Note de lecture : Le monde sans fin (Blain & Jancovici)

Bon, finalement, je chronique une deuxième bédé…Winking smile

Les auteurs

Christophe Blain est bien connu dans le monde de la bédé. C’est le seul auteur à avoir remporté deux fois le prix du meilleur album du festival d’Angoulême. Je n’ai lu que son œuvre la plus connue : Quai d’Orsay, une chronique diplomatique sur la vie du ministère des Affaires d’Etrangères sous Dominique de Villepin. Dit ainsi, ça ne semble pas très excitant, mais la série est géniale, foncez ! Le dessin de Blain est toujours drôle, propre, original. Il convient parfaitement au projet ici chroniqué.

On ne présente plus Jean-Marc Jancovici (“Janco”, comme l’appellent ses fans), ingénieur, diplômé de Polytechnique, professeur aux mines, spécialiste de l’énergie. Je l’ai découvert il y a quelques années déjà, via divers blogs et forums sur internet. Peu de gens le connaissaient à l’époque, et il faisait figure de pionnier sur les questions écologiques abordées du point de vue scientifique. Il est à l’origine d’une méthode de calcul du bilan carbone personnel, diffusé par l’ADEME (l’agence gouvernementale de la transition énergétique) pour laquelle il a travaillé dans les années 2000. Depuis deux ou trois ans, sa notoriété en ligne a explosé, notamment grâce à Youtube où il a près de 200 000 abonnés et où ses nombreuses conférences dans divers écoles d’ingénieur ou de commerce sont accessibles facilement. Son style direct et cash, son sens aigu des métaphores et ses prises de position très claires (notamment sur le nucléaire) ont beaucoup contribué à son succès.

Si j’en crois l’introduction, Christophe Blain a découvert Jancovici un peu par hasard : son frère lui parle de ses conférences en ligne, il visionne plusieurs heures de vidéo Youtube, puis contacte Jancovici. De là, la naissance de Le monde sans fin, paru l’année dernière : une bédé qui résume en 200 pages (oui, c’est long !) toutes les idées de Jancovici.

Spoiler : j’ai adoré ! On retrouve le style cash et direct de Jancovici, qui se marie à la perfection avec le dessin de Blain. C’est toujours aussi vivant et pédagogique. Sur le fond, connaissant déjà plutôt bien la pensée de l’ingénieur, je n’ai pas appris des tonnes de choses, mais il y a quand même pas mal de choses intéressantes. J’ai aussi retrouvé les excès et les raccourcis de Jancovici, surtout quand il parle d’économie : je mettrai ces critiques à la fin.

Je résumerai d’abord les principaux points de l’ouvrage puis je reprendrai les critiques qu’on peut lui adresser.

I. Les prodigieuses énergies fossiles

Jancovici a principalement contribué à mettre sur la table médiatique le rôle crucial de l’énergie dans les économies capitalistes développées. Une bonne moitié de l’ouvrage est consacré à rappeler tout ce que nous devons aux prodigieuses énergies fossiles : charbon, puis pétrole, puis gaz. Le graphique ci-dessous (reproduit et longuement commenté dans le livre) est vraiment fabuleux, parce qu’il raconte l’histoire de l’humanité, en raccourci, sur les deux derniers siècles. Comment l’usage de plus en plus important (et cumulatif) d’énergies hyper denses, faciles à extraire et à transporter, a transformé pour toujours l’homme et la planète, pour le meilleur et pour le pire.

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Pour le meilleur : en démultipliant la force de travail disponible, les énergies fossiles ont permis les gains de productivité gigantesques de la Révolution industrielle, et tout ce qui va avec, ce que Jancovici résume par la métaphore (qui court tout au long de l’ouvrage) du “super héros aux supers pouvoirs”, c’est-à-dire l’être humain avec l’énergie abondante : déplacements toujours plus rapides et faciles (train puis voiture puis avion), agriculture intensive (et donc exode rural, et aussi disparition des famines), électricité, construction, informatique, loisirs (car réduction du temps de travail nécessaire pour la même quantité produite)… on en finirait pas d’établir la liste des gains de confort obtenus par les êtres humains en quelques décennies.

