Parcoursup n’est qu’un symptôme (2/2)

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J’ai expliqué précédemment en quoi la plateforme Parcoursup n’était qu’une manière (pas si mauvaise) de gérer la pénurie dans l’enseignement supérieur, pénurie qui est en réalité le vrai sujet. La question est donc de savoir si on a un problème de flux de bacheliers ou de places dans l’enseignement supérieur, ou un mélange des deux, et comment y remédier.

Une explosion du flux de bacheliers

S’agissant du flux de bacheliers, commençons par dire qu’il a explosé. En 1964, au moment où Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron écrivent les Héritiers pour dénoncer les inégalités scolaires, un peu moins de 15% d’une classe d’âge obtient le baccalauréat (avec un taux de réussite de 60%). Peu après apparaît le bac technologique, et 20 ans plus tard le bac professionnel. 1989 est une date clef : pour la première fois, la loi fixe l’objectif de 80% d’une génération au niveau du baccalauréat. Il sera atteint 30 ans plus tard.

En 2026, les 80% représentent presque 700 000 jeunes chaque année. Le taux de réussite moyen de l’examen est de 90%, et même 95% dans la série générale. N’en concluons pas trop vite qu’on le donne à tout le monde : il est facile de le réussir…à condition d’être parvenu jusqu’en terminale. La série générale représentant 55% des élèves, la part d’une génération qui obtient le sésame est en fait de 42% (0.8×0.55), ce qui est assez loin de « tout le monde », tout en étant trois fois plus élevé qu’à l’époque de Bourdieu.

Pourquoi augmenter le niveau d’études

Pourquoi pousser davantage de jeunes à faire une formation plus poussée ? Les raisons qui ont motivé l’objectif des 80% sont légitimes : développer la montée en compétences de la population française dans un monde où les dirigeants anticipaient (à raison) une baisse des besoins en travail peu qualifié, dans une économie mondialisée appelée à être plus compétitive. La révolution IA ne fait que confirmer ce que les économistes disent depuis longtemps : un pays où les conséquences se diffusent trop lentement et où la population manque de « capital humain » (qualifications) ne peut que décliner et subir la domination économique et géopolitique des pays plus avancés. Ce qui est vrai collectivement est vrai individuellement : les plus diplômés ont en moyenne de meilleurs salaires, moins de chômage et une meilleure insertion sur le marché du travail. L’éducation est la mère de toutes les batailles, comme disait l’autre.

Le niveau baisse

Problème : le niveau baisse. Je ne reviendrai pas ici en détail sur ce qui est désormais très largement documenté, que ce soit par des enquêtes nationales (tests de positionnement, dictée nationale de CM2 avec un texte identique depuis 1982 et dont le taux de fautes a augmenté de 80%), ou par les enquêtes internationales, de TIMSS à PIRLS en passant par la célèbre PISA, dont les derniers résultats ont été largement commentés. A quoi on peut ajouter quelque chose de moins objectivé mais qui a de la valeur à mes yeux : les innombrables témoignages des enseignants, du primaire au supérieur, qui relatent la diminution, parfois l’effondrement, des compétences en compréhension de textes complexes, mathématiques, raisonnement, culture générale.

Je ne démêlerai pas non plus l’écheveau des causes :  une récente note du Haut-Commissariat au Plan, reprenant toutes les données connues, recensait pas moins de quatre séries d’hypothèses, toutes mutuellement compatibles : évolution de l’environnement des élèves (rôle des écrans, rapport à l’autorité et au savoir), caractéristiques des enseignants (recrutement, formation, motivation), pratiques pédagogiques (plus ou moins efficaces), programmes scolaires (plus ou moins clairs et adaptés à l’âge des élèves) et enfin organisation du système scolaire (taille des classes, rythme des journées, fréquence des vacances, public vs privé,…).

On a donc ce paradoxe bien connu des enseignants : le niveau de diplôme monte, mais les compétences acquises pour chaque diplôme diminuent. On fait passer des élèves au niveau supérieur, ils obtiennent souvent le diplôme, mais pas les compétences qu’ils sont censés acquérir. Du moins, pas tous. Le taux de réussite n’est pas en cause : un taux de réussite de 95% et même de 100% ne serait nullement un problème si tous les élèves en sortaient avec les compétences nécessaires. Le bac est un examen et non un concours : personne ne s’offusque du taux de réussite au permis de conduire.

Mais voilà : tandis les enquêtes et l’expérience de terrain montrent unanimement une baisse du niveau, le taux de réussite n’a fait que grimper, avec un stupéfiant décalage des notes vers le haut : dans les années 1990, le taux de mention « très bien » au baccalauréat général était de l’ordre de 1%. Les trois-quarts des élèves l’obtenaient sans mention. C’est l’inverse aujourd’hui : 80% ont une mention et 15% obtiennent très bien ! Ce décalage criant fausse les comparaisons dans le temps, puisque la montée en certifications de la population ne signifie plus de façon certaine la montée en compétences.

Dès lors, que faire ?

Deux mauvaises réponses

Il faudrait déjà se débarrasser des approches sans issues. J’en distingue deux : une marquée à droite, une autre à gauche.

La première voie sans issue consiste à dire (sans l’assumer clairement) qu’il faut revenir aux années 1960 : le bac doit être réservé à une élite de 20%, 30 ou 40% d’une classe d’âge, en tout cas beaucoup moins que les 80% actuels. Les élèves les plus fragiles, très souvent issus des classes populaires, doivent donc être réorientés plus tôt en suivant le modèle allemand : dès 11 ans, direction la voie professionnelle. Fini collège unique et pénurie de places dans le supérieur. Parcoursup est sauf, problème réglé.

Je n’ai guère besoin de m’étendre sur l’aversion que m’inspire ce projet. C’est une faute économique : elle réduirait le niveau éducatif moyen des Français à une époque où nous n’avons jamais eu tant besoin d’une population qualifiée. C’est une faute morale : elle procède d’une vision darwinienne de l’éducation qui aggraverait le gouffre déjà béant des inégalités scolaires. C’est une faute scientifique : elle repose sur des préjugés biologisants de type « tout le monde n’est pas fait pour aller jusqu’au bac », sous-entendu c’est d’abord une question de talent, quasiment inné, les conditions matérielles d’études étant évacuées d’un revers de la main, alors qu’elles sont la clef de toute réussite. Avant de savoir si tout le monde n’est pas fait pour aller jusqu’au bac, si on essayait de diminuer un peu les inégalités des chances au primaire ?

