Planifier, oui mais comment ?

Il faut sortir de l’opposition stérile Etat vs marché, qui est souvent plus politique qu’économique. Dans l’histoire, aucun pays n’est devenu riche sans une grande industrie, et aucune industrie n’a émergé sans l’intervention décisive de l’Etat, à un moment ou à un autre. En même temps (comme dirait l’autre), il n’y a nul besoin d’être docteur en économie pour savoir que le modèle communiste de l’Etat sans marché a échoué. Il existe en réalité plusieurs modèles à succès, qui sont tous basés sur une combinaison intelligente d’Etat et de marché. J’en détaillerai trois, issus de ma lecture récente du dernier livre de l’économiste Antonin Bergeaud (La Prospérité retrouvée : Les leviers de la croissance au XXIe siècle) dont je vous reparlerai.

Le modèle américain « DARPA » 

DARPA (pour Defense Advanced Research Projects Agency) est une division de l’armée américaine, créée en 1958 après Spoutnik. On lui attribue rien de moins que l’invention d’internet, du GPS, et de la plupart des éléments du smartphone moderne (batterie, reconnaissance vocable, écran tactile, etc.). Au départ, son rôle consiste à financer des recherches très risquées pour répondre à des besoins militaires. Les Américains ont compris que si les marchés ne sont pas toujours les court-termistes obsédés du profit immédiat que certains décrivent (sinon le capital-risque n’existerait pas), il est rare qu’une entreprise privée produise une innovation de rupture qui suppose une vision de très long terme et des rendements incertains. Aller sur la lune n’est pas rentable.

L’agence DARPA, aujourd’hui dotée d’un peu moins de 4 milliards de dollars (équivalent au CNRS français) va donc financer des universités, des labos, des start-ups ou des entreprises établies, avec trois logiques : 1° il n’y a pas de cadrage très précis en termes d’objectifs ou de résultat : on accepte un taux d’échec élevé si un projet sur cent parvient à créer une innovation de rupture 2° les financements sont éparpillés, pour mettre en concurrence les équipes de recherche, avec pour objectif de faire émerger les meilleures solutions 3° si un projet est suffisamment mature, il recevra des financements plus importants mais l’entreprise ou le laboratoire vainqueur peut déposer (et conserver) le brevet : DARPA, et c’est un point clef, ne s’occupe pas de l’industrialisation massive. DARPA laisse au marché privé le soin de s’emparer des technologies nouvelles pour trouver, si possible, une demande solvable et des débouchés rentables. L’Etat finance ; le privé adapte, améliore, et commercialise.

Le modèle français gaulliste des « grands programmes » des années 1970

La France a fait le nucléaire, le TGV et a largement participé à faire Airbus avec son modèle des grands programmes des années 60 et 70. Par rapport à DARPA, on est davantage dans une logique de politique industrielle pilotée d’en haut, avec un cadrage précis en termes d’objectifs et de résultat, et surtout un secteur bien identifié qu’on souhaite développer. Le nucléaire est emblématique : lancé en 1974 (Plan Messmer), la France parvient en 15 ans à copier la technologie américaine, installer 50 réacteurs standardisés assurant une indépendance énergétique inédite, un coût du kilowattheure parmi les plus bas d’Europe et une énergie décarbonée. Ici, l’Etat ne se contente pas de financer : il forme la main d’œuvre (grandes écoles d’ingénieur), établit le cahier des charges, construit les infrastructures, créé les agences de contrôle et de recherche (CEA) et même un champion national (Framatome, une filiale d’EDF).

L’inconvénient de ce modèle, beaucoup plus administré, est qu’un échec est à la fois plus coûteux pour les finances publiques et plus probable lorsque le secteur qu’on veut développer évolue très vite : le risque est alors grand que la vision des hauts fonctionnaires et des ingénieurs des grandes écoles soit décalée par rapport aux attentes du grand public : on peut ainsi expliquer l’échec du Minitel, voire du Concorde, ou encore du TO7,  un ordinateur qui devait équiper tous les écoliers de France (« Plan Calcul », lancé en 1967) et concurrencer Apple mais qui n’était pas conçu dans un environnement logiciel évolutif : déjà obsolète à sa sortie.

Le modèle Airbus, plus européen, s’inspire de la logique française en laissant cependant le cahier des charges aux industriels privés : ici, on se rapproche du modèle DARPA. L’Etat assure les premières commandes (Air-France, alors 100% publique, commande symboliquement les premiers Airbus) pour lancer le marché, puis se retire progressivement quand le produit est rentable. Il faut quand même se rappeler qu’au début des années 1960, les Américains détenaient 80% du marché de l’aviation civile. Airbus est donc souvent cité (à raison) comme le plus grand succès de coordination industrielle européenne. Dommage qu’il date de 1969…

Le modèle chinois

Le modèle chinois est un mix fascinant entre modèle américain et modèle français, typique du capitalisme chinois (un pays officiellement communiste, faut-il le rappeler). Comme partout ailleurs, la Chine commence par importer la technologie sous licence (Alstom est un cas emblématique) puis à la copier, en conditionnant l’accès au marché à des transferts de technologie. La Chine n’a inventé ni les batteries au lithium, ni la voiture électrique, ni le photovoltaïque, ni les semi-conducteurs, mais elle domine aujourd’hui dans tous ces secteurs.

