Une histoire de la pensée économique depuis 1945 : l’école autrichienne (4/6)

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4. L’école autrichienne, l’apologie du libéralisme

Cette école a une place marginale en science économique, du fait de sa combinaison originale de libéralisme radical et d’hétérodoxie. Son nom provient du fait que ses fondateurs étaient de nationalité autrichienne : il s’agit de E. von Böhm-Bawerk, de L. von Mises et surtout de F. Hayek (J.A Schumpeter peut être considéré comme un autrichien hétérodoxe). Les principales caractéristiques de cette école sont les suivantes.

A. Le refus de la mathématisation et de l’agrégation

Les économistes de l’école autrichienne considère que l’économie est une science humaine qui doit partir de l’« action humaine » (titre d’un ouvrage de Ludwig von Mises en 1949). Ainsi, les modélisations théoriques qui agrègent des variables comme la consommation ou l’investissement dans des modèles mathématiques complexes sont considérées comme totalement inaptes à comprendre la réalité. Pour l’école autrichienne, seule une étude microéconomique des motivations et du comportement des agents économiques peut rendre compte de la réalité.

B. Le subjectivisme

Les agents sont des individus ou des organisations qui poursuivent des fins qui leur sont propres et sur lequel il n’y a pas à porter de jugement. Ce raisonnement peut être appelé subjectivisme : chaque individu est singulier, la perception que les individus ont d’une situation ou d’un bien ne doit pas être jugée ou comparée. Ce raisonnement a plusieurs conséquences :

– La valeur d’un bien dépend de la satisfaction qu’il a pour un (ou plusieurs) individu et ce qu’il croit pouvoir en tirer ; il n’y a donc pas de « valeur objective » des biens : l’école autrichienne adhère donc à une théorie (radicalement) subjective de la valeur, basée sur la valeur d’usage (l’utilité). La valeur d’usage est le fondement de la valeur d’échange, ces deux valeurs sont même considérées comme équivalentes.

– La question de la rationalité des agents est rejetée, notamment par Von Mises. Tout agent a ses motivations propres qui peuvent être émotionnelles, pécuniaires, politiques… Avoir une raison d’agir signifie être rationnel, il n’y a donc pas lieu de distinguer entre action rationnelle et action irrationnelle, ce qui est pour Von Mises un jugement de valeur : « C’est un fait que la raison humaine n’est pas infaillible, et que l’homme se trompe souvent dans le choix et l’application des moyens. Une action non appropriée à la fin poursuivie échoue et déçoit. Une telle action est contraire à l’intention qui la guide, mais elle reste rationnelle en ce sens qu’elle résulte d’une délibération -raisonnable encore qu’erronée- et d’un essai -bien qu’inefficace- pour atteindre un objectif déterminé. Les médecins qui, il y a cent ans, employaient dans le traitement du cancer certains procédés que nos docteurs contemporains rejettent étaient -du point de vue de la pathologie de notre temps- mal instruits et par là inefficaces. Mais ils n’agissaient pas irrationnellement ; ils faisaient de leur mieux. »

C. Un ultralibéralisme politique et économique

L’école autrichienne refuse l’intervention économique de l’Etat ou la réduit à la portion congrue. C’est Hayek qui a le plus développé le raisonnement autrichien, notamment dans La présomption fatale (1988), où il synthétise des réflexions antérieures. F. Hayek s’oppose à ce qu’il appelle le « constructivisme », c’est-à-dire l’idée que le gouvernement a pour tâche de construire un certain type de société à partir de valeurs qu’il estime devoir suivre ou au nom de l’intérêt général (dont Hayek réfute l’existence). Hayek lui oppose « l’ordre spontané », ie. l’idée que la société n’a pas de buts, elle est constituée de milliers d’agents qui poursuivent leur propres fins : l’ordre n’émerge du chaos que parce que les individus ont tendance à suivre leur intérêt, et tant que l’Etat protège les droits fondamentaux.

Du point de vue économique, l’information constitue la clé de l’efficacité du système capitaliste : quels produits vont être rentables et lesquels seront des échecs ? Ce salarié est-il adapté pour ce poste ? Faut-il investir dans X ou dans Y ? Hayek estime que le marché, quoique imparfait, est le mieux à même de faire émerger la bonne information par un processus qui ressemble au « tâtonnement » mis en évidence par A. Marshall dans la formation des prix. Chaque entrepreneur a ses propres plans, et même s’ils ne fonctionneront pas tous, l’entrepreneur sera toujours plus capable de dénicher la bonne information que le gouvernement, car il fonctionnera par essai et erreurs dans son propre intérêt, et s’adaptera aux conditions sans cesse changeantes grâce à l’information reçue par les prix. A l’inverse, un gouvernement planificateur est nécessairement incapable de posséder toute l’information nécessaire pour agir efficacement. F. Hayek critique sévèrement les politiques keynésiennes : en relançant l’économie pour stimuler la demande, le gouvernement distord les prix relatifs et fausses les anticipations des entrepreneurs. Il incite tous les agents à se précipiter sur des actifs qu’ils ne voulaient pas nécessairement, maintient en vie des entreprises qui ne sont pas rentables, etc. Au bout d’un moment, une crise de surcapitalisation émerge car chacun s’aperçoit que les mauvais investissements (malinvestments) ont été soutenus par la politique « d’argent facile » et qu’il n’y a pas réellement de demande pour ces actifs. Après le boom inflationniste, c’est le crash : les mauvais investissements doivent être liquidés et le chômage explose. Hayek défendra ce raisonnement dès les années 1930 ; avec d’autres autrichiens et libéraux, il estime que la plupart des crises sont formées ou aggravées par l’intervention des pouvoirs publics et en particulier celle de la Banque centrale qui fausse les prix avec des taux d’intérêt artificiellement bas.

D. Les préconisations de politique économique de l’école autrichienne

Tout investissement doit être financé par une épargne préalable de façon à ne pas modifier la perception que les agents ont du risque : le prix de chaque actif (y compris de l’argent, via l’intérêt) doit refléter sa valeur réelle (qui est aussi sa valeur d’échange) et ne pas être modifié par une intervention publique. Ainsi, chaque entreprise choisit pour elle-même son détour de production (terme qui désigne le fait de renoncer à produire des biens de consommations pour produire des biens de production) en fonction du taux de l’intérêt, exprimé sur le marché des capitaux.

Que faire en cas de capacités de production inemployées ? Rien !  En effet, les entrepreneurs seront les plus à mêmes de savoir quoi faire des capacités de production inemployées (par ex. des ouvriers au chômage). La crise est l’équivalent d’une purge qui permet au marché de retrouver des prix (y compris les salaires) qui reflètent la réalité des conditions de l’échange, et qui élimine les entreprises non rentables. Aucun gouvernement ne peut se targuer de l’omniscience nécessaire pour produire une allocation optimale. En voulant intervenir, le gouvernement ne ferait que renforcer et prolonger la crise.

NB : il y a quelques années une série de vidéos de rap avait mis en scène le débat Keynes/Hayek : voir ici et .

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