique, pour exercer leur pouvoir. Dans un amusant passage, Harari réécrit le célèbre préambule de la déclaration d’indépendance américaine (Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les homme sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur) pour la transformer en une déclaration d’indépendance biologique, basée uniquement sur la réalité biologique des Sapiens : nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes ont évolué différemment ; ils sont nés avec certaines caractéristiques muables ; parmi ces caractéristiques se trouvent la vie et la recherche du plaisir. Il reprend également l’exemple du célibat des prêtres comme trait culturel typiquement contraire à l’évolution, puisque cette caractéristique ne procure (par définition) aucun avantage évolutif. Comment expliquer qu’elle se soit malgré tout répandue chez des millions d’individus dans l’histoire, autrement que par la force des croyances ?

Les fictions collectives humaines peuvent aussi radicalement évoluer : le passage sur la masculinité, où Harari explore les évolutions historiques extrêmes de ce que signifie être viril pour les Sapiens mâles en comparant un portrait de Louis XIV et de Barack Obama, est parlant ; tout comme celui sur le patriarcat, où il se demande pourquoi tant de cultures différentes à des milliers d’années d’intervalle ont eu à peu près les mêmes conceptions de la femme (moins estimable qu’un homme) avant d’évoluer ces dernières décennies.

Alors que l’ADN d’Homo sapiens n’a pas changé depuis des milliers d’années, ses croyances se sont multipliées, agrandissant toujours plus la taille des groupes humains. Déjà, les Sapiens étaient capables de coopérer étroitement à plusieurs dizaines pour chasser tout un troupeau d’animaux ou un tendre un piège à un Mammouth ; aujourd’hui, l’action de milliards d’individus dépend de fictions telles que les droits de l’homme, Google ou l’Eglise catholique.

En un combat singulier, un Neandertal aurait probablement battu un Sapiens. Mais dans un conflit de plusieurs centaines d’individus, les Neandertal n’avaient pas la moindre chance. (…) Pris un par un, voire par dix, nous sommes fâcheusement semblables aux chimpanzés. Des différences significatives ne commencent à apparaître que lorsque nous franchissons le seuil de 150 individus ; quand nous atteignons les 1500-2000 individus, les différences sont stupéfiantes. Si vous essayiez de réunir des milliers de chimpanzés à Tian’anmen, à Wall Street, au Vatican ou au siège des Nations unies, il en résulterait un charivari. En revanche, les Sapiens se réunissent régulièrement par milliers dans des lieux de ce genre. Ensemble, ils créent des structures ordonnées : réseaux commerciaux, célébrations de masse et institutions politiques, qu’ils n’auraient jamais pu créer isolément.

La fin de la première partie explore le mode de vies des fourrageurs Sapiens du monde pré-agricole (sexualité, guerres, alimentation) et s’interroge sur les conséquences de l’élargissement progressif de la taille des groupes de Sapiens : outils toujours plus performants (des outils complexes ne servent à des individus que s’ils peuvent coopérer, estime Harari) et extinctions massives des espèces concurrentes ou proies pour les Sapiens. Pour l’historien, l’arrivée des êtres humains au sommet de la chaîne alimentaire a signé le début du carnage pour les autres espèces.

Deuxième et troisième parties : Révolution agricole et unification de l’humanité

Déroulant le fil de l’Histoire, Harari explore dans ces parties comment Sapiens est devenu sédentaire (la Révolution agricole, partie 2) puis a commencé à unifier les membres de l’espèce (partie 3).

