Représentations du juste et l’injuste et lutte contre les discriminations

« Le problème politique de l’humanité consiste à combiner trois choses : l’efficacité économique, la justice sociale et la liberté politique » (John Maynard Keynes).

Si le terme de « discrimination » (qui signifie étymologiquement « choisir ») est ancien, le sens courant que nous lui attribuons et les politiques de lutte contre les discriminations sont beaucoup plus récentes. Une discrimination c’est un choix entre deux individus fondé sur des critères illégitimes. Le terme est d’abord juridique : apparu dans la loi à partir des années 1990, la discrimination constitue un délit dont le nombre s’est considérablement élargi au fil des lois successives : aujourd’hui, le droit français reconnait une vingtaine de discriminations. On peut classer les critères en trois groupes : d’abord ceux qui relèvent de l’inné : l’individu n’a pas de prise sur ceux-ci, c’est pourquoi la discrimination apparaît illégitime car elle est fondée sur un aspect de l’individualité qu’il est impossible de modifier : genre, état de santé, couleur de peau, etc. Un autre groupe relève de la vie privée : on considère que dans une société moderne, les choix privés des individus ne doivent pas avoir de conséquences sur leur vie publique (en particulier la vie professionnelle). Il peut s’agir de l’orientation sexuelle, des mœurs, du nombre d’enfants, des croyances. Enfin, un dernier groupe relève au contraire de la vie publique et de l’exercice des droits fondamentaux : il s’agit ici du refus de discriminer entre deux individus sur la base du fait que l’un d’entre eux exerce certains droits fondamentaux : il peut s’agit aussi bien de l’exercice d’une religion que d’une activité syndicale ou politique. On distingue les discriminations directe, où le choix de l’agent qui discrimine (typiquement un employeur) est fondé sur le critère prohibé (exemple « s’il est noir je ne l’embauche pas ») et les discriminations indirectes, qui sont un choix qui produit la même conséquence que la discrimination directe, mais sans que ce soit volontaire. On pourrait penser à un emploi dont la condition serait une disponibilité très forte, excluant de fait les femmes dont la charge de travail domestique est notoirement plus importante. La loi reconnait au cas par cas des exceptions, généralement lorsque l’emploi exige des caractéristiques particulières (un réalisateur qui a besoin d’un comédien noir par exemple).

Pourquoi les politiques de lutte contre les discriminations sont-elles apparues, au tournant des années 1990 en France ? Comment ont-elles été mise en œuvre ? Pour comprendre cette particularité du droit, il faut revenir aux évolutions des conceptions du juste et de l’injuste. Une discrimination est un choix considéré comme injuste et condamné par le droit tout comme par la morale. Cette condamnation, qui a entrainé la mise en œuvre de politiques anti-discriminations, est récente. Nous pouvons donc nous demander en quoi la mise en œuvre de politiques de lutte contre les discriminations est-elle liée à une évolution des représentations de la justice sociale ?

Dans une première partie, nous retracerons les grandes évolutions des représentations du juste et de l’injuste à partir des années 1970, tournant majeur dans la compréhension de la justice sociale. Dans une seconde partie, nous verrons comment cela a conduit à une institutionnalisation de la lutte contre les discriminations en quelques décennies. S’il existe une politique de lutte contre les discriminations à l’échelon national dans la plupart des pays occidentaux (et quelques pays industrialisés non-occidentaux), nous nous centrerons sur le cas de la France, sans exclure des comparaisons avec les Etats-Unis où les politiques de lutte contre les discriminations sont plus anciennes et mises en œuvre de façon différente.

