
J’ai déjà dit ici à plusieurs reprises combien je partageais les revendications du mouvement lycéen et quel mal Jean-Michel Blanquer avait fait à l’école. Mais il ne faut pas tout confondre.
Parcoursup n’est pas le problème, c’est un symptôme. Un symptôme d’un problème qu’on comprend avec un chiffre simple : environ 70% des places disponibles dans l’enseignement supérieur sont sélectives, et seulement 30% sont libre d’accès pour tout bachelier. C’est de là que provient réellement la colère lycéenne : l’idée qu’avoir son bac garantit une place dans l’enseignement supérieur n’est plus vraie du tout, malgré la loi de 1984, toujours en vigueur, qui interdit juridiquement aux Universités de sélectionner leurs bacheliers.
D’où vient ce 70% ? D’abord, la part des formations qui sont sélectives de droit a augmenté : il s’agit des BTS, DUT, classes préparatoires, double-licences, grandes écoles publiques comme l’ENS ou Science-Po, qui sont sélectives depuis des décennies, c’est-à-dire qu’elles regardent les résultats scolaires de leurs élèves avant de les accepter, et offrent en échange une formation gratuite de bonne qualité avec un encadrement bien meilleur qu’à l’Université. Ces formations représentent aujourd’hui un peu moins de 60% des places disponibles.
Reste les licences universitaires non-sélectives, soumises à la loi de 1984. Parmi elles, 25% sont dites « en tension » : le nombre de demandes excède le nombre de places disponibles, elles sont donc sélectives de fait. Il reste donc 75%x40% = 30% de places disponibles qui ne sont pas sélectives du tout, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas le droit de regarder les résultats scolaires : mais elles appliquent quand même d’autres critères !
Lesquels ? C’était le grand enjeu du passage de APB (Admission Post-Bac), qui existait avant 2017, à Parcoursup. Les critiques sur le Grand Méchant Algorithme frisent le ridicule : un algorithme, ce n’est rien d’autre qu’une façon d’organiser de l’information. Quand on a des centaines de milliers de bacheliers qui veulent rejoindre simultanément des milliers de formation, bien sûr qu’on a besoin d’un algorithme, ne serait-ce que pour organiser les affectations. La seule question qui compte est : sur quels critères fonctionne-t-il ?
Je vais aller à l’essentiel : avec le système APB, l’algorithme était national et appliquait successivement un certain nombre de critères pour affecter les étudiants, dans l’ordre : proximité géographique, hiérarchie des voeux de l’étudiant, situation familiale, et en dernier recours… le tirage au sort.
Pourquoi le tirage au sort ? Parce qu’examiner les résultats scolaires est juridiquement interdit, on vient de le dire, et qu’il faut bien départager deux bacheliers quand on a épuisé tous les autres critères et qu’il n’y a toujours pas assez de places. Le nombre d’étudiants concernés était limité chaque année, mais commençait à représenter tout de même plusieurs milliers d’étudiants. En septembre, la presse pouvait donc titrer sur « cet élève avec 18 de moyenne qui a été refusé en médecine au profit d’un élève avec 12, en raison du tirage au sort ». Un scandale logique.
Il faut bien l’avoir en tête : le fond du problème, c’est le nombre de places disponibles rapporté au flux de bacheliers annuel. On peut traiter ce problème de plusieurs manières qui sont toutes politiques. La première est de réduire le flux de bachelier, donc de revenir sur l’objectif des « 80% d’une génération au bac », qui a été énoncé en 1987 par le ministère de l’éducation nationale d’alors et a été atteint en 2019 (sur ces 80%, on a une petite moitié de bacheliers généraux et les autres se répartissent entre professionnels et technologiques). Une seconde possibilité est d’augmenter le nombre de places disponibles dans l’enseignement supérieur. La dernière est de gérer la pénurie avec une plateforme qui autorise la prise en compte des résultats de l’élève dans les licences en tension.
Ce que fait vraiment Parcoursup, c’est remplacer un algorithme national basé sur des critères simples, mais qui peuvent être injustes, par une gestion décentralisée où chaque responsable de licence en tension examine (de façon plus ou moins automatisée) les candidatures à partir des notes, et donc sélectionne ses étudiants. La loi ORE de 2018 qui installe Parcoursup autorise d’ailleurs explicitement la sélection sur résultats des licences en tension. Le résultat est un système paradoxal : à la fois plus transparent et plus « à la main » des élèves, car ceux-ci peuvent prendre connaissance des critères d’admission de chaque licence, qui regarde leurs résultats et exigent même dans certains cas de formuler un véritable mini-CV + lettre de motivation. De plus, l’Université est tenue de communiquer ouvertement sur le nombre de places disponibles, le taux d’accès, le profil des étudiants admis l’année dernière, et les élèves ont en temps réel leur rang dans la file d’attente.
En même temps, le stress est accentué, parce que le nombre de places disponibles est rare par rapport à la demande et que la décentralisation des décisions produit un système beaucoup plus lent : l’ordinateur d’APB centralisait tout, appliquait tous les critères dans l’ordre, c’était assez rapide. Parcoursup est bien plus lent : lors de la phase principale d’admission, chaque élève doit retourner toutes les 48h sur la plateforme pour voir s’il a avancé dans la file d’attente, s’il a reçu des propositions d’admission, qu’il peut refuser ou conserver en attente, et ainsi de suite pendant des semaines jusqu’à ce que tout le monde ait une place, ou plutôt non : chaque années, environ 10% des lycéens (plusieurs dizaines de milliers en valeur absolue) se retrouvent sans affectation parce que toutes les formations les ont refusé et/ou qu’ils ont fait des demandes irréalistes par rapport à leurs résultats scolaires (NB : le genre d’élèves qui n’écoute pas son professeur principale de terminale). Il leur faut attendre alors la « phase complémentaire », qui dure tout l’été, et se rabattre sur les places restantes, qu’inévitablement, ils n’ont pas demandé, ce qui laisse augurer un taux d’échec colossal et une frustration certaine ; ou partir vers des formations privées hors-Parcoursup ; ou abandonner leur projet d’études supérieures.
Je le répète : il faudra toujours un algorithme d’affectation et Parcoursup, quoique lent, est objectivement plus juste qu’un système qui conduit au tirage au sort. Seulement, la plateforme n’est qu’une manière de gérer la pénurie de places. La question de fond est donc de savoir comment on traite cette pénurie, qui devrait d’ailleurs ralentir à mesure que la démographie s’effondre, mais cela peut prendre encore quelques années.
La réponse de la droite est traditionnellement de raréfier le flux de bacheliers en augmentant la sélection précocement, abandonnant donc l’objectif de « 80% d’une génération au bac ». La réponse de la gauche est de dire qu’il faut créer davantage de places dans l’enseignement supérieur pour accueillir tout le monde et sélectionner le moins possible. Ces deux approches procèdent de visions différentes de la place de l’éducation dans la société, du niveau des diplômes, des priorités du budget de l’Etat, de la façon dont on doit accompagner les élèves et même de ce qu’on doit transmettre. Les deux ont leurs avantages et leurs inconvénients. J’y reviendrai dans un prochain post.