90% de réussite : un bac trop facile ?

Les résultats du bac vont tomber demain et comme le taux de réussite sera encore de l’ordre de ~90%, on va avoir droit aux habituels « gnagnagna il est trop facile, on le donne à tout le monde ». J’entends ici critiquer cette affirmation.

Untitled3

A quoi sert un diplôme ?

A plusieurs choses, mais surtout à certifier administrativement des compétences acquises au cours d’une formation. Vous pouvez être un brillant informaticien autodidacte ou un génie du pilotage aérien formé sur le tas, peu de gens vous embaucheront (surtout en France) si vous n’avez pas un titre issu d’une école reconnue qui valide de telles compétences.

Le titre ne fait que valider des compétences que vous êtes censé avoir acquis au cours de la formation : en soi, votre thèse en médecine ou votre diplôme d’expert-comptable n’est qu’un bout de papier, mais un bout de papier indispensable aux yeux de tous ceux, à commencer par vos futurs employeurs, qui ne savent pas ce que vous avez appris (ou pas) durant vos études. Plus les études sont longues, plus les compétences sont rares et complexes, meilleur est le salaire en général :

untitled6-1

Comment certifier que vous êtes compétent ?

Le premier critère est évidemment le contenu de la formation. C’est le contenu des cours d’une école de commerce ou d’une fac de droit qui dit si vous êtes compétent pour exercer telle ou telle profession une fois vos diplômes obtenus (l’expérience faisant le reste). Toute formation inclut donc un processus de sélection permanent qui se fait par des devoirs, des évaluations et des notes, généralement sur plusieurs années.

Bien entendu, tous les emplois ne sont pas aussi sélectifs, et donc toutes les formations non plus : les écoles de commerce ne se valent pas toutes et il est plus facile d’intégrer un BUT GEA que Science-Po Paris, tout comme le processus de recrutement du directeur commercial d’une entreprise du CAC40 sera beaucoup plus long et sélectif que celui d’un caissier.

Dans certains cas, on va rajouter une couche de sélectivité en rendant difficile l’accès à l’emploi voire aux études pour y parvenir : c’est le principe du concours, où l’on fixe un nombre de places limitées et on ajoute parfois une barre d’admission minimale. La France est pour diverses raisons historiques un pays où l’on pratique beaucoup le concours. Même si cela tend à régresser au profit d’une sélection plus individualisée sur dossier, cela reste très vrai : concours de l’ENA (aujourd’hui INSP), de la fonction publique, de médecine, du CAPES et de l’agrégation, d’école d’ingénieur, anciennement d’infirmier ou de Science-Po…

La sélectivité d’un concours dépend essentiellement du ratio admis/candidats : on dit souvent qu’en dessous de 20% (soit environ le taux des concours de la fonction publique de catégorie A) un concours est sélectif, même si certains sont encore plus bas : 15 à 20% en première année de médecine, 10% à l’agrégation, 5% à l’INSP.

Est-ce que vous êtes plus compétent si le concours est très difficile ?

Pas toujours. Certes, personne ne trouverait normal qu’il soit facile de devenir chirurgien cardiaque et les enseignants titulaires se scandalisent à juste titre de la façon dont sont parfois recrutés et (non) formés les remplaçants. En théorie, une sélection sévère garantit que vous avez dû travailler pour réussir, donc que vous avez acquis les compétences (au moins scolaires) minimales. Mais dans certains cas, on peut fortement nuancer.

D’une part, la réalité du concours ne correspond pas toujours à la réalité du futur métier. Citons le cas de l’agrégation externe, seul concours qui permet encore d’entrer dans l’Education nationale sans jamais avoir à justifier d’une quelconque compétence pédagogique, puisque l’épreuve reste encore exclusivement centrée sur l’excellence académique, alors que tous les autres concours incluent des épreuves pédagogiques. On peut donc être un brillant major de promo et se révéler un prof médiocre : je pense même que ce sera très probablement le cas sans formation supplémentaire (full disclosure : je suis pour la suppression de l’agrégation externe).