A cette stupidité réactionnaire répond une illusion nocive encore ancrée à gauche : celle d’une éducation sans sélection, sans examens et sans pression, presque sans exigences. Même si elle est moins répandue qu’avant, je n’ai pas le sentiment qu’elle ait vraiment disparu. Elle façonne encore nombre de contestations étudiantes, quelques politiques universitaires locales et plusieurs projets politiques pour l’école. Remarquons que cette vision prend très directement racine dans une conception aristocratique de l’éducation : les études sont bonnes en soi, peu importe et même tant mieux si elles n’ont qu’un lointain rapport avec le marché du travail. Flâner quelques années à la fac aux frais du contribuable est pensé comme un rite de passage, presque une vertu. J’insiste sur le caractère bourgeois de cette conception : celui dont les parents n’ont ni réseaux ni capital, a fortiori l’étudiant immigré, n’a pas les moyens de jouer les bohèmes pendant 2 ou 3 ans et doit impérativement réussir son insertion professionnelle. C’est une question vitale pour lui.

Cette approche n’aime pas le mot sélection. Mais c’est seulement un vilain mot pour dire orientation. Comment ses défenseurs peuvent-ils se satisfaire d’un taux d’échec qui tutoie fréquemment les 60% en première année de licence ? Comme le soulignaient les sociologues de l’éducation Marie Duru-Bellat et François Dubet dans A bas la sélection ! Misère de la critique, faire croire que l’université peut accueillir tout le monde sans aucun critère ni régulation conduit à une « sélection par l’échec » encore plus violente et socialement injuste pour les étudiants les plus fragiles. Il est parfaitement ahurissant d’entendre LFI se proposer d’abolir Parcoursup pour le remplacer par… rien. Sélectionner, ce n’est pas seulement trier : c’est aussi s’assurer que la formation dans laquelle les étudiants s’engagent correspond à leurs capacités, et ainsi les accompagner pour qu’ils puissent y réussir.

Que faire ?

Mieux accompagner les élèves, d’abord, pour que l’orientation soit le moins possible subie ou mal informée. Et la première chose à faire est de diminuer le nombre moyen d’élèves par classe, abominable en France : il faut n’avoir jamais enseigné pour croire qu’à 30 élèves par classe (moyenne française dans l’enseignement général, parmi les plus élevées de l’OCDE), on peut faire quelque progrès que ce soit. C’est un choix budgétaire constant de la France de sacrifier son éducation au profit d’autres dépenses, en particulier les retraites.

On peut jaser longtemps sur les résultats de PISA et de nombreuses pistes existent, mais il ne faut pas attendre de miracles quand la France dépense, par élève et en parité de pouvoir d’achat, 11% de moins que la moyenne de l’OCDE au primaire et 6% de moins au collège, là où tout se joue en termes d’apprentissage fondamentaux. Elle dépense à peu près pareil dans le supérieur et sensiblement plus au lycée, ce qui s’explique principalement par un nombre d’heures de cours élevé à ces niveaux et les dépenses des lycées professionnels, plus élevés qu’ailleurs. Encore faut-il nuancer ces chiffres car les dépenses de retraites des ex-enseignants sont incluses dans le budget, et ne sont par définition pas consacrées à éduquer les élèves (voir ici)

Augmenter le nombre de places dans le supérieur, ensuite. Sur les dix dernière années, le flux de bacheliers annuel est nettement plus élevé à l’augmentation des places dans l’enseignement supérieur, particulièrement dans l’enseignement supérieur public. Cela se traduit par un nombre croissant de néo-bacheliers qui ne reçoivent aucune proposition, jusqu’à 11% en Ile-de-France l’année dernière (voir ce rapport parlementaire). Gérer la pénurie n’est pas satisfaisant.

Combien faut-il d’argent ? Dans une note très récente, deux chercheuses en économie chiffrent à moins de 3 milliards l’ouverture de 120 000 places dans l’enseignement supérieur et estiment qu’il n’en coûterait rien de réduire le nombre d’élèves par classe : avec la chute démographique, il suffit de ne supprimer aucun poste et de bénéficier ainsi d’un dividende démographique qui permettrait de faire baisser de 25% le nombre d’élèves par classe en primaire. Soit l’inverse de la politique actuelle. Les deux économistes proposent d’ailleurs un très intéressant programme complet pour l’école, chiffré à 12 milliards au total. Pas une paille, mais pas une somme colossale non plus : c’est moins que l’indexation complète des retraites sur l’inflation sur une année. Elles proposent de le financer par une augmentation de l’impôt sur les patrimoines via notamment l’assurance-vie, les droits de succession et l’héritage.

On peut garder Parcoursup. Même améliorable, le système est meilleur que son prédécesseur. Le supprimer sans le remplacer ne ferait du bien à personne, et sûrement pas aux étudiants dans l’illusion que tout le monde peut faire un BUT GEA, aller à Science Po ou à Assas. La plateforme n’est qu’un symptôme de difficultés structurelles qu’on a évoqué au long de ces deux articles.

Du reste, l’éducation n’est pas qu’un mariage entre un projet d’orientation et une place dans une formation : c’est aussi une question macroéconomique. On peut soutenir que, dans la situation économique actuelle, la France a besoin de former plus d’ingénieurs et moins de philosophes. Il ne s’agit pas se lancer dans la rhétorique réactionnaire consistant à mépriser les sciences humaines. Mais de s’interroger sur les volumes : en 2025 d’après l’INSEE, les étudiants français en arts, lettres et sciences humaines représentaient 30% des inscrits en faculté et quasiment 20% du total de tous les étudiants. En comparaison, les ingénieurs étaient respectivement 2% et 6%, les formations en économie 13% (même en incluant les écoles de commerce), les études de santé 15%, même en incluant les écoles paramédicales. Autrement dit, la France forme plus d’étudiants en arts, lettres et sciences humaines que dans tout autre champ disciplinaire. Or on sait parfaitement que ces formations conduisent à, quelques exceptions près (l’enseignement), à une insertion plus difficile sur le marché du travail, à des salaires plus faibles, ou, ce qui est le plus courant, à occuper un emploi ayant peu de rapport avec sa formation initiale, ce qui constitue un gaspillage d’argent public.

