Une histoire de la pensée économique depuis 1945 : l’école néoclassique (5/6)

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5. Les nouveaux classiques, la crise du keynésianisme

Les « nouveaux classiques » ou encore la « nouvelle macroéconomie classique » regroupe un ensemble d’auteurs qui ont pour point commun de remettre sévèrement en question, à partir des années 1970, la doctrine keynésienne. Durant tout le début des Trente Glorieuses, en effet, le keynésianisme était dominant et les recettes de Keynes semblaient fonctionner pleinement : taux de chômage inférieur à 4% dans la plupart des pays développés, croissance supérieure à 5%, forte progression des salaires et du pouvoir d’achat, moyennisation de la société, etc.

En 1958, l’économiste anglais W. Phillips trouve, sur données anglaises, une relation empirique décroissante entre taux de chômage et salaires : quand le chômage est bas les salaires progressent rapidement, quand le chômage est élevé les salaires stagnent ou diminuent. C’est la relation de Phillips. Deux ans plus tard, P. Samuelson et R. Solow remplacent les salaires par les prix et trouvent la même relation, cette fois sur données américaines. Dès lors, on parle de courbe de Phillips : cette courbe, parfaitement compatible avec les théories keynésiennes, implique que le gouvernement doit faire un arbitrage entre inflation et chômage. Une politique de relance pourra diminuer le chômage, mais au prix de l’inflation, et inversement. On peut calculer un ratio de sacrifice (ou « coût de la désinflation ») c’est-à-dire le nombre de points de % de PIB auquel on doit renoncer pour chaque point de baisse de l’inflation (en France entre 3 et 5). L’analyse de Samuelson et Solow suggère que le gouvernement doit mener une politique de « stop and go » : relance de la demande (« go ») par des politiques budgétaires et monétaires expansives puis pause (« stop ») lorsque l’inflation devient trop importante.

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Une représentation des politiques de « stop and go » sur données américaines (source Ed Dolan). De 1961 à 1972, le taux de chômage est diminué au prix d’une hausse de l’inflation (courbe jaune) ; de 1972 à 1976, l’inflation augmente fortement et le chômage diminue légèrement, puis l’inflation est réduite au prix d’une hausse du chômage (fin de la courbe rouge) ; enfin, de 1976 à 1985, plusieurs mouvements successifs de réduction de l’inflation-hausse du chômage et inversement peuvent être observées.

A partir des années 1970, un certain nombre de faits (on en reparlera) suggèrent que le keynésianisme est en crise : les politiques de stop and go ne parviennent plus à diminuer le chômage alors même que l’inflation est élevée. Les pays développés connaissent une situation inédite qui combine inflation et chômage : la stagflation. En France la période de stagflation durera environ 15 ans, de 1970 à 1985 : durant cette période l’inflation dépasse en moyenne les 8% annuels alors que la croissance est inférieure à 3%, soit au moins deux points de moins que pendant la période 1950-1970. Le pic de la stagflation est l’année 1975 : pour la première fois en France, le PIB réel recule avec une dépression de -1%, alors que l’inflation cette année-là atteint près de 14% ! La décennie inflationniste prendra fin au milieu des années 1980 : en 1986 le taux d’inflation français descend en dessous des 3% : il ne remontera jamais plus haut depuis.

Ces faits nouveaux vont amener un certain nombre d’auteurs à remettre en question la relation de Philipps et plus généralement l’analyse keynésienne, pour suggérer une autre approche, qui constitue en partie un retour aux sources de la pensée classique. On les appellera les « nouveaux classiques » ou « néoclassiques ». On peut citer principalement M. Friedman, E. Phelps, R. Barro, T. Sargent, R. Lucas (ils obtiendront tous le Prix Nobel). Les principales caractéristiques de ces auteurs sont les suivantes.

