A quoi sert l’économie ?

De la scientificité des sciences sociales

Il y a un peu plus d’un an j’ai écrit un long article intitulé « à quoi sert la sociologie ? » qui traite de sciences sociales en général et de sociologie en particulier, et essaie de défendre la scientificité de la sociologie. L’objet de cet article est de développer ce point de vue en se concentrant, cette fois, sur l’économie. Il sera complémentaire d’un autre article sur le même thème, que j’avais écrit en conclusion d’une série sur l’histoire des courants économiques, consacrée à l’économie contemporaine et où je digressais sur la scientificité de l’économie.

Un des points communs de presque toutes les sciences humaines et sociales (SHS) est de devoir constamment défendre leur scientificité. Personne, dans le débat public, ne remet en question la scientificité de la médecine, de la physique nucléaire ou de la chimie. Il y a plusieurs raisons à cela. Leur dimension extrêmement technique et leur haut niveau de mathématisation les rend incompréhensible pour le profane : basiquement, quand on ne comprend pas, « ça a l’air sérieux ». Ce qu’illustre le terme « science dure », encore très usité, bien que très daté et peu approprié.  

Surtout, ces sciences ont des applications concrètes et immédiates que n’ont pas (forcément) les SHS : en un mot, la chimie produit des médicaments et la physique fait voler des avions. Il y a un lien clair, accessible même au néophyte (qui n’a jamais pris le train ?) entre savoir scientifique et progrès technique. Même le plus complotiste des internautes, même, peut-être, celui qui croit aux « chemtrails », est forcé de reconnaître que, du point de vue de la chimie ou de la physique, « la science, ça marche ». Et malgré la dynamique des mouvements antivax, peu de gens voudraient être soignés aujourd’hui par la médecine médiévale : on peut être anti-vaccin et se soigner par l’homéopathie, mais c’est bien au CHU local que l’on se rend en cas de crise d’appendicite.

Le lien étroit entre science naturelle et progrès technique assure donc une aura permanente de scientificité pour ces disciplines. Cela n’exclut pas les critiques, mais celles-ci se concentrent alors sur les cas où « ça ne marche pas » : si la médecine est une science, pourquoi les médecins ne trouvent-ils pas immédiatement la solution à la crise du covid-19 ? Lorsque « ça ne marche pas », on accuse alors les savants d’être manipulés ou vendus à quelques industries juteuses. Le débat récent sur la chloroquine n’a pas illustré une absence de reconnaissance publique de la médecine comme science, il a plutôt illustré la défiance du grand public envers les institutions savantes, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. La médecine reste considérée comme une science, mais les discours scientifiques « officiels » n’inspirent pas confiance pour toutes sortes de raisons : on s’en remet alors à d’autres figures savantes (comme un certain D.R).

Or, les SHS ne bénéficient pas d’une telle aura, car les progrès qu’elles permettent (en permettent-elles ?) ne sont pas assez connus, ou pas assez visibles, ou contestés. Sans doute existe-t-il quelques exceptions pour des disciplines comme la psychologie, qui dans sa dimension clinique est assimilée à la médecine, donc reconnue comme une science à part entière. Mais très souvent dans le débat public, l’histoire est assimilée simplement à un bagage culturel, voire à un patrimoine à valoriser (avec la confusion histoire/mémoire), la sociologie à une prose de philosophes d’extrême-gauche, etc.

Quant à l’économie… depuis des années, je discute d’économie avec des non-économistes sur les réseaux sociaux. A quelques exceptions près (souvent, lorsque la personne a un bagage scientifique), les mêmes clichés reviennent, en fonction des valeurs politiques de la personne qui s’exprime : l’économie n’est pas une science, d’ailleurs, les économistes ne sont jamais d’accord entre eux, ils sont incapables de prévoir les crises, ils sont vendus aux multinationales, « avant de faire de l’économie il faut déjà savoir gérer une entreprise », et puis les économistes sont tous des ultra-néo-hyper-libéraux adeptes de la religion du marché, etc., etc.