D’autre part, un taux de sélection très bas est parfois artificiel et sans rapport avec le professionnel qu’on chercher à former : citons l’ex numerus clausus en première année de médecine, extrêmement sélectif puisque pendant plus de 20 ans, moins de 4000 étudiants par an (au niveau national !) étaient admis en seconde année. Je n’ai aucune idée du ratio de sélectivité à cette époque mais il devait certainement être en dessous de 5%. Or cette sélectivité invraisemblable, soutenue par les syndicats de médecins, avait en priorité pour but de garantir leurs revenus en limitant la concurrence, tout en faisant faire des économies à l’assurance maladie (selon la logique comptable la plus stupide : moins de médecins = moins de prescriptions), beaucoup plus que certifier des professionnels compétents. Pendant des décennies, on a donc empêché des dizaines de milliers d’étudiants parfaitement capables de devenir médecin en créant des déserts médicaux qu’on mettra des années à rattraper.

Un très faible taux d’admission n’est donc pas (toujours) quelque chose de souhaitable.

La fin du numerus clausus n'aura pas d'effets avant 2035 | Fondation IFRAP

Le bac est-il sélectif ?

Oui. Certes, en incluant les épreuves de rattrapage, rater son bac quand on est en terminale est marginal, de l’ordre de 5% des élèves, car le taux de réussite est très élevé. Sauf…qu’il faut déjà pour cela être parvenu en terminale ! Et donc avoir passé tous les stades d’orientation préalables à commencer par la troisième (pour aller en lycée), puis la seconde (pour aller en voie générale et technologique), puis passer le cycle terminal avec un niveau suffisant pour obtenir le sésame.

Or donc, si on raisonne sur une scolarité complète c’est-à-dire sur une génération, on parle en taux d’accès plutôt qu’en taux de réussite l’année de l’examen. Et celui-ci n’est pas du tout de 90% !

Image1

Aujourd’hui, le taux d’accès d’une génération au bac est de 80%, un objectif atteint en 2019 et qui avait été fixé l’année de l’introduction du bac pro (1987) par le ministre de l’Education nationale de l’époque. Autrement dit, 20% des jeunes d’une génération ne passent pas le bac, soit qu’ils obtiennent un diplôme d’études courtes (CAP surtout) soit qu’ils quittent le système scolaire sans diplôme : ~10% d’entre eux soit encore une centaine de milliers par an, un chiffre stable depuis des années. Au final, le taux d’accès au bac pour l’ensemble de la scolarité d’un jeune Français est plutôt de 70% (90%x80%), et même d’environ 40% si l’on se concentre uniquement sur les bacheliers généraux, c’est-à-dire que sur 100 jeunes nés la même année, environ 40% obtiendra un bac général. 

Les deux approches ne sont pas contradictoires : quand on est parvenu jusqu’en terminale, il faut le faire exprès pour rater son bac. Mais parvenir jusqu’en terminale (surtout générale) n’est pas si simple, comme on vient de le voir. Une autre façon de dire  la même chose est que le bac n’est que l’aboutissement plutôt facile d’une longue série d’examens et d’épreuves sélectives qui commence dès le collège, voire avant.

A quoi sert le bac ? 

Savoir si un taux d’accès de 70% (mais répétons-le : 40% seulement pour la voie générale) est trop ou pas assez dépend surtout de l’objectif qu’on attribue au bac. S’il s’agit de former l’élite de la nation dans une société agricole et industrielle où l’écrasante majorité de la population ne reçoit qu’une éducation de base, comme c’était le cas dans les années 1960, alors l’accès au bac n’est pas assez difficile. Mais nous sommes en 2025 : l’écrasante majorité de la population passe plus de 15 ans sur les bancs de l’école pour y recevoir une large instruction générale qui va bien au-delà de l’ancien certificat d’études primaires. Le bac s’inscrit dans cette continuité. Ce n’est pas un diplôme de pilote de ligne ou d’infirmier, il ne sanctionne aucune compétence immédiatement transférables dans un emploi : son but premier (surtout le bac général) est de préparer aux études supérieures, à l’exception du bac pro dont six titulaires sur dix cessent leurs études après le diplôme. A partir de là, un taux d’accès de 40% ne semble pas laxiste, loin s’en faut. Vouloir réduire ce taux signifie vouloir réduire l’accès de la population aux études supérieures, ce qui me semble une aberration politique et économique.

