
De mon point de vue, la France doit défendre et conserver le modèle d’Etat fort qui est le sien depuis des siècles. Notre histoire et notre culture n’est pas celle des États-Unis : il n’y a jamais eu beaucoup d’espace politique en France pour les libéraux qui veulent réduire fortement le poids de l’État. La France est ce pays où même la droite est interventionniste, parfois dans les paroles, toujours dans les faits, même si son interventionnisme ne porte évidemment pas sur les mêmes enjeux que celui de la gauche.
La situation actuelle ne manque d’ailleurs pas de justifications pour un État puissant, tant les pays développés sont face à un mur d’investissement public, mur qui n’est pas particulièrement partisan : que l’on soit de droite ou de gauche, tout le monde peut y aller de sa dizaine de milliards de dépenses nouvelles (l’unité de base pour la France, moins de 1% des dépenses publiques annuelles) : défense, justice, dépendance, IA, école, santé, transition énergétique, agriculture, industrie…
Evaluer correctement la situation
Le problème, c’est de parvenir à le faire en évaluant correctement la situation budgétaire et macroéconomique actuelle, qui est inédite. C’est tout l’objet de mon désaccord avec la gauche tendance LFI que je développe ici : pas tant sur les enjeux prioritaires que sur la manière d’y parvenir. Oui, l’essentiel se trouve dans les détails, les promesses politiques n’engagent que ceux qui les croient et ne valent rien si elles ne peuvent pas être mises en œuvre.
La France a un taux de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires (mesurés en pourcentage de la richesse nationale) jamais atteints dans son histoire, cumulée à une dette publique qui représente quatorze mois de PIB, équivalente aux moments les plus difficiles des deux derniers siècles : guerres napoléoniennes, première et seconde guerre mondiale. Inutile de détailler ici les chiffres qui sont parfaitement accessibles dans toutes les banques de données économiques en ligne.
Ce n’est pas la dette publique en soi qui est une menace, mais bien le cumul de difficultés : la dette publique + des taux de prélèvements déjà énormes + des dépenses publiques structurellement gigantesques (j’insiste sur le structurellement) + d’autres paramètres qu’on va voir et qui rendent la situation très tendue. De nombreux pays riches ont une dette publique élevée, mais très peu d’entre eux (et ce ne sont pas des comparaisons flatteuses) occupent également le podium des dépenses publiques et de l’imposition, en plus d’une crise politique qui paralyse le vote du budget et de taux d’intérêts nominaux largement supérieurs à la croissance.
Comment se débarrasser de la dette publique ?
Il faut comprendre que dans toute l’histoire économique, il n’y a pas 36 moyens de payer une dette que vous ne pouvez pas rembourser, où dont vous ne pouvez pas payer les intérêts, dans le cas des États. Il y en a (exactement) cinq, que je vais classer de la pire à la meilleure :
Premièrement, par la force. Vous expulsez tout bonnement vos créanciers, souvent Juifs au Moyen-âge puisque les autres professions leur étaient interdites : Edouard 1er en 1290, Philippe le Bel en 1306, pour ne citer que les plus emblématiques. Ou vous envahissez un pays pour étendre votre base fiscale : des conquêtes romaines aux guerres mongoles en passant par celles de Louis XIV, les exemples ne manquent pas.
Deuxièmement, par un défaut partiel ou total. Vous annoncez à vos créanciers, comme la Russie en 1917, que vous ne les rembourserez pas. Évidemment, ils cessent immédiatement de vous prêter, ce qui nous amène au point quatre puisque vous n’avez plus accès à la dette pour financer votre budget : le déficit devient donc immédiatement impossible.
Troisièmement, par une inflation massive. L’effondrement de la valeur de la monnaie vous permet de rembourser vos créanciers en monnaie de singe. La légalité est sauve, l’économie beaucoup moins puisque ce sont les consommateurs et les épargnants qui paient la facture. C’est ce qui s’est passé en France après 1918 : 20 à 30% d’inflation par an, des prix multipliés par quatre entre 1919 et 1926. Et encore la France saignait-elle le peuple allemand avec des réparations de guerre exorbitantes, mais qui ne suffisaient pas.
Nota bene pour les amateurs de technique monétaire : demander à la BCE de racheter pour ensuite annuler la dette publique française est un mélange entre les options 2 et 3 : soit la banque publique créé de la monnaie ad hoc pour le rachat, ce qui a un effet inflationniste (en commençant par les obligations), soit elle fonctionne avec un bilan négatif, ce qui veut dire qu’elle fait défaut et doit être renflouée par les Etats membres de la zone euro, qui la contrôlent. A supposer que la BCE accepte, ce qui est complètement illusoire pour des raisons tant juridiques que politiques.
