Une anthropologie judéo-chrétienne

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Michel-Ange, La création d’Adam, 1511.

I. Introduire le sujet

  1. Si Dieu n’existait pas, tout serait permis (Dostoïevski) : brève anthropologie de l’athéisme
  2. …et ses conséquences socio-politiques
  3. Des conséquences socio-politiques de l’existence d’une Transcendance : objet de cet article

II. S’il y a une Transcendance…

  1. Homo creaturae
  2. Perspectives de récits originels

III. Homo imago Dei : une première perspective judéo-chrétienne

  1. Égale dignité de tous les hommes
  2. Primauté de l’homme
  3. Existence de lois naturelles

IV. Homo ad Deum : une seconde perspective judéo-chrétienne

  1. Pas de biologisme
  2. La subsidiarité au cœur des régimes politiques
  3. Ni cynisme, ni individualisme, ni collectivisme

V. Homo peccator : troisième perspective judéo-chrétienne

  1. GUT is nicht gut
  2. Droit et morale

Conclusion

  1. Quatre principes de l’anthropologie judéo-chrétienne
  2. Peut-on appliquer les l’anthropologie chrétienne ?

Avant propos : de l’individualisme contemporain

De jadis jusqu’à naguère, nous vivions d’appartenance : français, catholiques, juifs, protestants, musulmans, athées, gascons ou picards, femmes ou mâles, indigents ou fortunés….nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes, un sexe, un patois, un parti, la Patrie. Par voyages, images, Toile et guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosés. Ceux qui restent s’effilochent. L’individu ne sait plus vivre en couple, il divorce ; ne sait plus se tenir en classe, il bouge et bavarde ; ne prie plus en paroisse. L’été dernier, nos footballeurs n’ont pas sur faire équipe ; nos politiques savent-ils encore construire un parti plausible ou un gouvernement stable ? On dit partout mortes les idéologies : ce sont les appartenances qu’elles recrutaient qui s’évanouissent. Michel Serres, Petite Poucette, 2013

Ce que le philosophe Michel Serres exprime en résumé, c’est un constat que chaque sociologue partage : nous vivons dans un monde où l’individu tient une plus grande place que par le passé. Cet individualisme contemporain ne signifie pas nécessairement le développement de l’égoïsme ou la fin des liens sociaux dans un espèce de repli narcissique, remarque le sociologue François de Singly. Elle signifie plus probablement que l’individu tend de plus en plus à se définir comme une personnalité indépendante et autonome, qui accepte la vie en société mais ne veut pas la vivre comme une contrainte. L’individu moderne multiplie les appartenances, s’attribue un droit d’inventaire dans son héritage culturel, choisit ses dieux et ses valeurs dans un monde où ils sont en concurrence. Loin d’être caractérisée par un manque de repères, la société moderne exsuderait au contraire d’un trop-plein de repères et de normes en concurrence, permettant, en quelque sorte, à l’individu de faire son marché.

L’heure n’est plus aux grandes utopies transformatrices : deux guerres mondiales et deux totalitarismes sont passés par là. Les jeunes, en particulier, sont nettement plus méfiants que naguère envers la politique et les idéologues. Pour autant, je crois avec Michel Serres qu’il s’en faut de beaucoup avant de conclure à la fin des idéologies. La quête de sens est éternelle et parce qu’elles y répondent en partie, les idéologies semblent plus nombreuses que jamais. Beaucoup progressent : écologisme radical, fondamentalisme religieux, nationalisme xénophobe, individualisme consumériste, étatisme égalitariste, technicisme eugéniste, etc. Bref, tous les mots en isme, le suffixe qui fait d’un nom propre un nom commun, d’une idée un système de pensée.

S’il y a une différence avec hier, c’est que les affrontements idéologiques ont perdu (un peu) de leur violence, le temps n’étant plus aux ligues de 36 ou aux sections maoïstes. Les individus veulent choisir, comparer, étudier, adhérer ou non, dans le grand bazar des débats télés, éditos, compte Twitter, blogosphères, sondages en ligne, flux d’infos continus qui brouillent la vue et compliquent le discernement.

I. Introduire le sujet

1. Si Dieu n’existait pas, tout serait permis (Dostoïevski) : brève anthropologie de l’athéisme

Dans le fatras idéologique qui caractérise l’époque moderne, la question du divin n’est pas absente. Là aussi, l’individu moderne veut pouvoir étudier, voire comparer, avant de choisir. Les positions et les pratiques sont donc variées. Cela va de l’hostilité franche (athéisme) à l’adhésion à une religion particulière en passant par une neutralité polie (agnosticisme), une spiritualité individuelle non-religieuse, la croyance en une divinité inconnaissable (déisme), une mélange de doctrines diverses (syncrétisme), de pratiques orientales à la sauce occidentale (New Age), …et l’on pourrait continuer la liste quasi- indéfiniment.

Loin de se cantonner à de vagues questionnements existentiels (ce qui serait déjà pas mal), ces questions ont des des débordements concrets sur le quotidien. Prenons l’athéisme. Il conduit nécessairement à conclure qu’il n’y a rien d’autre que l’homme. Au moins sur cette terre, sur cette planète-là, nous sommes seuls, et aucun dieu ne viendra nous sauver. Nous devons nous gérer nous-mêmes et faire avec ce que nous sommes. Tous les athées qui ont réfléchi à la question sont parvenus à cette conclusion : Sartre, Nietzsche ou encore Marx (pour ne citer que les plus célèbres) nous rappellent à quel point l’athéisme implique un certain vide existentiel, dans le sens où la négation de Dieu conduit à faire surgir l’origine de la vie dans le hasard. Par définition, le hasard n’ayant ni sens ni direction, la vie n’est donc pas a priori justifiée, personne ne m’a choisi, l’existence n’a pas de sens ultime. Ce constat amenait Sartre à définir l’existentialisme comme affirmation radicale de la liberté de l’homme : si rien ne se justifie, l’existence humaine est une successions de choix sans raison qui doivent être assumés, position tout à fait bien exprimée dans l’Etranger de Camus, roman existentialiste par excellence. L’homme est donc condamné à être libre, selon la belle formule du philosophe, il est entièrement responsable de son sort, le “résultat de son projet d’être”, pour parler comme un sartrien.

A partir de ce constat, il faut remplir l’absence de justification de l’homme par quelque chose, trouver pour l’homme un sens à la vie, qui n’existe pas, ne peut pas exister hors de l’homme. On pourrait dire en résumé : Dieu n’existant pas, la vie n’a pas de sens ultime ; il faut donc absolument en donner à chacune de nos actions, sinon tout se meurt et c’est le désespoir. Le sens, pour Marx, sera la transformation du monde actuel en un monde sans classes sociales ; pour Nietzsche, l’affirmation individuelle de la jouissance et la volonté “de puissance” ; pour l’homme contemporain, l’argent, les femmes, le plaisir, le football, la blanquette de veau, Justin Bieber, que sais-je, tout (voire n’importe quoi) qui puisse combler l’angoisse de la mort. Ainsi Pascal concevait-il le divertissement : une pratique d’esquive devant la question finale. Jean-Luc Mélenchon, à la suite de Marx, trouve le sens de l’existence dans l’engagement politique de transformation du monde actuel en un monde (jugé) meilleur. L’oraison funèbre qu’il adresse à son ami et bras droit François Delapierre, récemment décédé d’un cancer, est claire. Dès l’abord il affirme que son ami était, comme lui, un matérialiste radical pour qui “les pourquoi n’ont pas de réponse”. L’univers n’a “ni sens ni direction”, affirme le chef du parti de gauche. Ainsi, “le sens est ce que nous faisons”, “notre engagement politique abolit le règne de l’absurde et prive la mort de sa prétention à diriger nos vies”. On peut remercier Mélenchon qui ne saurait être plus clair.

Soyons, comme Mélenchon, clair comme de l’eau de roche : dès qu’on refuse l’existence de Dieu, il n’est pas possible d’accepter une quelconque transcendance non-humaine. La parole humaine est nécessairement le premier et le dernier mot de son existence. En vérité, c’est presque une tautologie. Peut être, mais elle est lourde de conséquences. Non pas que tout athée dusse être humaniste comme Comte-Sponville, ou membre du Parti de Gauche comme Mélenchon, mais que tout athée est confronté, plus violemment qu’un croyant, à ce paradoxe : je désire être quelqu’un, et pourtant mon existence n’est qu’un banal hasard, donc un néant à l’échelle du Temps ; je désire être heureux, et pourtant je vais mourir (peut être demain). Que vais-je faire ? Que vais-je être ? Comment vais-je utiliser le temps qui m’est imparti, le seul dont je dispose ?

