Un certain Juif, Jésus (8/12)

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VII. Précisions étymologiques

Il faut convient de faire quelques précisions étymologiques, car nous ne pouvons pas aborder la question de l’identité de Jésus sans préciser a minima le sens que prennent des mots aussi importants que Dieu, Christ, Messie, Seigneur, …etc. Cela nécessite un long détour par le contexte historique et théologique de ces mots.

A. Le terme “Messie”

Christ est le synonyme grec (christós) de l’hébreu Messie (mashiah). Les deux mots signifient la même chose : “oint”. Le verbe oindre signifie enduire d’huile. Une personne ointe est une personne qu’on a consacrée spécialement par onction d’huile d’olive à Dieu, mettant en évidence sa destinée exceptionnelle et/ou sa sainteté. Cette pratique trouve sa première mention hébraïque dans le livre de l’Exode, lorsque Moïse reçoit les instructions divines sur le Mont Sinaï et revient avec les Dix commandements. Dieu ordonne qu’un rite spécial consacre Aaron et ses fils « afin qu’ils exercent pour moi le sacerdoce ». Après lui avoir donné une recette spéciale d’huile (Ex 30,23), Dieu ordonne qu’Aaron, tout particulièrement, en soit oint :  « Tu prendras l’huile d’onction, tu en répandras sur sa tête, et tu l’oindras. » (29,7). Plus tard, les rois Saül puis David sont oints par le prophète Samuel. Le terme Messie s’est donc appliqué aux prêtres, mais aussi aux rois, puis aux prophètes. Puisqu’il est “oint”, il faut bien que quelqu’un l’oigne (oui). Autrement dit, dans le judaïsme il ne peut y avoir de Messie autoproclamé. L’Oint, le Mashiah, est forcément consacré par quelqu’un.

L’attente messianique dans l’Ancien Testament

L’attente messianique désigne le fait que pour une partie majoritaire (mais pas unanime) des Juifs du premier siècle de notre ère, viendra un prophète ultime que Dieu révélera et consacrera (oindra) pour inaugurer le royaume de Dieu, c’est-à-dire rassembler définitivement le peuple d’Israël dans la foi à YWHW avec la victoire sur les ennemis du peuple élu, les gens des Nations (païens). Cette attente du Royaume de Dieu, ainsi que je l’ai écrit précédemment en reprenant Meier, est un espoir de restauration à la fois eschatologique et spirituel : le rassemblement d’Israël dans la Jérusalem céleste où les Justes recevront la récompense promise, mais aussi terrestre et concret : la fin de la domination romaine en terre juive grâce à un roi puissant.

D’où vient cette attente messianique ? De prophéties qu’on trouve dans le Tanakh (la Bible hébraïque). Un grand nombre de textes de l’Ancien Testament évoquent cette attente, le plus notoire étant le livre d’Isaïe. Un mot, donc, sur ce prophète majeur du judaïsme. A Jérusalem, au 8ème siècle avant Jésus-Christ, Isaïe est élevé à la cour du roi de Juda Ozias, où son père est un haut personnage. Il est probablement destiné à la même carrière mais reçoit une vision qu’il décrit au chapitre 6 : “L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé…” Cette vision bouleverse sa vision du monde et détermine sa carrière de prophète. Isaïe prophétise dans le contexte tendu de la domination assyrienne sur la terre d’Israël. La stratégie du puissant empire assyrien consistait à exiger un lourd tribut sous peine d’invasion, puis à envahir quand même le territoire ainsi asphyxié en déportant femmes et enfants pour étendre et unifier l’empire. Les royaumes d’Israël (capitale Samarie) et de Damas (capitale Damas) forgent une alliance contre Assur dans laquelle refuse d’entrer le royaume de Juda (capitale Jérusalem). Les coalisés mettent le siège devant Jérusalem pour renverser son roi et forcer le royaume à rejoindre la coalition mais Acaz (petit fils d’Ozias) appelle les Assyriens à son secours, forçant les coalisés à rebrousser chemin (non sans dévaster la campagne au passage).