De façon très surprenante par rapport au sens commun qui voudrait que l’agriculture soit un progrès pour l’humanité (le sens commun a toujours tendance à lire l’Histoire comme un progrès continu ou au contraire une perpétuelle décadence, bref, à moraliser l’histoire), Harari argumente (avec talent) sur le fait que ce fut au contraire une catastrophe à presque tous les niveaux. J’essaierai ici de résumer rapidement le propos : les petites bandes de fourrageurs qui peuplaient l’Eurasie il y a 15 000 ans vivaient certes dans un monde difficile et violent, mais s’ils survivaient à la très forte mortalité des premières années, pouvaient facilement espérer dépasser les quarante ou même soixante ans. La nourriture ne manquait pas, s’il n’y en avait plus, il suffisait d’aller chasser et cueillir ailleurs. On se protégeait mutuellement des prédateurs et des bandes rivales. La diversité de croyances entre les bandes était probablement immense, tout comme la diversité des langages. Les fourrageurs vivaient sur quelques milliers de kilomètre carré toute leur vie et possédaient très peu d’artefacts. Néanmoins, la solidarité entre les membres du groupe avec lequel on partageait tout et on risquait sa vie à la chasse était très forte.

Avec l’apparition de l’agriculture (simultanément en plusieurs endroits du monde à partir de -9000), de toutes nouvelles sociétés commencèrent à apparaître. Elles étaient marquées par un travail épuisant (celui de la terre), le développement de la propriété privée (pour entretenir une terre, il faut rester au même endroit et la défendre), l’appauvrissement de la nourriture (la variété innombrable du menu des chasseurs-cueilleurs étant essentiellement remplacée partout par du blé ou du riz), des inégalités sociales de plus en plus massives, ainsi que le développement rapide du calcul et de la bureaucratie (largement inutile dans une société nomade mais indispensable dans une société agricole sédentarisée).

La vie devint de plus en plus difficile : pour Harari, l’agriculture n’a rien apporté individuellement à l’espèce Sapiens, bien au contraire.

L’habitant moyen de Jericho en 8500 avant notre ère avait une vie plus rude qu’en 9500 ou 13000 avant J-C.

En revanche, c’est collectivement que l’agriculture a bénéficié à l’humanité : en apportant une nourriture certes moins riche mais beaucoup plus abondante, l’agriculture a entraîné un bond démographique colossal. Individuellement, les paysans étaient les victimes de cette évolution ; collectivement, l’espèce Sapiens était toujours plus nombreuse, toujours mieux organisée, toujours plus dominante sur les autres espèces.

La partie 3 poursuit le fil de l’Histoire et s’intéresse aux grand moteurs de l’unification de l’humanité en groupes toujours plus grands et interdépendants, permettant à de parfaits inconnus de coopérer de manière efficace (chose impossible pour les chimpanzés !). Harari explore trois moteurs de cette unification : les marchands (commerce), les religions (prêtres) et les soldats (empires). Je n’ai pas grand chose à commenter sur cette partie, plutôt classique mais toujours bien argumentée et convaincante, même si sa critique des religions manque certainement de nuance. Parce qu’ils vivent sous le joug du même empire, qu’ils commercent entre eux ou qu’ils partagent des croyances religieuses communes, les Sapiens ont développé des coopérations toujours plus étroites au fil de l’histoire.

Avec la Révolution agricole, les sociétés humaines sont devenues toujours plus grandes et plus complexes, tandis que les constructions imaginaires soutenant l’ordre social devinrent aussi plus élaborées. Mythes et fictions habituèrent les gens, quasiment dès la naissance, à penser et de certaines façons, à se conformer à certaines normes, à vouloir certaines choses et à observer certaines règles. Ce faisant, ils créèrent des instincts artificiels qui permirent à des millions d’inconnus de coopérer efficacement. C’est ce réseau d’instincts artificiels qu’on appelle « culture ».

Dernière partie : la Révolution scientifique

La dernière partie démarre au XVIème siècle et explore les conséquences de la révolution scientifique européenne. Elle s’attache à comprendre pourquoi ce continent qui n’avait jusque-là qu’une place marginale dans l’Histoire fut à la pointe de la transition du monde ancien au monde nouveau, du fait d’un ensemble de croyances partagées de longue date par les peuples européens.