Même si, à la longue, c’est agaçant, je ne blâme pas ces personnes : je pense que lorsqu’une science a de nombreux détracteurs dans l’espace public, c’est avant tout aux chercheurs de cette science de s’interroger (je n’en fais pas partie, je précise : mon rôle est avant tout d’enseigner aux lycéens). Les premiers responsables des blagues sur la sociologie sur Twitter, ce sont les mauvais sociologues dans l’espace public. La mauvaise presse de l’économie est aussi liée à la médiatisation des mauvais économistes (je ne citerai pas de nom).

J’en parlais dans mon article sur la sociologie : à la critique externe, celle des néophytes, à laquelle j’essaie ici de répondre, s’adjoint toujours une critique interne, méthodologique, qui est propre aux chercheurs de chaque discipline. Pour toute science il y a des « acquis scientifiques » qui, normalement, ne prêtent plus à débat, et une « science en train de se faire » qui prête à débats. C’est d’ailleurs une confusion fréquente (volontaire ?) de la part de nombre de complotistes : au nom du légitime débat scientifique, ils remettent en question des acquis (« les vaccins ça marche » voire « la Terre est ronde ») puis, sur d’autre sujets où au contraire il s’agit de « science en train de se faire », et où, en conséquence, le doute devrait prévaloir, on les trouve profondément convaincus d’un résultat (comme sur la chloroquine).

Poser la question « à quoi sert l’économie » c’est aussi se demander si l’économie est une discipline qui peut permettre des progrès « utiles » (terme qu’il faut discuter) et si des progrès même simplement heuristiques ont été réalisés en économie ces dernières décennies, autrement dit s’il y a des acquis scientifiques en économie. En termes épistémiques, je m’interroge sur la cumulativité du savoir économique.

Pour cela, je m’appuierai sur un petit Repères publié en 2009 par Jean-Edouard Colliard et Emmeline Travers, Les prix Nobels d’économie. Cet ouvrage retrace les principales idées et travaux de tous les prix Nobel d’économie de la création du prix (1969) à 2008 (P. Krugman). Il s’agit simplement d’un point d’appui, cet article ne constitue pas une note de lecture de cet ouvrage et je ne m’y restreindrai pas.

A quoi servent les résultats théoriques ?

Ce qui frappe à la lecture de l’ouvrage de Colliard et Travers, c’est que bien des prix Nobel ont été récompensés pour des résultats purement théoriques, élégants mathématiquement, mais dont les applications pratiques semblent limitées ou inexistantes. Dès l’origine de la discipline, le débat entre une « économie politique » à visée pratique et une « économie théorique » a existé. Léon Walras, le père de l’école néoclassique, distinguait dès la fin du XIXème siècle « l’économie politique pure », une branche des mathématiques appliquées, « l’économie sociale », une science normative et morale dont l’objet est la répartition des richesses, et enfin « l’économie politique appliquée », une étude de l’organisation de la production.

Si l’on veut reprendre ces distinctions, alors il est indéniable que plusieurs grands noms de l’économie, nobélisés, ont été des représentants de « l’économie politique pure ». De Samuelson (prix Nobel 1970), qui réinterprète tout problème économique comme un problème d’optimisation sous contrainte à mettre en équations, à Gerard Debreu, qui démontre les conditions mathématiques d’existence d’un équilibre de concurrence pure et parfaite avec des outils très sophistiqués, en passant par les théories d’un Nash (1994) ou d’un Haavelmo (1989), on ne peut pas dire que ces résultats de l’économie ont apporté quoi que ce soit au quidam moyen, à une époque où la physique faisait fonctionner des centrales nucléaires et où la médecine généralisait les antibiotiques.

En première lecture, on pourrait donc soutenir avec Carlyle (1849 !) que l’économie est une « science lugubre » car elle est préoccupée de problèmes abstraits qui ne fonctionnent que dans un certain cadre théorique (la concurrence pure et parfaite le plus souvent) et qui n’ont qu’un vague rapport avec la réalité. Cependant, ceux qui font cette critique ignorent le fait que… c’est le cas pour presque toutes les sciences.