L’humanité jusqu’alors n’avait réalisé aucun progrès technique d’ampleur, se contentant de l’énergie produite par le bon vieux corps humain, agrémenté de quelques énergies renouvelables peu efficaces (moulin à vent, biomasse c’est-à-dire bois), d’animaux de traits ou d’esclaves. Jules César et Napoléon, qui ont vécu à près de dix-huit siècles (!) de distance, se déplaçaient exactement de la même façon : à cheval. En une journée, on pouvait faire au mieux une cinquantaine de kilomètres. Paris-Toulouse (700 km), c’était plus de 15 jours de voyage (avec un relais de diligence efficace) ! Aujourd’hui, Paris-Pékin (8200 km) c’est… 10 heures d’avion.

Un Français moyen dispose à son service en équivalent énergie, c’est-à-dire via des machines alimentés en énergie, de 400 à 500 esclaves ! Alors que le corps humain peut fournir quelques dizaines de watt dans le meilleur des cas (bien nourri et en bonne santé), un tracteur ordinaire en fournit 60 mille (600 paires de jambes), un avion 100 mille (1000 paires de jambes) et un laminoir industriel 100 mégawatt, soit 10 millions de paires de jambes, ou encore la “totalité de la population de l’Ile de France en train de marteler de l’acier” (p. 37). Alors qu’il a fallu un million et demi d’Egyptiens se tuant à la tâche pendant 10 ans pour créer le canal de Suez (193 km), le tunnel suisse de Saint-Gothard, de près de 60 km et creusé sous 2500m de roche, n’a nécessité que… 1800 personnes.

Ainsi, Jancovici explique à raison que l’essentiel des progrès connus par l’humanité depuis deux siècles, à savoir hausse de l’espérance de vie, apparition des classes moyennes et des loisirs, baisse du temps de travail, hausse de la population, enrichissement continu, gains de pouvoir d’achat, sont mus par l’abondance énergétique. Or, les dépenses d’énergie représentent dans la majeure partie des pays riches autour de 5% du PIB ! La disproportion entre le poids ridicule de l’électricité, du gaz, du pétrole et du charbon dans nos dépenses et les services qu’ils nous rendent permet à Jancovici de filer sa métaphore :  le cerveau, lui aussi, représente moins de 5% du poids du corps, mais si on supprime le cerveau d’un être humain, on supprime la totalité de son existence et pas juste 5%.

Pour le meilleur, donc, mais aussi pour le pire : deux questions se posent. Une question d’ordre quantitative : que ferons-nous quand il n’y aura plus de pétrole ? Une question d’ordre qualitative : même si nous avons encore des réserves de charbon pour quelques centaines d’années (environ deux siècles au rythme actuel, d’après ce que j’ai lu), pouvons-nous cramer tous les stocks existants sans nous causer à nous-mêmes et aux espèces qui vivent avec de nous de graves dommages ? C’est bien entendu la question du réchauffement climatique qui est ici posée. Les deux questions sont étudiées dans l’ouvrage.

II. Les remplacer, oui, mais par quoi ?

Commençons par la question quantitative. Que ferons-nous sans pétrole ? Nous devrons retourner au Moyen-âge (littéralement).  Ce que montre Jancovici, c’est que nous n’avons à l’heure actuelle aucun moyen efficace de remplacer les énergies fossiles. Il suffit de reprendre le graphique précédent et de zoomer. La totalité des “énergies renouvelables” (c’est-à-dire renouvelables à l’échelle humaine, car à l’échelle de quelques millions d’années même le pétrole est renouvelable) représente quelques pouièmes de notre usage énergétique. Biocarburants + Solaire + Vent + Hydro + Autres renouvelables = 10% du total de l’énergie consommée en 2018. 14% avec le nucléaire, et 20% en incluant le bois (qui est renouvelable mais très émetteur de CO2). On est loin du compte.

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D’ailleurs, le mix renouvelable n’a guère progressé en 40 ans :

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L’intérêt de l’analyse de Jancovici, pour un économiste comme moi habitué aux discours sur “l’innovation”, c’est de mettre les mains dans le cambouis de la technique, et donc de l’énergie. L’innovation existe et elle n’est pas à négliger. Mais sans dire précisément quelle innovation nous apporte quel bénéfice, et si elle est de nature à se substituer aux énergies fossiles, l’innovation reste une croyance un peu magique. “Les hommes trouveront une solution”. Ou pas. Alors, voyons un peu.