Bien lui en a pris ! Le roi Assyrien Sargon II écrase les rebelles, qui comptaient en vain sur le soutien de l’Égypte. En 721, Samarie est prise : le Royaume d’Israël n’existe plus. Seul le Royaume de Juda est épargné, parce qu’il reste soumis aux Assyriens. Cette paix reste toute relative puisque une vingtaine d’années plus tard, Juda finit tout de même par se révolter, le roi Ézéchias refusant de payer son tribut à l’Assyrie. Le successeur de Sargon, Sennachérib, attaque alors Juda et met à sac plusieurs villes. Il siège devant Jérusalem mais la ville n’est pas prise, apparemment en raison d’une épidémie de peste qui décime l’armée assyrienne. Juda est alors réintégré à l’empire et connaîtra une relative autonomie jusqu’à la première destruction du Temple par les Babyloniens, un peu plus d’un siècle après.

Dans ce contexte, Isaïe décrit les malheurs présents et à venir qu’il attribue à l’infidélité d’Israël, comme tous les prophètes avant lui (Élisée, Amos, Osée) et après lui (Michée).

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L’Empire Assyrien à son apogée (Wikipedia)

Cependant on retient surtout d’Isaïe ses nombreuses prophéties annonçant la venue d’un Prince de la Paix –ce qui est pour le moins étonnant puisqu’il écrit en temps de guerre : le “Seigneur lui-même vous donnera un signe, voici, la jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d’Emmanuel.” (chapitre 7). Plus loin : “un enfant [qui] nous est né, un fils nous a été donné, et la souveraineté reposera sur son épaule; on l’appellera merveilleux conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix” (chapitre 9). Au chapitre 11, on apprend qu’il sera de la “souche de Jessé” (donc du roi David, Jessé étant son père) qui “inspirera la crainte du Seigneur”,  “jugera les petits avec justice”, “fera mourir le méchant”, “sera dressé comme un étendard pour les peuples”, “rassemblera les exilés d’Israël, réunira les dispersés de Juda des quatre coins de la terre”. “Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur”. Plus loin (chapitres 52 et 53), Isaïe précise que ce Messie “prospérera,  montera, s’élèvera bien haut, sera exalté”. Il sera un “messager, celui qui annonce la paix, qui porte la bonne nouvelle, qui annonce le salut, et vient dire à Sion : « Il règne, ton Dieu ! ». Il “sera pour beaucoup de peuples un sujet de joie, devant lui des rois fermeront la bouche, car ils verront ce qui ne leur avait point été raconté, ils apprendront ce qu’ils n’avaient point entendu.” Cependant, sa fin semble tragique : “méprisé et abandonné des hommes, homme de douleur et habitué à la souffrance, semblable à celui dont on détourne le visage, nous l’avons dédaigné, nous n’avons fait de lui aucun cas. Cependant, ce sont nos souffrances qu’il a portées, c’est de nos douleurs qu’il s’est chargé ; et nous l’avons considéré comme puni, frappé de Dieu, et humilié. Mais il était blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités ; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris.  (…) Il a été maltraité et opprimé, et il n’a point ouvert la bouche, semblable à un agneau qu’on mène à la boucherie, à une brebis muette devant ceux qui la tondent ; il n’a point ouvert la bouche. (…) On a mis son sépulcre parmi les méchants, son tombeau avec le riche, quoiqu’il n’eût point commis de violence et qu’il n’y eût point de fraude dans sa bouche.”

Isaïe n’est pas le seul prophète à mentionner ce Messie Sauveur d’Israël. D’autres prophètes l’évoquent, notamment Michée qui est un contemporain d’Isaïe (Michée 5 : Et toi, Bethléhem Ephrata, petite entre les milliers de Juda, de toi sortira pour moi celui qui dominera sur Israël, et dont l’origine remonte aux temps anciens, aux jours de l’éternité), puis Daniel (7ème siècle), Zacharie (6ème siècle), Ézéchiel (6ème siècle), ainsi que certains psaumes, notamment le psaume 2. Tous ajoutent des précisions supplémentaires mais Isaïe est le plus cité car c’est lui qui en parle le plus, et c’est le premier à en parler.

Comment sera le Messie ?