C’est une difficulté que la phrase de Dostoïevski, qui fait le titre de cette partie, résume parfaitement. Si Dieu n’existe pas, en effet, tout est permis, le meilleur comme le pire. Cette citation était d’ailleurs le point de départ de Sartre, qui disait très clairement : “Si j’ai supprimé Dieu le père, il faut bien quelqu’un pour inventer les valeurs. Il faut prendre les choses comme elles sont. Et par ailleurs, dire que nous inventons les valeurs ne signifie pas autre chose que ceci : la vie n’a pas de sens, a priori. Avant que vous ne viviez, la vie, elle, n’est rien, mais c’est à vous de lui donner un sens, et la valeur n’est pas autre chose que ce sens que vous choisissez.”

Bien sûr, certains critiques émettront des réserves en soulignant que si l’on descend au plan pratique, la radicale liberté mise en avant par Sartre est peu évidente. Ce sera notamment l’argument des sociologues déterministes (Lévy-Strauss, Bourdieu…) qui mettront l’accent sur la détermination par le milieu social. Cette réserve, pour juste qu’elle soit, n’enlève rien à la cohérence et à la réalité de l’affirmation sartrienne : Dieu n’existant pas, la liberté de l’homme de se choisir lui-même devient radicale…à un point qui peut être extrêmement angoissant. Sartre en avait d’ailleurs parfaitement conscience puisqu’il expliquait que face à cette angoisse de la liberté radicale (“l’angoisse sartrienne”) la stratégie la plus commune était la mauvaise foi : ignorer cette liberté en se choisissant par exemple une identité, en se conformant à son rôle social diraient les sociologues aujourd’hui. Je n’ai pas choisi de naître ouvrier ou bourgeois, mais plutôt que de prendre conscience que l’absence d’un Dieu quelconque me permet de définir moi-même, je choisis de refuser cette angoissante possibilité en me comportant comme un ouvrier ou comme un bourgeois. Sartre a probablement vécu lui-même cette angoisse : ses engagements politiques, bien qu’intenses, ont été marqué par des revirements et des distanciations, avec le communisme stalinien d’abord, avec le maoïsme ensuite.

2. …et ses conséquences socio-politiques

Ne croyez pas qu’on en reste ici aux raisonnements philosophiques abstraits. Car les conséquences de ce problème sont on ne peut plus concrètes. Imaginez ce dialogue qu’on aurait pu tenir hier :

« Les exactions de l’État islamique sont vraiment scandaleuses.
-Pourquoi ?
-On ne peut pas tuer ainsi des populations innocentes et réduire des femmes en esclavage !
-Pourquoi ?
-Parce que ce n’est pas permis !
-Pourquoi ?
-Parce que les lois l’interdisent ! La Constitution, les traités internationaux…les droits de l’Homme !
-Sur quoi reposent ces lois et ces droits ?
-Sur la morale élémentaire ! Le respect dû à tout homme, la propriété de sa vie…on ne peut pas faire aux autres ce qu’on ne souhaiterait pas qu’on nous fasse !
-Sur quoi repose ce principe ?
-Mais enfin, c’est la règle d’or !
-Mais sur quoi repose-t-elle ?
-Le fait que nous sommes tous de la même espèce, des êtres humains, nous ne pouvons pas nous comporter comme des sauvages…
-Et pourquoi donc ? Ne sommes-nous pas des animaux intelligents ?
-Intelligents justement ! Intelligents ! Pas cruels et bestiaux.
-Admettons, même si je doute que la cruauté soit une spécificité animale. En quoi le fait que nous soyons de la même espèce nous empêche de nous entre-tuer ? En quoi les plus forts de notre espèce doivent-ils s’obliger à respecter les plus faibles au lieu de les écraser ?
-Mais enfin, si tu nies ce principe, c’en est fini du principe même de l’humanité ! Plus possible de condamner l’Etat nord coréen, le droit taliban ou le premier violeur du coin ! Les droits de l’homme en sont relativisés ! Alors nous pouvons décréter que notre voisin est un faible et piller sa maison ! Nous pouvons réduire des populations entières en esclavage ! Auschwitz en devient presque légitime ! Comment peux-tu nier l’existence des droits naturels ?
-Je ne le nie pas, je questionne son origine. D’où viennent les droits naturels ? Sur quoi reposent-ils ? Qui en décide ainsi et quelle est sa légitimité ?
-Les lois, la Constitution, les traités…etc. »

La question est insoluble. Si Dieu n’existait pas, tout serait permis dans le sens où la morale n’est plus fondée supérieurement. C’est le point de départ de l’anthropologie athée. Oh, il ne s’agit pas de prétendre qu’on ne peut pas à la fois être athée et vivre moralement. Cet argument idiot est démonté tous les jours par les faits. Des athées peuvent se comporter aussi moralement, voire plus moralement que nombre de croyants, même s’il faut certainement des convictions surnaturelles pour se comporter comme le Père Damien ou le Père Maximilien. Notre comportement en société est déterminé par des raisons de socialisation, de peur de la police ou de mise au ban du groupe social, de respect de la loi et des autres, ou par intérêt calculé : je suis sympa avec les autres pour qu’ils ne soient pas trop méchants avec moi. On pourrait avancer bien d’autres raisons, qui soient moins primaires ou minimalistes : le fond du problème restera, puisque les principes et fondements avancés, quels qu’ils soient, ne peuvent être, en l’absence d’un dieu, qu’humains. Ils donc peuvent être tout aussi bien contestés par d’autres humains. Une éthique qui est légitimement contestable par certains (individus, groupes, nations, cultures…) peut-elle prétendre à une quelconque vocation universelle, comme le voulait Kant avec son impératif catégorique ?

Fabrice Hadjadj, dans Comment parler de Dieu aujourd’hui ?, l’a parfaitement résumé :

Nous devons vivre comme des frères, soit ! Mais trouverons-nous les références la vie fraternelle chez les Dalton ? Serons-nous plutôt comme Romulus et Remus ? Comment Abel et Caïen ? Nous devons nous aimer les uns et les autres, très bien ! Est-ce à la façon de Bonnie et Clyde ? De Pasiphaé et de son taureau ? De Roméo et Juliette se suicidant ? Du reste, si notre modèle de justice n’est pas transcendant, ne sera-t-il pas toujours négociable et manipulable ? La justice ne sera-t-elle que le déguisement du plus séducteur et du plus persuasif ? Dès lors, il n’y guère que deux possibilités : soit l’on verse dans le laxisme –on laisse faire ; soit l(on glisse dans le totalitarisme –on impose une norme arbitraire.

Être athée comme être croyant n’est donc pas indifférent quand on doit se faire une idée, se faire une vie sur des sujets aussi variées que tricher ou ne pas tricher dans le métro, voter Sarkozy ou Hollande, avoir des enfants ou vivre en libertin, créer ou ne pas créer un compte Instagram, débattre de l’euthanasie, être libéral ou étatiste, démocrate ou républicain, écouter la messe en si mineur de Johan Sébastien Bach ou Booba. Et c’est ce qui m’occupe ici.

3. Des conséquences socio-politiques de l’existence d’une Transcendance : objet de cet article

N’étant pas athée, je veux explorer ici les conséquences de la croyance. Soyons clairs sur la méthode et le but de cet article. Il n’est pas question d’une réflexion métaphysique ou théologique (discours sur Dieu) : je ne me demande pas s’il existe vraiment une Transcendance divine : je pars du principe qu’elle existe, et cherche à étudier méticuleusement les conséquences de ce principe dans des domaines non-théologiques, c’est-à-dire principalement socio-politique. Il s’agit donc bien de développer une anthropologie (anthropos-logos : discours sur l’homme) dont le point de départ serait non pas l’athéisme sartrien mais au contraire, l’existence d’une Transcendance (d’abord) judéo-chrétienne (ensuite).

De prime abord, les mots que j’emploie sont volontairement vagues. Je n’évoque aucune religion en particulier. Je parle uniquement d’une Transcendance, avec un T majuscule. Par là je conçois toute acceptation qu’il existe une (ou plusieurs) divinité en dehors du monde strictement matériel, qui est à l’origine du monde, le regarde et s’y intéresse. Cette tentative de définition, très large, inclut aussi bien les religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam) et quelques religions asiatiques (certains courants bouddhistes, hindouisme), voire les positions déistes (“il existe quelque part une divinité suprême mais on ne peut pas la connaître”), ce qui fait déjà la quasi-totalité des religions de l’humanité, le poids du christianisme, du judaïsme et de l’islam étant à eux seuls considérables.

