Note de lecture : Pourquoi les nations échouent, par Acemoglu et Robinson

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Pourquoi les Nations échouent est un livre étonnant. Je commencerai immédiatement par le principal défaut, qui est sa longueur : plus de 650 pages dans l’édition de poche que j’ai lu, c’est bien trop pour un livre qui pouvait s’écrire en 300 ou moins. Je n’apprécie guère cette tendance à l’inflation des pages dans les essais : si on ne sait pas résumer rigoureusement une thèse dans un livre grand public en quelques centaines de pages, alors mieux vaut s’en tenir à la recherche.

Pour autant c’est un très bon livre, écrit par des économistes, donc profondément économique dans son approche tout en étant extrêmement historique. Il s’agit rien de moins que répondre à la question qui fait le titre : pourquoi certains pays sont riches et d’autres non, une question aussi vieille que l’économie, une question qui a fondé l’économie. D’une certaine façon, Pourquoi les nations échouent est une version actualisée du célèbre Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations (qui était lui-même très long).

Le paradoxe de l’ouvrage d’Acemoglu et Robinson se trouve dans une thèse centrale extrêmement simple à comprendre, même pour un néophyte, et un volume absolument abyssal de sources et d’archives mobilisées pour l’appuyer : plus de 50 pages de sources, 15 ans de recherches aux dires des auteurs. On passe donc en revue, liste non exhaustive, l’essor économique et le déclin de Venise, de l’empire romain, des cités incas et mayas, des royaumes éthiopiens, la colonisation comparée de l’Amérique du Sud par les Espagnols et du Nord par les Anglais, le rôle de la peste noire dans le basculement économique de l’Europe médiévale, les discussions sur le servage et l’esclavage, le rôle de la colonisation néerlandaise dans le retard économique de l’Asie pacifique, la révolution Meiji japonaise, le retard et le rattrapage chinois, les empires russes et autrichiens, le développement comparé des deux Corées et du Mexique, et des Etats-Unis, la Glorieuse révolution, j’en passe.

Tout cela pour venir appuyer une thèse fort simple : le développement économique ne peut être durable que s’il s’appuie sur des institutions économiques et politiques inclusives, entendu au sens de « qui favorise l’accès du plus grand nombre à l’économie de marché et protège les droits de propriété des citoyens », en un mot, qui accepte la destruction créatrice donc l’innovation susceptible de détruire les rentes. A l’inverse, les institutions sont dites « extractives » lorsque le pouvoir économique et politique est concentré entre les mains d’une petite élite, ce qui peut produire une croissance durant un certain temps, mais pas durablement, car il n’y a pas de destruction créatrice.

Le livre en profite pour réfuter point par point un certain nombre d’idées qui circulent encore parfois : les pays pauvres sont pauvres parce qu’ils ont un mauvais climat, ou parce que c’est dans leur culture, parce qu’ils sont réticents à l’innovation ou parce que leurs dirigeants sont ignorants des bonnes pratiques économiques.

Paradoxalement (ou peut être pas), tout en expliquant clairement les origines des différences de richesses dans un nombre incalculable de contextes, les auteurs sont (relativement) pessimistes et ne fournissent aucune solution clef en main : en effet, ils montrent que le passage d’une société extractive à une société inclusive est un processus lent qui peut prendre plusieurs siècles, qui se produit souvent par petites accumulations successives lors de « moments critiques », et plus déprimant, qui est parfaitement réversible.

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