A. Un retour microéconomique à l’agent rationnel

Les nouveaux classiques considèrent qu’il faut partir de l’agent rationnel pour comprendre l’économie. L’individu est supposé rationnel et suivre son intérêt. En 1953, dans Essay in positive economics, M. Friedman rejette l’accusation « d’irréalisme » de l’hypothèse d’agent rationnel. Selon lui, ce qui fait la scientificité d’un modèle, ce n’est pas le réalisme de ses hypothèses mais sa capacité à prédire l’avenir. Friedman prend la métaphore du billard : le maître en billard agit comme s’il connaissait les lois physiques qui régissent le comportement des boules. De la même façon, l’entrepreneur agit comme s’il connaissait les équations pour maximiser ses recettes : s’il ne le faisait pas, il ferait faillite. La maximisation de l’utilité et donc de l’intérêt est une hypothèse explicative pertinente, peu importe qu’elle soit réaliste ou pas.

Les néoclassiques estiment également que la théorie macroéconomique peut se déduire des raisonnements microéconomiques car la macroéconomie n’est qu’une agrégation de comportements microéconomiques. Ceci constitue le contrepied de Keynes qui pensait au contraire que ce qu’on avait validement démontré au niveau microéconomique n’était pas forcément valable au niveau agrégé. Parmi les exemples d’application de ce principe épistémologique, on trouve :

– La théorie du capital humain de G. Becker (1964), qui considère qu’une formation est un investissement avec des coûts et des bénéfices. Cet investissement implique des différences de productivité et in fine de revenu. Le salaire est le rendement moyen de l’investissement en capital humain. En moyenne, une année d’études supplémentaires permet un gain salarial de 10 à 15%. Becker invite les pouvoirs publics à investir dans les formations générales, qui permettent au salarié d’utiliser leurs compétences dans plusieurs entreprises, par opposition aux formations spécifiques, qui ne sont utilisables que dans une entreprise particulière. Ici on voit comment Becker introduit l’analyse économique et le calcul coûts-avantages dans un domaine original (l’éducation). Ses disciples iront plus loin et appliqueront cette analyse à tout et n’importe quoi (le mariage, le crime, le suicide, la religion…), en considérant que tout comportement humain est un problème d’allocation des ressources sous contrainte : on parle d’impérialisme économique.

– L’effet « Barro-Ricardo » ou effet théorème de l’équivalence ricardienne, issu d’un article de Robert Barro en 1974. Ce théorème suppose une égalité entre augmentation de la dette publique et augmentation des impôts requise demain pour la rembourser. Ainsi, les agents étant rationnels, ils vont anticiper que les politiques de relance génèreront des hausses d’impôts et épargner en prévision. L’efficacité du multiplicateur en est donc diminuée, voire annulée : toute relance de « désépargne publique » est compensée à l’euro près par une augmentation de l’épargne privée.

B. Le rejet de la relation de Phillips

Dès 1968 dans un article de l’American Economic Review, M. Friedman, estime que la relation de Phillips n’est valable qu’à court terme. Friedman s’appuie sur un retour à la neutralité de la monnaie : la monnaie n’a pas d’impact sur les grandeurs réelles, elle ne change que les grandeurs nominales. C’est la théorie monétariste, une radicalisation de la théorie quantitative de la monnaie qui datait du XVIème siècle (J. Bodin). La théorie quantitative affirme qu’il y a un lien entre masse monétaire et inflation (I. Fisher : MV = PT, soit masse monétaire * vitesse de circulation = prix * nombre de transactions) ; Friedman estime que toute hausse de la quantité de monnaie se traduit par de l’inflation et uniquement par de l’inflation. Friedman admet que, à court terme, les agents peuvent être « trompés » par une politique de relance. Ils croient que la demande supplémentaire leur est personnellement adressée, embauchent, déclenchant le cycle vertueux keynésien. Mais à long terme, leur taux d’inflation anticipé augmente, les agents s’aperçoivent que c’est toute l’économie qui est en surchauffe et que ce n’est pas une demande supplémentaire qui leur est personnellement adressée. Ils réagissent en conséquence et le chômage retourne à son niveau naturel ou structurel. Cette théorie des agents « trompés » à court terme mais « rationnels » à long terme est la théorie des anticipations adaptatives.

En 1972 (Expectations and the Neutrality of Money), R. Lucas va plus loin et considère que même à court terme la relation de Phillips n’existe pas : la courbe de Phillips est en fait une droite verticale. Bien que disposant d’information partielles, les agents vont en faire le meilleur usage possible. Si, par exemple, une politique de relance économique engendre de la croissance mais aussi de l’inflation, l’agent rationnel anticipera cette hausse des prix « au coup suivant » et son comportement fera que la politique de relance engendrera alors plus d’inflation et un peu de croissance, puis seulement de l’inflation et plus du tout de croissance. Lucas en conclut que l’action de l’État finit par s’épuiser et que la politique économique perd de son efficacité.