Harari explique l’essor de la science européenne comme une alliance entre la technique, le capitalisme et l’impérialisme, et décrit longuement le passage des mentalités anciennes aux mentalités nouvelles, basées sur trois dimensions : l’ignorance (on sait qu’il reste beaucoup à découvrir, alors qu’on pensait naguère que tout ce qu’il y avait à savoir d’important se trouvait dans les livres saints) ; la place centrale de l’observation et des mathématiques ; et enfin la dimension pragmatique de la science, avec une visée pratique et technique.

De longs développements sont consacrés à l’essor du capitalisme et du commerce ainsi qu’à l’alliance du marché et de l’Etat, dans ses dimensions négatives (les passages sur les victimes de la colonisation et l’esclavage) et positives (l’abondance matérielle). Etats toujours plus organisés, bureaucraties toujours plus complexes, arsenaux militaires toujours plus puissants conduisirent à une période de paix sans précédent au cours de la deuxième moitié du XXème siècle que Harari explique par quatre facteurs qui forment une boucle de rétroaction : l’hypercapitalisme consumériste rend la guerre désastreuse et la paix propice aux affaires ; le capitalisme immatériel rend les bénéfices de la guerre douteux (sauf dans les régions riches en actifs matériels comme le pétrole) tandis que ses coûts potentiels explosent avec l’existence d’un arsenal capable d’éradiquer l’humanité entière.

Les derniers chapitres du livre s’intéressent au futur et proposent différents scénarios autour du génie génétique d’un homme capable de dépasser les limites de sa biologie pour devenir un dieu (mais sera-t-il encore un Sapiens ?).

Avis personnel et critique

Ce livre a d’immenses qualités : il est parfaitement écrit, fourmille de réflexions stimulantes qui croisent de nombreuses disciplines. Harari fait montre d’une très grande culture générale tout en veillant le plus souvent à sourcer son propos.

Il est évident cependant que ce livre n’est pas exempt de critiques. D’abord, certains passages manquent de nuance parce qu’Harari développe son opinion personnelle : son véganisme apparaît clairement à plusieurs endroits du livre, de même qu’une relative hostilité aux religions. Ce n’est pas franchement gênant, mais on sent bien que le livre, comme tout essai, mêle propos scientifiques et réflexions personnelles.

En parlant de propos scientifiques, je ne suis pas compétent pour juger toutes les affirmations, notamment les plus historiques. Le sujet du livre est tellement vaste qu’il faudrait des centaines de spécialistes pour reprendre une à une toutes les affirmations. Très populaire et donc très médiatisé, le livre a eu droit à son lot de critiques de spécialistes dénonçant des propos parfois trop rapides, des raccourcis et des explications trop rapides, voire simplistes. Ce qui n’est parfois que théorie spéculative est présenté comme un fait éprouvé. Harari explique le développement des Sapiens par leur capacité à raconter des histoires et à cet égard il est un éminent représentant de notre espèce ! D’autres spécialistes ont reconnu l’intérêt de son ouvrage mais ont souligné qu’aucune des idées qu’il développe n’est vraiment nouvelle. Je ne suis pas très étonné car il y a moi-même plusieurs idées que j’avais lu ailleurs, dans des essais ou des articles scientifiques. Par contre, on peut savoir gré à Harari de les regrouper en un même ouvrage avec un exceptionnel talent de vulgarisateur.

Ceci étant dit, les quelques passages qui relèvent davantage de mes compétences (sur l’histoire du capitalisme et sur le rôle de la monnaie dans les échanges notamment) m’ont paru assez bons, suffisamment synthétiques tout en restant exacts. Les développements théologiques sur le bouddhisme ne m’ont pas appris grand chose mais j’ai trouvé ça plaisant à lire. Quant à l’interrogation en fin d’ouvrage sur le lien entre développement de la richesse matérielle et bonheur (interrogation on ne peut plus classique !), Harari a le bon goût de ne pas en rester à de vagues spéculations philosophiques mais y apporte quelques connaissances économiques, pour en conclure des choses assez banales mais justes (un paysan du Moyen-âge n’était pas forcément plus malheureux qu’un cadre moderne).