Si un résultat comme celui de Debreu n’a qu’une utilité sociale très limitée, que dire de dépenser des milliards d’euros pour trouver que la masse des particules est déterminée par le boson de Higgs ? Toute science a des branches théoriques (ne parlons pas des mathématiques, théoriques par nature) qui essaient de résoudre des problèmes abstraits dont l’utilité sociale est nulle (ou inconnue) au moins à court terme. Pour une recherche qui produit des résultats « concrets » (par exemple, une nouvelle molécule médicale), on trouvera bien plus de recherches théoriques qui ne produisent rien, soit que leur but est d’emblée théorique, soit que le résultat n’est finalement pas probant (pour des raisons de reconnaissance sociale et de financement, les études qui trouvent des résultats négatifs sont beaucoup moins publiées et médiatisées que celles qui trouvent des résultats positifs…).

On pourrait penser que l’existence du boson de Higgs sera peut-être utile un jour, et l’on trouvera alors un lien entre ce savoir particulier et un progrès technique quelconque. Mais on peut aussi en douter. Pour faire voler des fusées, la physique de Newton (XVIIIème siècle !) reste amplement suffisante. A quoi cela sert-il de dépenser des milliards pour recréer en laboratoire des particules qui ne se montrent que dans des conditions spécifiques ? La beauté d’un résultat ? Cela peut certainement convenir à certains. Pour ma part, je préfère la citation de Durkheim : « nous estimons que nos recherches ne mériteraient pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif » (De la division du travail social, 1893).

Je ne nie donc pas que certains résultats de l’économie, au long des dernières décennies, sont des résultats théoriques qui n’intéressent que les théoriciens de l’économie ou plus généralement les intellectuels passionnés de problèmes abstraits. En ce sens, il y a certainement un progrès de l’économie, mais c’est un progrès purement heuristique, la connaissance pour la connaissance, sans but de politique économique ou de compréhension du réel.

Cependant, c’est le cas pour toutes les sciences, et à vrai dire, c’est le cas de toute activité intellectuelle abstraite. Les prix Nobel de physique ont récompensé des travaux purement théoriques (ou du moins, sans application pratique immédiate) comme des découvertes de particules, des mécanismes quantiques, des exoplanètes ou des théories cosmologiques. Ils ont aussi, bien entendu, récompensés des travaux à visée pratique immédiate, des travaux sur la radioactivité des Curie (1903) à l’invention des semi-conducteurs de Shockley, Bardeen et Brattain (prix Nobel 1956) en passant par la conception du microscope à effet tunnel (Binnig et Rohrer, Nobel 1986), du capteur photoélectrique (Boyle et Smith, Nobel 2009) ou des LED bleues (Kajita, Amano et Nakamura, Nobel 2014).

L’économie n’échappe pas à la règle : comme toutes les sciences, elle produit des résultats théoriques dont l’utilité ne semble pas immédiate ; mais elle produit aussi des résultats bien plus concrets.  Et c’est aussi ce qui frappe à la lecture de Les prix Nobel d’économie : la grande diversité des récompensés, et le grand nombre de  résultats « utiles ».

L’économie a-t-elle produit des résultats utiles ?

Il est peut-être temps de définir un peu mieux ce que je n’entends par résultat « utile ». Même si l’on pourrait défendre qu’un résultat uniquement théorique est un résultat « utile » sur le plan heuristique (si l’on aime la connaissance pour elle-même), j’entends par là un résultat qui améliore ou éclaire la décision de politique économique, ou, dans un sens plus large, un résultat qui permet de mieux comprendre le monde économique « réel » (ce qui nécessite de reposer sur un modèle crédible).