Par contre, ma définition de la transcendance ne peut pas inclure les philosophies ou “spiritualités” du New Age essentiellement centrées sur l’homme. La “méditation transcendantale” a beau contenir le mot “transcendant”, elle n’a pas grand chose de transcendant puisqu’il s’agit d’une technique de méditation centrée sur le développement de la conscience de l’homme. On peut adhérer à toutes les “spiritualités” qu’on veut, on peut voir des “forces d’énergie”, des “chakras” ou des “flux” autant qu’il est possible, s’il y a négation, d’une façon ou d’une autre, de l’existence d’une divinité non-humaine, on n’en reste jamais qu’entre braves homo sapiens, donc il ne s’agit pas vraiment de transcendance anthropologique, étymologiquement ce qui transcende (latin transcendere, franchir, surpasser) l’homme, ce qui est “au-delà” par rapport à ce qui est “ici-bas” (immanent). Même quand on examine la “spiritualité athée” de Comte-Sponville, qu’y trouve-t-on ? Un système de valeurs humaniste inspiré des valeurs des Évangiles et fondé sur la tolérance, la liberté, la démocratie, etc. Cela est fort sympathique mais n’a plus grand chose à voir avec une spiritualité, à moins de donner à ce mot un sens tellement large qu’il en vient à signifier tout ce qui est important et bon pour l’homme (“la vie de l’esprit”, selon Sponville). Je laisse dans ce cas le mot au philosophe athée pour lui substituer celui qui exprime mieux le sens courant du mot spiritualité : religiosité. Un satellite, une émotion, un monument, une œuvre d’art, peuvent être magnifiques, et, en un sens, transcendants. Mais s’il n’y a rien que le matériel, s’il n’y a ni dieu ni âme, ce ne sont que des créations humaines, eux-mêmes entrelacs de chair, d’os et de synapses. Au pire, on en reste à l’effroi de Pascal devant le “silence éternel des espaces infinis”.

Après avoir rapidement adopté ce point de vue, je préciserai le postulat de départ en faisant comme si, en plus d’une Transcendance, c’était le Dieu judéo-chrétien qui existait. Autrement dit le point de départ et le point de structure de mon analyse sera l’un des textes fondateur de la mythologie judéo-chrétienne, et par extension de la civilisation occidentale : la Genèse.

Un mot, donc, sur la lecture qui sera faite ici de ce texte. Évidemment, le livre de la Genèse comme l’épopée de Gilgamesh ou les récits d’Hésiode, ne sont pas des précis de biologie évolutionniste. Ils ne racontent pas à quel moment ou comment les hommes sont apparus. Ils ne se placent pas dans l’ordre du temps mais dans celui de l’être. Non dans l’ordre de la science mais dans celui du symbole. Le livre de la Genèse n’est pas un manuel sur l’origine du monde et des hommes, et il n’est pas question de le prendre pour un livre de science.

Cependant, il n’est pas question non plus de le prendre pour une fable équivalente à celle du Père Noël, un conte pour enfants. La raison est simple : entre la Genèse et l’histoire du Père Noël, il y a plusieurs milliers d’années de civilisation et d’histoire de l’humanité. Deux religions (au minimum) et des milliards de croyants. Des milliers de pages de réflexion, de philosophie, de théologie, de débats. Des milliers d’œuvres d’art. Même l’athée le plus convaincu peut reconnaître que, si, à ses yeux, l’histoire du Père Noël et le livre de la Genèse sont deux mythologies, elles ne sont pas de même valeur ni de même importance, comme l’œuvre de Johan Sébastien Bach et celle de votre neveu sur son synthétiseur d’occasion sont toutes deux, à strictement parler, des créations musicales. Quelle que soit la perspective que l’on adopte à l’égard du divin, la Genèse est un texte qui propose des enseignements à portée profonde, à portée ancienne, contrairement au récit du Père Noël. Ces enseignements contiennent une vision de l’homme, c’est-à-dire une anthropologie. Étudier ces enseignements, tel est l’objet de cet article.

L’écriture aura forcément un caractère normatif, puisqu’il s’agit essentiellement de discourir des conséquences et non des causes, c’est-à-dire de tirer toutes les conséquences humaines possibles de l’affirmation suivante : Dieu, tel qu’il est présenté dans la Genèse, existe. Pour autant, il ne s’agira pas d’en déduire de quelconques principes technico-politiques immédiatement applicables. « L’Église n’a pas de solutions techniques à offrir et ne prétend aucunement s’immiscer dans la politique des États », déclare à raison Benoit XVI dans son encyclique Caritas in Veritate. Mais les solutions techniques ne sont rien sans une orientation, une vérité plus haute, qui leur donne sens et profondeur.

II. S’il y a une Transcendance…

1. Homo creaturae

Tous les récits religieux, incas, bouddhistes, chrétiens ou africains, présentent d’une manière ou d’une autre l’homme comme une créature. A un moment donné, une divinité participe plus ou moins totalement à la création de l’espèce humaine. Ce peut être de façon totale ou partielle, plus ou moins ex nihilo, mais le principe demeure : l’homme est une espèce créée intentionnellement. Alors, avec la Transcendance, au-delà des explications mécaniques, l’origine de l’homme est affirmée : nous ne sommes pas uniquement un bricolage de l’évolution, une construction hasardeuse à l’échelle de l’univers.

2. Perspectives de récits originels

Dire qu’avec la croyance en une Transcendance, nous admettons que l’homme est une espèce créée intentionnellement ne nous dit pas ce qu’est ni ce que veut la Transcendance.

Prenez le panthéon gréco-romain. Dans la Théogonie d’Hésiode, au 7ème siècle, les dieux grecs n’ont pas créé les hommes, ils sont eux-mêmes créés, via le Titan Prométhée, par des “dieux supérieurs” ou primordiaux : Chaos, le vide primitif ; Gaïa la Terre-mère qui enfante le ciel (Ouranos) et les races ; Eros qui n’enfante pas mais permet l’union des dieux. Les dieux de l’Olympe sont donc des créatures : ils ne sont pas éternels (sans début ni fin) mais “seulement” immortels : ils sont nés mais ne mourront pas. En quelque sorte, et cela est vrai dans beaucoup de théogonies antiques, les hommes sont créés par des dieux qui sont eux-mêmes créés par l’Univers, cosmos divin. Surtout, les dieux ressemblent aux hommes : jaloux, violents, amoureux, infidèles, meurtriers, etc. La violence commence d’ailleurs dès l’origine puisque Gaïa persuade son fils Cronos de renverser son père Ouranos, ce qu’il fait en l’émasculant. La prise de pouvoir de Cronos permet l’ouverture du temps et la séparation de Gaïa et d’Ouranos sépare la Terre des Cieux. Les dieux interviennent dans les affaires humaines (pour les aider ou les punir) mais peuvent aussi se désintéresser des hommes. Les hommes prient aussi les dieux et accomplissent les rites dans leur propre intérêt : invoquer Athéna avant une guerre ou Poséidon avant de prendre la mer, par exemple. La religion est alors une affaire autant publique que privée, puisque le malheur peut s’abattre sur la cité si les dieux sont mécontents. Finalement, en exagérant légèrement, le panthéon grec donne l’image d’un homme créé par des dieux…qui s’en foutent.