I. Les évolutions des représentations de juste et de l’injuste à partir des années 1970

a. La montée de l’individualisme : des origines anciennes

L’individualisme, compris comme la recherche de l’autonomie de la part des individus et l’affranchissement moral et intellectuel des structures collectives, ne date certes pas des années 1970. On peut retracer le passage des « sociétés holistes » (Durkheim) aux sociétés individualistes comme un lent mouvement qui s’étend sur plusieurs siècles : depuis le XVème siècle en Europe, avec d’abord la réforme protestante qui individualise le salut religieux, puis à partir du XVIIème et surtout au XVIIIème, une succession de révolutions industrielles qui vont fortement accentuer la division du travail, augmentant l’interdépendance entre les membres de la société que théorisera Durkheim (De la division du travail social, 1895) au tournant du XXème siècle, distinguant sociétés « organiques », fondées sur l’interdépendance, et « mécaniques », fondées sur la similitude. On peut ajouter le rôle joué par les révolutions politiques du XVIIIème, principalement la révolution américaine puis la révolution française qui, s’inspirant de la pensée des Lumières et en particulier de l’idée lockéenne de droits fondamentaux à la naissance, proclament les droits de l’homme attachés à toute personne humaine et donc le refus de l’arbitraire. Ceci constitue une étape importante car l’individu est déclaré ayant-droit à la naissance, indépendamment de sa communauté d’appartenance.

Cependant, ces évolutions ne donneront pas lieu, dans un premier temps, à la mise en œuvre de politiques de lutte contre les discriminations. Même si des bouleversements politiques majeurs ont lieu et que des mesures sont prises, notamment l’égalité fiscale (abolition des privilèges de la noblesse en France le 04 août 1789), l’égalité proclamé par les révolutions françaises et américaine est avant tout formelle ; la mise en œuvre reste modeste. On peut songer par exemple au droit de vote : le suffrage universel est affirmé dès 1789 mais ne sera appliqué que beaucoup plus tard. L’idée que les droits politiques appartiennent à une élite bourgeoise éclairée et qu’on ne saurait confier au bas-peuple une telle responsabilité est encore très présente : il faut attendre 1848 pour le suffrage universel masculin. De plus, la déclaration des droits de 1789 ne s’applique qu’aux hommes : il faut encore attendre un siècle de plus pour le droit de vote des femmes (1920 aux Etats-Unis, 1944 en France), pourtant réclamé dès 1789 par le manifeste d’Olympe de Gouges.

b. Le tournant des années 1970

A partir des années 1970 se produit une accélération du processus d’individualisation des sociétés occidentales. L’un des mouvements clés est sans doute les évènements de mai 1968. Les premiers mouvements de révolte, démarrés à la Sorbonne par des étudiants, revendiquent moins certains droits fondamentaux qu’ils n’expriment une colère et un rejet de l’ordre social moral et patriarcal de l’époque. Les étudiants ont le sentiment d’étouffer dans un monde qui les ignore et ne leur donne que peu de places et de pouvoir, tout en protégeant une morale sexuelle considérée comme très rigide. Des mouvements similaires se produisent à la même époque dans de nombreux pays occidentaux, même si chacun est marqué par les particularités locales : rejet de la dictature communiste en République tchèque (Printemps de Prague) et critique de la guerre du Viet-Nâm aux Etats-Unis notamment. Ces mouvements développent l’individualisme car ils revendiquent plus d’autonomie pour l’individu : l’idée est que la société doit tout faire pour faciliter l’épanouissement individuel et ne pas exercer d’entraves au développement du libre-arbitre, ni n’exercer de jugement moralisateur aux choix privés. Ce qui est juste, c’est que l’individu soit autonome et libre.