Je ne sors pas cela de mon imagination : le même rapport parlementaire cité plus haut consacre un long développement chiffré à la situation de la licence en psychologie, une formation très demandée où les étudiants n’ont qu’une vague idée des débouchés réels (qui sont limités après une licence)  et des exigences de ces études, au point que près d’un tiers envisage d’arrêter pour des raisons de santé mentale : qui peut s’en satisfaire ?

Une société moderne a bien sûr besoin d’historiens, de sociologues et de philosophes. Mais certainement pas dans ces proportions. Je ne partage pas la vision de l’éducation-bohème : prolonger les études sans garantie d’emploi qualifié en rapport avec ces compétences n’est bon ni pour l’Etat qui finance les études, ni pour les étudiants qui y perdent des années et parfois leur santé mentale. Le secondaire est fait pour la culture générale. A l’université, nous avons besoin de débouchés clairement identifiables.

Parcoursup n’est qu’un symptôme (1/2)

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J’ai déjà dit ici à plusieurs reprises combien je partageais les revendications du mouvement lycéen et quel mal Jean-Michel Blanquer avait fait à l’école. Mais il ne faut pas tout confondre.

Parcoursup n’est pas le problème, c’est un symptôme. Un symptôme d’un problème qu’on comprend avec un chiffre simple : environ 70% des places disponibles dans l’enseignement supérieur sont sélectives, et seulement 30% sont libres d’accès pour tout bachelier. C’est de là que provient réellement la colère lycéenne : l’idée qu’avoir son bac garantit une place dans l’enseignement supérieur n’est plus vraie du tout, malgré la loi de 1984, toujours en vigueur, qui interdit juridiquement aux Universités de sélectionner leurs bacheliers.

D’où vient ce 70% ? D’abord, la part des formations qui sont sélectives de droit a augmenté : il s’agit des BTS, DUT, classes préparatoires, double-licences, grandes écoles publiques comme l’ENS ou Science-Po, qui sont sélectives depuis des décennies, c’est-à-dire qu’elles regardent les résultats scolaires de leurs élèves avant de les accepter, et offrent en échange une formation gratuite de bonne qualité avec un encadrement bien meilleur qu’à l’Université. Ces formations représentent aujourd’hui un peu moins de 60% des places disponibles.

Reste les licences universitaires non-sélectives, soumises à la loi de 1984. Parmi elles, 25% sont dites « en tension » : le nombre de demandes excède le nombre de places disponibles, elles sont donc sélectives de fait. Il reste donc 75%x40% = 30% de places disponibles qui ne sont pas sélectives du tout, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas le droit de regarder les résultats scolaires : mais elles appliquent quand même d’autres critères !

Lesquels ? C’était le grand enjeu du passage de APB (Admission Post-Bac), qui existait avant 2017, à Parcoursup. Les critiques sur le Grand Méchant Algorithme frisent le ridicule : un algorithme, ce n’est rien d’autre qu’une façon d’organiser de l’information. Quand on a des centaines de milliers de bacheliers qui veulent rejoindre simultanément des milliers de formation, bien sûr qu’on a besoin d’un algorithme, ne serait-ce que pour organiser les affectations. La seule question qui compte est : sur quels critères fonctionne-t-il ?

Je vais aller à l’essentiel : avec le système APB, l’algorithme était national et appliquait successivement un certain nombre de critères pour affecter les étudiants, dans l’ordre : proximité géographique, hiérarchie des voeux de l’étudiant, situation familiale, et en dernier recours… le tirage au sort.

Pourquoi le tirage au sort ? Parce qu’examiner les résultats scolaires est juridiquement interdit, on vient de le dire, et qu’il faut bien départager deux bacheliers quand on a épuisé tous les autres critères et qu’il n’y a toujours pas assez de places. Le nombre d’étudiants concernés était limité chaque année, mais commençait à représenter tout de même plusieurs milliers d’élèves. En septembre, la presse pouvait donc titrer sur « cet élève avec 18 de moyenne qui a été refusé en médecine au profit d’un autre avec 12, en raison du tirage au sort ». Un scandale logique.

Il faut bien l’avoir en tête : le fond du problème, c’est le nombre de places disponibles rapporté au flux de bacheliers annuel. On peut traiter ce problème de plusieurs manières qui sont toutes politiques. La première est de réduire le flux de bachelier, donc de revenir sur l’objectif des « 80% d’une génération au bac », qui a été énoncé en 1987 par le ministère de l’éducation nationale d’alors et a été atteint en 2019 (sur ces 80%, on a une petite moitié de bacheliers généraux et les autres se répartissent entre professionnels et technologiques). Une seconde possibilité est d’augmenter le nombre de places disponibles dans l’enseignement supérieur. La dernière est de gérer la pénurie avec une plateforme qui autorise la prise en compte des résultats de l’élève dans les licences en tension.

Ce que fait vraiment Parcoursup, c’est remplacer un algorithme national basé sur des critères simples, mais qui peuvent être injustes, par une gestion décentralisée où chaque responsable de licence en tension examine (de façon plus ou moins automatisée) les candidatures à partir des notes, et donc sélectionne ses étudiants. La loi ORE de 2018 qui installe Parcoursup autorise d’ailleurs explicitement la sélection sur résultats des licences en tension. Le résultat est un système paradoxal : à la fois plus transparent et plus « à la main » des élèves, car ceux-ci peuvent prendre connaissance des critères d’admission de chaque licence, qui regarde leurs résultats et exigent même dans certains cas de formuler un véritable mini-CV + lettre de motivation. De plus, l’Université est tenue de communiquer ouvertement le nombre de places disponibles, le taux d’accès, le profil des étudiants admis l’année dernière, et les élèves ont en temps réel leur rang dans la file d’attente.