Le regretté Neil Amstrong, dont l’empreinte de pas demeure intacte sur la Lune qu’aucun vent ne balaye, fut-il plus heureux que le chasseur-cueilleur anonyme qui, voici 30 000 ans, laissa l’empreinte de sa main sur une paroi de la grotte Chauvet ?

Un seul défaut majeur, finalement : le livre est trop long. Harari se fait plaisir à l’écriture, multipliant dans un même chapitre les longs exemples (qui parfois n’apportent rien de plus à une idée qu’il a déjà exprimé) et les digressions. Une écriture plus concise et resserrée autour des idées principales aurait été bienvenue.

Un livre à lire pour se faire sa propre opinion.

Etat social : le grand paradoxe

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Policiers « à bout », pompiers « en colère », hôpital « au bord du gouffre », étudiants précaires, cheminots mobilisés, malaise enseignant…l’actualité donne l’image d’un pays en ruine, au bord de l’explosion sociale, par faute d’un Etat absent et inefficace.

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Or, la France a les dépenses publiques les plus élevées au monde (56% du PIB), une Sécurité sociale universelle et extensive que le monde nous envie, le tout financé par des prélèvements obligatoires les plus lourds de l’OCDE (45% du PIB). La domination du « néolibéralisme » ou « l’Etat ultralibéral » est une aimable plaisanterie : l’ultralibéralisme décrit peut être la situation aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne mais certainement pas en France. Il faut être resté nostalgique des grandes heures de l’URSS pour qualifier de « néolibéral » un pays où la richesse est socialisée à près de 60%. De plus, l’idée d’un retour en force du néolibéralisme depuis les années 1980 a certainement un fondement idéologique au niveau international, mais elle ne s’est nullement traduit par une réduction des prélèvements obligatoires ou de la dépenses publique en France : au mieux, on observe depuis quelques années un ralentissement de la hausse et un relatif tassement du poids des cotisations ; mais comme celui-ci est reporté sur des impôts qui augmentent, le total reste le même. Et ce ne sont pas les mesurettes de Macron sur la taxe d’habitation qui y changent quoi que ce soit. Les Gilets Jaunes nous rappellent que la fiscalité en France est un problème, non seulement parce qu’elle est injuste mais aussi parce qu’elle est trop élevée.

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Pourtant la colère sociale et l’état catastrophique de certains services publics est une réalité, vécue subjectivement de façon très différente par les différents agents de l’Etat, certes, mais bien réelle. Comment expliquer ce grand paradoxe d’un Etat social aussi dépensier, et d’une crise sociale sans précédent ? Comment faire tenir ces deux réalités contraires ? A cela, plusieurs éléments de réponse.

La redistribution…redistribue

Tout d’abord, il faut prendre de la distance avec l’actualité et regarder froidement les chiffres : en France, la redistribution existe et elle fonctionne, Dieu merci. Les frais de gestion de la Sécurité sociale sont de l’ordre de 5%, ce qui est excellent (les frais de gestion des organismes complémentaires sont de l’ordre de 20% : contrairement à eux, la Sécurité sociale n’a pas à chercher de nouveaux clients) ; cela signifie que 95% des sommes collectées (d’un budget de 800 milliards, ce n’est pas une paille) sont redistribuées aux Français. Les libéraux qui utilisent le chiffre des 57% pour dénoncer le poids des dépenses publiques évitent généralement de préciser que ce chiffre est à plus de 60% (62,8%) des dépenses in fine privées qui transitent par les administrations publiques (typiquement les retraites) : 57% est donc davantage une évaluation de la redistribution en France que du poids des dépenses strictement publiques comme les salaires des fonctionnaires. De ce point de vue, la Sécurité sociale fait son travail : elle redistribue.