On peut même imaginer, comme les philosophies et sectes gnostiques des premiers siècles, que le monde a été créé non par un dieu bon, mais par un démiurge mauvais, le monde terrestre n’étant alors qu’une prison, une affliction que les hommes doivent supporter jusqu’à ce que les élus soient appelés à quitter leur enveloppe de chair pour le monde de la Lumière, souvent grâce à la parole d’un messager. Une telle perspective, qui a été assez courante jusqu’à un passé récent, conduit évidemment à mépriser le monde matériel, et le corps en particulier. En général, les relations sexuelles sont évitées ou bannies, la possession de biens matériels est découragée, etc. Ou, au contraire, on vit dans la débauche, de façon à se libérer le plus vite possible du désir sexuel pour se consacrer à des activités plus nobles. Dans ses Morales, Isidore, fils et disciple de Basilide, ordonne au fidèle que le désir tiraille : « Prends avec toi une fille peu timide afin de ne pas perdre la grâce de Dieu : délivre-toi sur elle du feu de la passion puis va prier –en toute sûreté de conscience (Clément d’Alexandrie, Stromates) ». Passage qui fait commenter ainsi le philosophe Fabrice Hadjadj : « Cet ordre de coucher dès que vous point l’envie cache le plus grand mépris de la chose. Elle se réduit à un lavement. Il s’agit de se déconstiper pour passer à des activités plus sérieuses. (…) L’esprit est étranger à la chair. Celle-ci n’est qu’une dépouille qu’éventuellement on passe au fil de réincarnations successives, que l’on mate sous la haire, que l’on épuise sur la gueuse, mais qui ne saurait avoir part au Royaume. Le gnostique Valentin affirme que le Verbe n’a pu prendre qu’une apparence de corps : comment, objecte-il, un dieu aurait-il pu faire ses besoins ? L’idée semble blasphématoire.» Ces philosophies développent souvent une certaine misogynie, car les femmes représentent cette évidence de l’incarnation de l”homme lorsqu’elles mettent un petit au monde. Ces thèses, avec quelques variantes, sont celles du manichéisme iranien, du catharisme européen, des sectes gnostiques chrétiennes du premier et deuxième siècle de notre ère, de la communauté juive de Qumran, etc.

III. Homo imago Dei : une première perspective judéo-chrétienne

La mythologie judéo-chrétienne renverse complètement ces perspectives. Tout d’abord, ce n’est pas Dieu (ou les dieux) qui sont à l’image des hommes, ce sont les hommes qui sont à l’image de Dieu, un Être qui ne se confond pas avec le cosmos puisqu’il est extérieur à lui. Au deuxième chapitre, la Doctrine Sociale de l’Église catholique, texte fondateur de l’anthropologie chrétienne, rappelle que la personne humaine est « imago Dei » : « Le message fondamental de l’Écriture Sainte annonce que la personne humaine est une créature de Dieu (cf. Ps 139, 14-18) et discerne comme son élément distinctif et spécifique le fait d’être à l’image de Dieu: « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Gn 1, 27) ».

Non content de les faire à son image, Dieu place l’homme au centre et au sommet de la création. Gn, 1 : “Dieu vit que cela était bon” puis, après la création de l’homme (Gn, 28) : “Dieu les bénit et Dieu leur dit : Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Soyez les maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre. (..) Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon”. En conséquence, « parce qu’il est à l’image de Dieu, l’individu humain a la dignité de personne: il n’est pas seulement quelque chose, mais quelqu’un. Il est capable de se connaître, de se posséder et de librement se donner et entrer en communion avec d’autres personnes, et il est appelé, par grâce, à une alliance avec son Créateur, à Lui offrir une réponse de foi et d’amour que nul autre ne peut donner à sa place » (DSE, 108)

Ce premier constat, tiré d’une lecture fort simple de la Genèse, nous amène déjà d’amples réflexions.

1. Égale dignité de tous les hommes

Si homo imago Dei, tous les hommes sont d’égale dignité. L’essayiste Jean-Claude Gillebaud appelle cela le « principe d’humanité » : cette idée, fondamentalement chrétienne, que tous les hommes sont égaux en dignité car ils sont également voulus par Dieu, qu’il y a égalité de dignité entre un Prix Nobel de physique et un handicapé mental.

Eu égard à la Création judéo-chrétienne, tenir que certains hommes sont naturellement inférieurs à d’autres n’est pas possible , puisque tous sont à l’image de Dieu. Le racisme n’est pas permis. L’esclavage non plus. On notera que les Grecs et les Romains pratiquaient abondamment ce dernier, au contraire du monde chrétien. Le monde grec et le monde antique ignorent globalement l’idée d’une « nature humaine » partagée par tous : au contraire, il existe dans la pensée grecque une inégalité naturelle entre les Hommes : certains sont nés pour dominer, et d’autres pour être esclaves. Il y a les romains et les barbares. La République de Platon assimile la cité idéale à une structure fonctionnelle ternaire, avec des chefs naturels qui sont « faits d’or » (les Philosophes, au sommet de la société), les guerriers « faits d’argent » et les hommes de métier, paysans, commerçants, « faits de bronze ». Le principe d’humanité n’a donc pas été toujours répandu, rappelle Guillebaud : « Les Grecs ne pensaient pas cela. Dans la controverse de Valladolid, pour nier que les Indiens avaient une âme, Juan de Sepùlveda s’appuyait sur Aristote, alors qu’il y avait en face de lui Las Casas qui s’appuyait sur saint Paul et notamment sur l’Épître aux Galates (…). Si vous prenez d’autres cultures, le néoconfusianisme est très à la mode, mais c’est une pensée hiérarchique, ce n’est pas du tout une pensée de l’égalité entre les hommes ».

De plus, l’homme étant créé par un Dieu bon, sa vie est un don, un cadeau. Les conséquences sont très concrètes : l’euthanasie ne peut être acceptée parce que ce faisant, l’homme choisit lui-même sa fin et se fait maître de sa mort, méprisant le cadeau qui lui a été fait. De là, la sévère condamnation du suicide au Moyen-âge. Fabrice Hadjadj critique Sartre en soulignant que dire que l’homme est le maître absolu et définitif de sa vie revient à faire du suicide le fondement du droit, car il ne peut y avoir de liberté plus grande que de jeter à terre son être même. Au-delà de l’euthanasie et du suicide, le propos peut être généralisé : l’homme ayant été fait par Dieu, comment ne pas voir que se droguer, se mutiler, ne pas prendre soin de son corps, et même, plus radicalement, ne pas chercher à développer son intelligence et ses talents constitue, pour le croyant, une faute à l’égard de Dieu ?

Ne savez-vous point que votre corps est le temple du Saint Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes ? 1 Co 6

2. Primauté de l’homme

Seconde conséquence, l’écologisme radical n’est pas possible. J’entends par là les courants écologistes qui considèrent qu’on doit attribuer des droits à la nature équivalents ou presque équivalents à ceux qu’on attribue aux homo sapiens. C’est l’anti-spécisme, qui postule une égalité ontologique entre l’homme et les autres espèces et qui assimile tout traitement différencié des autres espèces à du racisme (à fortiori, manger de la viande est un meurtre). De l’idée, qui ne pose pas de problème particulier, d’un devoir éthique des humains envers les animaux, l’anti-spécisme renverse la perspective vers une égalité fondamentale de tous les êtres.

Or si l’homme est crée intentionnellement par un Dieu “à son image”, il l’a aussi placé pour dominer les autres espèces (qui elles ne sont pas imago Dei). L’homme n’est pas équivalent en dignité aux autres espèces animales. Sans aucun doute, la Création est bonne : venant de Dieu, elle doit être respectée, protégée et admirée. Mais on ne peut pas pour autant considérer les animaux comme moralement égaux aux humains. C’est ce que les chrétiens ont tendance à appeler “l’écologie intégrale” ou “écologie humaine” : la protection de la nature ne va pas sans la protection de l’homme partout où sa dignité est menacée. L’homme est la première des espèces à protéger : il ne s’agit donc pas seulement d’empiler un arsenal juridique toujours plus grand et complexe pour protéger la nature, mais de développer les conditions de l’épanouissement de tout homme et de tout l’homme, c’est-à-dire de développer les conditions sociales qui permettent à chaque homme (tout homme) de s’accomplir complètement (dans toutes ses dimensions : politique, économique, spirituelle : tout l’homme), ce que la DSE appelle clairement le bien commun. Paul VI écrivait ainsi à la FAO en novembre 1970 : « les progrès scientifiques les plus extraordinaires, les prouesses techniques les plus étonnantes, la croissance économique la plus prodigieuse, si elles ne s’accompagnent d’un authentique progrès social et moral, se retournent en définitive contre l’homme ». Ainsi, l’écologie intégrale entend protéger les travailleurs exploités, les « sans-abri, les toxicomanes, les réfugiés, les populations indigènes, les personnes âgées toujours plus seules et abandonnées, les migrants », liste le Pape François dans son encyclique Gaudium Evangelii. Jusqu’ici, rien qui puisse froisser la gauche. Mais poursuivons la liste : « les enfants à naître, qui sont les plus sans défense et innocents de tous, auxquels on veut nier aujourd’hui la dignité humaine ».