Dans Les uns avec les autres (2003), le sociologue François De Singly explique que cette individualisation ne constitue pas nécessairement un égoïsme, contrairement à ce que pensait Tocqueville qui voyait dans l’individualisme une tare démocratique, entraînant un repli sur la sphère privée. Au contraire pour De Singly, l’individualisme moderne issu des évolutions des années 1970 est plutôt une recherche d’autonomie et de « sélection des liens sociaux » : l’individu veut pouvoir faire le tri de son héritage culturel, professionnel et collectif. Il cultive des liens sociaux beaucoup plus changeants et fragiles, mais aussi beaucoup plus nombreux, sans pour autant revendiquer l’isolement ou le rejet de la vie en société.

c. De nouvelles inégalités apparaissent

Le tournant des années 1970 n’est pas seulement culturel, il est aussi économique. L’essoufflement de la croissance de rattrapage des Trente Glorieuses et l’arrivée du chômage de masse bouleverse les équilibres économiques. Du début des années 1970 jusqu’à 1985 environ, la France connait une longue décennie de stagflation, avec une inflation élevée, une croissance faible et une forte progression du chômage. Un tournant se produit alors dans les rapports sociaux en entreprise, qui va durer plusieurs décennies et reste encore présent aujourd’hui. La « société salariale » (R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale, 1995) basé sur le « compromis fordiste » des Trente Glorieuses connait alors un effritement. La quête de l’autonomie est marquée par les difficultés économiques et l’apparition d’une nouvelle « classe précaire » (Castel) qui concerne particulièrement les jeunes. Le taux de temps partiel augmente fortement pour atteindre plus près de 20% de la population active occupée aujourd’hui, tandis que la part des embauches en CDI s’effondre.

Sur le plan politico-économique, le keynésianisme est alors remis en cause, ce qui entraîne le retour de conceptions plus individualistes de l’économie et critiquant l’interventionnisme étatique. Margaret Thatcher (au pouvoir en 1979) Ronald Reagan (élu en 1981), ou même F. Mitterrand en France avec le « tournant de la rigueur » de 1983 représentent cette conception, portée sur le plan économique par des intellectuels comme Milton Friedman ou Friedrich Hayek. Les politiques trop distributives sont dénoncées comme inefficaces donc injustes, empêchant la concurrence de jouer son rôle de répartition des ressources rares. Le juste s’assimile alors, dans de nombreuses politiques publiques, à l’efficacité économique.

d. De nouvelles approches théoriques de la justice sociale

En 1971, J. Rawls bouleverse les conceptions théoriques de la justice sociale avec son magnus opus, Théorie de la justice, au point que le libertarien Robert Nozick dira plus tard : « nous devons désormais travailler dans le cadre de Rawls, ou dire pourquoi nous ne le faisons pas ». Rawls s’inscrit dans cette tradition qui valorise l’individu et la recherche de l’autonomie. Pour garantir la justice, il faut tout d’abord que soient garantis tous les droits fondamentaux acquis du XVIIIème siècle, ce que Rawls appelle les « libertés de base » ou « biens premiers ». Doit-on redistribuer les richesses ? Oui, répond Rawls, mais de façon à favoriser les groupes les plus désavantagés. En effet, en raisonnant avec un « voile d’ignorance » qui essaie de trouver le contrat social que signeraient des individus n’ayant pas conscience de la place qui va leur être attribuée, Rawls montre que ceux-ci voudraient pouvoir bénéficier de redistribution dans la mesure où elle leur permet de s’élever dans l’échelle sociale. Le « principe de différence » exige donc non seulement que les positions socio-économiques soient ouvertes à tous, mais que les groupes les moins favorisés bénéficient de mesures leur permettant de s’élever dans l’échelle sociale par leur mérite. Rawls théorise donc l’égalité des chances, un concept qui veut concilier à la fois l’égalité et la liberté : les individus sont placés en situation d’être égaux et il existe un système permettant aux moins favorisés de se rapprocher de la ligne de départ théorique ; en même temps, ils sont libres de s’élever par leur mérite et leur travail.