Une moyenne, pas une réalité

Ensuite, il faut bien garder en tête que tous les chiffres globaux de prélèvements obligatoires ou de dépenses publiques sont des moyennes. Or une moyenne est très sensible aux valeurs extrêmes et ne reflète en aucune manière une réalité vécue. Le cas du pouvoir d’achat (qui, en moyenne, augmente) est bien connu. Dans mon domaine, l’éducation, c’est très clair. Prenez par exemple le salaire des enseignants. D’après l’OCDE il est dans le secondaire de 50 000$ par an (en parité de pouvoir d’achat) soit environ 3300€ par mois contre 45 000$ environ dans le reste de l’OCDE. On peut donc dire que le salaire effectivement touché en moyenne par les enseignants français est, au moins dans le secondaire, dans la moyenne haute de l’OCDE. Mais en réalité, fort peu d’enseignants touchent 3300€ : cette moyenne est tirée vers le haut par les agrégés des classes préparatoires, avec beaucoup d’ancienneté et qui font beaucoup d’heures supplémentaires. Un enseignant certifié débutant touche à peine plus de 1700€ par mois : il peut à bon droit estimé être mal payé pour un bac+5. Ne parlons pas des remplaçants qui, pour une exigence de diplôme équivalente, sont payés à peine plus que le SMIC. Ainsi, la moyenne de 3300€ net par mois ne reflète pas la réalité vécue par l’immense majorité des enseignants.

La même logique de moyenne biaisée peut s’appliquer à tout un tas de sujets, comme par exemple le nombre d’élèves par classe. Divisez le nombre d’enseignants par le nombre d’élèves, vous obtenez un enseignant pour 14,2 élèves. Evidemment, ce chiffre ferait rêver n’importe quel prof quand on sait que le seuil administratif à partir duquel le rectorat ouvre une seconde classe est de 37 élèves ! Là encore, problème de moyenne : tous les enseignants embauchés ne sont pas en activité devant élèves pour des causes très diverses (arrêts maladies, congé formation, temps partiel, décharge syndicale). De plus, la moyenne cache des disparités très grandes : il y a beaucoup plus d’élèves par classe en lycée général que professionnel, dans le second cycle que dans le premier, dans le secondaire que dans le primaire, etc.

Etat-social, Etat-gaspillage

A ces questions de déformation statistique s’ajoute un gaspillage budgétaire. Que les pouvoirs publics prélèvent chaque année près de la moitié de la richesse produite dans divers impôts et cotisations ne dit rien de l’usage, efficace ou non, de ces prélèvements. Impossible d’imaginer une dépense de plus de 1200 milliards d’euros par an sans trouver ici ou là des gaspillages. C’est vrai de toute grande organisation, publique ou privée. Evidemment dans un pays de 67 millions d’habitants, cela prend des proportions gigantesques. Sans tomber dans l’anecdote (le médecin breton payé à vie sans rien faire, le bâtiment public à prix faramineux mais vide, le rond-point refait trois fois pour plusieurs millions d’euros, etc.), il est normal de s’inquiéter d’un Etat-gaspilleur quand on est un tant soi peu attaché à l’Etat-providence. La mauvaise gestion budgétaire est une explication centrale qui rend compatible dépenses élevées et crise sociale.

Notons au passage que ce sujet n’est ni particulièrement de droite, ni particulièrement de gauche. A gauche, on peut insister sur l’abondance de niches fiscales, le coût faramineux du CICE (pour un gain en termes d’emploi quasi-nul) et celui moins élevé mais tout de même conséquent de la suppression de l’ISF ou encore le problème (quoique souvent exagéré) de la fraude fiscale. A droite, on peut soutenir des arguments sur l’improductivité particulière des services publics car si la France ne dépense pas plus que ses voisins à fonction comparable, elle utilise beaucoup plus souvent le statut de fonctionnaire embauchés et payés à vie (source). Ce qui explique le paradoxe de la France, avec à la fois beaucoup de fonctionnaires par habitant mais pas plus de médecins ou d’enseignants.