Même si nos ancêtres ne savaient pas utiliser l’énergie solaire, que nos poêles à granulés ont un bien meilleur rendement que les fours à bois du Moyen-âge et que nos éoliennes sont bien plus efficaces que les antiques moulins à vent, l’énergie renouvelable reste fondamentalement peu dense par rapport aux fossiles. Quelques ordres de grandeur bien connus : l’énergie contenue dans 1 litre d’essence (poids : 750 grammes, transportable à la main) est d’environ 10KWh, ce qui vous permet de déplacer un SUV d’une tonne et demi à 100km/h pendant 15 kilomètres (énergie mécanique générée : entre 2 et 4KWh, soit 20 à 40% de l’énergie initiale selon la performance du véhicule et les conditions d’usage). L’énergie contenue dans un stère de chêne est au mieux de 2000KWh, mais elle pèse plus de 500 kilos et est donc très difficile à convertir en énergie mécanique. A poids équivalent, un kilo de bois c’est moins de 4KWh, moins de deux fois l’énergie contenue dans un litre d’essence (et bien moins une fois convertie en énergie mécanique), pour un poids supérieur de 25%. Et si un être humain remonte une pelletée de terre de 3kg toutes les 5 secondes pendant 8h (sans pause, il va sans dire), il aura à la fin de la journée générée une énergie mécanique de…. 0,05KWh. L’équivalent énergétique d’un dé à coudre d’essence (5 millilitres) ! Anecdote amusante : une équipe d’étudiants de Stockholm a filmé Robert Förstemann, champion olympique de cyclisme de vitesse disposant de jambes de 74 cm, pour savoir s’il pouvait générer assez d’énergie, en pédalant, pour faire tourner un grille-pain de 700 watts. Réponse ici.

L’énergie renouvelable (air, soleil, bois) pose d’autres problèmes. Elle n’est pas aussi facile à transporter et à stocker —à cet égard, le pétrole est un must. Elle n’est pas aussi facile à piloter, puisqu’une éolienne sans vent et un panneau solaire sans soleil ne produisent rien. Elle n’est pas adaptée aux transports (dont dépend toute économie mondialisée), et spécialement aux gros transports : l’avion solaire restera un gadget pour riches, et l’avion électrique de masse une impossibilité technique : transporter les batteries nécessaires alourdirait tellement l’appareil que le rendement énergétique serait absurde. Si le rendement des moteurs de voiture électrique est bon (Jancovici rappelle d’ailleurs que la première voiture à dépasser les 100Km/h était électrique), celle-ci reste encore dépendante des énergies fossiles puisque la majeure partie de l’électricité dans le monde est produite à partir de charbon (sans parler de la construction du véhicule, des routes, des batteries, etc.). Les endroits pertinents pour faire des barrages étant déjà tous exploités, le nombre d’éoliennes et de panneaux solaires qu’il faudrait pour remplacer la totalité du pétrole, en imaginant qu’on puisse convertir tous les transports à l’électrique (ce qui est un défi gigantesque), est tellement énorme que chacun aurait une éolienne devant chez lui. Et les jours sans vent, pas de départ en vacances…

On pourrait aussi dire un mot des biocarburants ou des carburants de synthèse : plus chers à produire, et très souvent faits à partir de pétrole ou de machines fonctionnant au pétrole, ce qui clôt presque instantanément la discussion. Leur EROI (énergie investie/énergie produite) est très faible, souvent proche de l’unité, ce qui signifie que vous devez investir l’équivalent d’un baril pour en obtenir un, ce qui n’a aucun intérêt. Les agrocarburants sont produits par des tracteurs fonctionnant au pétrole, sans parler du fait qu’ils se substituent aux terres agricoles pour nourrir les hommes : remplacer la totalité du pétrole actuellement utilisé dans les moteurs par des biocarburants nécessiterait probablement d’arrêter de nous nourrir, étant donné la surface agricole nécessaire.

Reste le nucléaire, extrêmement dense en énergie, pilotable et efficace, et c’est la raison pour laquelle Jancovici consacre de longues pages à le défendre (à partir de la page 128). Revenant sur le fonctionnement d’une centrale ou sur les principaux accidents nucléaires dans l’Histoire, il en profite au passage pour égratigner un grand nombre de clichés écolos sur les dangers (extrêmement exagérés selon lui) des déchets ou les risques d’un accident. Il est à noter qu’en aucun cas Jancovici ne pense que le nucléaire, à soi seul, va régler tous les problèmes : pour lui, le nucléaire doit être vu comme un investissement indispensable, à conserver et à développer, pour amortir le choc de la nécessaire décroissance, c’est-à-dire de la réduction de notre dépendance aux énergies fossiles.

