Pourquoi les théories du complot ont un tel succès ?

Une tentative d’explication par l’épistémologie.

Le terme « science » désigne deux choses différentes : les connaissances scientifiques, d’une part, et la recherche scientifique, d’autre part.

La distinction entre connaissance et recherche

Les connaissances scientifiques sont des croyances vraies et vérifiées, ou, ce qui est une autre façon de dire la même chose, des croyances dont la véracité a été rendue certaine par une preuve scientifique. A ce sujet, il faut savoir deux choses importantes :

Premièrement, la méthode scientifique ne peut pas s’appliquer à toutes les questions que se posent les êtres humains : en réalité elle ne peut s’appliquer qu’à un petit nombre d’entre elles. Ainsi, une connaissance scientifique provient d’une question falsifiable, c’est-à-dire, pour simplifier, qu’on peut démontrer (vraie/fausse) à l’aide d’une méthode particulière. La plupart des croyances de notre quotidien ne sont pas ainsi : ce sont les croyances culturelles (« Bach est bien mieux que Mozart »), les croyances morales et politiques (« tous les hommes sont libres et égaux en droits »), et les croyances religieuses et métaphysiques (« Dieu existe »). On peut en discuter, en débattre, mais pas les démontrer : elles ne sont pas falsifiables. C’est d’ailleurs parce qu’une démonstration définitive est impossible que ces croyances nous divisent autant, car il est impossible d’emporter l’assentiment général : essayez donc de lancer un débat entre deux fans de Star Wars ayant une vision différente de la série…

Deuxièmement, si les croyances scientifiques (les connaissances) peuvent être démontrées, cela ne veut pas dire que nous savons le faire. En fait, nous avons apprises la plupart d’entre elles à l’école et nous sommes bien incapables de refaire la démonstration. Parmi tous les gens qui savent que la Terre a une circonférence de 40 000 km, combien sont capables de refaire la démonstration d’Eratosthène (IVème siècle av. J-C !) ? Cette remarque vaut également pour la technique, fruit de la science : nous sommes incapables d’expliquer le fonctionnement de la plupart des objets que nous utilisons au quotidien, à commencer par l’informatique.

La méthode d’Eratothène

La recherche scientifique est bien différente des connaissances scientifiques. Les connaissances sont de la science « finie », une accumulation de recherches ayant produit des résultats validés ; la recherche, de la science « en train de se faire », elle est affaire d’opinions provisoires et d’hypothèses à trier. Au bout d’un temps plus ou moins long, la recherche finit par faire émerger un consensus, c’est-à-dire un point où l’immense majorité des spécialistes d’un domaine s’accorde sur une croyance (« le réchauffement climatique est d’origine anthropique »). Entre les premiers travaux et le moment où l’on fait entrer la connaissance dans un manuel d’écolier, il peut s’écouler des dizaines d’années.

Les enseignements de cette distinction


De cela, on peut tirer cinq leçons qui, à mon avis, éclairent les confusions contemporaines autour de la science et le succès des théories du complot :

Leçon 1 : beaucoup de gens ignorent la distinction entre « recherche » et « connaissance ». Les théories du complot instillent alors le doute là où il n’a pas lieu d’être : douter des meilleurs remèdes au coronavirus est légitime car il s’agit de « science en train de se faire » et le consensus n’est pas stable ; douter que la fumée de cigarette provoque à long terme le cancer du poumon est ridicule. Seule la recherche implique le doute : quand un consensus stable est acquis, le doute n’est plus permis et devient anti-scientifique. Certes, le consensus d’une période peut évoluer, mais cela est long et se fait le plus souvent par modification légère du consensus précédent : les révolutions scientifiques qui aboutissent au renversement total d’un paradigme en quelques années sont rares, et d’autant plus rares dans la recherche moderne, hypermondialisée. Quant au mythe du chercheur isolé qui a raison « seul contre tous », c’est encore plus rare.