En même temps, le stress est accentué, parce que le nombre de places disponibles est faible par rapport à la demande et que la décentralisation des décisions produit un système beaucoup plus lent : l’ordinateur d’APB centralisait tout, appliquait tous les critères dans l’ordre, c’était assez rapide. Parcoursup est bien plus lent : lors de la phase principale d’admission, chaque élève doit retourner toutes les 48h sur la plateforme pour voir s’il a avancé dans la file d’attente, s’il a reçu des propositions d’admission, qu’il peut accepter, refuser ou conserver en attente, et ainsi de suite pendant des semaines jusqu’à ce que tout le monde ait une place, ou plutôt non : chaque années, environ 10% des lycéens (plusieurs dizaines de milliers en valeur absolue) se retrouvent sans affectation parce que toutes les formations les ont refusé et/ou qu’ils ont fait des demandes irréalistes par rapport à leurs résultats scolaires (NB : le genre d’élèves qui n’écoute pas son professeur principal de terminale). Il leur faut attendre la « phase complémentaire », qui dure tout l’été, et se rabattre sur les places restantes, qu’inévitablement, ils n’ont pas demandé, ce qui laisse augurer un taux d’échec colossal et une frustration certaine ; ou partir vers des formations privées hors-Parcoursup ; ou abandonner leur projet d’études supérieures.

Je le répète : il faudra toujours un algorithme d’affectation et Parcoursup, quoique lent, est objectivement plus juste qu’un système qui conduit au tirage au sort. Seulement, la plateforme n’est qu’une manière de gérer le manque de places. La question de fond est donc de savoir comment on traite cette pénurie, qui devrait d’ailleurs ralentir à mesure que la démographie s’effondre, mais cela peut prendre encore quelques années.

La réponse de la droite est traditionnellement de raréfier le flux de bacheliers en augmentant la sélection précocement, abandonnant donc l’objectif de « 80% d’une génération au bac ». La réponse de la gauche est de dire qu’il faut créer davantage de places dans l’enseignement supérieur pour accueillir tout le monde et sélectionner le moins possible. Ces deux approches procèdent de visions différentes de la place de l’éducation dans la société, du niveau des diplômes, des priorités du budget de l’Etat, de la façon dont on doit accompagner les élèves et même de ce qu’on doit transmettre. Les deux ont leurs avantages et leurs inconvénients. J’y reviendrai dans un prochain post.

Entendons-nous les lycéens ?

Manifestation parisienne du 6 octobre 2026, boulevard Voltaire.Par Jules*   Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=201234809

Ceci est la reprise d’un article écrit pour la revue Esprit, et disponible ici 

Dans les hiérarchies économiques, politiques et symboliques françaises, peu de groupes sociaux ont moins de pouvoir que les lycéens. La majorité d’entre eux sont mineurs, ceux qui ne le sont pas votent peu et ne représentent pas une cible électorale intéressante  ; leur pouvoir d’achat est quasi-nul ; et s’il y a un relatif pouvoir culturel de la jeunesse, il concerne plutôt l’âge étudiant que les lycéens. Il faudrait commencer par cette donnée de base : le lycéen se trouve précisément à l’interface entre l’âge de l’enfance, où la politique, si elle parvient à la conscience, n’est rien d’autre que de la morale ; et l’âge adulte, où la politique apparaît plus clairement comme l’art de choisir entre différentes options contraires et contraintes. Le lycéen a souvent juste assez de conscience politique pour comprendre qu’il est celui qui dispose du moins de pouvoir sur l’institution qui organise une partie considérable de sa vie : l’école. Les élèves supportent très peu de pouvoir réel mais énormément d’injonctions. Ils doivent travailler davantage, s’orienter intelligemment, limiter leurs écrans, adopter les bons comportements, se soumettre à l’évaluation permanente, prendre soin de leur santé mentale, devenir des citoyens responsables et préparer leur insertion professionnelle.

Un mouvement de jeune spontané n’est pas un syndicat ou un parti politique structuré en capacité de présenter un catalogue de mesures chiffrées. Il n’est donc pas surprenant que les revendications des lycéens mobilisés depuis le 18 septembre soient parfois confuses, avec des mots d’ordre hétéroclites, des formes d’action désordonnées, parfois violentes. On y trouve, en vrac, Parcoursup, les professeurs absents, les classes surchargées, les bâtiments dégradés, les emplois du temps, les salaires des enseignants, les téléphones portables, le climat, la police. On y trouve des jeunes très politisés, d’autres très peu, des adolescents profondément préoccupés par leur avenir, d’autres qui veulent simplement sécher les cours et se greffent au mouvement par opportunisme. Certains veulent dénoncer les inégalités scolaires. D’autres viennent parce que leurs amis y sont. Certains connaissent parfaitement les enjeux de Parcoursup, d’autres utilisent le mot sans savoir vraiment comment fonctionne la plateforme. Il peut y avoir de la conscience politique, de l’imitation, de la colère, de l’ennui et du goût de l’aventure dans le même cortège. Quoi d’anormal ? Derrière cette incohérence, un point commun : une génération, comme d’autres avant elle, qui a le sentiment que beaucoup de décisions sont prises à son sujet mais jamais avec elle.

Les mouvements populaires, même ceux des adultes, ne commencent pas par une théorie ordonnée de leur propre mécontentement. S’il y a une théorie, c’est celle du vase et de la goutte d’eau. Du reste, les lycéens ne sont pas des salariés : même lorsque les conditions de travail sont difficiles, un employé dispose d’une certaine marge de négociation avec son employeur, jusqu’à la démission. Le blocage d’une usine est plutôt un dernier recours. De quels recours démocratiques disposent les lycéens ? Il existe des instances de dialogue au sein des établissements scolaires mais leur pouvoir est très limité, et dérisoire à l’échelle nationale. Surtout, l’histoire des dix dernières années, car il faut bien commencer quelque part, est l’histoire d’une multiplication des réformes scolaires sans jamais considérer l’avis des premiers concernés : les élèves et leurs enseignants.