Comment fonctionne le modèle chinois ? On part d’en haut, comme le modèle français : l’Etat choisit quelques secteurs qu’il estime fondamental de développer (« Plans stratégiques nationaux ») : électrique, IA robotique, biotech, 5G… Il subventionne massivement toute la chaine de production, depuis la ressource naturelle jusqu’à l’assemblage ou la recherche, mais aussi la demande en arrosant le consommateur. Tout vient du gouvernement avec des objectifs précis, mais contrairement au modèle français, la mise en œuvre est fortement décentralisée car les plans stratégiques se déclinent toujours au niveau provincial et municipal. Les grandes banques du pays sont mises à contribution avec des avantages fiscaux et réglementaires si elles financent le secteur cible. Pour faire bonne mesure, on protège le marché domestique en rendant la concurrence étrangère très difficile voire impossible, par exemple avec des agréments obligatoires que seuls les constructeurs nationaux peuvent obtenir (ainsi de 2015 à 2019, Pékin excluait tous les constructeurs étrangers de la liste des fabricants de batterie agréés). Dernière étape : on laisse le marché agir en mettant en place une concurrence féroce entre toutes les entreprises qui auront émergé, ce qui permet de faire baisser les prix (rendements d’échelle) par apprentissage successif dans un pays qui a le plus grand marché solvable au monde. C’est là que la différence avec le modèle français d’EDF ou de la SNCF saute aux yeux : si quelques groupes majeurs dominent aujourd’hui le marché de l’automobile électrique en Chine (BYD, Geely, MG), il existe en réalité plusieurs dizaines de marques actives, et il y eut jusqu’à 300 constructeurs dans les années pré-covid.

Au final, l’État central construit simultanément la technologie, la demande, les capacités de production et les chaînes de valeur, puis organise une concurrence industrielle extrêmement agressive, avant d’utiliser son avantage comparatif bâti derrière des droits de douane pour inonder les marchés mondiaux. Par rapport au modèle français et américain, la Chine a développé une expertise exceptionnelle pour faire baisser les coûts de production à une échelle géante… donc vendre.

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En résumé, le modèle américain planifie peu : il cherche à financer des innovations de rupture et laisse le privé se charger du reste. Il peut donc accepter un taux d’échec élevé, ce qui est central dans les innovations de rupture avec des résultats incertains. L’inconvénient est que le passage à l’industrialisation peut être chaotique car il n’y a pas de programme piloté en ce sens, sauf quelques cas pour des besoins strictement militaires. Le modèle chinois planifie beaucoup, mais organise ensuite une forte concurrence privée pour faire baisser les prix. Sa faiblesse actuelle est connue : la productivité chinoise est très forte, mais les salaires restent encore faibles, ce qui créé d’énormes surcapacités et détruit du capital. Le modèle français est le plus administré. Il a eu ses heures de gloire et pourrait les retrouver lorsqu’il est question de technologies stables et tangibles, vitales à l’indépendance nationale. Il est beaucoup plus sujets à des erreurs monumentales lorsqu’on parle logiciels, IA ou n’importe quel marché incertain et fortement évolutif. Aucun haut fonctionnaire ne sait mieux que le marché quelle technologie sera importante dans 20 ans (Hayek, si tu m’écoutes…).

Si on veut en tirer des leçons politico-économiques : l’Etat reste indispensable dans la recherche fondamentale et ne peut être remplacé par personne. Aucune entreprise privée ne mettrait des centaines de millions dans un accélérateur de particules, dont on a strictement aucune idée de ce à quoi ça peut bien servir pour le citoyen ordinaire. L’Etat reste aussi très important lorsqu’il s’agit d’être le client d’amorçage, celui qui enverra un signal au marché pour dire « ce truc-là fonctionne » : il assure ainsi un premier carnet de commande à des start-ups et attire les investissements privés. Pour ce qui concerne l’industrialisation, le cahier des charges et la production de masse, il est souvent préférable de la laisser en grande partie au marché. Pousser un secteur ou une technologie ? Pourquoi pas, mais il y a un risque de gaspillage d’argent public énorme : on le voit actuellement avec l’échec de l’hydrogène vert européen. Quant à sélectionner ex ante un champion national et l’installer solidement derrière des barrières administratives avec un monopole d’Etat, c’est la (quasi) garantie d’avoir un effondrement technologique et industriel, surtout si la technologie en question est dépendante des orientations politiques : c’est exactement ce qui s’est passé avec le nucléaire, que la France laissé à l’abandon à partir des années 1990 au point qu’EDF a du faire appel à des soudeurs américains pour réparer les problèmes de corrosion dans ses réacteurs, en 2022.

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