Leçon 2 : la distinction entre « connaissance » et « recherche » est elle-même une connaissance à part entière. Savoir faire la distinction entre ce qui fait consensus et ce qui ne le fait pas est un art extrêmement difficile qui suppose de vastes connaissances. La crise du covid l’a parfaitement montré : en mars, il semblait n’y avoir aucun consensus (à part peut-être sur la description virologique du SRARS-COV-2) : ni sur les masques, ni sur le confinement, ni sur les tests, ni (à fortiori) sur les remèdes. Aujourd’hui, on peut (mais je n’en suis pas sûr !) dire qu’il y a un certain consensus sur les masques, un consensus relativement solide sur l’inefficacité de la chloroquine, et peut être deux ou trois autres. Sur des sujets comme celui-ci, les consensus sont extrêmement mouvants.

Être capable de distinguer « connaissance » et « recherche », c’est-à-dire de savoir ce qui relève du consensus et ce qui n’en relève pas, demande un grand nombre de compétences : outre du temps pour faire de la veille scientifique, l’accès aux bonnes sources d’information et surtout la capacité à les évaluer. La plupart d’entre nous sommes incapables de lire une étude épidémiologique ou clinique publiée en anglais dans The Lancet : ou du moins si nous sommes capables de la lire, nous sommes incapables de la lire avec suffisamment d’esprit critique. Je suis capable de lire à peu près n’importe quel texte d’économie avec de l’esprit critique, parce que c’est mon domaine de compétence (et encore, je me sens prétentieux en disant cela, vu l’immensité du champ de l’économie) ; j’en suis incapable en médecine. Donc, quand bien même j’aurais le temps pour lire des études « peer review », je ne serais guère plus avancé. La science est fondamentalement affaire de méthode : entre deux hypothèses concurrentes, c’est toujours la méthode qui, au final, tranche. C’est la méthode scientifique moderne qui a permis de dire que Démocrite, qui supposait l’existence des atomes, avait raison contre Aristote. Mais si vous êtes incapable d’évaluer la méthode, votre connaissance scientifique est de l’ordre de la croyance : vous le savez, mais vous ne savez pas pourquoi.  

Leçon 3 : comme la plupart des gens sont comme moi, vaguement compétents dans un domaine et nuls dans les autres, ils vont s’en remettre à des écrits vulgarisés de la recherche, du type « une étude a montré que ». Bien entendu, la qualité de ces écrits est très variable ils souffrent de nombreux biais car nous nous informons principalement aux sources d’information qui confirment nos préjugés, pour éviter la dissonance cognitive (schématiquement, un type de droite lit Le Figaro et un type de gauche Libération). Dès lors, en fonction de nos lectures et de notre capacité à faire preuve d’esprit critique, nous seront plus ou moins bien informés.

Leçon 4 : la confiance que nous accordons aux institutions scientifiques joue un grand rôle. « Je sais que c’est vrai » parce que j’ai confiance dans « la science », même si je ne sais pas vraiment comment cette connaissance a été obtenue, est un réflexe habituel. Mais si vous n’avez pas confiance dans les institutions productrices de légitimité scientifique (« L’INSEE trafique les chiffres de l’immigration »), et si, en plus, vos connaissances d’un domaine sont faibles, et si, encore, vous n’avez pas le temps de faire de la veille ou n’avez pas accès aux bonnes sources d’information (parce que, par exemple, vous ne lisez pas l’anglais), et si, enfin, vous ne saisissez pas bien la distinction entre recherche et connaissance, alors il y a tout lieu que vous soyiez perméable aux théories du complot. Evidemment, il y a un lien entre l’origine de notre information et notre degré de confiance dans les institutions scientifiques. Vous avez plus de chance de faire confiance aux chiffres de l’INSEE si vous lisez les publications de l’INSEE que si vous lisez « Fdesouche.com ».