La théorie rawlsienne ne va pas jouer un rôle seulement dans les débats théoriques et intellectuels sur la justice sociale : elle va jouer un rôle dans la mise en œuvre de politiques publiques de justice sociale. En effet, Rawls contribue fortement à théoriser l’idée de discrimination, à la fois en négatif et en positif. En négatif, car si des individus sont empêchés par des caractéristiques individuelles qu’ils ne peuvent modifier ou qu’il est infondé de leur reprocher (mœurs, couleur de peau, handicap…) de participer à la compétition socioéconomique pour les meilleures places, alors cela est injuste. Les pouvoirs publics doivent donc empêcher les discriminations au nom de la liberté négative de ne pas être restreint dans son autonomie et dans la compétition méritocratique soit juste. En positif, car si des individus partent avec un handicap de ressources, lui-même lié à l’existence de discriminations mais aussi à des inégalités économiques, il faut compenser ce handicap par des mesures ciblées sur ce groupe, ce qu’on appelle la « discrimination positive ». Ici Rawls se démarque de l’approche strictement formelle des libertariens qui défendent avant tout le respect des droits : pour Rawls, les conditions sociales de l’exercice de la liberté impliquent des mesures de redistribution, même si cette redistribution doit se limiter à compenser les handicaps de départ.

Dans Les places et les chances (2010) le sociologue François Dubet montre comment à cette époque les représentations du juste et l’injuste évoluent. On passe d’une conception de la justice sociale fondé sur un écart raisonnable entre groupes sociaux, mais qui ne cherche pas à permettre à chacun de quitter son groupe social (les ouvriers pouvant rester ouvrier tant qu’ils obtiennent des hausses de salaires leur permettant de maintenir un écart « raisonnable avec les cadres), à une conception de la justice plus individualiste puisque centré sur la possibilité pour l’individu de quitter son groupe en s’élevant dans la hiérarchie sociale, dès lors qu’il le mérite et que ses éventuels handicaps de départ ont été compensés. Dans cette nouvelle conception, les écarts finaux entre groupes sociaux sont considérés comme le fruit du mérite (les « inégalités justes ») : ce qui importe c’est de permettre à l’individu de ne pas être freiné dans son ascension en luttant contre les discriminations dont il peut être victime et au besoin en lui attribuant des avantages socio-économiques et juridiques. Ce passage d’une justice en termes de places à une justice en termes de chances constitue un tournant qui va irriguer les politiques publiques à partir des années 1990.

Nous avons vu que l’émergence de l’individualisme, qui s’accélère à partir des années 1970, entraîne une nouvelle conception dominante de la justice sociale. L’idée de la justice influencée par le marxisme, qui valorise le besoin et la réduction des écarts entre groupes avec une conception plutôt holiste de la société (les ouvriers appartiennent à leur classe), cède le pas à une conception plus individualiste, centrée sur l’accès par l’individu à l’échelon social supérieur si seulement il le mérite par son travail. La justice doit alors garantir à l’individu que son mérite ne sera pas freiné par des discriminations injustes, de façon à ce qu’il puisse utiliser librement son talent (l’égalité des droits fondamentaux étant bien sûr toujours affirmée).

II. La mise en œuvre de politiques de lutte contre les discriminations

Les discriminations, c’est-à-dire le fait d’avoir une préférence arbitraire entre deux individus (souvent basée sur des préjugés à l’égard d’un autrui différent de soi) a toujours existé, depuis les multiples injustices dont étaient victimes les étrangers dans les empires anciens en passant par l’esclavage des Noirs et la privation des femmes des droits les plus élémentaires à Athènes comme dans la Rome antique ou en Israël. La lutte publique contre les discriminations est en revanche beaucoup plus récente.

a. Les grands principes politiques de lutte contre les discriminations

Comme nous l’avons rappelé en introduction, une discrimination est un délit juridique en droit français. Cela signifie que seuls les actes comptent : même si les discriminations sont souvent fondées sur des préjugés explorés par la psychosociologie, il n’y a discrimination qu’à partir d’un acte volontaire (« nul délit sans intention de le commettre », selon la formule du code pénal). Cependant, la justice européenne reconnaît la possibilité de discriminations indirectes qui aboutissent au même résultat lorsque le critère prohibé n’est pas justifié par l’emploi à pourvoir.

