
En tant que footix invétéré (NB : un footix est un passionné de football, mais seulement tous les quatre ans), je suis toujours surpris des notes du célèbre journal L’Equipe après chaque match. Quand la France écrase la Suède, le 30 juin dernier, au terme d’un match parfait lors duquel Kilian Mbappé inscrit un doublé, il ne reçoit jamais qu’un 8/10, seul Michael Olise étant gratifié d’un 9. L’Equipe applique le même barème de notation depuis les années 1980 : un 6 ou un 7 est déjà un très bon match ; un 8 un excellent match, un 9 un match exceptionnel. Et le 10 ? En quarante ans, le journal n’en a délivré qu’une vingtaine : autant dire que cette note est rarissime, signalant un match historique. Même Zidane en 1998 n’obtint qu’un 9 !
Vous me voyez venir : le parallèle est évident avec les notes du système scolaire français, dont L’Equipe s’inspire explicitement. La France, comme quelques pays latins, a historiquement une culture de la notation dans laquelle il est très difficile d’obtenir la note maximale. L’idée générale est qu’un 20/20 doit être très rare : ce n’est pas seulement une très bonne copie, qui répond parfaitement aux attentes du programme, c’est une copie « brillante », ce fameux adjectif qui signale l’effet « waouh » : l’élève ne se contente pas de maitriser le cours, il le sublime et le dépasse, il réalise à peu près ce qu’un professeur pourrait produire de mieux. En France, le 20 est traditionnellement un idéal inaccessible, un 16 ou un 17 étant déjà considéré comme excellent. A l’inverse, dans les pays anglo-saxons, un A+ est assez banal : cela ne signifie nullement une perfection de style ou de contenu, mais simplement que l’élève a très bien maitrisé les attentes du devoir. D’un côté, on est dans une logique de sélection et de distinction : on réserve les meilleures notes aux cas exceptionnels. De l’autre, on récompense ce qui est objectivement réussi : c’est une logique de compétence. Ainsi les sportifs américains ont fréquemment la note maximale lorsqu’ils dominent le match.
Il faut bien comprendre qu’une note, c’est toujours un mélange des deux systèmes : elle évalue ce qui est objectivement maitrisé par rapport aux attentes d’un sujet, lui-même calé sur les attentes d’un programme, fonction qu’on peut qualifier d’absolue ; elle signale la position d’un élève par rapport à un groupe, fonction qu’on peut qualifier de relative. Si noter est un art difficile, c’est précisément parce qu’en plus des nombreux critères et des barèmes associés (forme, vocabulaire, utilisation des documents, structure de l’argumentation, clarté du raisonnement et du calcul, j’en passe), l’enseignant doit subtilement trouver l’équilibre entre évaluer des compétences acquises et évaluer la position de l’élève par rapport à la classe. Chacun sait bien que dans une classe très faible, un élève qui sort du lot aura une meilleure moyenne que le même élève placé dans une classe de très bon niveau, par simple effet de comparaison relative. Ce qui fait la particularité de la France, c’est d’avoir une culture de la notation fortement centrée sur la deuxième fonction, surtout pour les meilleures notes : si plusieurs élèves d’une classe ont très bien répondu aux attentes du sujet, un professeur américain mettra A+ à tous, sans s’inquiéter de la « baisse de la valeur du A+ », puisque le A+ n’a pas vocation à distinguer, mais à valider des compétences. Un professeur français aura tendance à chercher la copie qui a l’effet « waouh », et mettre 17 ou 18 aux autres.
Or depuis de nombreuses années la culture de la note en France tend à s’aligner sur le système américain, depuis les formations pédagogiques des enseignants jusqu’aux commissions d’harmonisation du bac, où les inspecteurs d’académie répètent constamment : une copie bien écrite et qui répond à toutes les attentes de contenu disciplinaire n’a pas besoin de faire tomber le correcteur de sa chaise pour obtenir la note maximale. Cette attente s’ajuste au fonctionnement du baccalauréat qui a toujours été un examen et non un concours : le nombre de places n’étant pas limité, on peut comparer le bac au permis de conduire : il n’est pas scandaleux que beaucoup d’élèves obtiennent de bonnes notes et que le taux de réussite soit élevé, si et seulement si les élèves qui l’obtiennent ont les compétences attendues (c’est justement là que le bât blesse).
On peut faire l’hypothèse que les jeunes enseignants, particulièrement formés dans cet esprit, notent plus largement. C’est ce qui explique le décalage des notes vers le haut : dans les années 1990, le taux de mention « très bien » au baccalauréat général était très faible, de l’ordre de 1%. Les trois-quarts des élèves l’obtenaient sans mention : logique de distinction. Aujourd’hui, avoir une mention est la norme : 80% des élèves en ont une, le taux de mention « très bien » est désormais de 15% ! Pour réintroduire la distinction, on a ajouté en 2021 la mention « très bien avec félicitations du jury » pour les élèves qui atteignent plus de 18/20. Avec environ 3% des élèves concernés, c’est l’équivalent d’une mention « très bien » en 1990.
Le problème que cela pose est évident : pour pouvoir comparer le niveau scolaire de générations entre elles, il faut des indicateurs fiables, donc stables dans le temps. Sur une période de quelques décennies, les notes sur les bulletins n’ont plus aucune valeur comparative, tant l’inflation a été forte : un 20 aujourd’hui vaut un 15 hier. La lecture de documents complexes, la qualité de l’argumentation, le style, la maitrise des savoirs disciplinaires : ces compétences ont toujours été évaluées par le système scolaire ; mais comme un défaut de maitrise n’a pas du tout les mêmes conséquences sur la note aujourd’hui qu’avant, il est très difficile de comparer. C’est pour cela qu’on ne peut mesurer la « baisse du niveau » que via des évaluations objectives (du moins, les plus objectives possibles), qui laissent peu de place à l’interprétation culturelle de l’échelle de notation : le nombre de fautes dans une dictée strictement identique est un exemple classique, c’est la fameuse dictée de CM2 qui commence par « Le soir tombait », la même depuis 1987 (spoiler : les résultats sont dramatiques), le score en calcul (tout aussi mauvais) ou par des systèmes internationaux les plus neutres possibles (PISA, PIRLS) qui sont réalisés de manière suffisamment récurrentes pour que les résultats soient comparables entre eux.
Bref, le niveau baisse, et je ne reviens pas ici sur les causes : une récente note du Haut-Commissariat au Plan, reprenant toutes les données connues, recensait pas moins de quatre séries d’hypothèses, toutes mutuellement compatibles : l’évolution de l’environnement des élèves (rôle des écrans, rapport à l’autorité et au savoir), les caractéristiques des enseignants (formation, motivation), les pratiques pédagogiques (pédagogies constructivistes versus enseignement explicite, méthode globale versus décodage syllabique, travail collectif vs isolement institutionnel…), les programmes scolaires (type d’attendus, clarté des progressions, adaptation des exigences…) et enfin l’organisation du système scolaire (rythme des journées, fréquence des vacances, public vs privé,…).
En attendant, on espère que L’Equipe va finir par mettre un 10 à Mbappé.