Leçon 5 : tout ceci est rendu encore plus complexe par le fait que les résultats des recherches scientifiques ont très souvent des conséquences sur nos autres croyances, notamment morales, culturelles et métaphysiques. La science ne se contente pas de produire de gentilles propositions sur l’existence des atomes qui ne font de mal à personne : elle produit des savoirs qui peuvent s’opposer frontalement à des croyances religieuses (« la Terre est au centre de l’Univers parce que Dieu a placé l’homme au centre de la Création »), politiques (« les races humaines existent »), voire culturelles (« la grande littérature est supérieure à la culture populaire »). Ceci est vrai pour toutes les sciences mais particulièrement pour les sciences humaines et sociales, dont les résultats ont pour habitude de se confronter à toutes sortes de croyances populaires. Quelques exemples spontanés : la croyance en la méritocratie est challengée par les multiples travaux sur les inégalités ; la croyance dans la « République exemplaire » par ceux sur le racisme dans la police ; la croyance que pour résoudre la crise du logement, il suffit de bloquer les prix des loyers (et pour celle du chômage, partager le travail) par les multiples travaux économiques sur ces thèmes. Je pourrais encore citer les croyances sur les effets économiques de l’immigration, sur le rôle du salaire minimum dans le chômage des moins qualifiés, sur le déterminisme scolaire, etc.

Conclusion

Est-ce que les sciences sociales sont en capacité de remettre en question ces croyances populaires ? C’est peu probable. En tout cas, pas de manière massive. Toutes les leçons précédentes le confirment : parce que les consensus en sciences sociales sont souvent moins stables qu’en sciences de la nature ; parce que cela demande trop de temps et trop de compétences différentes pour se tenir raisonnablement informés de la recherche sur tous ces sujets ; parce qu’il y a trop de croyances politiques, morales ou culturelles en jeu : avec des enjeux aussi forts que la vie humaine, dans une situation de crise aussi violente où tout le monde cherche des réponses et subit de plein fouet des décisions gouvernementales basées sur ce qui est présenté comme un consensus scientifique, comment des théories du complot apportant des réponses à des questions fondamentales n’auraient-elles pas un grand succès ?  

D’autre part, même si l’ouverture d’esprit intellectuelle est très variable selon les personnes, nul ne peut accepter de remettre en question en permanence ses croyances morales, culturelles et religieuses (y compris les savants) : nous avons besoin de stabilité pour ne pas exploser émotionnellement, intellectuellement et psychiquement. Nous en avons besoin pour vivre.  Ainsi, se confrontent et se confondent dans notre esprit différentes sortes de croyances, différents niveaux de preuves, une capacité très variable à les évaluer, et beaucoup d’incompréhension sur les méthodes par lesquelles les connaissances scientifiques sont obtenues. Dès lors, peut être que la vertu la plus nécessaire en cette période est une certaine forme d’humilité : savoir dire qu’on ne sait pas, plutôt qu’une forme de dogmatisme scientifique toujours mal perçu. La formule peut prêter à sourire, mais peut être que si le gouvernement avait été plus humble dans sa communication (sur les masques en particulier), les théories du complot n’auraient pas un tel succès.  

A quoi sert l’économie ?

De la scientificité des sciences sociales

Il y a un peu plus d’un an j’ai écrit un long article intitulé « à quoi sert la sociologie ? » qui traite de sciences sociales en général et de sociologie en particulier, et essaie de défendre la scientificité de la sociologie. L’objet de cet article est de développer ce point de vue en se concentrant, cette fois, sur l’économie. Il sera complémentaire d’un autre article sur le même thème, que j’avais écrit en conclusion d’une série sur l’histoire des courants économiques, consacrée à l’économie contemporaine et où je digressais sur la scientificité de l’économie.

Un des points communs de presque toutes les sciences humaines et sociales (SHS) est de devoir constamment défendre leur scientificité. Personne, dans le débat public, ne remet en question la scientificité de la médecine, de la physique nucléaire ou de la chimie. Il y a plusieurs raisons à cela. Leur dimension extrêmement technique et leur haut niveau de mathématisation les rend incompréhensible pour le profane : basiquement, quand on ne comprend pas, « ça a l’air sérieux ». Ce qu’illustre le terme « science dure », encore très usité, bien que très daté et peu approprié.  

