Esther Duflo, prix Nobel d’économie

Nobel

Le 14 octobre dernier, la française Esther Duflo a obtenu le Prix Nobel d’économie, conjointement avec son mari Abhijit Banerjee et l’économiste américain Michael Kremer. Selon le Comité Nobel, les trois économistes sont récompensés pour leur « approche expérimentale pour réduire la pauvreté globale ».

La charge de Stiglitz contre un FMI « éloigné des réalités du terrain »

Pour comprendre la révolution que constitue leur approche, il faut remonter en 2002. A l’époque, Joseph Stiglitz, économiste passé par les plus grandes universités américaines (MIT, Princeton, Oxford, Stanford), ancien conseiller économique du Président Clinton et tout juste auréolé du Prix Nobel (2001), publie un ouvrage retentissant, intitulé « Globalization and its discontents » (2002), traduit en français par « La Grande Désillusion ». Si le livre fait grand bruit, c’est que c’est un pamphlet contre le FMI et la Banque mondiale, dont Stiglitz était l’ancien économiste en chef. L’objet du livre ? Le FMI, institution centrale dans l’économie mondiale pour le financement des pays pauvres, n’est, selon Stiglitz, ni démocratique, ni efficace. Elle impose aux pays fragiles une vision idéologique de l’économie qui fait l’apologie du marché, de la déréglementation et des restrictions budgétaires, sans tenir compte des réalités locales, pour au final se révéler incapable de développer leur économie tout en trahissant l’esprit du fondateur, John Maynard Keynes. Si de nombreuses critiques ont été faites sur le constat de Stiglitz, une idée-force va marquer les esprits : on ne peut pas comprendre un pays simplement via un tableur Excel. « Dès leur descente d’avion, les élites du FMI s’immergent dans les chiffres du Ministère des finances et de la banque centrale, et, pour le reste, résident confortablement dans les hôtels cinq étoiles de la capitale. La différence n’est pas seulement symbolique : on ne peut apprendre à connaître et à aimer un pays sans parcourir ses campagnes », dénonce Stiglitz.

Esther Duflo, une méthode expérimentale

A l’époque où Stiglitz publie La Grande Désillusion, Esther Duflo, toute jeune docteure en économie (1999), diplômée d’histoire (1993) et agrégée de sciences économiques et sociales (1996), commence sa carrière aux Etats-Unis. En 2002, elle intègre le département d’économie du MIT à l’âge de 29 ans et fonde quelques années plus tard le Poverty Action Lab. Quinze ans plus tard, elle est la première femme française et la plus jeune récipiendaire du Prix Nobel d’économie.

Qu’est-ce qui fait la particularité de Duflo ? S’il est toujours difficile de résumer une carrière en quelques lignes, on peut mentionner les points suivants. Loin des grands débats théoriques, elle croit dans l’utilité sociale de l’économie et dans la redistribution ; par opposition aux grandes bases de données macroéconomiques, elle préfère une approche microéconomique et expérimentale. On peut dire qu’elle a retenu la leçon de Stiglitz et la qualifier d’économiste de terrain. Peu soucieuse des grands modèles abstraits, Duflo veut utiliser des méthodes expérimentales pour améliorer concrètement  le sort des plus pauvres.

Pendant des décennies, les économistes du développement ont débattus d’enjeux théoriques : faut-il développer d’abord le secteur industrielle ou les services ? se concentrer sur l’offre ou la demande ? faut-il emprunter à l’étranger ou privilégier l’épargne intérieure ? quelles sont les institutions nationales les plus susceptibles de favoriser la croissance ? Ces grands débats étaient pour l’essentiel centrés sur les concepts agrégés de la macroéconomie, c’est-à-dire issus de la comptabilité nationale : PIB, inflation, salaires, chômage…Pourtant, malgré les centaines de milliards de dollars engloutis depuis des décennies dans l’aide au développement, les résultats semblent très fragiles. Comment l’expliquer ? Est-ce une insuffisance des montants ou au contraire l’aide est-elle vouée à être détournée par un pouvoir corrompu ?

Pour Duflo, il faut expérimenter pour comprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. « Que manque-t-il à un pays pour se développer ? » n’est peut-être pas la bonne question : la bonne question est « que manque-t-il à tel village ? ». Ici, il faut un professeur ; là, un puits ; là encore, résoudre un conflit de propriété ; dans un quatrième endroit, c’est la vaccination qui serait nécessaire, ou un repas chaud pour que les filles puissent aller à l’école le ventre plein. Pour vérifier expérimentalement ses intuitions, il faut faire comme dans toute bonne science expérimentale : une « expérience randomisée » avec un groupe test et un groupe témoin, et une modification aléatoire de l’environnement (test en double aveugle). Le génie de Duflo, c’est d’appliquer cette méthode bien connue en médecine à l’économie du développement.