3. Existence de lois naturelles

La Genèse dit que Dieu créa l’homme et la femme et leur dit : soyez féconds. On trouve ici l’origine du refus du monde judéo-chrétien, de l’Église catholique en particulier, du mariage homosexuel. Il ne peut pas être mis à égalité avec le mariage d’un homme et d’une femme, qui implique la complémentarité des sexes et la fécondité naturelle, voulue par Dieu.

Plus généralement, c’est l’existence de loi(s) naturelle(s) qui est affirmée ici. Dieu étant une personne et non un concept abstrait, si homo imago Dei, certaines choses sont comme « inscrites » dans l’homme et ne peuvent être effacées, quelle que soit la culture à laquelle il appartient. Le constructivisme radical nie cela. Ce sont les théories qui entendent nier l’existence d’une influence de la nature sur la culture. Autrement dit, il n’est rien ou presque rien de naturel, ni l’hétérosexualité, ni la famille nucléaire, ni les différences hommes-femmes, ni la maternité, encore moins la morale, bref tout est construit et donc déconstructible. On pourrait retracer l’historique de ces théories, de Derrida à Foucault en passant par Butler et Deleuze. Elles sont aujourd’hui largement dépassées, principalement grâce à une compréhension plus fine des relations entre nature et culture qui rend cette dichotomie simpliste moins opérante qu’auparavant. Parce qu’on sait que culture et nature s’influence réciproquement que l’influence naturelle ne signifie pas forcément l’hérédité (tout ce qui est biologique n’est pas forcément héréditaire). Cependant le constructivisme radical, principalement philosophique et sociologique, garde une influence vivace dans certains milieux intellectuels, notamment aux États-Unis où il est poussé très loin. Une étude sociologique interrogera ainsi 55 femmes pour savoir s’il y a un lien entre le fait d’avoir un vagin et d’être une femme, et on trouve toutes sortes d’autres ‘études‘ du même genre, ce qui donnera lieu au gigantesque hoax de trois chercheurs américains.

L’homme serait une sorte de tabula rasa sur qui la socialisation dépose ses empreinte, qui n’est donc influencé par aucune loi naturelle d’aucune sorte, et ne doit pas prendre cela en compte, ni dans son modèle social, ni dans ses institutions, ni dans ses lois. On retrouve toujours, en toile de fond, l’existentialisme sartrien et son : “tout est possible sans Dieu”. En effet. Et l’anthropologie judéo-chrétienne affirme au contraire : homo imago Dei. Il existe des lois naturelles divines inscrites en l’homme, qui sont supérieures à toutes les lois positives. Ces dernières peuvent ignorer ou combattre les lois naturelles, elles ne les détruiront point. Ironie suprême, notons que si tout est construit, la première chose qui est construite, c’est le constructivisme lui-même…

IV. Homo ad Deum : une seconde perspective judéo-chrétienne

La perspective judéo-chrétienne ne se contente pas d’affirmer que l’homme a été créé par Dieu : elle prétend qu’il a été créé pour Dieu. “La ressemblance avec Dieu met en lumière que l’essence et l’existence de l’homme sont, de manière constitutive, en relation avec Dieu de la façon la plus profonde qui soit. (…) Cette relation avec Dieu peut être ignorée, ou même oubliée ou refoulée, mais elle ne peut jamais être éliminée. Parmi toutes les créatures du monde visible, en effet, seul l’homme est « “capable” de Dieu » (« homo est Dei capax »). La personne humaine est un être personnel créé par Dieu pour être en relation avec lui; elle ne peut vivre et s’exprimer que dans cette relation, et elle tend naturellement vers Dieu. » (Doctrine Sociale de l’Eglise, 109)

Selon le mot de l’évêque Irénée de Lyon (du IIème siècle), et dont beaucoup ont dit à juste titre qu’il résumait le christianisme, « Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit Dieu ». Autrement dit, l’homme est créé comme un être libre et non pas comme une marionnette soumis aux caprices des dieux. Il peut, et doit chercher librement Dieu, c’est-à-dire la bonté, la justice, la vérité pour lesquelles il est fait.

Tu nous a fait pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Toi.

Saint Augustin, Les confessions (I, 1)

Cela nous amène à réfléchir une fois de plus sur les conséquences socio-politiques.

1. Pas de biologisme

Là où le constructivisme prétend que rien n’est naturel, le biologisme affirme que tout l’est. Fils du matérialisme, il conduit donc à expliquer tout l’homme à partir de données biologiques : nous ne sommes que des animaux un peu évolués sur quelques millions d’années et tous nos comportements sont influencés par cela. Religion ? Mécanismes dans le cerveau. Amour ? Hormones. Guerres ? Pulsions. Amitié ? Lutte pour la survie. Art ? Culture ? Littérature ? Gènes, neurotransmetteurs, caryotypes. Dès lors, évidemment, ne subsiste aucun choix pour l’homme. Tout est déterminé, non pas sociologiquement (ce qui peut encore se changer), mais biologiquement, ce qui est intangible, donc plus aliénant encore.

Au contraire, si Homo ad Deum, Dieu a doté l’homme d’un esprit, d’une volonté, d’une liberté pour qu’il puisse s’en servir et faire des choix, y compris celui de la négation de l’existence même de son Créateur. Je l’écrivais déjà il y a trois ans de cela : ni spiritualisme éthéré, négateur de la chair, car nous avons des corps, fait par un Dieu qui a trouvé cela “très bon”. L’origine hébraïque du mot Adam (ad-amah), qui signifie terre, interdit cette réduction. Ni naturalisme primaire, négateur de l’esprit, car Dieu nous a insufflé le sien…

2. La subsidiarité au cœur des régimes politiques

Si l’homme est fait pour chercher Dieu, l’Eglise va mettre l’accent sur les régimes politiques qui permettent l’exercice de cette liberté fondamentale : la liberté de religion. Cependant, l’homme n’use pas sa liberté uniquement pour chercher Dieu : “Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la” signifie que la présence de l’homme sur Terre est très concrète : il est appelé à dominer la Terre, à exercer sa liberté sur les choses. Plus encore, l’homme est appelé à se multiplier, c’est-à-dire à fonder une descendance et donc organiser une société. Il est donc créé fondamentalement libre. L’anthropologie judéo-chrétienne doit donc favoriser tous les régimes qui encouragent l’exercice des libertés individuelles. Pour des raisons culturelles, politiques et historiques variées que je ne développerai pas ici, on admettra que c’est loin d’avoir été toujours le cas, l’Église catholique en particulier ayant longtemps défendu la monarchie de droit divin voire, dans quelques cas, soutenu des dictatures.

Un principe concret, et d’application ample, peut éclairer la mise en pratique de cette liberté. Il est développé par l’Église depuis l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII (1891) : le principe de subsidiarité. Initialement pensé par saint Thomas d’Aquin, ce principe « figure parmi les directives les plus constantes et les plus caractéristiques de la doctrine sociale de l’Église ». Accessoirement, il se trouve au cœur des institutions européennes depuis le traité de Lisbonne au moins. La subsidiarité impose que « toutes les sociétés d’ordre supérieur doivent se mettre en attitude d’aide (« subsidium ») — donc de soutien, de promotion, de développement — par rapport aux sociétés d’ordre mineur. De la sorte, les corps sociaux intermédiaires peuvent remplir de manière appropriée les fonctions qui leur reviennent, sans devoir les céder injustement à d’autres groupes sociaux de niveau supérieur, lesquels finiraient par les absorber et les remplacer et, à la fin, leur nieraient leur dignité et leur espace vital. À la subsidiarité comprise dans un sens positif, comme aide économique, institutionnelle, législative offerte aux entités sociales plus petites, correspond une série d’implications dans un sens négatif, qui imposent à l’État de s’abstenir de tout ce qui restreindrait, de fait, l’espace vital des cellules mineures et essentielles de la société. Leur initiative, leur liberté et leur responsabilité ne doivent pas être supplantées.» (DSE, 185-186)

En clair, la subsidiarité consiste à laisser les entités les plus petites s’occuper de leur propre problèmes tant qu’elles peuvent réussir à développer le bien commun de ses membres. Les entités qui leur sont supérieures doivent les soutenir dans cet effort, et suppléer à leur action lorsque la tâche est trop grande. De plus, le bien commun des personnes doit se définir au niveau de l’entité la plus petite, à savoir la famille. Ce sont les plus petits groupes qui doivent être laissés libre de chercher, pour leurs membres, le bien commun. La subsidiarité ne consiste pas en un simple délégation de l’entité la plus puissante aux niveaux inférieurs : c’est l’inverse ! Chaque niveau supérieur doit se mettre au service de la communauté la plus petite, et faire appel à une communauté plus haute lorsqu’il n’est pas possible de rendre ce service efficacement. C’est donc la communauté la plus petite qui délègue à la plus grande et, in fine à toute la société, le pouvoir de lui rendre service. La subsidiarité développe une vision ascendante et non descendante du pouvoir, affirme l’économiste Pierre-Yves Gomez. Les entités sont solidaires entre elles, mais cette solidarité part du plus petit pour aller vers le plus haut, et non l’inverse.