Surtout, ces sciences ont des applications concrètes et immédiates que n’ont pas (forcément) les SHS : en un mot, la chimie produit des médicaments et la physique fait voler des avions. Il y a un lien clair, accessible même au néophyte (qui n’a jamais pris le train ?) entre savoir scientifique et progrès technique. Même le plus complotiste des internautes, même, peut-être, celui qui croit aux « chemtrails », est forcé de reconnaître que, du point de vue de la chimie ou de la physique, « la science, ça marche ». Et malgré la dynamique des mouvements antivax, peu de gens voudraient être soignés aujourd’hui par la médecine médiévale : on peut être anti-vaccin et se soigner par l’homéopathie, mais c’est bien au CHU local que l’on se rend en cas de crise d’appendicite.

Le lien étroit entre science naturelle et progrès technique assure donc une aura permanente de scientificité pour ces disciplines. Cela n’exclut pas les critiques, mais celles-ci se concentrent alors sur les cas où « ça ne marche pas » : si la médecine est une science, pourquoi les médecins ne trouvent-ils pas immédiatement la solution à la crise du covid-19 ? Lorsque « ça ne marche pas », on accuse alors les savants d’être manipulés ou vendus à quelques industries juteuses. Le débat récent sur la chloroquine n’a pas illustré une absence de reconnaissance publique de la médecine comme science, il a plutôt illustré la défiance du grand public envers les institutions savantes, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. La médecine reste considérée comme une science, mais les discours scientifiques « officiels » n’inspirent pas confiance pour toutes sortes de raisons : on s’en remet alors à d’autres figures savantes (comme un certain D.R).

Or, les SHS ne bénéficient pas d’une telle aura, car les progrès qu’elles permettent (en permettent-elles ?) ne sont pas assez connus, ou pas assez visibles, ou contestés. Sans doute existe-t-il quelques exceptions pour des disciplines comme la psychologie, qui dans sa dimension clinique est assimilée à la médecine, donc reconnue comme une science à part entière. Mais très souvent dans le débat public, l’histoire est assimilée simplement à un bagage culturel, voire à un patrimoine à valoriser (avec la confusion histoire/mémoire), la sociologie à une prose de philosophes d’extrême-gauche, etc.

Quant à l’économie… depuis des années, je discute d’économie avec des non-économistes sur les réseaux sociaux. A quelques exceptions près (souvent, lorsque la personne a un bagage scientifique), les mêmes clichés reviennent, en fonction des valeurs politiques de la personne qui s’exprime : l’économie n’est pas une science, d’ailleurs, les économistes ne sont jamais d’accord entre eux, ils sont incapables de prévoir les crises, ils sont vendus aux multinationales, « avant de faire de l’économie il faut déjà savoir gérer une entreprise », et puis les économistes sont tous des ultra-néo-hyper-libéraux adeptes de la religion du marché, etc., etc.

Même si, à la longue, c’est agaçant, je ne blâme pas ces personnes : je pense que lorsqu’une science a de nombreux détracteurs dans l’espace public, c’est avant tout aux chercheurs de cette science de s’interroger (je n’en fais pas partie, je précise : mon rôle est avant tout d’enseigner aux lycéens). Les premiers responsables des blagues sur la sociologie sur Twitter, ce sont les mauvais sociologues dans l’espace public. La mauvaise presse de l’économie est aussi liée à la médiatisation des mauvais économistes (je ne citerai pas de nom).

J’en parlais dans mon article sur la sociologie : à la critique externe, celle des néophytes, à laquelle j’essaie ici de répondre, s’adjoint toujours une critique interne, méthodologique, qui est propre aux chercheurs de chaque discipline. Pour toute science il y a des « acquis scientifiques » qui, normalement, ne prêtent plus à débat, et une « science en train de se faire » qui prête à débats. C’est d’ailleurs une confusion fréquente (volontaire ?) de la part de nombre de complotistes : au nom du légitime débat scientifique, ils remettent en question des acquis (« les vaccins ça marche » voire « la Terre est ronde ») puis, sur d’autre sujets où au contraire il s’agit de « science en train de se faire », et où, en conséquence, le doute devrait prévaloir, on les trouve profondément convaincus d’un résultat (comme sur la chloroquine).