Prenons les réformes de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale sous le premier mandat d’Emmanuel Macron. Elles bouleversent radicalement l’organisation du lycée en introduisant un système de spécialités pour environ la moitié de l’emploi du temps hebdomadaire. À quoi s’ajoute une modification de tous les programmes et l’introduction d’un nouveau système de sélection dans l’enseignement supérieur (Parcoursup). Le tout, en moins de trois ans, c’est-à-dire à marche forcée. À quinze ans, les élèves de seconde générale découvrent donc à la rentrée 2018 qu’il leur faut désormais choisir trois spécialités, parmi treize, qui détermineront très fortement la suite de leur carrière scolaire. À la rentrée de septembre qui suit, toutes les notes comptent pour le bac. Elles sont renseignées dans Parcoursup et constituent un élément central de l’admission dans le supérieur. En conséquence :  le stress de l’évaluation est nettement augmenté, tandis que leurs professeurs subissent une pression inédite pour « bien noter », avec son lot de négociations, tricheries, courriels des parents. Personne de censé ne soutiendrait que le moniteur de conduite soit aussi celui qui fait passer l’épreuve du permis, ou l’entraineur d’une équipe celui qui arbitre le match. Pourtant, c’est exactement ce que fait cette réforme : elle fusionne la fonction du coach et de l’arbitre pour 40% de la note finale.

Que dire de la désorganisation massive des établissements introduite par ces réformes ? Qui sait qu’il est désormais impossible à un enseignant de lycée d’assister à tous les conseils de classe de ses élèves puisqu’ils proviennent de plusieurs classes différentes, dont les conseils ont souvent lieu en même temps ? Qui, au ministère, l’avait anticipé ? Qui a demandé l’avis des lycéens avant de bouleverser leur lycée ? Qui a écouté les professeurs lorsqu’ils ont unanimement mis en garde envers les dérives d’un tel système, au point que certains d’entre eux firent de la « rétention de copies » lors du bac 2019, s’attirant les foudres du ministère ? Que le lecteur pardonne le sarcasme : ce que Jean-Michel Blanquer a fait de plus notable en cinq ans, à part bouleverser le lycée sans rien demander à personne et ne pas augmenter les enseignants d’un centime, c’est  multiplier les sorties polémiques sur « l’islamo-gauchisme à l’université », générer des protocoles Covid incompréhensibles depuis Ibiza (je n’invente rien) et critiquer « l’absentéisme » des professeurs.

Les années suivantes ont vu défiler sept (!) ministres différents, dont l’inénarrable Amélie Oudéa-Castéra, se plaignant devant les journalistes d’une difficulté – le remplacement des professeurs absents, revendication qui revient nettement chez les lycéens – qu’elle avait pour mission de résoudre. Rappelons que le taux d’arrêt maladie des enseignants est moins élevé que la moyenne du public et même moins élevé que le secteur privé (8,2 jours contre 10,6 en 2024) alors qu’on pourrait s’attendre à davantage dans une profession très largement féminisée (enfants malades, congés maternité…). L’arrêt d’un enseignant non remplacé est cependant très visible car il impacte toutes ses classes : plus de 15 millions d’heures de classe perdues chaque année ! Qu’a fait le ministère depuis dix ans sur ce sujet crucial qui agace tant les parents que leurs enfants ? Si les remplacements de longue durée sont officiellement bien couverts (94%), on peut discuter de la qualité de ceux-ci eut égard à la paie proposée : un enseignant contractuel débutant touche à peine plus que le SMIC, et il s’agit la plupart de temps de personnes non formées et recrutées à la va-vite . Quant aux remplacements de courte durée normalement gérés en interne, que le grandiloquent « pacte » était censé résoudre, ils sont inférieurs à 15% des absences. Là encore, il faut mentionner un effet de la réforme : un enseignant de spécialité ne peut pas facilement remplacer un collègue absent sur sa matière, puisque ce ne sont pas les mêmes élèves.

On a parlé du vase : reste la goutte d’eau. Des canicules inédites en France, un ministère qui improvise (« qui aurait pu prédire » …), et laisse des élèves passer des examens par 35, 36 ou 37 degrés, alors que certains établissements frôlent l’insalubrité. Toilettes fermées, absence d’infirmière, locaux dégradés, manque de personnels : des lycéens interrogés par Le Monde dans plusieurs villes décrivent des situations qui se ressemblent fortement. Le ministère lui-même a lancé au printemps 2026 une enquête nationale portant sur l’état du bâti scolaire et qui sera publiée à la fin de l’année. Bien entendu, les locaux ne sont pas vétustes partout. L’enjeu dépasse les quelques établissements particulièrement dégradés et dans lesquels les mobilisations ont été les plus fortes.

Reste la question des téléphones : sujet le plus récent et le plus symbolique. Une personne extérieure à l’Éducation nationale n’y verra qu’une revendication puérile. Cela se comprend : on peut parfaitement considérer (c’est mon cas) que l’interdiction du téléphone au lycée est une nécessité pédagogique. L’usage massif des écrans pose des problèmes bien connus et il n’y a rien d’absurde à créer des espaces scolaires où les adolescents sont temporairement déconnectés. Mais revenons un instant sur la méthode, dont les enseignants sont coutumiers  depuis années : l’interdiction est annoncée discrètement début juillet ; si vous n’avez pas lu le Bulletin officiel ou la presse, vous l’apprenez à la rentrée. L’impréparation est totale, et chaque établissement est prié de s’organiser au plus vite. Certaines régions commandent par dizaines de milliers des « pochettes anti-téléphones » ou des casiers sécurisés.

Il n’est pas nécessaire de faire étalage de son mépris (un lycéen est forcément « manipulé », si possible par Jean-Luc Mélenchon) pour comprendre que si votre établissement manque de professeurs, que vos salles se sont transformées en four au mois de juin, que votre classe compte 32 élèves (la moyenne nationale est légèrement supérieure à 30 : un record européen), que vos sanitaires sont dégradés et que votre avenir dépend d’un système d’orientation très complexe et stressant, le déploiement rapide de casiers à plusieurs millions pour organiser l’enfermement des téléphones peut produire… une certaine frustration. Les décisions politiques ne sont pas qu’affaire de fond, mais aussi de symboles, peut-être même essentiellement de symboles. Or ici le symbole est désastreux.