Prenons l’exemple de l’éducation. Ce n’est pas à l’Etat en premier lieu de l’éducation des enfants, mais aux parents, qui délèguent de fait à des communautés plus hautes une partie de l’éducation, celle qu’ils ne peuvent pas faire eux-mêmes. Par exemple l’éducation sportive à une association sportive, les sciences et les lettres à l’Etat, etc. Ou encore, prenons l’exemple de l’entreprise. Le chef d’entreprise n’est pas un grand manitou qui a tous les pouvoirs et qui, par souci d’économiser son temps, délègue ses pouvoirs aux cadres, qui eux-mêmes délèguent aux ouvriers, etc. D’après l’anthropologie judéo-chrétienne, c’est le contraire qui est juste : le salarié sait, au plus bas niveau de la hiérarchie, ce qu’il faut produire et comment. Mais il n’a évidemment pas une vision d’ensemble de l’activité de l’entreprise, c’est pourquoi il délègue à un chef, qui lui-même délègue à un cadre, qui délègue, etc., pour arriver au chef d’entreprise qui a une vision d’ensemble et qui, recevant son pouvoir du bas de la hiérarchie, essaie de prendre les meilleures décisions pour toute l’entreprise. Ce principe renverse clairement toute la perception que l’on a de l’autorité dans la société contemporaine.

Benoît XVI est très clair quand il déclare que « La subsidiarité respecte la dignité de la personne en qui elle voit un sujet toujours capable de donner quelque chose aux autres. (…) Le principe de subsidiarité doit être étroitement relié au principe de solidarité et vice-versa, car si la subsidiarité sans la solidarité tombe dans le particularisme, il est également vrai que la solidarité sans la subsidiarité tombe dans l’assistanat qui humilie celui qui est dans le besoin En reconnaissant que la réciprocité fonde la constitution intime de l’être humain, la subsidiarité est l’antidote le plus efficace contre toute forme d’assistance paternaliste. Pour ne pas engendrer un dangereux pouvoir universel de type monocratique, la « gouvernance » de la mondialisation doit être de nature subsidiaire, articulée à de multiples niveaux et sur divers plans qui collaborent entre eux. La mondialisation réclame certainement une autorité, puisqu’est en jeu le problème du bien commun qu’il faut poursuivre ensemble ; cependant cette autorité devra être exercée de manière subsidiaire et polyarchique pour, d’une part, ne pas porter atteinte à la liberté et, d’autre part, pour être concrètement efficace. » (Caritas in Veritate, 57)

La subsidiarité vise le développement de la liberté humaine et assure de plus une plus grande efficacité, puisque les décisions sont prises au plus près des individus. Les individus sont responsabilisés, c’est-à-dire considérés comme des êtres responsables, libres. Surtout, le risque de totalitarisme est évité. Le totalitarisme, dans sa définition même, signifie la confiscation par l’État de l’ensemble des activités du citoyen au service de l’idéologie officielle. Ce principe nie violemment la subsidiarité puisque le centralisme entend s’occuper de tous les aspects de la vie du citoyen, jusque dans les sphères les plus intimes et personnelles.

3. Ni cynisme, ni individualisme, ni collectivisme

Il n’est pas besoin d’être docteur en sciences politiques pour comprendre que le principe de subsidiarité subordonné au bien commun récuse gravement, outre les totalitarismes, toutes les pensées qui glorifient l’État et la dimension collective de la société, au détriment de la dimension unique des personnes, imago Dei et Dei capax. Jean-Marie Guénois note : « contrairement au socialisme qui place « l’État » au cœur de l’édification de la société, l’Église place « la personne humaine » comme le garant fondamental de la société. Autrement dit, le moteur de la société n’est pas dans la structure mais dans la responsabilité et la liberté des personnes. (…) Responsabilité et liberté « personnelles », et non « collectives » : ce qui conduit cette pensée à récuser le socialisme pur et dur. »

Cela ne conduit évidemment pas l’Église, qui est elle-même une communauté, à défendre un ultralibéralisme archaïque où, à l’inverse, la dimension collective de la sphère sociale serait niée pour exalter un individu premier et dernier mot de toute civilisation. En effet, la libre participation des personnes à la société est nécessairement orientée vers le bien commun, que nous avons défini plus haut comme la création, par chacun et donc par la société, des conditions dans lesquelles chaque homme peut s’épanouir dans toutes les dimensions de son être (matérielle et spirituelle). L’individualisme compris par François de Singly, c’est-à-dire comme individu souverain en relation, n’est pas le même que celui que dénonçait Tocqueville, et qui ressemble plus à un isolationnisme : un « sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même ». Au contraire, l’Église affirme que le seul droit négatif (protection de l’individu contre les pouvoirs du gouvernement) ne saurait être suffisant. La société est faite d’interdépendances réciproques et, ultimement, les hommes sont dépendants de Dieu. La régulation marchande, dans son efficacité, a toute sa place ; mais, impersonnelle, elle ne peut pas être la seule forme admise de régulation.

L’économiste Pierre-Yves Gomez résume ainsi la perception chrétienne de la société :

Indifférence à la personne Bien de la personne
Indifférence à la société Cynisme Individualisme
Bien de la société Intérêt général, totalitarisme Bien commun

Le bien commun est donc significativement différent du cynisme qui équivaudrait politiquement à une tyrannie (comme dans certains pays africains : le gouvernement est là pour s’enrichir par tous les moyens possibles, sans se préoccuper, ni des individus concrets, ni de l’avenir de la société qu’il gouverne. Il est aussi différent de l’intérêt général, qui valorise excessivement le collectif mais ignore les individus particuliers, voire les élimine (totalitarisme) au nom de l’intérêt supérieur (la Nation, le Parti, etc.). Il est enfin différent de l’individualisme marchand qui valorise excessivement l’individu au détriment du collectif.

L’appropriation des biens est légitime pour garantir la liberté et la dignité des personnes, pour aider chacun à subvenir à ses besoins fondamentaux et aux besoins de ceux dont il a la charge. Elle doit permettre que se manifeste une solidarité naturelle entre les hommes. (…) L’Encyclique réfute le libéralisme compris comme concurrence illimitée des forces économiques, mais confirme de nouveau la valeur de la propriété privée, rappelant sa fonction sociale (…) Si par “capitalisme” on entend un système où la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l’axe est d’ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative (Doctrine sociale de l’Eglise, 91 et 335 ; CEC, 2402)

V. Homo peccator : troisième perspective judéo-chrétienne

Dans la Genèse, Dieu invite ses créatures à se servir de leur liberté d’une façon juste : dans le jardin d’Eden, Adam et Eve peuvent goûter à tous les arbres, sauf celui de la connaissance du bien et du mal. Cet arbre symbolise clairement le fait que Dieu invite les hommes à ne pas fonder leur morale eux-mêmes, car ils risqueraient de s’égarer gravement. La morale est fondée divinement. Il n’en demeure pas moins qu’on a là une invitation, non une impossibilité. La preuve, Adam et Eve n’écoutent pas et la suite, tout le monde la connaît.

Alors, juste après avoir déclaré que l’homme est à l’image de Dieu, la doctrine sociale de l’Église précise et jette un froid : « L’admirable vision de la création de l’homme par Dieu est inséparable du cadre dramatique du péché originel. (…) À la racine des déchirures personnelles et sociales, qui offensent en diverses mesures la valeur et la dignité de la personne humaine, se trouve une blessure au plus intime de l’homme: « À la lumière de la foi, nous l’appelons le péché, à commencer par le péché originel que chacun porte en soi depuis sa naissance comme un héritage reçu de nos premiers parents, jusqu’au péché que chacun commet en usant de sa propre liberté ». La conséquence du péché, en tant qu’acte de séparation d’avec Dieu, est précisément l’aliénation, à savoir la division de l’homme, non seulement d’avec Dieu, mais aussi d’avec lui-même, les autres hommes et le monde environnant: « La rupture avec Dieu aboutit d’une manière dramatique à la division entre les frères. » (DSE, 115)

Péché signifiant étymologiquement faute, erreur (le mot hébreu ‘hett, présent dans la Bible, souvent traduit par « péché » signifie plus littéralement « manquer sa cible »), on peut plus simplement dire, hors de tout symbolisme religieux, que l’homme est naturellement incliné à la faute. Vous n’en êtes pas sûr ? André Frossard répondait : “Le péché originel n’est pas une donnée scientifiquement observable. Excepté, bien entendu, si l’on consulte un miroir”.