Poser la question « à quoi sert l’économie » c’est aussi se demander si l’économie est une discipline qui peut permettre des progrès « utiles » (terme qu’il faut discuter) et si des progrès même simplement heuristiques ont été réalisés en économie ces dernières décennies, autrement dit s’il y a des acquis scientifiques en économie. En termes épistémiques, je m’interroge sur la cumulativité du savoir économique.

Pour cela, je m’appuierai sur un petit Repères publié en 2009 par Jean-Edouard Colliard et Emmeline Travers, Les prix Nobels d’économie. Cet ouvrage retrace les principales idées et travaux de tous les prix Nobel d’économie de la création du prix (1969) à 2008 (P. Krugman). Il s’agit simplement d’un point d’appui, cet article ne constitue pas une note de lecture de cet ouvrage et je ne m’y restreindrai pas.

A quoi servent les résultats théoriques ?

Ce qui frappe à la lecture de l’ouvrage de Colliard et Travers, c’est que bien des prix Nobel ont été récompensés pour des résultats purement théoriques, élégants mathématiquement, mais dont les applications pratiques semblent limitées ou inexistantes. Dès l’origine de la discipline, le débat entre une « économie politique » à visée pratique et une « économie théorique » a existé. Léon Walras, le père de l’école néoclassique, distinguait dès la fin du XIXème siècle « l’économie politique pure », une branche des mathématiques appliquées, « l’économie sociale », une science normative et morale dont l’objet est la répartition des richesses, et enfin « l’économie politique appliquée », une étude de l’organisation de la production.

Si l’on veut reprendre ces distinctions, alors il est indéniable que plusieurs grands noms de l’économie, nobélisés, ont été des représentants de « l’économie politique pure ». De Samuelson (prix Nobel 1970), qui réinterprète tout problème économique comme un problème d’optimisation sous contrainte à mettre en équations, à Gerard Debreu, qui démontre les conditions mathématiques d’existence d’un équilibre de concurrence pure et parfaite avec des outils très sophistiqués, en passant par les théories d’un Nash (1994) ou d’un Haavelmo (1989), on ne peut pas dire que ces résultats de l’économie ont apporté quoi que ce soit au quidam moyen, à une époque où la physique faisait fonctionner des centrales nucléaires et où la médecine généralisait les antibiotiques.

En première lecture, on pourrait donc soutenir avec Carlyle (1849 !) que l’économie est une « science lugubre » car elle est préoccupée de problèmes abstraits qui ne fonctionnent que dans un certain cadre théorique (la concurrence pure et parfaite le plus souvent) et qui n’ont qu’un vague rapport avec la réalité. Cependant, ceux qui font cette critique ignorent le fait que… c’est le cas pour presque toutes les sciences.

Si un résultat comme celui de Debreu n’a qu’une utilité sociale très limitée, que dire de dépenser des milliards d’euros pour trouver que la masse des particules est déterminée par le boson de Higgs ? Toute science a des branches théoriques (ne parlons pas des mathématiques, théoriques par nature) qui essaient de résoudre des problèmes abstraits dont l’utilité sociale est nulle (ou inconnue) au moins à court terme. Pour une recherche qui produit des résultats « concrets » (par exemple, une nouvelle molécule médicale), on trouvera bien plus de recherches théoriques qui ne produisent rien, soit que leur but est d’emblée théorique, soit que le résultat n’est finalement pas probant (pour des raisons de reconnaissance sociale et de financement, les études qui trouvent des résultats négatifs sont beaucoup moins publiées et médiatisées que celles qui trouvent des résultats positifs…).

On pourrait penser que l’existence du boson de Higgs sera peut-être utile un jour, et l’on trouvera alors un lien entre ce savoir particulier et un progrès technique quelconque. Mais on peut aussi en douter. Pour faire voler des fusées, la physique de Newton (XVIIIème siècle !) reste amplement suffisante. A quoi cela sert-il de dépenser des milliards pour recréer en laboratoire des particules qui ne se montrent que dans des conditions spécifiques ? La beauté d’un résultat ? Cela peut certainement convenir à certains. Pour ma part, je préfère la citation de Durkheim : « nous estimons que nos recherches ne mériteraient pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif » (De la division du travail social, 1893).