D’aucuns reprocheront à cette chronique de ne rien dire des violences des manifestants ; d’autres, de celles de la police. C’est qu’en dix jours, tout a déjà été dit sur le sujet dans une époque qui n’aime rien tant qu’opposer des « camps » et partager en boucle  les images les plus spectaculaires, qui d’un lycée en flamme, qui d’une brutalité policière. C’est que ces phénomènes d’emballement ne sont pas propres aux lycéens, même s’ils y sont exacerbés par des effets de contagion puissants dans la jeunesse, et la recherche d’adrénaline : on défie l’autorité, on fait quelque chose qui sort de l’ordinaire. La chronologie politique, en revanche, est de manière saisissante très similaire avec celle des Gilets jaunes : revendications d’abord pacifiques, ignorance des décideurs, montée de la colère, montée des tensions, greffe progressive des voyous désœuvrés , rarement lycéens, qui ne viennent que pour affronter la police, répression policière brutale, cycle infernal.

Et si, au lieu de rire des pancartes (pas toujours) maladroites, des slogans contradictoires ou des adolescents qui découvrent simultanément la politique, le rapport de force et le plaisir étrange de désobéir collectivement, une société démocratique était capable de distinguer la forme du message ? Et si, au lieu d’imposer aux établissements, dans un paradoxe inouï, d’organiser un « temps de démocratie interne », comme si les revendications n’étaient pas assez claires et comme s’il s’agissait de questions internes, Monsieur Lecornu avait choisi d’écouter les signaux faibles dès la mi-septembre ? Et si la couverture médiatique n’était pas obsédée par la sécurité, le maintien de l’ordre, les poubelles en flamme, mais davantage par les conditions matérielles d’enseignement ? Et s’il n’était pas nécessaire de tout bloquer pour être entendu ?

Mbappé, l’Equipe, et le système scolaire français

En tant que footix invétéré (NB : un footix est un passionné de football, mais seulement tous les quatre ans), je suis toujours surpris des notes du célèbre journal L’Equipe après chaque match. Quand la France écrase la Suède, le 30 juin dernier, au terme d’un match parfait lors duquel Kilian Mbappé inscrit un doublé, il ne reçoit jamais qu’un 8/10, seul Michael Olise étant gratifié d’un 9. L’Equipe applique le même barème de notation depuis les années 1980 : un 6 ou un 7 est déjà un très bon match ; un 8 un excellent match, un 9 un match exceptionnel. Et le 10 ? En quarante ans, le journal n’en a délivré qu’une vingtaine : autant dire que cette note est rarissime, signalant un match historique. Même Zidane en 1998 n’obtint qu’un 9 !

Vous me voyez venir : le parallèle est évident avec les notes du système scolaire français, dont L’Equipe s’inspire explicitement. La France, comme quelques pays latins, a historiquement une culture de la notation dans laquelle il est très difficile d’obtenir la note maximale. L’idée générale est qu’un 20/20 doit être très rare : ce n’est pas seulement une très bonne copie, qui répond parfaitement aux attentes du programme, c’est une copie « brillante », ce fameux adjectif qui signale l’effet « waouh » : l’élève ne se contente pas de maitriser le cours, il le sublime et le dépasse, il réalise à peu près ce qu’un professeur pourrait produire de mieux. En France, le 20 est traditionnellement un idéal inaccessible, un 16 ou un 17 étant déjà considéré comme excellent. A l’inverse, dans les pays anglo-saxons, un A+ est assez banal : cela ne signifie nullement une perfection de style ou de contenu, mais simplement que l’élève a très bien maitrisé les attentes du devoir. D’un côté, on est dans une logique de sélection et de distinction : on réserve les meilleures notes aux cas exceptionnels. De l’autre, on récompense ce qui est objectivement réussi : c’est une logique de compétence. Ainsi les sportifs américains ont fréquemment la note maximale lorsqu’ils dominent le match.

Il faut bien comprendre qu’une note, c’est toujours un mélange des deux systèmes : elle évalue ce qui est objectivement maitrisé par rapport aux attentes d’un sujet, lui-même calé sur les attentes d’un programme, fonction qu’on peut qualifier d’absolue ; elle signale la position d’un élève par rapport à un groupe, fonction qu’on peut qualifier de relative. Si noter est un art difficile, c’est précisément parce qu’en plus des nombreux critères et des barèmes associés (forme, vocabulaire, utilisation des documents, structure de l’argumentation, clarté du raisonnement et du calcul, j’en passe), l’enseignant doit subtilement trouver l’équilibre entre évaluer des compétences acquises et évaluer la position de l’élève par rapport à la classe. Chacun sait bien que dans une classe très faible, un élève qui sort du lot aura une meilleure moyenne que le même élève placé dans une classe de très bon niveau, par simple effet de comparaison relative. Ce qui fait la particularité de la France, c’est d’avoir une culture de la notation fortement centrée sur la deuxième fonction, surtout pour les meilleures notes : si plusieurs élèves d’une classe ont très bien répondu aux attentes du sujet, un professeur américain mettra A+ à tous, sans s’inquiéter de la « baisse de la valeur du A+ », puisque le A+ n’a pas vocation à distinguer, mais à valider des compétences. Un professeur français aura tendance à chercher la copie qui a l’effet « waouh », et mettre 17 ou 18 aux autres.

Or depuis de nombreuses années la culture de la note en France tend à s’aligner sur le système américain, depuis les formations pédagogiques des enseignants jusqu’aux commissions d’harmonisation du bac, où les inspecteurs d’académie répètent constamment : une copie bien écrite et qui répond à toutes les attentes de contenu disciplinaire n’a pas besoin de faire tomber le correcteur de sa chaise pour obtenir la note maximale. Cette attente s’ajuste au fonctionnement du baccalauréat qui a toujours été un examen et non un concours : le nombre de places n’étant pas limité, on peut comparer le bac au permis de conduire : il n’est pas scandaleux que beaucoup d’élèves obtiennent de bonnes notes et que le taux de réussite soit élevé, si et seulement si les élèves qui l’obtiennent ont les compétences attendues (c’est justement là que le bât blesse).