Un exemple : l’étude sur les moustiquaires du Kenya

Prenons un exemple de cette méthode. Au Kenya, le paludisme est un fléau. Or, il a été observé que les moustiquaires imprégnées permettent de réduire la mortalité infantile globale de 20% en moyenne dans les régions d’Afrique où le paludisme est endémique. Malheureusement, en dépit de cette efficacité démontrée, au Kenya, seuls 5% des enfants et 3% des femmes enceintes dorment sous une moustiquaire imprégnée. Le prix des moustiquaires – compris entre 5 et 7$ – les rend inaccessibles à la plupart des familles de telle sorte que les gouvernements et les ONG les distribuent souvent à des prix fortement subventionnés. En 2006, une équipe menée par Jessica Cohen et Pascaline Dupas, issues du laboratoire fondé par Duflo, cherche à vérifier l’intuition courante selon laquelle « on gère mieux un bien que l’on a payé » ou encore que « les biens donnés gratuitement sont généralement gaspillés ». Faut-il plutôt subventionner l’achat de moustiquaires ou les donner gratuitement ?

Une expérimentation est alors réalisée dans 20 dispensaires impliquant 20 000 femmes enceintes. Seize reçoivent de manière aléatoire des moustiquaires à prix subventionnés (de 85 à 100% du prix du marché) et quatre ne bénéficient pas de moustiquaires (groupe témoin). Ensuite, une réduction supplémentaire est proposée à un groupe aléatoire de femmes qui avait déjà pris la décision d’acquérir une moustiquaire. A partir des données collectées par l’étude, les conclusions sont les suivantes : il n’y a aucun lien entre l’intensité de l’usage de la moustiquaire et le fait de participer à son prix d’achat. Par contre, le partage des coûts fait fléchir la demande : la consommation de moustiquaires chute de 75% lorsque le prix passe de 0 à 0,75$, prix auquel les moustiquaires sont actuellement vendues aux femmes enceintes au Kenya. Ainsi, « si l’on considère les bénéfices associés pour l’ensemble de la population à une utilisation étendue de moustiquaires imprégnées d’insecticide, les résultats donnent à penser que la distribution gratuite de ces produits serait plus efficace et présenterait paradoxalement un meilleur rapport coût/efficacité que le partage des coûts » (Cohen et Dupas, 2006).

Dans d’autres études menées par Duflo et son laboratoire, il sera démontré que vermifuger les enfants prolonge leur scolarisation (Kenya, 2001), que l’accès au microcrédit n’améliore pas le recours à la contraception (Ethiopie, 2006), que des primes au mérite réduisent l’absentéisme des instituteurs et améliorent la scolarisation des enfants (Inde, 2003) ou encore que les paysans du Ghana ont avant tout besoin d’un système d’assurance efficace plutôt que de capitaux extérieurs (2013).

Critiques et limites de la « méthode Duflo »

Qui dit Prix Nobel dit éloge mais aussi médiatisation et critiques. Ce qui a été récompensé avec ce Prix Nobel, c’est clairement la méthode expérimentale appliquée à l’économie. Or, elle est intrinsèquement limitée par sa nature ultra-microéconomique : il est très difficile d’étendre des conclusions tirées d’une expérimentation dans un village à un autre village, ou à l’échelon national, voire même dans le même village mais à une autre période.

De plus, comme le souligne l’économiste Arthur Jatteau dans une tribune publiée par Le Monde, il faut garder à l’esprit « la différence entre les preuves d’efficacité (est-ce que quelque chose marche ?) et celles de causalité (pourquoi ça marche ?). Cette distinction est bien établie en médecine, mais elle semble relativement peu prise en compte par les économistes s’inscrivant dans la démarche d’Esther Duflo. Or, il est fondamental, pour les femmes et les hommes politiques à qui les résultats de ces expériences sont destinés, de connaître les mécanismes causaux des politiques qu’ils entendent appliquer. »

Enfin, ces expérimentations posent des questionnement éthiques (sur le groupe témoin qui, par exemple, ne reçoit pas un vaccin ou ne bénéficie pas, du moins durant le temps de l’étude, de la construction d’une école) et sont très coûteuses à mettre en place : raison pour laquelle Duflo n’aurait jamais pu faire sa carrière en France.

En 2018, un an avant le prix attribué à Duflo, une tribune au titre évocateur (Buzwords and tortuous impact studies won’t fixe a broken aid system) était publiée dans le Guardian à propos de sa méthode. Entre autres grands noms de l’économie, cette tribune était signée par… Joseph Stigliz. Le message ? Certes, l’approche « randomisée » peut avoir une utilité, car elle permet d’améliorer effectivement le sort des plus pauvres en passant « par le bas » (bottom-up). Mais ces politiques resteront dérisoires si elles ne s’accompagnent pas de mesures politiques plus larges « depuis le haut » (top-down) : lutte contre la corruption, système fiscal performant et réduisant les inégalités, changement climatique, maîtrise de l’endettement extérieur, investissement dans les budgets d’éducations nationaux, contexte institutionnel stable et clair permettant notamment de contrôler le pouvoir des multinationales, etc.

Bref, les querelles méthodologiques en économie ne sont pas prêtes de s’éteindre.

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