Puisqu’il s’agit d’un délit, la politique anti-discrimination est d’abord une politique de justice au sens juridique, c’est-à-dire au sens de la justice commutative d’Aristote (Ethique à Nicomaque, v-390). Un individu lésé a le droit d’obtenir réparation de son injustice devant un tribunal : la réparation sera mathématique et égalitaire puisqu’on répare le tort causé. Se pose alors la question de la charge de la preuve, qui incombe normalement au plaignant. Cependant, la jurisprudence a évolué au fil des années pour accepter des preuves de plus en plus larges, jusqu’à autoriser une charge de la preuve partielle : un faisceau d’indices pouvant faire état de discrimination est accepté : c’est alors à l’auteur présumé des discriminations d’apporter la preuve qu’il n’y a pas discrimination. De plus, les approches sociologiques sont acceptées en justice, notamment le résultat d’une procédure de testing. Cette méthode consiste à comparer un couple d’individus, l’un présentant la caractéristique que l’on souhaite tester (couleur de peau, patronyme, accent…) l’autre ne la présentant pas, de façon à comparer les taux d’acception (par exemple la convocation à un entretien, l’attribution du logement, etc.). Un taux d’acceptation très différent prouve la discrimination. On sait ainsi qu’être noir divise par quatre les chances d’obtenir un logement, tandis qu’être maghrébin multiplie par six les chances de se faire contrôler par la police.

Cependant, une telle approche a l’inconvénient d’être très judiciarisée : on « corrige les effets plus que les causes » (E. Fassin, 2002). Seuls les individus qui portent plainte, souvent une petite minorité par rapport aux individus touchés, peuvent obtenir réparation, et les procédures restent longues. L’objectif est uniquement centré sur la réparation du préjudice mais on n’atteint pas ce qui l’a causé le plus souvent, c’est-à-dire les préjugés. Comme l’ont montré Legal et Delouvée en 2015 (Préjugés, stéréotypes, discriminations), les préjugés sont au fondement psychologique des discriminations. Un employeur attribue par exemple un ensemble de caractéristique qu’il va projeter sur un groupe social (les Noirs sont fainéants, les femmes sont émotives) et qui va influencer son comportement. Certains économistes, s’inspirant de la théorie du signal de M. Pence (1974), ont montré que ce comportement pouvait être rationnel : en situation d’asymétrie d’information, l’employeur ne connaît pas la productivité future de l’employé, il est alors incité à lui attribuer une productivité moyenne qui dépend de la productivité du groupe auquel il appartient ou semble appartenir.

Des approches plus psychologiques ont également montré l’existence de préjugés inconscients, y compris de la part d’individus qui ne montrent aucun préjugé avec les test explicites. Il s’agit notamment de l’Université de Harvard qui a mis au point les tests d’association implicite, qui mettent en évidence des jugements négatifs associés à certaines caractéristiques invisibles par l’individu lui-même.

b. La mise en œuvre des politiques de discrimination positive

La lutte contre les discriminations ne se réduit pas à l’interdiction des discriminations mais elle comprend aussi une dimension positive où l’on cherche à corriger les handicaps des groupes les plus désavantagés dans la tradition rawlsienne. Cette discrimination positive peut être mise en œuvre selon deux types de modalité. D’un côté, il s’agit de donner des avantages matériels spécifiques à une population donnée, en leur appliquant des règles particulières. On créé donc un droit à la marge, en rompant l’égalité de traitement stricte au nom d’une justice de la différence, en application des thèses rawlsiennes. Dans cette catégorie on peut inclure la politique de la ville (quartiers défavorisés) ou les Zone d’Education Prioritaire créées en 1999 et transformées depuis en réseau ECLAIR : on attribue plus de moyens à certains établissements de façon à faire baisser le nombre d’élèves par classe. On peut également citer les concours réservés de Science-Po qui permet à des élèves de quartiers défavorisés de passer une épreuve orale plutôt que les épreuves d’admission écrites classiques.