III. La question qualitative : le réchauffement climatique

Alors que la question quantitative est celle de l’épuisement à long terme des stocks, la question qualitative souligne plutôt que, même en présence de stocks encore abondants (comme ceux du charbon), il est impossible de les utiliser à ce rythme. Le climat est donc abordé à partir de la page 106. Je ne reviens pas ici sur les constats largement étayés du GIEC : le climat se réchauffe et les causes sont principalement d’ordre anthropique, dont 85-90% d’émissions de COissues de la combustion d’énergies fossiles.

Ce qu’on aborde moins, et qui est bien plus important, ce sont les conséquences possibles (du très probable au peu probable : à une échelle de 100 ans, rien n’est jamais certain) de ce réchauffement en fonction de la hausse de la température moyenne du globe. Jancovici en aborde quelques-unes : hausse des évènements météo violents (ouragans, inondations), zones devenus totalement inhabitables avec des pics extrêmes de canicules et des régions invivables sans climatisation l’été (climatisation qui dépend des fossiles…), baisse des rendements agricoles et donc instabilité des prix de l’alimentation (avec tendance haussière) et insécurité alimentaire en hausse, zones devenues impropres à l’agriculture (essayez donc de produire du vin à Bordeaux avec des températures supérieures de 3 ou 4 degrés), migrations massives à côté desquelles la guerre en Syrie ou en Ukraine paraîtra une bluette, …

Jancovici a le bon goût de rappeler que les interactions climatiques sont très complexes et qu’à cette échelle de temps la science ne peut pas dire, à l’année près, “qu’est-ce qui va se passer quand”. Les slogans du type “il nous reste trois ans pour sauver le climat” sont des simplifications pédagogiques volontairement alarmistes à l’intention des décideurs, dans le but de favoriser la prise de conscience et donc l’action (la fameuse “phase 3” du GIEC), au risque de provoquer des paniques morales ou des dépressions chez certains. En revanche, on connaît les grandes lignes, et on sait qu’on s’aventure dans des zones de turbulences intenses, avec des conséquences en partie imprévisibles.

Jancovici reprend l’équation de Kaya, une formulation très simple des causes des émissions de CO2. Elle se formule ainsi :

l'avenir du monde selon l'équation de kaya - Martouf le Synthéticien

Ainsi, une population donnée (POP), qui dispose d’un niveau de richesse donnée (PIB/POP), utilisant une énergie donnée (TEP/PIB où TEP est Tonne Equivalent Pétrole), laquelle est émettrice d’une quantité de CO2 donnée (CO2/TEP), produira une quantité donnée de CO2. Cette équation est en fait tautologique (CO2 = CO2) et n’est pas un modèle prédictif des causes du réchauffement climatique. Par contre, elle est extrêmement pédagogique car elle permet facilement de voir sur quels points agir pour maintenir le réchauffement climatique dans des limites acceptables. Pour ne pas dépasser 2C° de hausse d’ici 2100, nous ne devons pas émettre plus d’un tiers de toutes les émissions que nous avons déjà émises, c’est-à-dire diviser les émissions par trois en trente ans, ou encore les baisser de 4% par an (à ce stade, avec les 2250 milliards de tonnes émises, nous avons déjà signé pour 1,3C° de réchauffement). Reste à savoir comment, c’est-à-dire quel terme de l’équation réduire. La population avec une guerre ou une pandémie ? Le PIB en s’appauvrissant tous ? Peu probable. L’usage des énergies fossiles ? Cf. partie précédente. L’intensité énergétique du PIB ?  c’est déjà le cas (cf. infra), mais cela ne résout pas complètement le problème de la quantité de CO2 totale.

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IV. Les pistes, les solutions

Les dernières pages sont les plus intéressantes, car je connaissais moins cette partie, et ce sont celles où Jancovici explore plus en détail les pistes et les solutions, c’est-à-dire les investissements nécessaires pour avancer. La décroissance, en soi, n’est qu’un équivalent sémantique de la récession, donc de l’appauvrissement généralisé, puisque la croissance est la traduction dans le langage et les mesures des économistes de tout ce qu’on a dit précédemment : ce qu’on doit à la croissance, on le doit aux énergies fossiles. Si on renonce à la croissance, on renonce à tout ce qui est mentionné plus haut dans la partie I. Et on retourne au Moyen-âge. Nota bene pour les non-économistes : maintenir le PIB à son niveau actuel en visant une croissance zéro ne maintient pas notre confort puisque la population augmente : le PIB/habitant diminue et nous nous appauvrissons —en plus d’être incapables, dans ce cas, de financer retraites et services publics à moyen terme, et je ne dis rien des extrêmes tensions sociopolitiques que cela engendrerait.