Je ne nie donc pas que certains résultats de l’économie, au long des dernières décennies, sont des résultats théoriques qui n’intéressent que les théoriciens de l’économie ou plus généralement les intellectuels passionnés de problèmes abstraits. En ce sens, il y a certainement un progrès de l’économie, mais c’est un progrès purement heuristique, la connaissance pour la connaissance, sans but de politique économique ou de compréhension du réel.

Cependant, c’est le cas pour toutes les sciences, et à vrai dire, c’est le cas de toute activité intellectuelle abstraite. Les prix Nobel de physique ont récompensé des travaux purement théoriques (ou du moins, sans application pratique immédiate) comme des découvertes de particules, des mécanismes quantiques, des exoplanètes ou des théories cosmologiques. Ils ont aussi, bien entendu, récompensés des travaux à visée pratique immédiate, des travaux sur la radioactivité des Curie (1903) à l’invention des semi-conducteurs de Shockley, Bardeen et Brattain (prix Nobel 1956) en passant par la conception du microscope à effet tunnel (Binnig et Rohrer, Nobel 1986), du capteur photoélectrique (Boyle et Smith, Nobel 2009) ou des LED bleues (Kajita, Amano et Nakamura, Nobel 2014).

L’économie n’échappe pas à la règle : comme toutes les sciences, elle produit des résultats théoriques dont l’utilité ne semble pas immédiate ; mais elle produit aussi des résultats bien plus concrets.  Et c’est aussi ce qui frappe à la lecture de Les prix Nobel d’économie : la grande diversité des récompensés, et le grand nombre de  résultats « utiles ».

L’économie a-t-elle produit des résultats utiles ?

Il est peut-être temps de définir un peu mieux ce que je n’entends par résultat « utile ». Même si l’on pourrait défendre qu’un résultat uniquement théorique est un résultat « utile » sur le plan heuristique (si l’on aime la connaissance pour elle-même), j’entends par là un résultat qui améliore ou éclaire la décision de politique économique, ou, dans un sens plus large, un résultat qui permet de mieux comprendre le monde économique « réel » (ce qui nécessite de reposer sur un modèle crédible).

A la lecture de Les prix Nobel d’économie, il est indéniable que les travaux d’économie récompensés ces dernières décennies ont été utiles dans le premier sens. Les premiers récompensés ne concevaient d’ailleurs pas leur discipline comme cloisonnée de sa dimension « politique économique », si bien que Colliard et Travers les appellent les « économistes dentistes », reprenant la citation de Keynes : « si les économistes pouvaient être considérés comme des gens humbles et compétents, un peu comme des dentistes, ce serait formidable ». Sans pouvoir détailler ici tous les travaux développés dans l’ouvrage, on citera en vrac : Tinbergen (1969) qui formule les premiers modèles macroéconomiques permettant de piloter l’économie d’après-guerre en estimant les paramètres statistiques et en fournissant des règles d’aide à la décision aux gouvernements ; Kuznets (1971) qui met en place les premières estimations des agrégats de l’économie américaine, et est à l’origine du célèbre Produit Intérieur Brut ; Hicks (1972), dont le modèle IS-LM, certes limité, permet néanmoins d’avoir une compréhension basique des concepts de politique monétaire et de politique budgétaire, et de leurs conséquences sous un certain nombre d’hypothèses ; Leontief (1973) qui avec son tableau entrée-sorties (TES) essaie, avec des moyens informatiques très limités et de lourds calculs manuels, de déterminer par exemple les effets d’une politique de relance, secteur par secteur (agriculture, services, industrie…) ; Lewis (1979) qui permet de mieux comprendre les déséquilibres dont souffrent les économies en développement ; Sen (1998) qui contribue à créer l’Indice de Développement Humain utilisé par l’ONU ; Mundell (1999), inspirateur de l’euro, qui avec son célèbre trilemme précise les conditions dans lesquelles la politique monétaire est contrainte en fonction du contexte financier international.