A la lecture de Les prix Nobel d’économie, il est indéniable que les travaux d’économie récompensés ces dernières décennies ont été utiles dans le premier sens. Les premiers récompensés ne concevaient d’ailleurs pas leur discipline comme cloisonnée de sa dimension « politique économique », si bien que Colliard et Travers les appellent les « économistes dentistes », reprenant la citation de Keynes : « si les économistes pouvaient être considérés comme des gens humbles et compétents, un peu comme des dentistes, ce serait formidable ». Sans pouvoir détailler ici tous les travaux développés dans l’ouvrage, on citera en vrac : Tinbergen (1969) qui formule les premiers modèles macroéconomiques permettant de piloter l’économie d’après-guerre en estimant les paramètres statistiques et en fournissant des règles d’aide à la décision aux gouvernements ; Kuznets (1971) qui met en place les premières estimations des agrégats de l’économie américaine, et est à l’origine du célèbre Produit Intérieur Brut ; Hicks (1972), dont le modèle IS-LM, certes limité, permet néanmoins d’avoir une compréhension basique des concepts de politique monétaire et de politique budgétaire, et de leurs conséquences sous un certain nombre d’hypothèses ; Leontief (1973) qui avec son tableau entrée-sorties (TES) essaie, avec des moyens informatiques très limités et de lourds calculs manuels, de déterminer par exemple les effets d’une politique de relance, secteur par secteur (agriculture, services, industrie…) ; Lewis (1979) qui permet de mieux comprendre les déséquilibres dont souffrent les économies en développement ; Sen (1998) qui contribue à créer l’Indice de Développement Humain utilisé par l’ONU ; Mundell (1999), inspirateur de l’euro, qui avec son célèbre trilemme précise les conditions dans lesquelles la politique monétaire est contrainte en fonction du contexte financier international.

On pourrait continuer longtemps la liste : s’il y a eu indiscutablement des prix Nobel très théoriques, il y a eu aussi des prix très « pratiques », dans le sens d’une utilité particulière à la décision de politique économique, et ce, dès l’origine du Nobel. Aujourd’hui, c’est toujours largement le cas, et la dimension empirique de l’économie s’est considérablement renforcée. D’abord, les économistes ont fait des progrès dans la collecte des données macroéconomiques, au travers notamment des grandes institutions (FMI, OCDE, OMC, Eurostat…), et ce dans un grand nombre de domaines : croissance, chômage, inégalités, inflation, pauvreté, consommation… De nombreux économistes y ont contribué, dont plusieurs prix Nobel, notamment Deaton, prix Nobel 2015, qui a considérablement enrichi la compréhension de la pauvreté mondiale en travaillant à créer des bases de données. Pour prendre deux exemples français : quoi qu’on pense des engagements politiques de Piketty, il a beaucoup contribué à construire et publier les données fiscales des décennies passées et personne ne peut dire que la constitution du « World Inequality Database », dont il est l’un des membres fondateurs, est inutile. Il est pour cela internationalement reconnu et nobélisable. D’autre part, le prix Nobel 2019, attribué à Esther Duflo, Banerjee, et Kremer, récompense des travaux très empiriques et expérimentaux, et dont l’objectif est de résoudre des problèmes très concrets issus de l’économie du développement (comme le problème du prix des moustiquaires au Kenya).

Quant à savoir si cela est utile au quidam moyen, on peut je pense soutenir que si la crise de 2009 a été largement mieux gérée que celle de 1930, entraînant des conséquences sociales bien plus faibles, c’est en partie parce que les décisions économiques ont été bien meilleures, parce que la connaissance économique a progressé depuis 1930. Si vous estimez qu’avoir de bons économistes conseillers du pouvoir ne sert à rien, allez faire un tour au Venezuela.

Développer des concepts, c’est être utile

L’utilité sociale d’une discipline particulière ne se mesure pas seulement en termes d’aide à la décision politique, mais aussi en termes de compréhension d’un problème particulier, ce que j’ai appelé le sens large du terme « utile ». Comme toute science, l’économie ne produit pas que des résultats (« l’étude Z a trouvé que… ») mais aussi des concepts descriptifs de situations particulières. Mieux comprendre le chômage, les inégalités, la croissance ou les crises financières est utile pour tout citoyen (probablement plus que connaître l’origine de la masse des particules) même si cela n’est pas immédiatement applicable au décideur.

Or pour décrire le monde contemporain, l’économie a produit des concepts qui au fil des années se sont imposés dans la discipline et sont aujourd’hui, pour beaucoup, dans les programmes du secondaire :  crise de liquidité, asymétrie d’information, revenu disponible, prophétie autoréalisatrice, concurrence monopolistique, oligopole, externalités, défaillances de marché, bien public, risque systémique, élasticité-prix, productivité des facteurs, quantitative easing… certains de ces concepts ont émergé il y a plus d’un siècle, d’autres sont très récents et ont été développé à la lumière de la crise de 2009, certains sont très largement admis, d’autres sont encore discutés, mais qui peut prétendre comprendre le monde économique contemporain sans les utiliser ?