Dans la même logique, il faut rappeler que le bac n’est pas un concours à places limitées, c’est un examen qui évalue des compétences. En théorie, on pourrait parfaitement avoir un taux de réussite de 100% et atteindre quand même l’objectif de préparer correctement nos jeunes à leurs études supérieures. Les meilleurs lycées où tous les parents veulent aller se vantent d’ailleurs d’avoir ce taux !  Dire que “90% de réussite, c’est trop facile” revient à dire que le permis de conduire est trop facile parce que tout le monde finit par l’obtenir : 65% de réussite à la première tentative mais pratiquement 100% sur un parcours complet puisqu’on peut le passer un nombre illimité de fois. Ce qui est en jeu, c’est de savoir si l’épreuve du permis et la formation qui l’accompagne (code, heures de conduite…) est en adéquation avec l’objectif recherché : former des conducteurs compétents sur la route.

La question importante n’est donc pas le taux de réussite. La question importante est de savoir si un candidat moyen qui réussit le bac général aujourd’hui a un niveau suffisant pour poursuivre des études supérieures, en considérant les compétences acquises dans le cadre des programmes du lycée, les attendus des matières enseignées, etc. Et donc en considérant l’ensemble de la scolarité depuis la seconde, voire depuis le début de l’enseignement secondaire puisque le lycée est le prolongement du collège et que le bac est le diplôme final de ce parcours.

Le niveau du lycée baisse-t-il ?

Globalement, oui. J’écrivais déjà sur ce thème il y a plus de dix ans. La baisse de niveau au moins dans certaines matières est largement objectivée dans les enquêtes PISA, PIRLS, les scores en calcul  ou les fameuses dictées de CM2 du ministère de l’Education nationale : cf. graphiques ci-dessous, parmi tant d’autres. Poids des écrans et diminution des capacités attentionnelles, évolution des méthodes d’éducation parentales, programmes ou pédagogies inadaptées, effondrement de l’attractivité du métier et donc du niveau des professeurs recrutés, massification scolaire qui entraîne une augmentation de l’hétérogénéité des élèves…Les causes sont multifactorielles et l’écheveau est difficile à démêler.

Quoi qu’il en soit, les données sont là :

Image3Image1Image2

L’enjeu central est ici : comment faire en sorte que l’élève moyen (pas celui qui obtient une mention TB, de toute évidence…) qui poursuivra son parcours en faculté le plus souvent, est assez bon dans les compétences de base : lire et écrire des documents complexes, synthétiser des données, culture générale et vocabulaire minimal, etc. ? Le sujet est complexe et je n’ai pas la prétention d’y répondre en quelques lignes.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le taux de réussite qui nous éclairera sur ce sujet. Au lieu de se focaliser sur un pourcentage, on doit toujours se demander si une formation donnée atteint suffisamment les objectifs qu’elle se donne : lire-écrire-compter pour le primaire par exemple. Ceci nécessite un minimum de connaissances des programmes et du système éducatif, qu’on peut ensuite critiquer de manière (un peu) éclairée, plutôt que les habituelles caricatures sur la faillite de l’Education nationale.

Avant de juger que le bac est trop facile, mieux vaut se souvenir qu’un Français sur deux ne l’a pas et que seuls un tiers d’entre eux sont diplômés du supérieur. La plupart des gens qui jugent le diplôme trop facile seraient bien incapables de l’obtenir aujourd’hui. Jetez un œil aux sujets qui sont tombés en physique, en économie ou en mathématiques et essayez de vous auto-évaluer. Be right back

Image4

4 réflexions sur “90% de réussite : un bac trop facile ?