Reste à savoir comment cibler la population-cible. Le plus souvent en France, ce sont des critères socio-économiques (revenus, PCS des parents) ou géographiques (quartier, établissement) qui sont mise en œuvre. La Constitution française, basé sur l’égalité juridique entre les citoyens, interdit la possibilité de politiques de quotas à deux exceptions près : la discrimination positive en faveur des femmes dans les mandats électoraux et celle en faveur des handicapés (pour qui il existe des quotas en termes de masse salariale). En revanche, il n’est pas permis d’établir une discrimination positive sur la base de la religion, de la couleur de peau ou de l’origine comme cela se fait fréquemment aux Etats-Unis.

Une deuxième approche est plus symbolique, elle consiste à rendre visible les minorités invisibles. Elle s’inscrit dans le cadre de ce que le sociologue allemand Axel Honnet a appelé la « lutte pour la reconnaissance » (2000), là encore dans le prolongement des revendications étudiantes en 1968. La lutte pour la reconnaissance concerne un ensemble d’individus qui veulent que soit reconnu leur identité particulière (de genre, ethnique, religieuse…) ou bien qui souhaitent qui souhaitent conquérir un certain respect de la part d’autres groupes sociaux. Dans une version modifiée de sa théorie de la justice, Rawls avait inclus dans les biens premiers une dimension symbolique avec ce qu’il appelait « les bases sociales de l’estime de soi ». Ce deuxième aspect n’est pas réellement institutionalisé : ce qu’on appelle la « politique de la diversité » ne repose sur aucune loi particulière mais plutôt sur des incitations informelles. Pour certains sociologues comme Eric Maurin (Le ghetto français, 2006 ; La fabrique du conformisme, 2015) ce sont en réalité les politiques les plus efficaces car elles modifient le niveau de tolérance d’un individu qui côtoie un individu d’un autre groupe que le sien, contrant ainsi ce que Maurin appelle la « volonté générale d’évitement ». Les politiques de la diversité ont ainsi pour objectif d’agir à la racine en diminuant l’exposition aux préjugés et donc incidemment en réduisant le niveau de discrimination ex ante plutôt que de réparer les tords commis ex post.

c. Quelques limites des politiques anti-discrimination

La lutte contre les discriminations n’est pas remise en cause, de soi, par la plupart des sociologues de la justice sociale. Comme le rappelait François Dubet dans La préférence pour l’inégalité (2014), les discriminations qui touchait les femmes ou les homosexuels étaient si importantes dans les années 1960 qu’on ne peut que souhaiter une réduction de celles-ci au nom du principe de liberté et d’épanouissement individuel moderne. Cependant ces sociologues pointent quelques limites des politiques de la discrimination. Dubet dans Les places et les chances (ibid.) rappelle tout d’abord qu’elles tendent à se substituer à la correction des écarts objectifs entre groupes sociaux, faisant passer la question des inégalités économiques en second plan.

De plus, comme le montre S. Whul dans Discrimination positive et justice sociale (2007), les politiques de lutte contre les discriminations ne concernent par définition qu’un petit nombre d’individus : à l’exception des femmes qui sont la moitié de la société, les personnes qui subissent des discriminations ne font généralement pas partie du groupe majoritaire. Aux Etats-Unis par exemple le groupe majoritaire est représenté par l’acronyme WHASP, white anglo-saxon protestant. Ces personnes sont généralement très peu discriminées. Ainsi, il y a le risque de réduire les politiques sociales à la lutte contre les discriminations donc de réduire l’action de l’Etat social à des politiques très ciblées.