C’est entendu, la plupart des Juifs du temps de Jésus attendent un messie. Encore aujourd’hui, c’est le cas de la vision orthodoxe, majoritaire en Israël, bien que le judaïsme libéral interprète différemment la venue d’un Messie qui n’est plus nécessairement personnifié. Cependant, les Juifs ne sont pas unanimes sur la personne de ce Messie. Certains le voient d’abord comme prêtre (dimension spirituelle), d’autres comme prophète (dimension eschatologique), d’autres avant tout comme roi d’Israël (dimension temporelle), d’autres comme tout cela à la fois. Certains attendent plusieurs messies pour ces différentes “fonctions”. Quoi qu’il en soit, on attend de lui une fidélité absolue à Dieu et à la Torah (qu’il se devra de connaître par cœur, un critère essentiel), la fin des divisions d’Israël, le rassemblement de tous les Juifs du monde en Israël, voire la reconstruction du Temple à l’endroit du temple (espérance du troisième Temple), l’union des Justes dans la foi à Elohim, la victoire contre les ennemis d’Israël. Les prétendants n’ont pas manqué dans l’histoire juive !

A noter qu’il n’est nulle part indiqué que le Messie devra ressusciter des morts. La croyance en la résurrection des morts dans l’au-delà est le fruit d’une longue maturation chez les Juifs et au temps de Jésus, elle est majoritaire à l’exception de quelques courants comme les sadducéens. Cette résurrection étant destinée aux Justes, et le Messie étant le Juste par excellence, on peut bien sûr imaginer que pour la majorité des Juifs du premier siècle, il est évident que le Messie attendu ressuscitera. Mais il s’agit d’une résurrection dans l’au-delà comme tout Juif pieux peut l’espérer, c’est-à-dire d’une vie après la mort, certes pas de la résurrection du Christ au sens où les chrétiens l’affirment !  D’autre part, il n’est pas du tout indiqué qu’il devra être crucifié, ce qui serait au contraire plutôt choquant pour un Messie censé rétablir la justice divine et régner sur le peuple d’Israël ! “Nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens”, soulignera à juste titre l’apôtre Paul dans sa première lettre aux Corinthiens.

Terminons en écrivant que naturellement, la majorité des Juifs contemporains (à l’exception d’un courant minoritaire appelé “judaïsme messianique”) estiment que Jésus n’a rempli aucun des critères lui permettant de prétendre à la messianité.

B. L’expression “Fils de Dieu”

Tout d’abord, cette expression n’est pas propre au judaïsme puisque dans les religions païennes, elle désigne les divinités enfantées de divinités plus importante. La plupart des dieux grecs ou égyptiens sont fils d’un dieu supérieur (Zeus ou Amon-Rê). Les pharaons égyptiens sont aussi adorés comme des divinités puisqu’ils sont fils du dieu du soleil Rê : ils sont donc fils de Dieu au sens quasiment biologique. Plus tard, les empereurs romains sont aussi en quelque sorte considérés comme des “Fils de Dieu”. L’expression »fils de Dieu » vient de l’Orient ancien.

Dans le judaïsme, l’expression apparaît assez tôt, désignant Israël. Au livre de l’Exode, chapitre 4 : “Tu diras à Pharaon: Ainsi parle l’Éternel: Israël est mon fils, mon premier-né.”Au deuxième livre de Samuel, le roi David est assimilé à un fils de Dieu : “Moi, je serai pour lui un père ; et lui sera pour moi un fils” (2 Samuel, 7). Le roi personnifie ici Israël. Un passage de Job semble également désigner comme “fils de Dieu” les anges de la cour céleste (Job 1, 6). Dans le judaïsme, le terme “fils” ne désigne pas seulement un lien de filiation mais aussi une proximité spirituelle ou affective, spécialement dans le cas de Dieu. L’expression “Fils de Dieu” désigne donc toute personne ayant une relation spéciale à Dieu. Citons pour compléter et confirmer le traducteur de la Bible André Chouraqui :

Cette expression en hébreu (Bèn Elohîms) n’a pas et ne peut pas avoir le même sens qu’en grec (huios tou theou). En hébreu, le mot Bèn exprime une dépendance qui souvent n’est pas celle d’une filiation biologique. Par surcroît, dans l’univers biblique, Elohîms est le père non seulement de tout homme mais de toute créature, de tout objet.  Pour le Grec, au contraire, les dieux ne sont pas créateurs mais procréateurs, et huios désigne uniquement un lien de filiation biologique, celui du fils à son géniteur. Ainsi, derrière les questions de sémantique, il est nécessaire de percevoir les différences de la pensée et de son expression chez les Hébreux et chez les Grecs.