Quatrièmement, par une forte discipline budgétaire. Les impôts sont augmentés et/ou les dépenses publiques sont réduites, ce qui permet de dégager des marges de manœuvres pour rembourser les créanciers. La France adopte ainsi son premier impôt sur le revenu progressif en 1914, effectif en 1916 (celui-là même que vous payez chaque année). Ce n’est évidemment pas un hasard que ce soit en pleine guerre. Remarquez que c’est souvent ce qui distingue droite et gauche quand elles mettent en œuvre des politiques de rigueur : la gauche privilégie les hausses d’impôts et la droite les baisses de dépenses. Politiquement, ce n’est pas pareil mais budgétairement, si.
Cinquièmement, par une forte croissance économique : la hausse du PIB augmente toutes les grandeurs nominales, particulièrement les salaires, les prix et les bénéfices. Comme ils sont taxés, les recettes affluent et la dette se stabilise (puisque le taux de croissance est supérieur aux intérêts nominaux), permettant même des hausses de dépenses publiques. C’est la solution la plus douce, qui ne fait que des gagnants (sauf l’environnement). C’est la France des Trente Glorieuses.
Mélangez les options quatre et cinq, secouez, et espérez
On aura compris qu’aucun parti politique ne défend officiellement les trois premières solutions, même si certains programmes conduisent de fait à la troisième, notamment celui de LFI, comme je vais le montrer. Les options quatre (rigueur) et cinq (croissance) sont souvent défendues par la droite ou la gauche modérée, les économistes insistant toujours sur la dernière, parce que c’est la plus facile politiquement : au prix de dégâts environnementaux souvent aggravés, la croissance économique permet de financer plus de pouvoir d’achat ET plus de dépenses publiques, le tout, sans forcément augmenter la dette ! Solution magique qui est, on le répète, la France des Trente Glorieuses (5% de croissance réelle par an), cette fameuse France où tu doublais ton salaire durant les 20 premières années de ta carrière, voire avant, où le chômage était nul et l’immobilier très abordable, avec des taux d’intérêt certes très élevés : quelle importance puisque les salaires progressaient encore plus vite ?
Pour compliquer le raisonnement, notez bien qu’il est souvent nécessaire de faire l’option 4 et 5 en même temps : contrairement à la rigueur, la croissance ne se décrète pas, et même si elle se décrétait, elle augmente toujours trop lentement pour gérer une situation d’urgence budgétaire. Remember Grèce 2009 ? La rigueur pallie l’urgence tandis qu’on espère la croissance pour régler le problème souplement à moyen terme. Ce qu’a montré le cas grec (mais les économistes le savaient déjà avant), c’est qu’une rigueur est nécessaire dans un tel cas (déficits abyssaux maquillés, corruption endémique, endettement ingérable), mais que menée de façon trop brutale ou inadaptée (ici, en raison du cynisme de Merkel et de la soumission de Sarkozy), elle était contradictoire avec la recherche de la croissance. Résultat : 30% du pouvoir d’achat des Grecs fût sacrifié en 5 ans, ce qui effaça la totalité des progrès accomplis en une génération. Même si depuis l’économie grecque est repartie, le revenu national du pays est actuellement inférieur à celui qu’il était…en 2006. Avis aux amateurs de décroissance.
Passons aux paramètres contextuels qui terminent de compliquer l’équation. La France de 2026 n’a rien à voir avec celle de 1818 ou de 1945. Membre de l’euro, elle ne peut pas dévaluer. Grand pays industriel fortement intégré dans la mondialisation, elle est structurellement dépendante des autres pour ses besoins de base, à commencer par les énergies fossiles. C’était déjà vrai en 1918 et en 1945, mais pas du tout à la même échelle : la civilisation de la bagnole n’existait pas. Dois-je ajouter que la mondialisation financière était sans comparaison avec ce qu’elle est maintenant ? L’exil fiscal est bien plus facile en 2026 que sous Napoléon ou Poincaré et il n’y a pas une deuxième Église catholique à spolier.