On peut faire l’hypothèse que les jeunes enseignants, particulièrement formés dans cet esprit, notent plus largement. C’est ce qui explique le décalage des notes vers le haut : dans les années 1990, le taux de mention « très bien » au baccalauréat général était très faible, de l’ordre de 1%. Les trois-quarts des élèves l’obtenaient sans mention : logique de distinction. Aujourd’hui, avoir une mention est la norme : 80% des élèves en ont une, le taux de mention « très bien » est désormais de 15% ! Pour réintroduire la distinction, on a ajouté en 2021 la mention « très bien avec félicitations du jury » pour les élèves qui atteignent plus de 18/20. Avec environ 3% des élèves concernés, c’est l’équivalent d’une mention « très bien » en 1990.

Le problème que cela pose est évident : pour pouvoir comparer le niveau scolaire de générations entre elles, il faut des indicateurs fiables, donc stables dans le temps. Sur une période de quelques décennies, les notes sur les bulletins n’ont plus aucune valeur comparative, tant l’inflation a été forte : un 20 aujourd’hui vaut un 15 hier. La lecture de documents complexes, la qualité de l’argumentation, le style, la maitrise des savoirs disciplinaires : ces compétences ont toujours été évaluées par le système scolaire ; mais comme un défaut de maitrise n’a pas du tout les mêmes conséquences sur la note aujourd’hui qu’avant, il est très difficile de comparer. C’est pour cela qu’on ne peut mesurer la « baisse du niveau » que via des évaluations objectives (du moins, les plus objectives possibles), qui laissent peu de place à l’interprétation culturelle de l’échelle de notation : le nombre de fautes dans une dictée strictement identique est un exemple classique, c’est la fameuse dictée de CM2 qui commence par « Le soir tombait », la même depuis 1987 (spoiler : les résultats sont dramatiques), le score en calcul (tout aussi mauvais) ou par des systèmes internationaux les plus neutres possibles (PISA, PIRLS) qui sont réalisés de manière suffisamment récurrentes pour que les résultats soient comparables entre eux.

Bref, le niveau baisse, et je ne reviens pas ici sur les causes : une récente note du Haut-Commissariat au Plan, reprenant toutes les données connues, recensait pas moins de quatre séries d’hypothèses, toutes mutuellement compatibles : l’évolution de l’environnement des élèves (rôle des écrans, rapport à l’autorité et au savoir), les caractéristiques des enseignants (formation, motivation), les pratiques pédagogiques (pédagogies constructivistes versus enseignement explicite, méthode globale versus décodage syllabique, travail collectif vs isolement institutionnel…), les programmes scolaires (type d’attendus, clarté des progressions, adaptation des exigences…) et enfin l’organisation du système scolaire (rythme des journées, fréquence des vacances, public vs privé,…).

En attendant, on espère que L’Equipe va finir par mettre un 10 à Mbappé.

Les rythmes scolaires en France et en Europe

Le Monde publie une comparaison européenne particulièrement intéressante sur ce sujet hautement complexe des rythmes scolaires. Complexe, parce qu’on est à la croisée d’intérêts divergents

1. Les intérêts des élèves

Ils doivent disposer de vacances suffisamment fréquentes pour se reposer (et leurs enseignants, aussi…) mais pas trop longues en raison des pertes d’apprentissages massives, surtout durant l’été, ce que les anglo-saxons appellent le « summer loss ». Le problème du summer loss, c’est qu’il est un facteur aggravant des inégalités scolaires, à force d’être répété sur les nombreuses années d’une scolarité. Cela fait longtemps que les sociologues ont montré que dans les milieux les plus favorisés, l’éducation a toujours une visée scolaire implicite : elle doit éveiller l’intérêt intellectuel de l’enfant, susciter sa curiosité, l’ouvrir sur le monde, la culture et les arts, et finalement développer des talents et des compétences qui seront utiles aussi bien à l’école que dans la vie professionnelle. Ces milieux (et les enseignants en sont l’exemple le plus typique) valorisent donc les loisirs qui impliquent un effort : apprentissage d’un instrument de musique, jeux de réflexion, jeux d’échecs, lecture, randonnées… Le summer loss sera donc beaucoup plus limité. A l’inverse, les classes populaires considèrent souvent que l’enfance est un moment qui doit être protégé de la dureté du monde extérieur. Les jeux et les loisirs sont plus centrés sur le plaisir immédiat, avec moins de règles explicites. Ces familles se focalisent moins sur le développement de talents chez leur enfant, et considèrent que la satisfaction des besoins naturels élémentaires (sécurité matérielle et affective) suffira à les faire grandir et s’épanouir. Bien entendu, il y aussi une transmission culturelle, mais elle est plus éloignée de la culture du monde de l’école.

2. Les intérêts des communes

Dans le primaire, toute modification des rythmes scolaires a un impact direct sur leurs investissements en termes de périscolaires du type centre de loisirs ou crèches temporaires : recrutement, formation, voire construction de lieux d’accueil, qui sont très inégalement répartis sur le territoire. Ceci n’est pas anecdotique : c’est la raison principale pour laquelle la réforme des rythmes scolaires de Peillon, mise en œuvre par Najat Vallaud-Belkacem en 2014, fut un échec. L’idée étant d’alléger les journées en compensant par un retour systématique des cours en primaire le mercredi matin, pour éviter également cette perte d’apprentissage du mercredi, nombre d’études ayant montré son fort impact négatif dans les milieux populaires. Sauf que : la réforme n’a pas été accompagnée des financements nécessaires. Réformer sans payer, c’est impossible, et je dois à Alexandre Delaigue de l’avoir compris. On peut vouloir faire des économies ou réformer, mais pas les deux : pour réformer correctement, il faut mettre de l’argent sur la table. Résultat : les budgets des communes n’étant pas du tout égaux, un grand nombre n’avaient pas les moyens de financer des temps périscolaires de qualité. Elles se retrouvaient avec des enfants à gérer plus tôt dans l’après-midi, sans capacité d’accueil suffisante, avec un effet limité voire mauvais sur les apprentissages (il vaut mieux qu’ils soient avec leurs parents qu’à glander dans une cour bétonnée sans activité, vous voyez l’idée). Blanquer a enterré la réforme dès son arrivée au pouvoir et en 2018, 90% des communes étaient revenues à la semaine de 4 jours.