Manquer sa cible, donc, nous ne faisons que ça. La philosophe Hannah Arendt appelait cela la banalité du mal, étudiant à quel point les monstrueux criminels du système concentrationnaire nazi étaient, pour beaucoup, des hommes d’une affligeante banalité. A de nombreux Israéliens, Adolf Eichmann paru, lors de son retentissant procès de 1961, un homme assez banal, petit bourgeois, commercial licencié, qui s’engage dans la SS presque par désœuvrement, non point le monstrueux sadique que ses crimes laissaient imaginer. A Nuremberg, le psychologue Gustave Gilbert s’entretient avec Rudolf Franz Ferdinand Höss, qui dirigea Auschwitz pendant la plus grande partie de la guerre. Lorsque Gilbert veut savoir combien de déportés ont été tués à Auschwitz et comment il a procédé à leur extermination, Höss lui expose la façon de les gazer, « d’une façon terre à terre, d’une voix calme et apathique ». À la question sur l’ordre d’extermination donné par Himmler, Höss répond « que la pensée de refuser d’exécuter un ordre ne lui venait même pas ». A la conférence de Wannsee, où les plus hauts responsables nazis décidèrent l’extermination massive des Juifs d’Europe, 8 des 15 participants, d’après l’historien américain Christopher Browning, étaient titulaires d’un doctorat.

Que la très haute civilisation allemande ait pu produire ce carnage policé ne peut que nous faire douter de toute civilisation humaine. Fabrice Hadjadj

L’homme est donc pécheur. Quelles en sont, une fois encore, les conséquences ?

1. GUT ist nicht gut

GUT, c’est l’acronyme que j’invente pour Grande Utopie Transformatrice. J’aurais pu choisir DGP (Doctrine des Grands Projets) ou ICU (Idée du Changement Ultime), mais le jeu de mot allemand aurait été impossible. L’idée est cependant la même. L’homme est concupiscible, c’est-à-dire incliné au péché. Ce principe anthropologique conduit à rejeter toute volonté totalisante de transformer l’homme et sa société, ou de lui apporter une explication ultime.

Les GUT, l’Histoire en a été jalonné. Bien sûr, le totalitarisme nazi ou stalinien en sont des formes extrêmes : il s’agit d’écrire soi-même l’Histoire en inventant une société tabula rasa sans classes sociales (communisme) ou une Europe enfin en paix sous le règne du Reich, sans races inférieures (nazisme). Moins violemment, on pourrait citer les utopies anarchistes du 19ème siècle, du type Fourrier, et toutes leurs déclinaisons modernes, des communautés hippies jusqu’aux “zadistes” des temps modernes ; le scientisme d’Auguste Comte ; l’égalitarisme socialiste ; l’hédonisme, etc.

Le principe est toujours le même : à partir d’une idée, d’un projet, souvent noble dans ses intentions d’ailleurs, on veut sauver l’homme par lui-même, c’est-à-dire (tenter de) construire un société qui veut débarrasser l’homme de ses éternelles erreurs, en faisant comme si c’était possible, c’est-à-dire en niant la donnée fondamentale du péché originel ! On croit alors qu’en se tenant la main entre gens de bonnes volontés, on pourra construire sur le plateau du Larzac une société pacifique et heureuse ; que s’il n’y avait aucune inégalité de revenus, ah, les hommes vivraient enfin en paix ; que si l’homme était parfaitement rationnel, et que la science expliquait tout, et que les scientifiques gouvernaient le monde, ah, dis donc, ce serait vraiment le bonheur absolu ; que si chacun faisait du plaisir le but et l’objectif de toute vie, la société serait enfin heureuse, etc.

Rien de toute cela n’est crédible si l’on garde en mémoire le péché originel. L’homme est un être de passions, ce qui dans son sens ancien a toujours signifié péché. Aucun projet de société, grande ou petite, si beau soit-il, si bien qu’il soit présenté et conçu sur le papier, ne peut fonctionner en niant cette donnée, c’est-à-dire en niant le fait que l’homme n’est pas parfait qu’il est conduit inévitablement à faire des erreurs, à se rater, et cela non pas seulement involontairement : au contraire, l’homme étant libre, le péché originel signifie que nous commettons tous librement le mal.

Car je ne sais pas ce que je fais; le bien que je veux, je ne le fais pas ; mais le mal que je hais, je le fais. (Rm 7 : 16).

Alors, on peut dire avec Etty Hillesum : « je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur que nous n’ayons d’abord corrigé en nous ». Les projets hippies utopistes sont voués à se défaire ; la science à n’être pas le dernier mot de tout ; les hommes à se comporter en inégaux ; les partis et les idéologies à se diviser, etc. Combien d’erreurs fondées sur les tentatives d’organiser rationnellement la société ? Combien d’illusions fondées sur la croyance en un homme providentiel ? Combien de projets croient encore que la vertu progresse au même rythme que les techniques ?

Il y a quelques années je m’étais moqué (gentiment) du mouvement des Indignés. Ce que je voulais exprimer derrière le rire, c’est que ce genre de mouvement, parce qu’il nie l’existence du péché originel, est condamné à se transformer en dictature (un individu ou un groupe d’individus prend finalement le pouvoir de manière autoritaire au nom de l’idéal d’origine, comme les apparatchiks communistes d’antan) ou en démocratie libérale (l’ensemble de la communauté décidant de se choisir un gouvernement et d’autolimiter ses pouvoirs et ceux des individus, la violence d’État devenant seule légitime puisqu’elle est violence de la société exercée sur elle-même). On l’a presque toujours constaté historiquement. En termes de Grande Utopie Transformatrice, comment ne pas penser à la Révolution française, avec ses formidables espoirs de changements, qui se mue en quelques mois en un gigantesque charnier ?

Quand l’homme essaye d’imaginer le Paradis sur Terre, ça fait tout de suite un enfer très convenable. Paul Claudel

2. Droit et morale

On l’a déjà dit (mais on peut le répéter), ces remarques ne conduisent nullement l’anthropologie judéo-chrétienne à nier la possibilité de construire une société plus juste. Si, pendant des siècles, la voie privilégiée de la charité a été individuelle et privée, il y a longtemps que l’Eglise met en valeur la voie institutionnelle de la charité. Ainsi écrivais-je plus tôt : “Du bienheureux Frédéric Ozanam au pape François en passant par Benoit XVI, l’Église souligne aujourd’hui l’importance de la réponse institutionnelle. Citons ainsi Benoît XVI, dans Caritas in Veritate : « On aime d’autant plus efficacement le prochain que l’on travaille davantage en faveur du bien commun qui répond également à ses besoins réels. Tout chrétien est appelé à vivre cette charité, selon sa vocation et selon ses possibilités d’influence au service de la pólis. C’est là la voie institutionnelle – politique peut-on dire aussi – de la charité, qui n’est pas moins qualifiée et déterminante que la charité qui est directement en rapport avec le prochain, hors des médiations institutionnelles de la cité. ».