La théorie des cycles réels développée par F. Kydland et C. Prescott en 1982 (Time to Build and Aggregate Fluctuations), apporte une contribution décisive à l’analyse des fluctuations dans une perspective néoclassique. Kydland et Prescott analysent les cycles comme une réponse optimale des agents à un choc temporaire de productivité. Lorsque la productivité augmente, les agents ont le choix entre consommer plus (l’effet est alors transitoire et limité) ou augmenter leur offre de travail en arbitrant entre travail et loisirs : travailler plus maintenant pour avoir plus de loisirs demain. Le même mécanisme s’applique aux entreprises (embauche, licenciements…). L’impact global dépend du niveau de l’effet de « substitution intertemporel », qui dépend de la façon dont le choix est perçu : temporaire, il y aura des effets car les agents veulent profiter du choc ; durable, cela incitera les agents à préférer le loisir puisque leur revenu réel augmente sans qu’ils aient besoin de travailler autant. Il peut y avoir du retard dans la réaction (jusquà six mois). Au final, la théorie des cycles réels explique les fluctuations économiques par une réaction des agents aux changements dans la productivité. Le cycle n’est pas un déséquilibre mais la manifestation d’un processus d’adaptation d’une économie à l’équilibre, les mécanismes de la crise et de la reprise étant identiques : une fois que toutes les opportunités d’investissement et de consommation ont été épuisées l’économie revient à son état initial en raison de la loi des rendements décroissants et d’une préférence pour les loisirs. Le niveau des prix est considéré par Kydland et Prescott comme contracyclique (à l’encontre de la courbe de Philipps).

Cette théorie constitue une machine de guerre contre le keynésianisme, et ce pour plusieurs raisons. D’un point de vue de la méthode, elle s’inscrit dans l’analyse microéconomique néoclassique la plus standard : les cycles proviennent des réactions rationnelles des agents à un phénomène imprévisible. Surtout, le cycle de productivité est imprévisible et aléatoire, donc l’intervention des gouvernements n’a aucune légitimité, puisqu’elle revient à essayer de contrôler un cycle inéluctable ! Dans tous les cas, les agents perçoivent les politiques discrétionnaires gouvernementales comme durables et donc s’y adaptent, en préférant le loisir. Par exemple, Harold Cole explique la longueur de la récession britannique des années 1930 par des indemnités chômage trop élevées, incitant les individus à préférer le loisir, tandis que Prescott explique que si le niveau de vie est de 30% inférieur en France par rapport aux États-Unis, c’est parce qu’en raison des impôts, les Français ont une préférence pour le loisir plus élevée.

C. Une forte critique de l’étatisme

Les néoclassiques sont libéraux et préconisent un recul de l’interventionnisme étatique en matière économique. Cependant contrairement aux autrichiens ils ne souhaitent pas nécessairement un Etat minimal. Les critiques sont de plusieurs ordres :

Inefficacité des politiques keynésiennes de relance. Aux arguments déjà mentionnés supra on peut ajouter que lorsque les politiques de relance sont financées par l’emprunt, elles génèrent un effet d’éviction. Cet effet avait été théorisé par J-B. Say au XIXème siècle, il est redécouvert par Barro dans les années 1970. Les investissements publics engendrent une forte hausse de la demande de capitaux, ce qui conduit à une hausse du taux d’intérêt, qui réduit l’investissement privé. Ainsi, toute hausse de l’investissement public se traduit par une baisse de l’investissement privé, pour un effet final en termes d’emploi nul ou négatif. Alors que Keynes estimait que le rôle de l’investissement public était de relayer l’investissement privé, trop volatil, l’effet d’éviction insiste sur le fait que l’investissement public risque de nuire à l’investissement privé. Il y a concurrence entre public et privé. Cependant cet effet n’existe qu’en cas de forte substituabilité des emplois publics et privé, de manque d’épargne et de surutilisation des capacités de production, une situation qui ne correspond pas à la situation française. Certains économistes (voir par ex. Algan, Cahuc et Zylberberg 2001) ont cependant trouvé des effets d’éviction au niveau local, notamment dans le secteur de la santé : lorsque l’Etat construit un hôpital et embauche des médecins, il a tendance à détruire des emplois dans la clinique voisine.