3. Les intérêts des parents

Ils travaillent le plus souvent. Cela découle logiquement du point précédent : sans avoir pensé l’accueil en amont, une modification des rythmes scolaires est un big-bang social qui ne peut que faire des mécontents et perturber le quotidien de millions de familles.

4. Les intérêts des professionnels du tourisme

Ils veulent bien sûr des vacances fréquentes et longues. Ce n’est sans doute pas le point majeur mais ce n’est pas non plus sans importance, étant donné le rôle économique du secteur. Des vacances moins longues ou moins fréquentes impactent aussi la densité et la fréquentation des lieux touristiques.

5. On mélange…et on compare

Quand on saisit la difficulté du problème, on comprend bien qu’il n’y a pas de recettes miracles et que partout en Europe les décideurs se posent les mêmes questions. L’Allemagne a été longtemps vantée pour son modèle de cours qui finissent à 15h voire à midi, mais est largement revenue dessus depuis ; l’Espagne a des vacances d’été encore plus longues qu’en France, mais il y a un vaste débat national sur le sujet. La France se caractériste par un modèle de vacances nombreuses et fréquentes puisqu’on est champion d’Europe avec 16,4 semaines en primaire, juste devant l’Italie (15,8), l’Allemagne étant en queue de peloton (9,6). La plupart de ces pays ont aussi des semaines de 5 jours de classe, contre 4 à 4,5 en France : ce qui fait que la France est le pays européen avec le moins de jours de cours par an ! 15% de moins que la moyenne de l’OCDE pour les semaines de 4,5 jours, 30% de moins pour ceux qui n’ont pas classe le mercredi.

Mais… les journées en France étant bien plus longues qu’ailleurs, elle est en deuxième position pour le nombre d’heures de cours annuelles, juste derrière l’Italie, 5 à 10% de plus que la moyenne de l’OCDE. Tout le monde a donc bien compris le problème du modèle français : peu de journées de cours, mais des journées harassantes.

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Est-ce qu’il faut réformer ? Probablement. Est-ce que ça va changer radicalement les résultats scolaires ? Probablement pas. La fin de l’article rappelle à raison que le nombre d’heures de cours est loin d’être le facteur le plus important (même si ça joue) dans les résultats scolaires. L’Italie a un score dans PISA proche de celui de la France (et même légèrement inférieur) alors que son modèle de rythmes scolaires est très différent. Les petits Français ont plus d’heures de mathématiques que la moyenne de l’OCDE, ce qui ne les empêche pas d’obtenir des résultats plus faibles, et en chute libre. En fait, la qualité des heures de cours est bien plus importante que la quantité, ce qui renvoie à la formation des enseignants, leur recrutement, la pédagogie, et surtout le nombre d’élèves par classe.

Un point peu médiatisé mais rappelé chaque année dans PISA à propos de la France : elle se caractérise à la fois comme l’un des pays avec le plus d’élèves par classe en moyenne, l’un des pays européens avec le plus de bruit et de bavardages dans les classes, et l’un des pays européens où les élèves se sentent les moins soutenus et encouragés par leurs enseignants. Chaque bord politique y trouvera probablement son compte.

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Le salaire des enseignants

Convention Banque de France – ministère de l'Éducation nationale | Citéco

Ceci est une version développée d’un article paru dans la revue Esprits, dont vous trouverez le lien ici. 

 

La question des salaires est une question socioéconomique cruciale. Elle est à la fois économique (qu’est-ce qui détermine les rémunérations du travail ?), sociale (pourquoi des inégalités salariales ?), éthique (quel travail, et donc quelle fonction dans la société, « mérite » quel salaire ?). Les économistes et les sociologues s’intéressent depuis longtemps à ces questions, mais nous allons ici nous centrer sur une profession en particulier, dont la rémunération a fait l’objet de nombreux débats durant la campagne présidentielle : celle des enseignants.

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Des propositions pour l’Ecole (3/5) : les enseignants

Autorité  des enseignants

L’autorité de l’enseignant est fondamentale. On peut être le meilleur enseignant du monde, formé à la dernière mode de la pédagogie, premier à l’agrégation, jeune et motivé… on ne transmettra jamais rien à une classe sans autorité, c’est-à-dire sans moyen efficace d’avoir le silence en cours et de faire progresser ses élèves. Comment transmettre des connaissances (et je ne parle pas de valeurs élémentaires que la ministre veut renforcer) lorsqu’on est pas respecté, écouté ? Dans certains cas, l’absence d’autorité, de crédibilité, se transforme en véritable enfer quotidien pour l’enseignant. Lire la suite →

Des propositions pour l’Ecole (2/5) : au collège

Au collège

Le grand débat autour du collège en France, c’est le collège unique, instauré par la loi de 1975. Le terme “unique” renvoie au fait que le tronc commun est identique pour tous les élèves. En France, il n’est pas possible (théoriquement) de s’orienter vers une filière professionnelle avant la fin de la troisième, à 15 ans. A 11 ans lors de la fin du primaire, il n’existe pas d’autre filières qu’une sixième dans un collège. Lire la suite →

L’École peut-elle être une démocratie ?

Dans le cadre du débat sur les valeurs à l’école, je souhaite approfondir le cas emblématique des valeurs démocratiques. Par “valeurs démocratiques”, on entend en premier lieu l’égalité (suffrage universel, un citoyen = une voix, etc.), la participation du plus grand nombre aux processus décisionnels, etc. La question qui se pose est la suivante : l’école est-elle le lieu approprié pour l’apprentissage de ces valeurs ? L’école peut-elle être une démocratie ? Lire la suite →