Évidemment, le Messie est par excellence le Fils de Dieu, ainsi que l’exprime le psaume 2 : “Pourquoi les rois de la terre se soulèvent-ils Et les princes se liguent-ils avec eux Contre l’Éternel et contre son oint ? Brisons leurs liens, Délivrons-nous de leurs chaînes ! -Celui qui siège dans les cieux rit, Le Seigneur se moque d’eux. Puis il leur parle dans sa colère, Il les épouvante dans sa fureur : C’est moi qui ai oint mon roi Sur Sion, ma montagne sainte ! Je publierai le décret; L’Éternel m’a dit: Tu es mon fils! Je t’ai engendré aujourd’hui.”

C. L’expression “fils de l’homme”

On trouve la première mention de cette expression dans le livre de Daniel (7,14). Dans une vision, le prophète voit s’avancer  “comme un Fils d’homme”. Ce fils d’homme est assimilé au Messie : “Et il lui fut donné domination, gloire et règne, et tous les peuples, nations et langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit.” Le fils de l’homme est vainqueur de bêtes féroces et la royauté universelle lui est remise. D’un autre côté, d’autres passages du Tanakh utilisent cette expression au sens propre, pour désigner tout simplement le fils d’un homme, ou la race humaine en général. Par exemple le psaume 8 : “Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui, le fils d’homme pour que tu en aies souci ?” En résumé, le terme “fils de l’homme” est ambigüe : il désigne principalement, et tout simplement, un homme (ou la race humaine), mais peut éventuellement avoir le sens symbolique de Messie.  On verra que Jésus l’utilise abondamment.

D. Le terme “Seigneur”

Le terme vient du latin senior et signifie simplement “aîné”. Il n’a rien d’hébraïque. C’est un terme de respect qui désigne un maître, celui qui possède une terre, une demeure, un domaine. On donne ce terme à toute personne qu’on souhaite distinguer par son rang et sa dignité, et par extension, à Dieu. C’est ainsi qu’avec la disparation de la féodalité, le terme a relativement disparu des usages courants puisqu’il n’y a plus guère de “Seigneur” au sens de “Maître propriétaire de serfs”. Il est resté en revanche très courant en religion pour désigner Dieu. C’est donc une traduction possible d’Adonaï.

E. Les Noms de Dieu dans l’Ancien Testament

Le nom de Dieu dans la Bible est YHWH (il apparaît 7000 fois environ) soit un tétragramme de quatre lettres (yōḏ (י), hē (ה), wāw (ו), hē (ה)), qui correspond à une flexion verbale du verbe être en hébreu. Cela renvoie au passage de l’Exode où Dieu fait une sorte de jeu de mot à Moïse à propos de son Nom : “Je suis Celui qui suis”, sous-entendu je n’ai pas d’autre origine que moi-même, il n’y a pas d’autres dieux que moi. Cependant, on ne peut pas prononcer le mot YHWH si on ne connaît pas la place et le type des voyelles originales puisque l’hébreu, comme d’autres langues sémitiques (l’arabe typiquement), n’a pas de lettres spécifiques pour les voyelles, qui ne sont pas toujours écrites. La majorité des exégètes estime que la prononciation originale est Yahweh (francisé en Yahvé) : seul le Grand Prêtre et ses descendants, héritiers de Moïse, pouvaient prononcer ce mot, une fois l’an, lors de la fête des Tentes (Yom Kippour), dans le Saint des Saints. D’autres spécialistes estiment que la prononciation originale, si elle a existé, n’a jamais été connue. Difficile de trancher : en raison du troisième commandement (“Tu n’invoqueras pas le nom de l’Eternel ton Dieu en vain”) et du fait que Dieu lui-même ne révèle pas son nom à Moïse (préférant la périphrase “Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob” en Ex 3,15), les textes bibliques n’indiquent à aucun endroit comment il faut prononcer YHWH  ; la destruction du premier Temple au 6ème siècle avant Jésus-Christ rend de plus caduque l’autorisation de le prononcer dans le Saint des Saints, le second Temple  ayant une arche d’alliance vide. Si bien que le mot cesse d’être prononcé vers le IIIème siècle après J-C et les Juifs orthodoxes ne le prononcent jamais : quand ils lisent YHWH, ils prononcent “Adonaï” (même si la plupart préfèrent ne pas le dire du tout dans leur prière et remplacent encore Adonaï par Ha Shem, “Le Nom”). L’Église catholique a longtemps utilisé “Yahvé” avant de recommander de ne pas l’utiliser (à partir de 2001) par respect pour les Juifs, et de lui préférer “Le Seigneur” ou « l’Éternel ».