Comme la plupart des militants sur ce thème, Jancovici oppose “décroissance choisie” et “récession subie”. En réalité, il ne s’agit pas stricto sensu de décroissance, c’est-à-dire de viser une réduction du PIB, mais plutôt de diminuer certains aspects de la croissance pour en augmenter d’autres. En langage de comptabilité nationale, le PIB est l’addition des dépenses de consommation, d’investissement, et du solde extérieur (exportations moins importations). Faire la transition énergétique serait alors réduire la consommation pour augmenter les investissements (publics notamment) : c’est moins une baisse du PIB qu’une réorientation du PIB, mais cela veut bien dire qu’il faut baisser certaines choses.

Quoi, comment, et à quel prix politique, est une vaste question. Par exemple, sommes-nous prêts à vivre dans une société dont le gouvernement interdit les déplacements en avion ou impose un nombre minimum de passagers pour les trajets en voiture ? C’était la question que j’avais posée dans un article, il y a trois ans. L’écologie est aussi une question démocratique, car le confort et la démocratie des droits individuels sont intimement liés : les énergies fossiles rendent concrètement possible ce que la démocratie politique vous promet juridiquement : droit de se déplacer, de consommer, d’entreprendre, droit au logement…

Une bédé ne peut évidemment pas aborder tous les points mais Jancovici fait un rapide panorama. En dehors du nucléaire, sont abordées trois grands thèmes :

  • Le logement : l’importance de l’isolation des habitations, développement massif d’une filière de pompe à chaleur subventionnée par l’Etat…
  • Transport : développement du vélo électrique, du covoiturage, des transports en commun, de la location de petites voitures électriques pour les derniers kilomètres…
  • Alimentation : réduire la viande sans la supprimer, manger mieux et donc plus cher, mieux former les agriculteurs aux enjeux climatiques et énergétiques…

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Pour finir sur une note plus positive, il faut rappeler qu’au niveau mondial la France est un très bon élève écologique. Je prendrais deux points : l’énergie et les émissions de CO2.

L’énergie 

Nous avons réussi à réduire notre consommation primaire d’énergie d’environ 30% depuis les années 2000, d’un pic de 3133 TWh en 2004 à 2418 TWh en 2020. Un résultat certes accentué par la pandémie mais la tendance était là bien avant.

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Ceci est confirmé par le très bon rapport du groupe d’économistes de l’ONG Zenon qui montre que dans les pays développés, la demande d’énergie semble suivre une courbe logistique (en S renversé) et ne croit pas de manière exponentielle avec la hausse du PIB. Les pays les plus riches parviennent donc à faire diminuer leur demande d’énergie tout en continuant d’augmenter leur PIB. L’intensité carbone des économies développer ne cesse de diminuer.

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Les émissions de CO2

La France représente moins de 1% des émissions mondiales (même en incluant les émissions importées, c’est-à-dire consumption-based, le résultat ne change pas fondamentalement) et nous avons fortement baissé nos émissions par habitant, notamment grâce au nucléaire et aux gains d’efficacité. C’est le cas de la plupart des pays riches y compris les Etats-Unis.

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Ce point nous rappelle qu’il n’y a aucune solution seulement locale au réchauffement climatique, c’est-à-dire sans intégrer les plus gros pollueurs que sont les Etats-Unis ou la Chine : près de la moitié des émissions mondiales pour ces seuls deux pays !

Liste des pays par émissions de dioxyde de carbone — Wikipédia

Certes, à l’intérieur de chaque pays, les émissions de CO2 sont très inégalement réparties et les plus riches émettent bien davantage :

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Cependant les politiques écologiques étant le plus souvent nationales, raisonner par pays reste pertinent.

Tout ceci étant dit, on peut nuancer de deux manières : 1° ces gains d’efficacité se font-ils à un rythme suffisant ? 2° (surtout) pour le climat, l’indicateur CO2/PIB n’est pas pertinent. Cet indicateur dit simplement que le PIB augmente plus vite que la consommation d’énergie. Il ne préjuge pas de la quantité totale de CO2 dans l’atmosphère qui est la seule véritable question climatique. Or, de ce point de vue…

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VI. Les critiques

L’ouvrage est excellent et j’ai peu de critiques fortes. Cependant, je critiquerai un certain “impérialisme scientifique” de Jancovici, c’est-à-dire la tendance à vouloir tout expliquer par l’énergie, absolument tout, y compris des sujets où clairement l’énergie n’est pas en cause. Jancovici est connu pour ses critiques très exagérées à l’endroit des économistes où il fait montre de pas mal de mauvaise foi.