On pourrait continuer longtemps la liste : s’il y a eu indiscutablement des prix Nobel très théoriques, il y a eu aussi des prix très « pratiques », dans le sens d’une utilité particulière à la décision de politique économique, et ce, dès l’origine du Nobel. Aujourd’hui, c’est toujours largement le cas, et la dimension empirique de l’économie s’est considérablement renforcée. D’abord, les économistes ont fait des progrès dans la collecte des données macroéconomiques, au travers notamment des grandes institutions (FMI, OCDE, OMC, Eurostat…), et ce dans un grand nombre de domaines : croissance, chômage, inégalités, inflation, pauvreté, consommation… De nombreux économistes y ont contribué, dont plusieurs prix Nobel, notamment Deaton, prix Nobel 2015, qui a considérablement enrichi la compréhension de la pauvreté mondiale en travaillant à créer des bases de données. Pour prendre deux exemples français : quoi qu’on pense des engagements politiques de Piketty, il a beaucoup contribué à construire et publier les données fiscales des décennies passées et personne ne peut dire que la constitution du « World Inequality Database », dont il est l’un des membres fondateurs, est inutile. Il est pour cela internationalement reconnu et nobélisable. D’autre part, le prix Nobel 2019, attribué à Esther Duflo, Banerjee, et Kremer, récompense des travaux très empiriques et expérimentaux, et dont l’objectif est de résoudre des problèmes très concrets issus de l’économie du développement (comme le problème du prix des moustiquaires au Kenya).

Quant à savoir si cela est utile au quidam moyen, on peut je pense soutenir que si la crise de 2009 a été largement mieux gérée que celle de 1930, entraînant des conséquences sociales bien plus faibles, c’est en partie parce que les décisions économiques ont été bien meilleures, parce que la connaissance économique a progressé depuis 1930. Si vous estimez qu’avoir de bons économistes conseillers du pouvoir ne sert à rien, allez faire un tour au Venezuela.

Développer des concepts, c’est être utile

L’utilité sociale d’une discipline particulière ne se mesure pas seulement en termes d’aide à la décision politique, mais aussi en termes de compréhension d’un problème particulier, ce que j’ai appelé le sens large du terme « utile ». Comme toute science, l’économie ne produit pas que des résultats (« l’étude Z a trouvé que… ») mais aussi des concepts descriptifs de situations particulières. Mieux comprendre le chômage, les inégalités, la croissance ou les crises financières est utile pour tout citoyen (probablement plus que connaître l’origine de la masse des particules) même si cela n’est pas immédiatement applicable au décideur.

Or pour décrire le monde contemporain, l’économie a produit des concepts qui au fil des années se sont imposés dans la discipline et sont aujourd’hui, pour beaucoup, dans les programmes du secondaire :  crise de liquidité, asymétrie d’information, revenu disponible, prophétie autoréalisatrice, concurrence monopolistique, oligopole, externalités, défaillances de marché, bien public, risque systémique, élasticité-prix, productivité des facteurs, quantitative easing… certains de ces concepts ont émergé il y a plus d’un siècle, d’autres sont très récents et ont été développé à la lumière de la crise de 2009, certains sont très largement admis, d’autres sont encore discutés, mais qui peut prétendre comprendre le monde économique contemporain sans les utiliser ?

L’économie et la technique

L’économie n’est pas une science naturelle et son lien avec la technique est plus distendu que la chimie ou la physique. Cependant, il est loin d’être absent. Les économistes peuvent aider à résoudre des problèmes extrêmement concrets et techniques, comme la gestion de ressources naturelles dans une région donnée (on peut citer sur ce thème au moins Ohlin, prix Nobel 1977 et Ostrom, prix Nobel 2009, Ostrom étant par exemple pionnière de l’utilisation de la cartographie en économie), la tarification (qui sait que c’est Maurice Allais, prix Nobel 1988, qui est à l’origine de la tarification heures creuses/heures pleines ?), la gestion des infrastructures de transport (McFadden, prix Nobel  2000), les interactions entre économie et climat (Nordhaus, prix Nobel 2018) et bien d’autres.