Ainsi  la prononciation “exacte” de YHWH, si elle a jamais été connue, est perdue et la Bible hébraïque emploie d’autres mots pour désigner Dieu. Il y en a plusieurs, et pour les retrouver, il faut évidemment lire les traductions les plus littérales possibles, donc les plus fidèles au texte hébreu. Nous utiliserons la traduction d’André Chouraqui1.

  • Le terme plus employé est Elohim. Il apparaît plus de 2500 fois. A l’origine, il y a le mot “El”, un terme cananéen très ancien désignant une divinité en tant que nom commun (un dieu, n’importe lequel) ou “Dieu” au sens propre (un Dieu en particulier, le plus grand de tous). La même racine sémitique donnera d’ailleurs “Allah” en arabe. En hébreu, El est utilisé tel quel dans le Tanakh, par exemple dans le livre de l’Exode : Él les a fait sortir de Misraîm [l’Egypte] (Ex 23,22). Mais on trouve aussi la forme Eloah (Job 3,23), qui devient finalement Elohim lorsqu’on ajoute le suffixe –im, marque du pluriel en hébreu. Pourquoi une religion monothéiste utilise-t-elle un pluriel pour désigner Dieu ? Je ne veux pas alourdir la lecture, alors suivez la note 2
  • Le second est Adonaï, qu’un lecteur Juif est censé prononcer dès qu’il voit écrit “YHWH”. Adonaï est un terme qu’on peut traduire par “Mes Seigneurs”. Il s’agit du pluriel du mot “Adon” (Seigneur), on trouve aussi Adoni (Mon Seigneur).
  • D’autres termes moins fréquents sont utilisés dans la Bible pour désigner Dieu : on trouve ainsi Tsébaot (Éternel des armées) ou El Shaddaï (terme de puissance, mais signification exacte inconnue), qui insistent sur l’idée de force, de majesté.

Au fait, d’où vient le mot “Jéhovah” ? Les traducteurs non-juifs de la Bible ne connaissaient pas ou n’estimaient pas nécessaire de respecter l’interdiction juive de prononcer le nom de Dieu, mais comme il était impossible de connaître la prononciation originale, il a bien fallu trouver quelque chose. Le site internet seraia précise : “Le nom YHVH est souvent écrit « Yahvé », ceci étant dû de façon évidente à des circonstances historiques et linguistiques. Par contraste, la traduction « Jéhovah » fut crée en ajoutant les points voyelles du mot Adonaï (« Mes Seigneurs »). Les premiers chrétiens qui traduisirent la Torah ne savaient pas que ces points voyelles servaient seulement à rappeler au lecteur de ne pas prononcer le nom divin, mais de dire à la place Adonaï ; ainsi ils prononçaient les consonnes et les points voyelles ensemble (ce qui est grammaticalement impossible en hébreu). Ils prirent donc les lettres « IHVH » de la Vulgate (en latin) et les voyelles « a-o-a » (de Adonaï) furent insérées dans le texte, donnant ainsi « IaHoVaH » ou « Iéhovah » au seizième siècle, devenant plus tard « Jéhovah ». Ce nom provient principalement des enseignements de Martin Luther.”

Conclusion : quels termes peuvent s’appliquer à Dieu ?