Pour le dire simplement, l’énergie explique très bien les causes structurelles et de très long terme de la croissance économique. Elle n’explique pas les causes conjoncturelles et de court-terme, donc les crises ponctuelles. Tout à son envie de tout expliquer par l’énergie, Jancovici se lance parfois dans des tentatives casse-gueule de vouloir expliquer la crise des subprimes, par exemple, par la disponibilité du pétrole. Comme il maîtrise très mal les outils de l’économie et de la finance, les résultats sont très peu convaincants. Pour le dire encore autrement, l’énergie explique bien les causes profondes de la croissance, c’est-à-dire les gains de productivité, mais très peu les variations conjoncturelles de celle-ci,  les périodes de faste suivies de période de crises. Pour ça, les économistes sont bien mieux armés que Jancovici. Et cela joue un rôle important, car sans cela, on ne peut pas comprendre pourquoi la quantité d’énergie transformée ne varie pas de manière strictement proportionnelle au PIB (cf. supra), ce qu’on appelle le découplage (même si ce découplage est encore très relatif)

Dans le même genre d’idées, expliquer la Sécurité sociale par l’énergie est casse-gueule. L’énergie joue toujours un rôle de fond dans un gain de confort, mais ignorer complètement la dimension politique de la question (et donc la dépolitiser) est faux, en plus d’être idiot sur le plan de l’action : si le politique ne joue aucun rôle et que l’énergie explique tout, alors le politique ne peut rien faire non plus pour la transition énergétique. De manière générale, Jancovici a le travers classique des ingénieurs : très mal formé (voire pas du tout formé) en sciences sociales, il ignore complètement les facteurs politiques et sociaux. A cet égard, la toute dernière partie de l’ouvrage, qui tente d’expliquer la société de consommation par des sortes de « pulsions cérébrales » induites par le striatum, est vraiment peu convaincante. Pourquoi vouloir absolument tout naturaliser ?

Enfin, reprenant le cliché convenu que les économistes sont des adorateurs du marché et de la croissance et sont incapables de comprendre les causes profondes de celle-ci, il professe quelques énormités au sujet de la profession.

Non, aucun économiste ne croit qu’une “croissance infinie est possible dans un monde fini”, tout simplement parce que s’intéresser à la croissance à une échelle de temps qui dépasse quelques années (conjoncture) et quelques dizaines d’années (structure) n’a aucun sens ni aucun intérêt. Personne ne cherche à comprendre la croissance économique en 2150, à une échelle où la macroéconomie n’a rien à dire ni à prévoir : ce serait absurde.

Non, les économistes n’ignorent pas l’énergie dans leurs travaux, bien au contraire. L’énergie explique le PIB à long terme, mais l’inverse est vrai à court terme, donc ce n’est pas aussi simple que le “meilleur modèle macroéconomique du monde” le suggère (suivre le lien). En revanche, on peut sûrement reprocher aux économistes français, surtout les plus médiatisés (Tirole, Aghion…) de ne pas insister suffisamment sur ce thème, et d’être trop focalisé sur le tryptique prix/taxe carbone/innovation. Mais on peut aussi se dire que chacun son boulot ! Le rôle des économistes est d’étudier les prix et celui des ingénieurs les techniques.

Non, les économistes n’ignorent pas la valeur des actifs naturels tel qu’une montagne, une forêt, un lac. Il y a d’ailleurs (et depuis longtemps) des mesures pour les chiffrer et compléter par des mesures de stock la logique de flux du PIB. A ce sujet, conseil de lecture d’un ouvrage paru il y a plus de dix ans (j’avais l’un des auteurs comme prof en licence, ça ne me rajeunit pas) : Economie de l’environnement et du développement durable, d’Abdelmalki et Mundler.

Taper sur les méchants économistes qui ne comprennent rien à rien quand on est ingénieur est convenu et de bonne guerre (la vieille opposition sciences sociales vs science de la nature), mais disons que Jancovici est très peu convaincant quand il s’y adonne et que ce n’est pas la partie la plus intéressante de son discours. En plus, c’est idiot : on a aussi besoin de (bons) modèles économiques pour faire et financer la transition énergétique.