Le privé est-il structurellement plus efficace que le public ? Tout dépend des secteurs. J’en avais déjà parlé ici : une commune n’a besoin que d’une mission ponctuelle, elle sait qu’elle pourra facilement trouver une personne sur le marché du travail qui dispose des qualifications nécessaires et elle ne peut que mal contrôler le travail effectué : elle a alors tout intérêt à faire appel à une entreprise privée qui se chargera des espaces verts plutôt que d’embaucher un cantonnier payé même en l’absence de travail, qui pourra avoir une productivité faible, n’ayant aucun risque de perdre son emploi quelle que soit la qualité de son travail (aléa moral) puisque le secteur non marchand n’est par définition pas soumis à l’exigence de rentabilité. Cela implique cependant de bien rédiger les contrats (coûts juridiques) car l’entreprise privée ne fera pas ce qui n’est pas prévu dans le contrat.

Il est de toute façon toujours difficile de réduire les dépenses publiques, car il est difficile d’identifier l’improductivité où elle existe dans des organisations géantes et très complexes. Cela tient à la structure très hiérarchique de telles organisations et à l’absence de bonne diffusion de l’information. On ne touche pas à certains salariés, mêmes incompétents. Selon le principe de Peter, tout employé compétent est promu au niveau hiérarchique supérieur jusqu’au point où il atteint son seuil d’incompétence ; les employés incompétents n’étant jamais rétrogradés et rarement virés, un ministre qui voudrait « réduire les dépenses » a toutes les chances de ne pas réduire les bonnes. Au final, le bureaucrate garde son poste et l’infirmière trinque.

L’économie, mais surtout le social et le symbolique

Ces considérations budgétaires sont loin de faire le tour, je pense, de la crise actuelle. Tout ne se réduit pas à des gros chiffres et à vrai dire, la crise sociale que nous traversons me semble devoir beaucoup à des causes non directement économiques.

Prenez l’absence de reconnaissance symbolique. C’est largement vrai dans le monde du travail, et c’est lié à un management « à la française » complètement archaïque : flicage des salariés, faible autonomie, incapacité des supérieurs hiérarchiques à faire des compliments, faible promotion du télétravail, logique comptable sur les horaires (au lieu d’une logique de résultat : tu viens quand tu veux, tu pars quand tu veux du moment que le boulot est fait). Evidemment, c’est aggravé par des « petites phrases » condescendantes du président lui-même (même exagérées et raccourcies par les médias), comme « pour trouver un emploi tu n’as qu’à traverser la rue », « les Français sont des gaulois réfractaires au changement », « si tu veux te payer un costume à ce prix tu n’à qu’à travailler », etc. Le symbolique compte, et en la matière la posture de Macron et du gouvernement en général, voire, pour élargir, d’une certaine oligarchie parisienne (coucou Julie Graziani…) ne passe pas.

Dans les services publics, c’est pareil en pire, car les technocrates appliquent généralement avec dix ans de retard ce qui se fait de pire dans le privé : quand ailleurs on parle de bien-être au travail, d’épanouissement individuel et de home-office, le manageur moyen du public en est encore à recompter les coûts et les bénéfices. La santé souffre particulièrement de ce management brutal imposé à partir des années 1990 (le New Public Management) où des technocrates sans aucune connaissance du terrain font faire des trucs absurdes aux hospitaliers pour économiser quelques sous. La saine gestion budgétaire est une chose, mais on ne peut pas tout bien faire à la fois, réformer et économiser. Alexandre Delaigue avait très bien expliqué pourquoi à force de vouloir courir deux lièvres à la fois (réformer et faire des économies) on ne fait bien ni l’un, ni l’autre. Illustration avec la réforme des régions qui illustre à peu près tout ce qu’un décideur à courte vue peut mal faire : demandée par personne, décidée et mis en oeuvre par quelques technocrates sur un coin de table contre l’avis d’à peu près tout le monde, elle n’a, à part quelques économies dans les achats de gros, pas du tout produit les économies budgétaires attendues, bien au contraire. Par contre, le travail des fonctionnaires territoriaux s’est généralement dégradé.