L’économie et la technique

L’économie n’est pas une science naturelle et son lien avec la technique est plus distendu que la chimie ou la physique. Cependant, il est loin d’être absent. Les économistes peuvent aider à résoudre des problèmes extrêmement concrets et techniques, comme la gestion de ressources naturelles dans une région donnée (on peut citer sur ce thème au moins Ohlin, prix Nobel 1977 et Ostrom, prix Nobel 2009, Ostrom étant par exemple pionnière de l’utilisation de la cartographie en économie), la tarification (qui sait que c’est Maurice Allais, prix Nobel 1988, qui est à l’origine de la tarification heures creuses/heures pleines ?), la gestion des infrastructures de transport (McFadden, prix Nobel  2000), les interactions entre économie et climat (Nordhaus, prix Nobel 2018) et bien d’autres.

Si j’ai opposé, pour la clarté de la rédaction, théorie et pratique dans le début de cet article, il est clair qu’en réalité, il existe de nombreux liens entre les deux : certains des travaux les plus abscons et les plus mathématisés ont énormément d’applications pratiques. Ainsi, les travaux très mathématiques de Roth et Shapley (2012) ont d’immenses applications sur la question des algorithmes de mariage stable (Parcoursup, greffes de reins croisées, rencontres en ligne…). Si vous voulez voire une excellente vidéo de vulgarisation sur ce sujet par le meilleur youtubeur scientifique français, c’est par ici.

Dans la même veine, le prix Nobel de Spence, Akerlof et Stiglitz récompense des concepts théoriques (la théorie du signal pour Spence, les asymétries d’information pour Stiglitz et Akerlof) mais ceux-ci ont des applications pratiques pour comprendre ou décider dans de très nombreux domaines : marché des assurances, éducation, chômage, santé… Enfin, celui attribué à Fama, Hansen et Shiller (2013) récompense des travaux théoriques sur les marchés financiers qui comme le souligne Alexandre Delaigue, « sont de salubrité publique » : si tout le monde suivaient leurs conseils, les gens épargneraient mieux, il y aurait moins de panique sur les marchés financiers et probablement moins de crises financières.

Conclusion

Portée, au XIXème siècle, par une génération d’ingénieurs et d’économistes souvent très libéraux (Jean-Baptiste Say étant un éminent représentant des libéraux, et Augustin Cournot des ingénieurs), l’économie a gardé cette réputation d’une science à la fois austère (trop mathématisée), idéologique (libérale) et donc inutile : en étant trop abstraite, elle ne permet pas de comprendre le monde réel ; en étant trop libérale, elle n’est qu’une sous-politique de droite.

Avec cet article et les autres écrits sur ce thème, j’espère avoir contribué à montrer que cette réputation n’a plus de raison d’être aujourd’hui. L’économie est une science sociale comme les autres, certes, plus mathématisée et abstraite que les autres, mais pas moins utile que les autres. Si certains résultats économiques sont très théoriques, d’autres sont très pratiques, et, contrairement au cliché commun, il n’y a pas de lien direct entre degré de mathématisation d’un auteur et visée pratique de ses travaux. Au contraire, les travaux les plus pratiques sont parfois les plus mathématiques. Des Nobel très littéraires discutent surtout de concepts autour de la rationalité (Simon, 1978) et n’ont pas forcément de visée pratiques immédiates ; à l’inverse, les travaux de Tirole (2014) sont extrêmement mathématisés mais ont tous pour objectif d’éclairer la décision publique sur la gestion de marchés spécifiques.

Si l’on adopte une définition plus large de l’utilité, en considérant que tout concept qui aide à mieux comprendre une situation est utile, alors la conviction que l’économie est utile s’en trouve renforcée, car il est franchement impossible de comprendre le monde contemporain sans utiliser quelques concepts économiques modernes. Quant à savoir si l’économie est par essence « libérale… », c’est une vaste question que je garde pour plus tard.

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