
Le Monde publie une comparaison européenne particulièrement intéressante sur ce sujet hautement complexe des rythmes scolaires. Complexe, parce qu’on est à la croisée d’intérêts divergents
1. Les intérêts des élèves
Ils doivent disposer de vacances suffisamment fréquentes pour se reposer (et leurs enseignants, aussi…) mais pas trop longues en raison des pertes d’apprentissages massives, surtout durant l’été, ce que les anglo-saxons appellent le « summer loss ». Le problème du summer loss, c’est qu’il est un facteur aggravant des inégalités scolaires, à force d’être répété sur les nombreuses années d’une scolarité. Cela fait longtemps que les sociologues ont montré que dans les milieux les plus favorisés, l’éducation a toujours une visée scolaire implicite : elle doit éveiller l’intérêt intellectuel de l’enfant, susciter sa curiosité, l’ouvrir sur le monde, la culture et les arts, et finalement développer des talents et des compétences qui seront utiles aussi bien à l’école que dans la vie professionnelle. Ces milieux (et les enseignants en sont l’exemple le plus typique) valorisent donc les loisirs qui impliquent un effort : apprentissage d’un instrument de musique, jeux de réflexion, jeux d’échecs, lecture, randonnées… Le summer loss sera donc beaucoup plus limité. A l’inverse, les classes populaires considèrent souvent que l’enfance est un moment qui doit être protégé de la dureté du monde extérieur. Les jeux et les loisirs sont plus centrés sur le plaisir immédiat, avec moins de règles explicites. Ces familles se focalisent moins sur le développement de talents chez leur enfant, et considèrent que la satisfaction des besoins naturels élémentaires (sécurité matérielle et affective) suffira à les faire grandir et s’épanouir. Bien entendu, il y aussi une transmission culturelle, mais elle est plus éloignée de la culture du monde de l’école.
2. Les intérêts des communes
Dans le primaire, toute modification des rythmes scolaires a un impact direct sur leurs investissements en termes de périscolaires du type centre de loisirs ou crèches temporaires : recrutement, formation, voire construction de lieux d’accueil, qui sont très inégalement répartis sur le territoire. Ceci n’est pas anecdotique : c’est la raison principale pour laquelle la réforme des rythmes scolaires de Peillon, mise en œuvre par Najat Vallaud-Belkacem en 2014, fut un échec. L’idée étant d’alléger les journées en compensant par un retour systématique des cours en primaire le mercredi matin, pour éviter également cette perte d’apprentissage du mercredi, nombre d’études ayant montré son fort impact négatif dans les milieux populaires. Sauf que : la réforme n’a pas été accompagnée des financements nécessaires. Réformer sans payer, c’est impossible, et je dois à Alexandre Delaigue de l’avoir compris. On peut vouloir faire des économies ou réformer, mais pas les deux : pour réformer correctement, il faut mettre de l’argent sur la table. Résultat : les budgets des communes n’étant pas du tout égaux, un grand nombre n’avaient pas les moyens de financer des temps périscolaires de qualité. Elles se retrouvaient avec des enfants à gérer plus tôt dans l’après-midi, sans capacité d’accueil suffisante, avec un effet limité voire mauvais sur les apprentissages (il vaut mieux qu’ils soient avec leurs parents qu’à glander dans une cour bétonnée sans activité, vous voyez l’idée). Blanquer a enterré la réforme dès son arrivée au pouvoir et en 2018, 90% des communes étaient revenues à la semaine de 4 jours.
3. Les intérêts des parents
Ils travaillent le plus souvent. Cela découle logiquement du point précédent : sans avoir pensé l’accueil en amont, une modification des rythmes scolaires est un big-bang social qui ne peut que faire des mécontents et perturber le quotidien de millions de familles.
4. Les intérêts des professionnels du tourisme
Ils veulent bien sûr des vacances fréquentes et longues. Ce n’est sans doute pas le point majeur mais ce n’est pas non plus sans importance, étant donné le rôle économique du secteur. Des vacances moins longues ou moins fréquentes impactent aussi la densité et la fréquentation des lieux touristiques.
5. On mélange…et on compare
Quand on saisit la difficulté du problème, on comprend bien qu’il n’y a pas de recettes miracles et que partout en Europe les décideurs se posent les mêmes questions. L’Allemagne a été longtemps vantée pour son modèle de cours qui finissent à 15h voire à midi, mais est largement revenue dessus depuis ; l’Espagne a des vacances d’été encore plus longues qu’en France, mais il y a un vaste débat national sur le sujet. La France se caractériste par un modèle de vacances nombreuses et fréquentes puisqu’on est champion d’Europe avec 16,4 semaines en primaire, juste devant l’Italie (15,8), l’Allemagne étant en queue de peloton (9,6). La plupart de ces pays ont aussi des semaines de 5 jours de classe, contre 4 à 4,5 en France : ce qui fait que la France est le pays européen avec le moins de jours de cours par an ! 15% de moins que la moyenne de l’OCDE pour les semaines de 4,5 jours, 30% de moins pour ceux qui n’ont pas classe le mercredi.
Mais… les journées en France étant bien plus longues qu’ailleurs, elle est en deuxième position pour le nombre d’heures de cours annuelles, juste derrière l’Italie, 5 à 10% de plus que la moyenne de l’OCDE. Tout le monde a donc bien compris le problème du modèle français : peu de journées de cours, mais des journées harassantes.


Est-ce qu’il faut réformer ? Probablement. Est-ce que ça va changer radicalement les résultats scolaires ? Probablement pas. La fin de l’article rappelle à raison que le nombre d’heures de cours est loin d’être le facteur le plus important (même si ça joue) dans les résultats scolaires. L’Italie a un score dans PISA proche de celui de la France (et même légèrement inférieur) alors que son modèle de rythmes scolaires est très différent. Les petits Français ont plus d’heures de mathématiques que la moyenne de l’OCDE, ce qui ne les empêche pas d’obtenir des résultats plus faibles, et en chute libre. En fait, la qualité des heures de cours est bien plus importante que la quantité, ce qui renvoie à la formation des enseignants, leur recrutement, la pédagogie, et surtout le nombre d’élèves par classe.
Un point peu médiatisé mais rappelé chaque année dans PISA à propos de la France : elle se caractérise à la fois comme l’un des pays avec le plus d’élèves par classe en moyenne, l’un des pays européens avec le plus de bruit et de bavardages dans les classes, et l’un des pays européens où les élèves se sentent les moins soutenus et encouragés par leurs enseignants. Chaque bord politique y trouvera probablement son compte.