Et au-dessus, la pression administrative

Il faut ajouter à tout ceci un contexte de pression administrative permanente : que dénonçait notamment la directrice d’école de Pantin qui s’est suicidé il y a quelques semaines ? Le poids des tâches administratives. Un empilement permanent de normes successives a rendu l’exercice de la moindre tâche insupportable. L’enseignement, encore : après chaque cours, je dois remplir le « cahier de textes numériques » qui décrit tout ce que j’ai fait avec les élèves ; chaque devoir doit être inscrit en ligne et chaque travail à faire à la maison doit avoir son temps indicatif ; pour les conseils de classe, il faut remplir de plus en plus de fiches administratives ; pour chaque sortie scolaire, faire un dossier pédagogique complet de plusieurs pages, remplir des “fiches-élèves” ou“fiches-parents” et renseigner en fin d’année le “bilan de fin de cycle” (sans parler des habituels bulletins et appréciations), et ainsi de suite. Résultat : on passe de moins en moins de temps à enseigner, et plus en plus de temps à faire des fiches que personne ne lit. Et c’est partout pareil. Demander aux enseignants d’avoir un boulot de cadre : pourquoi pas, mais alors il faudrait peut-être les payer comme des cadres. Sinon, c’est le retour du vieux « ils font semblant de me payer, je fais semblant de travailler ».

Revenons à la santé, sujet du jour. Les dépenses françaises en la matière sont dans la moyenne de l’OCDE (12% du PIB) : c’était 4% dans les années 1960. Pourquoi dépense-t-on autant alors que les soignants dénoncent une situation au bord du gouffre ? Cela tient à la hausse des coûts permanente liée elle-même à l’amélioration de la médecine. On vit plus longtemps, on soigne plus de choses, tant mieux, mais tout cela coûte fort cher. Les plus de 75 ans représenteront 16% de la population d’ici 2050 (INSEE) contre 10% aujourd’hui : cela veut dire que le groupe des plus de 75 ans va doubler et donc que les dépenses de santé ne sont pas près de ralentir.

Mais là encore, le montant total ou moyen ne dit rien de la réalité vécue. Pendant que le radiologue moyen du privé gagne 18 000€ par mois, l’infirmière craque. C’est la particularité des dépenses de santé : elles ne sont pas décidées par le consommateur mais par un professionnel de santé payé à l’acte, donc incité à prescrire plus. Les traitements médicaux sophistiqués augmentent les dépenses (voyez le coût d’un scanner) alors que leur rendement est décroissant : développer un antibiotique non-résistant coûte aujourd’hui bien plus cher que quand on les a découvert. Acheter une nouvelle machine à plusieurs millions d’euros qui va améliorer de quelques pourcents la netteté d’une imagerie médicale est un autre exemple.

Pendant ce temps, le temps moyen d’une consultation ou d’un soin est resté le même. C’est la loi de Baumol ou « maladie des coûts » : dans les services où il est difficile d’améliorer la productivité à long terme (il faut toujours le même nombre de personnes pour jouer une sonate de Bach qu’il y a 100 ans), les salaires doivent augmenter en permanence pour suivre l’amélioration de la productivité dans l’industrie (il faut beaucoup moins de main d’oeuvre pour produire un kilo de blé ou une voiture qu’il y a 100 ans). Ceci est une explication supplémentaire de la hausse des dépenses alors que le travail vécu est de plus en plus difficile. Le poids des tâches administratives augmente, et comme la médecine de ville est un échec, les Français vont aux urgences pour un oui ou pour un non, engorgeant des services déjà débordés.

Capitalisme, anticapitalisme

Définition (simple) du capitalisme

Le capitalisme est un système où la propriété des moyens de production est (au moins en partie) privée, avec un système concurrentiel donc un marché où les prix ont une signification marchande. L’investissement (donc l’initiative privée) y tient une place centrale : pas de capital-isme sans capital. Au centre du capitalisme, on trouve la relation épargne <> investissement (et donc la recherche du profit).