Les contradictions du programme LFI
Face à tout ce que je viens de raconter, que propose la gauche LFI ? Oublions un instant les trois premières options. Officiellement, LFI est contre la discipline budgétaire (4) : c’est de l’austérité. Au contraire, le programme l’Avenir en commun prévoit d’aggraver nettement les déficits par des dépenses publiques massives dont je vous épargne la liste, disponible facilement sur internet. Bien sûr, les impôts seront augmentés pour les riches, mais comme c’est concentré sur une fraction de la population, ce n’est pas vraiment de l’austérité (du moins, pas pour 90% de la population). Cependant, les concepteurs du programme savent très bien, contrairement au militant de base vaguement crétin, que la France n’a pas assez de milliardaires à taxer pour financer le programme qu’ils prévoient. Même en prenant les hypothèses les plus généreuses, donc les plus farfelues (pas d’exil fiscal, le Conseil constitutionnel valide tout, la Commission européenne ne dit rien, les taux d’intérêt sur la dette ne bougent pas, la valeur des actions de LVMH reste stable…), on ne peut guère récupérer que quelques dizaines de milliards en taxant les riches, à moins que « riche » ne commence à 2000€/mois, auquel cas il ne leur restera plus beaucoup d’électeurs, mais ce n’est pas dans le projet : au contraire, Éric Coquerel explique partout que 4000€/mois pour un célibataire (environ le seuil du top 10%) est le chiffre en-deçà duquel les impôts baisseront.
Savoir si en taxant les « riches » on récupère 10, 20 ou 30 milliards à ce stade importe peu, tant qu’on a compris qu’on reste toujours très en-dessous de la centaine de milliards, quel que soit le degré de soviétisme qu’on a dans les veines, que le programme de LFI prévoit de dépenser bien davantage, et ce, alors que les dépenses de retraite (qui frôlent désormais les 400 milliards chaque année) vont augmenter, sans parler des dépenses de santé ou militaires, et que 100 milliards est justement, à peu près, le chiffre du seul déficit annuel, j’ai bien dit annuel : quand tu auras dépouillé Bernard Arnault de toute sa fortune et réduit LVMH à la valeur d’un bar de village, tu auras le même trou l’année suivante : c’est clair ? L’important est donc de reconnaître une chose que je me tue à répéter depuis des années (tiens, je vais même l’écrire en majuscule) : TAXER LES RICHES EST TRÈS BIEN MAIS NE SUFFIRA EN AUCUN CAS POUR FINANCER CE PROGRAMME. Je l’ai écrit et démontré ici un grand nombre de fois, la dernière en janvier (ici) ou sur la taxe Zucman en septembre 2025 (ici).
Croitre ou décroitre, telle est la question
Ce qui nous amène à la croissance (option 5, la préférée des économistes) sur laquelle LFI n’est pas très claire. D’un côté, le parti propose un programme de relance très keynésien version tonton Mitterrand de 1981 (qui avait échoué, alors que le contexte était beaucoup plus favorable) censé s’appuyer sur les « multiplicateurs » (qu’ils ne comprennent pas, mais passons), tout en ayant en interne un fort logiciel écologique hostile à la hausse du PIB : une des mesures de LFI prévoit ainsi de réduire le temps de travail et de produire moins. On comprend donc qu’il s’agit de gagner plus en travaillant moins, en faisant donc exploser les salaires horaires. Avec quel argent ? Apparemment celui des entreprises, qui disposent de marges brutes inépuisables, c’est bien connu, surtout quand on les aura essorés fiscalement et qu’on aura forcé la production à diminuer, tout en bloquant leurs prix. D’autre part, que vont faire des gens plus riches (puisque les salaires seront augmentés fortement, à commencer par le SMIC) avec plus de temps libre ? Apparemment pas consommer (c’est mal, ça détruit la planète), ni épargner (c’est mal, ça encourage la finance).
Au militant de base qui passerait par là : le salaire est le prix du travail. Décréter qu’on augmente les salaires et qu’on bloque les prix en même temps est une contradiction dans les termes. Un salaire est fait pour être dépensé, ce qui soutient la demande donc les prix : c’est un raisonnement accessible à un collégien. De la même façon, le prix n’est pas qu’une dépense pour le consommateur : c’est le revenu de l’entreprise… revenu qui lui permet notamment de payer les salaires. Bloquer les prix revient donc à bloquer (à terme) les salaires. LFI dispose pourtant d’intellectuels et même d’économistes, il me semble. La contradiction ne semble pas les effleurer.