Cependant Benoît XVI ajoutait aussitôt : « L’amour – caritas – sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste. Il n’y a aucun ordre juste de l’État qui puisse rendre superflu le service de l’amour. Celui qui veut s’affranchir de l’amour se prépare à s’affranchir de l’homme en tant qu’homme. Il y aura toujours de la souffrance, qui réclame consolation et aide. Il y aura toujours de la solitude. De même, il y aura toujours des situations de nécessité matérielle, pour lesquelles une aide est indispensable, dans le sens d’un amour concret pour le prochain. L’État qui veut pourvoir à tout, qui absorbe tout en lui, devient en définitive une instance bureaucratique qui ne peut assurer l’essentiel dont l’homme souffrant – tout homme – a besoin : le dévouement personnel plein d’amour. Nous n’avons pas besoin d’un État qui régente et domine tout, mais au contraire d’un État qui reconnaisse généreusement et qui soutienne, dans la ligne du principe de subsidiarité, les initiatives qui naissent des différentes forces sociales et qui associent spontanéité et proximité avec les hommes ayant besoin d’aide. (…) Cet amour n’offre pas uniquement aux hommes une aide matérielle, mais également réconfort et soin de l’âme, aide souvent plus nécessaire que le soutien matériel. L’affirmation selon laquelle les structures justes rendraient superflues les œuvres de charité cache en réalité une conception matérialiste de l’homme : le préjugé selon lequel l’homme vivrait «seulement de pain» (Mt 4,4; cf. Dt 8, 3) est une conviction qui humilie l’homme et qui méconnaît précisément ce qui est le plus spécifiquement humain. »

Le droit et la morale ne sont donc pas en contradiction frontale et même si l’Église a toujours privilégié la morale de l’amour et l’exercice de la charité, elle ne nie plus aujourd’hui l’importance du droit, du rôle des institutions et de l’État dans l’exercice d’une société plus juste. Elle accepte même, dans certains cas bien précis (cf. DSE, 401) la lutte armée ! C’est d’ailleurs ce que nous faisons nous-mêmes tous les jours : confronté à un problème, nous pouvons envisager la réponse du droit (porter plainte, par ex.) ou celle de la morale (discuter, dénoncer, dialoguer…). Comte-Sponville rappelait fort justement que « Le but de la politique, ce n’est pas de rendre heureux les gens, mais de combattre le malheur, ce qui est complètement différent ». L’État régule, entretien des rapports de droits et de devoirs, ce qui est bien, mais n’assure pas, disait encore Benoit XVI, ce qui est plus nécessaire encore, ce qui est premier pour l’homme : « des relations de gratuité, de miséricorde et de communion »

Conclusion

1. Quatre principes de l’anthropologie judéo-chrétienne

Nous avons vu que l’anthropologie judéo-chrétienne était sous-tendue par quatre principes :

  • Homo creaturae : l’homme est une créature. La vie est un don.
  • Homo imago Dei : l’homme est une personne de dignité égale à Dieu, contrairement à toutes les autres espèces.
  • Homo Dei capax : l’homme n’a pas seulement été fait par Dieu, il a été fait pour Dieu : il est orienté vers la recherche de sa vérité profonde, il est créé libre, capable de discernement et de choix.
  • Homo peccator : l’homme est intrinsèquement pécheur, porté à faire volontairement ce qui est injuste.

2. Peut-on appliquer l’anthropologie chrétienne ?

De ces quatre principes il serait tentant d’essayer de tirer une politique, un programme clair, concret et immédiatement applicable. Ce n’est pas possible. Rappelons ce qu’en disait Benoît XVI, dans une déclaration très laïque :

L’Église n’a pas de solutions techniques à offrir et ne prétend aucunement s’immiscer dans la politique des États.

Est-ce à dire que les grands principes longuement développés ici ne servent à rien ? Non. Ils donnent une ligne directrice, mais ne sont pas immédiatement applicables. De cela on peut donner plusieurs exemples et plusieurs développements. Ainsi, le principe selon lequel la vie est un don (Homo creaturae) invite les chrétiens à rejeter les atteintes à ce don comme l’euthanasie ou l’avortement. Est-ce à dire que les chrétiens sont favorables à l’interdiction de l’IVG ? Pas nécessairement. Car entre condamner moralement l’avortement et vouloir l’interdire il y a un pas. De plus, la vie de la mère est également un don divin, en application du même principe. De même sur l’euthanasie : quand commence l’euthanasie, quand fini l’acharnement thérapeutique ? Ou encore : le rejet des GUT signifie-t-il que la Sécurité sociale est diabolique ? Sûrement pas.

Certes, les grands traits de l’anthropologie judéo-chrétienne permettent au chrétien de condamner à coup sûr les doctrines qui, de toute évidence, sont violemment opposées aux principes fondamentaux : totalitarisme notamment, qu’il soit nazi ou stalinien, racisme qui nie l’égale dignité de tous les hommes, mais également sexisme qui établit une hiérarchie entre l’homme et la femme, cynisme misanthrope, constructivisme radical, biologisme, ultralibéralisme.

Mais une fois qu’on a dit cela, on n’a pas commencé à former un programme politique ! De là, les divergences et les débats entre chrétiens qui partagent la même anthropologie. Il ne faut pas exagérer les divergences, car, la sociologie politique le sait, la pratique religieuse induit un positionnement à droite constant et massif. Encore que, même ici, les enquêtes sont plus subtiles qu’on ne le croit : car les messalisants, ainsi que les appelle l’INSEE, votent peut être plus à droite, mais moins à l’extrême-droite. Tout de même, il y a des divergences idéologiques et politiques entre chrétiens. Tout simplement parce que faire de la politique suppose de hiérarchiser les problèmes, les énergies, les engagements. Ceux qui interprètent Homo imago Dei comme une nécessité de s’engager en politique ou en association pour que le pauvre, le migrant ou l’étranger soit réellement considéré comme tel, et qu’on lui donne les moyens d’épanouir toutes les dimensions de son être (y compris, donc, matériel), seront classés comme “chrétiens de gauche”. Ceux qui, du même principe, déduisent qu’il faut défendre la liberté d’éducation, les droits de l’enfant à naître, le mariage entre un homme et une femme ou se méfient d’un État trop tutélaire, seront classés comme “chrétiens de droite”. Même les cardinaux ne sont pas toujours d’accord sur ce point, ne parviennent pas à hiérarchiser les critères de discernement !

De plus, il est évident que la plupart des chrétiens ne sont pas férus de doctrine et connaissent mal les grands principes qui sous-tendent leur religion. Ils votent aussi en fonction de leur culture, de leur intérêt, de leur éducation. Au christianisme se mêlent des valeurs bourgeoises, qui peuvent expliquer par exemple pourquoi nombre de catholiques gagnent bien leur vie et défendent un certain libéralisme économique alors que la Bible n’a pas de mots assez durs pour dénoncer les riches et les péchés de l’argent.

Enfin, débattre d’un sujet comme l’immigration ou la bioéthique suppose de rentrer dans le détail, d’échanger des arguments rationnels. Ici, les quatre fondamentaux de l’anthropologie donnent une ligne directrice, un équilibre, mais ne répondent pas aux questions techniques. Dire qu’on doit accueillir l’étranger, d’égale dignité à nous-mêmes, ne signifie pas qu’on doit s’interdire de réguler l’immigration. Dire que la vie est un don ne signifie pas que toute technique d’aide à la procréation est condamnable. Ces questions sont complexes et ne peuvent être résolues par une application simple de principes fondamentaux. Seuls les intégristes et les fondamentalistes, chez qui tout est toujours simple puisqu’il suffirait d’appliquer à la lettre les textes, peuvent penser cela ! C’est particulièrement vrai lorsque des chrétiens sont engagés dans le débat public avec des non-chrétiens. Le débat public suppose d’échanger des arguments raisonnables. Dire que le mariage homosexuel est mauvais parce que la Bible le dit ne convaincra que les chrétiens (et encore !), et fera rire les autres. C’est pourquoi les principes fondamentaux peuvent guider le chrétien dans sa recherche d’un juste équilibre politique, social et culturel, mais ne lui donnent pas la solution aux problèmes, ni ne lui indiquent pour qui voter. Heureusement, d’ailleurs, sinon serait-il encore libre d’avoir des opinions et des idées ?

Les principes de l’anthropologie judéo-chrétienne peuvent donc selon les cas s’accorder avec une politique de gauche ou de droite. De là, aussi, vient la méprise médiatique. Qu’une association s’occupe des sans-abris au nom du christianisme, et qu’on s’aperçoive, comme un Laurent Joffrin ébaubi, que « dès qu’on se tourne vers l’action sociale, on découvre qu’une association sur deux est portée par des catholiques », qu’un pape parle de respect de la Création (donc de la nature), ou appelle à recadrer la finance ou à accueillir les migrants, et boum ! ça y est, l’Église est de gauche. Que la même Église appelle à l’accueille de la vie de son commencement jusqu’à sa fin, insiste sur la complémentarité entre hommes et femmes et sur le fait que la sexualité ne peut justement s’exercer que dans l’engagement total et définitif du mariage, et pouf ! on à affaire à une veille bande de réacs-rétrogrades.

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