  1. Pingback: Le public, le privé et la concurrence – Des hauts et débats

  2. Bonjour,

    Pour essayer de répondre à la question posée en fin d’article, et quant au sujet que je connais : les mathématiques, il me semble évident que les sujets de bac des années récentes sont beaucoup plus faciles que ceux d’il y a trente ou cinquante ans. Cela me semble confirmé par les retours d’enseignants sur les réseaux sociaux, analyses détaillées des sujets à l’appui. De même avec la comparaison de livres scolaires des années 1980 avec ceux d’aujourd’hui : même sur les portions de programme qui ont peu changé, les exercices anciens sont plus difficiles que ceux d’aujourd’hui, et il y a de fortes chances pour que cette évolution reflète celle de l’examen : c’est bien cela qu’on attend d’un manuel scolaire.

    Entendu il y a quelques jours dans les transports en commun : un enseignant qui prend cette année un cours en L1. Il se plaint d’un niveau piteux. Certains enseignants du supérieur disent depuis quelques années déjà avoir peur des prestations que vont fournir leurs futurs diplômés (en médecine, en génie civil).

    Par ailleurs, votre comparaison avec le permis de conduire est très intéressante, car elle permet d’aborder plusieurs questions centrales :

    • Une question de logique : « ceux qui le passent finissent par le décrocher », dites-vous, pour amortir le fait que seul 65% des candidats au permis de conduire le réussissent à la première session. Dans ce cas, on pourrait faire de même avec le bac : au bac comme au permis, il suffirait de faire confiance à la deuxième session ou troisième session pour valider le diplôme que tout le monde finirait par décrocher.
    • Pour le bac, vous dites qu’il ne faut pas considérer uniquement les gens qui le passent, mais mesurer le succès sur l’ensemble d’une génération, voire sur l’ensemble de la population : la sélectivité du bac se mesure aussi au fait que certains en sont écartés avant d’être en position de le passer. Il faudrait accorder la même précaution au permis de conduire : ceux qui le passent finissent par le décrocher, mais quelle est la proportion de la population qui finit par le décrocher ? Comme vous ne le dites pas, votre argument se trouve affaibli par une impression de double standard.
    • Cette impression est renforcée si l’on examine attentivement comment sont validés les compétences nécessaires pour avoir le droit de conduire : ce qu’on demande au code, c’est 90% de réussite. C’est comme si on faisait un pré-bac en QCM, pour lequel il faudrait la note de 18 pour avoir le droit de passer le bac. De même, à l’examen du permis, une seule grosse erreur est éliminatoire. Avons-nous une bonne raison pour ne pas faire la même chose avec le bac ? Peut-être, mais cela demanderait discussion.
    • Pour aller plus loin, cette architecture à deux niveau, examen du code puis du permis, correspond assez joliment à une méthode très bien notée par la littérature en sciences de l’éducation : le « mastery based learning » (+.67 dans la classification de Hattie). Pour aller plus loin sur le sujet, on peut se pencher sur la méthode TARL, qui instancie le mastery learning, et à laquelle le Monde a consacré un article le 26 mars de cette année, « Le Maroc veut remettre à niveau ses élèves du public ».

    Conclusion : niveau qui monte ou niveau qui baisse, quelle importance ? La vraie question, c’est : chaque étage du système éducatif fourni-t-il à l’étage suivant des élèves qui sont tous en mesure de suivre les enseignements ? Et la vraie réponse est évidemment : non.

    • Merci pour votre commentaire très argumenté. Je ne pense pas que nous soyons en désaccord puisque je reconnais tout à fait la baisse du niveau (même au sens où vous l’entendez dans votre dernière phrase). Je nuance simplement par le fait que le bac n’a pas vocation à être extrêmement sélectif et qu’il l’est déjà plus qu’on le dit souvent. Je reconnais bien les limites de la métaphore du permis.

      J’ai lu récemment qu’il existe en Italie (au niveau du bac) un système qui combine fort taux de réussite et bon niveau général : le principe est que l’élève n’est admis à se présenter que si ses professeurs jugent qu’il en est capable. Un peu comme les écoles de conduite et le permis d’ailleurs… A la fin, le taux de réussite est très élevé mais le niveau acquis est solide.

  3. Pingback: Public vs privé : une comparaison salariale – Des hauts et débats

Laisser un commentaire