Effets désincitatifs. Lorsqu’elles sont financées par des prélèvements obligatoires, les politiques de relance génèrent des effets désincitatifs. C’est l’effet Laffer (1974) du nom d’un conseiller du président américain G. Ford, qu’on a parfois résumé en « trop d’impôts tue l’impôts ». La « courbe de Laffer » stipule qu’il existe un point où une hausse d’impôts entraîne une diminution des recettes fiscales en raison de la désincitation à travailler, consommer et investir qu’elle entraîne. A 100% d’impôts, les prélèvements obligatoires sont maximums mais personne ne travaille ; à 0% d’impôts, les prélèvements sont nuls. La courbe de Laffer se borne à dire qu’il existe un point entre les deux qui maximise les recettes fiscales. Cependant la forme de la courbe est difficile à mesurer. Les études empiriques n’ont pas trouvé d’effet Laffer dans le domaine de la microéconomie du travail : il n’y a pas de lien entre niveau de prélèvements obligatoires et offre de travail sauf pour les femmes de cadres et les jeunes.

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Une critique politique : les décideurs publics agissent dans leur propre intérêt. Cette critique est formulée pour la première fois par J. Buchana et G. Tullock en 1962 (L’analyse du consentement. Fondations logiques de la démocratie constitutionnelle) : ils seront les fondateurs de « l’école des choix publics » (Public Choice) qui entend appliquer aux décideurs publics le calcul coûts-avantages. Par contraste avec la théorie économique classique, qui cherche à savoir quelles politiques seraient les plus efficaces si elles étaient mises en place, la théorie des choix publics étudie quelles décisions ont le plus de chances d’être prises étant donné le contexte politique et institutionnel. Cette théorie part de la critique de la « naïveté de Keynes » à propos des hommes d’Etat. Keynes avait en effet une vision relativement idyllique des hommes d’Etat, dévoués à l’intérêt général : s’ils font mal, c’est qu’ils n’appliquent pas les bonnes idées. L’Etat est un despote bienveillant. Au contraire, l’école des choix publics considère que les décideurs peuvent suivre leur propre intérêt. Si le marché a des défaillances, l’Etat en a aussi. Cette idée va être appliquée à de nombreux faits : l’attribution des marchés publics, les élections, etc. Par exemple, W. Nordhaus explique qu’à l’approche des élections, les gouvernements sont tentés de créer de l’inflation (pour faire baisser le niveau du chômage à court terme, et remporter ainsi les élections) qu’ils combattent ensuite. En 1952, l’économiste A.Down applique à la démocratie le modèle de l’homo oeconomicus : l’électeur est comparé à un consommateur qui compare des offres politiques et demande des biens publics contre des voix, tandis que les candidats sont des offreurs de biens publics contre des voix. Les travaux de l’école du Public choice insistent particulièrement sur le contexte institutionnel et les « règles du jeu » qui engendre l’efficacité (ou l’inefficacité) des décisions publiques.

D. Les recommandations de politique économique

Les néoclassiques s’entendent sur un certain nombre de préconisations de politique économique. La ligne directrice est d’agir sur les structures mêmes de l’économie, généralement en renforçant la concurrence et en améliorant la productivité, pour faire diminuer le chômage. On parle de politiques structurelles. Ces politiques seront aussi appelées « politiques de l’offre » (supply-side economics) et seront mises en œuvre partout à partir des années 1980 : à partir de 1981 aux Etats-Unis (R. Reagan), 1979 au Royaume-Uni (M. Thatcher), 1983 en France (« tournant de la rigueur » mitterrandien après l’échec de la relance keynésienne de 1981). Les recommandations des néoclassiques concernent aussi bien le marché du travail (flexibilisation, par ex. suppression de l’autorisation administrative de licenciement en 1986) que le marché des biens (ouverture à la concurrence de nombreux monopoles publics à partir des années 1980), mais aussi la fiscalité (diminution de la progressivité des prélèvements obligatoires).

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