Un troisième risque est notamment identifié par Dominique Schnapper dans Qu’est-ce que l’intégration ? (2002), c’est le risque de stigmatisation et de réification des identités. Les personnes ciblées par la discrimination positive peuvent avoir tendance à s’identifier à la caractéristique qui les discrimine en mettant en avant cette identité particulière (femme, noir, musulman par exemple) au détriment de l’identité plus abstraite mais plus universelle de citoyen. Schnapper dénonce ainsi un risque de communautarisme. Erving Goffman (Stigmates. Les usages sociaux du handicap) dans les années 1960 parlait déjà de « retournement du stigmate », la personne stigmatisée se réappropriant le stigmate pour en faire une fierté (fierté noire aux Etats-Unis par exemple). On peut ajouter la question de la stigmatisation de la part des groupes qui ne bénéficient pas de politiques de discrimination positive. Ces derniers vont participer au processus de réification en réduisant les personnes à certaines caractéristiques. On peut penser à l’accusation d’incompétences pour les femmes de pouvoir, accusées d’avoir été placées ici en raison de leur genre plutôt que de leur compétence, ce qui faisait dire à la féministe Françoise Giroud que la femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où une femme incompétente serait placée à un poste de pouvoir. Un exemple en matière de politiques de lutte contre les discriminations peut être donné avec le cas de la politique scolaire (ZEP) déjà mentionné. Le sociologue Pierre Merle (La ségrégation scolaire, 2012) montrait ainsi que cette politique s’était révélée inefficace. L’une des raisons est que les établissements classés ZEP étaient fortement stigmatisés par les parents des classes moyennes, le sigle « ZEP » faisant fuir ces groupes et donc renforçant l’isolement social et la concentration de familles défavorisées. Merle préconisait ainsi des labels temporaires et renouvelables.

Conclusion

Dans les sociétés anciennes, le collectif primait sur l’individu. L’idée de favoriser l’épanouissement individuel et l’accès individuel à une compétition socioéconomique équitable par des mesures anti-discriminatoires n’était pas présente. Le développement très important de l’individualisme, avec le tournant des années 1970, a mis en lumière de nouvelles représentations du juste et l’injuste. Ceci se retrouve dans les nombreuses enquêtes empiriques consacrées aux injustices. On peut citer par exemple Une théorie empirique de la justice sociale (2010) de M. Forsé et M. Parodi. Ces derniers insistent sur le fait que les individus font appel à un petit nombre de principes pour juger ce qui est juste ou non. La satisfaction des besoins de base est un critère important (souvent placé en premier) mais le mérite est également largement considéré comme essentiel, indépendamment du milieu social. L’égalité intervient généralement en troisième critère. Les individus cherchent généralement à combiner différents principes de justice et accordent autant de valeur à la liberté qu’à l’égalité. Derrière l’idée de mérite il y a un soutien fort à une conception de l’individu qui valorise l’autonomie et l’autosuffisance. Dans cette conception, les discriminations sont injustes car elles limitent l’accès de l’individu à un certain nombre de droits ou de ressources en raison de caractéristiques qu’il ne peut changer (innées), qui ne concernent que sa vie privée ou l’exercice de ses droits fondamentaux. In fine, les discriminations brident l’autonomie de l’individu, empêchent son épanouissement tout en constituant une perte de talents pour la société. C’est en favorisant la méritocrate par des politiques inspirées des théories rawlsienne que l’on atteint la justice sociale.

La mise en œuvre de politiques de lutte contre les discriminations est donc étroitement liée à des représentations du juste et de l’injuste centrées sur l’individu. Ces politiques souvent considérées comme nécessaires, font néanmoins l’objet de discussions et de critiques. De plus, elles sont encore très largement nationales. Dans le cadre des problèmes environnementaux et de la discussion sur ce que Marie Duru-Bellat appelle la « justice climatique » (Pour une justice climatique, 2016), on peut se demander comment intégrer dans la réflexion sur la justice sociale un horizon plus international : les interdépendances qu’avait étudié Durkheim au niveau national sont aujourd’hui largement internationales.

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