Pour être honnête, la contradiction n’est pas spécialement propre à LFI même si le parti l’a poussé à son paroxysme, c’est un problème classique de la gauche aujourd’hui sensible à la question environnementale : critiquer (à juste titre) la croissance pour ses dégâts environnementaux tout en voulant augmenter le pouvoir d’achat sans emprunter davantage et sans faire s’effondrer le système productif, ce que seule la croissance permet ! C’est la quadrature du cercle. Le logiciel idéologique de LFI oscille donc constamment entre un programme qui prévoit officiellement une relance massive de la croissance économique par la dépense publique, et un discours qui considère l’objectif de la hausse du PIB comme dépassé, et qu’après tout il suffit de redistribuer ce qu’on a déjà (à ce sujet : le PIB est un flux et non un stock, ce discours n’a littéralement aucun sens).
Si on projette de n’envahir aucun pays, qu’on est critique sur la croissance, qu’on est contre la discipline budgétaire sauf pour une poignée de riches, que reste-t-il ? L’inflation ou le défaut.
Conclusion
Le programme de l’Avenir en Commun aboutit donc à une forte inflation (qu’on prétend empêcher), et très certainement en même temps un défaut partiel sur la dette (non assumé), ce qui ramène à l’austérité budgétaire pour tous (qu’on refuse), et ne peut se résoudre à la fin que par l’abandon de la plupart des mesures du programme ou la sortie de l’euro (c’est-à-dire l’inflation).
Il y aurait pourtant une autre solution. Si on veut conserver le modèle français sans s’aligner sur le néo-libéralisme américain ; si on pense que les dépenses fondamentales d’investissement public dans l’école, l’IA, le solaire, le nucléaire, les hôpitaux, la clim, les infrastructures publiques, la défense (rayez les mentions inutiles et ajoutez les vôtres) sont non seulement nécessaires mais doivent être renforcées, ce qui implique de résister à la tentation de l’austérité budgétaire ; si on préfère éviter 30% d’inflation annuelle (comme en 1918) ou d’écraser tous les Français d’impôts soviétiques ; si, enfin, on aimerait garder l’accès aux marchés financiers donc à la possibilité de s’endetter si besoin et qu’on sait, en outre, que la croissance économique, quoique nécessaire, ne se décrète pas et a ses propres limites, il reste une solution : la réorientation des dépenses publiques.
On peut très bien garder à peu près le même niveau de dépenses publiques et d’impôts (sauf pour les très riches, qu’on augmente, ce qui ne change pas les ordres de grandeur), en réorientant la dépense de la consommation vers l’investissement. Autrement dit, il faut investir plus d’argent public mais redistribuer moins. Moins d’argent public qui tombe sur ton compte chaque mois mais une compensation en nature : de meilleurs services publics, de meilleures infrastructures, un meilleur service rendu par l’État de manière générale. Un Etat qui se recentre sur ce pour quoi il a été créé : non pas pour organiser le transfert massif de 60% de la richesse nationale des uns vers les autres au prix d’une administration kafkaïenne et de règles absurdes (essayez de calculer une prime d’activité, pour voir) mais pour assurer avec efficacité ses missions régaliennes du présent tout en protégeant la population des crises futures.
Si l’université publique est bien dotée et efficace, si le bâti scolaire est entretenu et rénové, s’il n’y a pas 32 élèves par classe en moyenne au lycée, si l’armée française est à jour des dernières technologies qui assurent notre souveraineté, si tu n’attends pas 8h aux urgences, trois mois pour une place en crèche municipale et deux ans que ton procès ait lieu, si tes médicaments sont mieux remboursés, les enseignants de tes enfants mieux formés et payés, que l’Etat réduit ta dépendance énergétique et industrielle aux Américains ou aux pays du Golfe, que la police ne refuse pas tes plaintes, oui, tu peux avoir moins d’APL, moins de retraite, moins d’allocations familiales, et même beaucoup moins en vérité, tout en assurant un niveau de vie minimal aux plus pauvres, ça va de soi. Parce qu’en plus d’assurer l’avenir, l’Etat t’évite des dépenses privées inutiles que les Américains, avec leurs salaires doubles des nôtres, connaissent très bien.
Le vrai « Avenir en commun » ce n’est pas d’augmenter encore la redistribution dans le pays le plus socialiste au monde (enfin, parmi les pays développés, je mets de côté le Venezuela et la Corée du Nord) : c’est que l’Etat finance nos biens véritablement communs au lieu de cette gigantesque machine à prendre et redonner du cash qu’il est devenu.