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Un certain Juif, Jésus (12/12)

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Le miracle du pain et du poisson, Giovanni Lanfranco, 1623

I. Intérêts et limites de la recherche sur Jésus de Nazareth (article numéro 1)
A. Deux limites de la recherche historique sur Jésus de Nazareth
B. Trois intérêts de la recherche historique sur Jésus de Nazareth (article numéro 2)
Conclusion : l’enjeu de la recherche historique
II. Les méthodes de la recherche : comment procèdent les biblistes ? (article numéro 3)
A. Les critères d’historicité
B. Les preuves archéologiques
C. La théorie des deux sources
III. La vie d’un certain Juif : que peut-on dire de fiable sur Jésus de Nazareth ? (article numéro 4)
A. Jésus a-t-il existé ?
B. Naissance et famille, grandes lignes du ministère (article numéro 5)
C. La question des frères et sœurs de Jésus
D. Le groupe de disciples de Jésus : Jésus a-t-il voulu fonder une Église ?
E. Les miracles de Jésus
IV. Le message de Jésus (article numéro 6)
A. Le royaume de Dieu
B. Le rapport de Jésus à la Loi juive
C. Les commandements d’amour de Jésus
Conclusion sur le message de Jésus

Un an plus tard…
V. Méthodologie (rappels) (article numéro 7)
A. La recherche historique n’est pas une démonstration de la foi chrétienne
B. La question de la fiabilité du Nouveau Testament
C. L’identité de Jésus : un problème méthodologique délicat, mais pas insurmontable
D. Ce que nous savons jusqu’à présent
E. A qui Jésus peut-il être comparé ?
VII. Précisions étymologiques (article numéro 8)
A. Le terme “Messie”
B. L’expression “Fils de Dieu”
C. L’expression “fils de l’homme”
D. Le terme “Seigneur”
E. Les Noms de Dieu dans l’Ancien Testament
VIII. La théologie chrétienne et ses développements (article numéro 9)
A. Que dit la doctrine chrétienne au sujet de Jésus ?
B. Objections et hérésies
IX. La foi de Paul (article numéro 10)
A. Les questions de date
B. La foi de Paul est-elle celle de l’Église primitive ?
C. De Jésus à Paul, une modification de l’objet de la foi
D. Le statut ontologique de Jésus dans la pensée paulinienne
X. Que disent les Actes des Apôtres ?
(article numéro 11)
XI. Ce qui est dit de Jésus dans les Évangiles
A. L’Évangile de Marc
B. Les autre synoptiques
C. Un mot sur Jean
XII. Conclusion : les titres de Jésus dans le Nouveau Testament
A. Résumé de la titulature de Jésus
B. Jésus et la foi chrétienne
C. Maintenir la tension
XIII. L’identité de Jésus : une certitude impossible (cet article)
A. Argument théologique
B. Argument historique
XIV. Cinq prétentions de Jésus
A. Réaliser des miracles
B. Corriger la loi de Moïse
C. Tout quitter pour le suivre
D. S’adresser à Dieu comme à son père
E. Pardonner les péchés
F. Et tout ça, sans la moindre légitimité
XV. La crucifixion et le moment de la foi
A. L’historicité de la crucifixion
B. Comment apparaissent les disciplines durant le ministère de Jésus ?
C. Et après la crucifixion ?
XVI. La foi des Actes

Le plan ci-dessus montre déjà une bonne part du chemin parcouru par cette série depuis que je l’ai commencé, en juillet 2015 (quatre ans déjà… alors que j’avais commencé à lire Meier en 2011, voilà près de dix ans !) : avec les indispensables réflexions de méthode, des question de fond qui traitent tous de l’identité de Jésus (directement ou indirectement). Pour l’instant, à part les miracles nous avions laissé de côté les actes de Jésus. Que disent-ils du prophète ? Confirment-ils ou infirment-ils la conclusion du titre XII ?

Cet article sera suivi d’une longue conclusion (probablement pas cette année).

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