Si j’ai opposé, pour la clarté de la rédaction, théorie et pratique dans le début de cet article, il est clair qu’en réalité, il existe de nombreux liens entre les deux : certains des travaux les plus abscons et les plus mathématisés ont énormément d’applications pratiques. Ainsi, les travaux très mathématiques de Roth et Shapley (2012) ont d’immenses applications sur la question des algorithmes de mariage stable (Parcoursup, greffes de reins croisées, rencontres en ligne…). Si vous voulez voire une excellente vidéo de vulgarisation sur ce sujet par le meilleur youtubeur scientifique français, c’est par ici.

Dans la même veine, le prix Nobel de Spence, Akerlof et Stiglitz récompense des concepts théoriques (la théorie du signal pour Spence, les asymétries d’information pour Stiglitz et Akerlof) mais ceux-ci ont des applications pratiques pour comprendre ou décider dans de très nombreux domaines : marché des assurances, éducation, chômage, santé… Enfin, celui attribué à Fama, Hansen et Shiller (2013) récompense des travaux théoriques sur les marchés financiers qui comme le souligne Alexandre Delaigue, « sont de salubrité publique » : si tout le monde suivaient leurs conseils, les gens épargneraient mieux, il y aurait moins de panique sur les marchés financiers et probablement moins de crises financières.

Conclusion

Portée, au XIXème siècle, par une génération d’ingénieurs et d’économistes souvent très libéraux (Jean-Baptiste Say étant un éminent représentant des libéraux, et Augustin Cournot des ingénieurs), l’économie a gardé cette réputation d’une science à la fois austère (trop mathématisée), idéologique (libérale) et donc inutile : en étant trop abstraite, elle ne permet pas de comprendre le monde réel ; en étant trop libérale, elle n’est qu’une sous-politique de droite.

Avec cet article et les autres écrits sur ce thème, j’espère avoir contribué à montrer que cette réputation n’a plus de raison d’être aujourd’hui. L’économie est une science sociale comme les autres, certes, plus mathématisée et abstraite que les autres, mais pas moins utile que les autres. Si certains résultats économiques sont très théoriques, d’autres sont très pratiques, et, contrairement au cliché commun, il n’y a pas de lien direct entre degré de mathématisation d’un auteur et visée pratique de ses travaux. Au contraire, les travaux les plus pratiques sont parfois les plus mathématiques. Des Nobel très littéraires discutent surtout de concepts autour de la rationalité (Simon, 1978) et n’ont pas forcément de visée pratiques immédiates ; à l’inverse, les travaux de Tirole (2014) sont extrêmement mathématisés mais ont tous pour objectif d’éclairer la décision publique sur la gestion de marchés spécifiques.

Si l’on adopte une définition plus large de l’utilité, en considérant que tout concept qui aide à mieux comprendre une situation est utile, alors la conviction que l’économie est utile s’en trouve renforcée, car il est franchement impossible de comprendre le monde contemporain sans utiliser quelques concepts économiques modernes. Quant à savoir si l’économie est par essence « libérale… », c’est une vaste question que je garde pour plus tard.

Science, mythe et religion : des usages de la Raison (3/3)

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En mettant en évidence les limites intrinsèque de la science et en montrant l’impossibilité pour le matérialisme d’expliquer le fonctionnement concret de l’être humain, ne risquons-nous pas, à défaut de retomber dans le relativisme épistémique déjà réfuté, de favoriser la superstition ? En particulier, qu’est-ce qui permet de dire que certaines croyances –invérifiables– sont farfelues et stupides (par exemple, croire aux licornes roses invisibles), tandis que d’autres, tout aussi invérifiables, seraient intéressantes voire rationnelles (par exemple, croire en Dieu) ? C’est toute la question de la différence entre religion et superstition. Lire la suite