
La prospérité retrouvée est un excellent petit essai : il est plus facile de le lire avec quelques connaissances d’économie mais il reste accessible au néophyte. Le livre est dans la lignée du rapport Draghi : comment l’Europe peut-elle rattraper son retard économique et technologique avec les Etats-Unis, sans tomber sous la domination chinoise et sans sacrifier ses valeurs, principalement la préférence pour le loisir et la protection de l’environnement ? Vaste programme.
La première partie est plutôt descriptive et s’attache à comprendre les causes du déclin européen, dont le niveau de vie était proche des américains au milieu des années 1980 : trente années de croissance soutenue (les fameuses Trente Glorieuses) avaient alors permis aux Européens de faire jeu égal avec les Américains. Depuis, l’écart est devenu si grand qu’il est pratiquement retourné aux niveaux d’après-guerre : l’Europe a raté quasiment tous les grands virages industriels des dernières décennies, en particulier la vague informatique des années 2000.
Dans ce secteur, elle consomme massivement ce que les autres produisent, avec tout ce que cela implique : logiciels, environnements numériques et bases de données conçus dans des pays avec d’autres normes et d’autres valeurs que les nôtres, dont nous sommes structurellement dépendants pour produire. Bergeaud, qui est un spécialiste de la productivité, passe un long moment à décoder cette notion souvent assimilée à tort à la pressurisation maximale des salariés, pour ne pas dire à l’exploitation : ce qui est parfois vrai à l’échelle d’une entreprise (et encore, à court terme) est tout à fait différent à l’échelle d’un pays. Bien au contraire, ce sont les gains de productivité qui permettent de réduire le temps de travail sans perdre en pouvoir d’achat, de financer plus de Sécurité sociale et de loisirs.
La partie la plus intéressante du livre est certainement celle où l’auteur passe un long moment à étudier comment l’innovation se produit et se diffuse dans les sociétés industrielles avancées, avec une comparaison éclairante du modèle américain (le fameux « DARPA ») et du modèle chinois, à quoi on peut ajouter le modèle français étatisé des années 70 qui a donné le nucléaire, le TGV et (plus tard) Airbus, mais a finit par faire long feu (j’ai déjà écrit un article à ce sujet). Il est bien sûr question de financement de l’innovation, de capital-risque, et des centaines de milliards d’euros d’épargne qui dorment dans les comptes des Français et sont investis dans des placements sûrs et peu risqués, quand nos entreprises et nos start-ups manquent cruellement de cash : il faut dépouiller le multi-propriétaire foncier, de force si nécessaire, pour diriger l’argent vers les entreprises européennes, au lieu qu’il investisse sa rente dans l’économie américaine.
On retrouve, un peu comme dans le rapport Draghi, une description claire de cette vieille Europe pourvue d’un immense réservoir de talents scientifiques, d’ingénieurs, d’une population éduquée, souvent à la pointe de la recherche, mais incapable de transformer les découvertes en innovations rentables, c’est-à-dire de passer à la phase industrielle, celle qui créé des emplois et augmente le pouvoir d’achat. Les raisons sont désormais bien connues, et l’incapacité de l’Europe à devenir une puissance politique avec, pour commencer, un début de fiscalité commune n’est pas la moindre de ses faiblesses. En attendant, la Chine arrive.
Le reste est prospectif et parle beaucoup d’IA, de sa diffusion, de ses limites et du rôle qu’elle pourrait jouer dans le tissu productif, une fois bien utilisée (c’est pas gagné). Bergeaud n’oublie pas l’inquiétant déclin du système scolaire français, mère de toutes les batailles comme disait l’autre.
Un excellent petit essai.