Dans le Tanakh, s’appliquent exclusivement aux hommes :

  • Les termes “Christ” et “Messie”, qui désigne une sorte de “super-prophète” qui viendra instaurer le Royaume de Dieu, mais ce prophète n’est pas Dieu lui-même ;
  • Le terme “fils de l’homme”, qu’il désigne un homme au sens strict ou, plus symboliquement, le Messie, ne s’applique pas à Dieu ;
  • En tant qu’il s’applique aux rois, à Israël et par excellence au Messie, le terme “Fils de Dieu” ne s’applique pas à Dieu lui-même (d’ailleurs on ne peut être à la fois Dieu et son Fils) ;

Peuvent s’appliquer à Dieu :

  • Le terme “Seigneur” s’applique à Dieu au sens où il traduit en français Adonaï, l’un des termes souvent employé dans la Bible pour désigner Dieu (c’est ce mot qu’il faut prononcer quand on lit YHWH). Mais il peut éventuellement s’appliquer aux hommes lorsqu’il traduit Adon, terme au singulier qu’on trouve dans le Tanakh appliqué aux êtres humains dont on désire souligner la noblesse et la distinction (exemple Samuel 29,8, Rois 2,19, etc.). En clair, Adonaï = Dieu alors que Adon = être humain, les deux étant rendus par “Seigneur” en français.

S’appliquent exclusivement à Dieu :

  • YHVH et toutes ses transcriptions, Adonaï, Élohim, El, l’Éternel, Sabbaoth, El Shaddaï.

1 Les protestants savent depuis Luther (sola scriptura…) l’importance de la traduction des textes bibliques et la traduction de référence est longtemps resté celle de Louis Segond, datant du milieu du XIXème siècle ; les catholiques, qui acceptent comme Vérité révélée non seulement la Bible mais aussi la Tradition ecclésiale, ont longtemps minoré cet aspect,  notamment avec le développement des traductions “à équivalence fonctionnelle”, qui s’éloignent franchement du texte original dans un but pastoral ou liturgique. Aujourd’hui le retard est comblé depuis l’immense diffusion de la Bible de Jérusalem, excellente traduction semi-littérale parue en 1957, et plus récemment de la TOB, traduction œcuménique de haut niveau qui regroupe catholiques, protestants et orthodoxes, fruit de décennies de recherches philologiques et littéraires.  Pour ce qui me concerne, je m’appuie ici sur la célèbre traduction d’André Chouraqui, qui est une traduction littérale radicale :  Chouraqui (qui est Juif) vise à restituer le plus possible l’esprit sémitique dans lequel la Bible a été écrite, en collant à l’hébreu, quitte à pousser la littéralité jusqu’à l’incompréhension (on est parfois proche du mot à mot). Ainsi les noms propres et les termes proprement sémitiques ne sont pas traduits mais seulement translittérés, et c’est bien ce qui nous intéresse ici. 

2 Pourquoi une religion monothéiste comme le judaïsme utilise-t-elle un mot pluriel pour désigner Dieu ? Les biblistes s’accordent à peu près sur cela : à l’origine –avant l’exil à Babylone– les Juifs n’étaient pas vraiment monothéistes mais plutôt monolâtres, c’est-à-dire qu’ils reconnaissaient plusieurs dieux mais n’en adoraient qu’un. Elohim serait donc “le Dieu des dieux”, c’est-à-dire le Dieu le plus puissant de tous les dieux. Le pluriel ici ne désigne pas plusieurs dieux mais un seul parmi d’autres, le plus Puissant, le seul qu’il faut adorer. C’est un pluriel de majesté. On trouve un argument scripturaire typique avec le passage de l’Exode : “Tu n’auras pas d’autres dieux que moi”, ou en version Chouraqui : “il ne sera pas pour toi d’autres Elohîms contre mes faces”. Plus clair encore, le Deutéronome : Oui, IHVH-Adonaï, votre Elohîms, lui, est l’Elohîms des Elohîms, l’Adôn des Adonîm, l’Él, le grand, le héros, à frémir de lui (10,17). Au fur et à mesure que le judaïsme évolue vers un monothéisme strict, Elohim a perdu son sens pluriel pour désigner tout simplement Dieu. On trouve d’ailleurs de nombreux passages dans la Bible ou Elohim, tout en étant un mot pluriel, fonctionne grammaticalement comme un singulier, notamment lorsqu’il est sujet d’un verbe (cf. par exemple Ex 3,4 : Elohîms crie vers lui…). La traduction d’Elohim, mot pluriel, par Dieu, mot singulier, est donc la plus exacte aujourd’hui : traduire Elohim par le pluriel “Dieux” ne rendrait pas justice du monothéisme juif ni de la grammaire de l’hébreu.

3 réflexions sur “Un certain Juif, Jésus (8/12)

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