Un certain Juif, Jésus (9/12)

VIII. La théologie chrétienne et ses développements

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Trinité, Andrei Rublev, 1429

Pour répondre à notre question de l’identité de Jésus, nous allons devoir comparer le Nouveau Testament avec la doctrine chrétienne en général et catholique en particulier à propos de Jésus ; il s’agit de savoir si le dogme chrétien contemporain se déduit exclusivement du Nouveau Testament.  Donc, faisons un peu de théologie doctrinale.

A. Que dit la doctrine chrétienne au sujet de Jésus ?

Pour les chrétiens, Jésus est deux choses à la fois :

  • En tant qu’homme, il est le Messie annoncé par les Prophètes, incompris de la majorité des Juifs car ils attendaient un roi temporel et n’ont donc pas su comprendre que son “Royaume n’était pas de ce monde” (Jn 18,36), refusant par là son exigence de conversion qui allait au-delà de la loi mosaïque ;
  • Cependant, Jésus n’est pas seulement un homme. Il est “Dieu né de Dieu” (Symbole de Nicée-Constantinople), “de même nature que le Père”. Autrement dit, Jésus n’est pas une créature : il est Éternel et sa naissance de Marie ne signifie pas le début de son existence, car il existait de toute Éternité dans les cieux avec le Père. Sa naissance de Marie signifie seulement le début de son existence terrestre, c’est-à-dire son incarnation.

La quasi-totalité des confessions chrétiennes (catholiques, protestants, orthodoxes) acceptent ce que je viens d’exposer. La résurrection du Christ est le point clé de la foi car c’est l’évènement qui manifeste de façon éclatante sa divinité. “Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine”, n’hésitait pas à affirmer saint Paul (1 Cor 15,14). A dire vrai, la croyance en la résurrection est à peu près le seul miracle auquel un chrétien “doit” croire, car c’est celui-là même qui fonda, il y a 2000 ans, la foi des disciples, et donc la religion chrétienne. Cependant pour les chrétiens Jésus ne se contente pas de détruire la mort en ressuscitant : il sauve l’humanité de ses péchés et retourne ensuite au ciel d’où il “reviendra dans la gloire juger les vivants et les morts” (ibid.) : c’est la doctrine de la Rédemption.

Mais si Jésus est Dieu, n’y-a-t-il pas plusieurs dieux ? Le concept de Dieu Trinitaire répond à l’objection de polythéisme : il n’y a pas deux ou trois dieux mais trois Personnes (ou hypostases, terme emprunté à la philosophie grecque et qui désigne ici un principe divin) distinctes mais pas indépendantes (car liés par l’Amour), qui forment un seul Dieu. Un peu comme trois bougies distinctes ne forment qu’une flamme.

Scutum Fidei (Wikipedia).

Pour être précis, il faut ajouter qu’il y a dans la théologie chrétienne trinitaire une certaine hiérarchie : le Père est premier car, d’une part, c’est le Père, le Créateur ; d’autre part, c’est lui qui envoie le Fils et l’Esprit, qui sont envoyés. C’est Jésus qui obéit (filialement) à son Père en mourant sur la croix, pas l’inverse. Par exemple, Jésus lui-même déclare ne pas connaître le jour et l’heure de la fin du monde, contrairement au Père (Mc 13,32). En termes missionnaires, le Père est au-dessus du Fils, et l’Esprit est le “produit” de l’Amour du Père et du Fils, tout en étant une Personne à part entière. Cependant cette hiérarchie n’est pas ontologique : elle ne signifie pas que Jésus est “moins Dieu” que son Père. Les trois Personnes de la Trinité sont également Dieu et forment un seul Dieu.

B. Objections et hérésies

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Le Concile de Nicée, fresque crétoise.

Dire que Jésus est à la fois Dieu et homme n’est pas sans laisser perplexe. Cela paraît parfaitement illogique puisque cela contredit la logique philosophique élémentaire qui veut qu’on ne peut être à la fois une chose et son contraire. Or, Jésus est affirmé comme étant à la fois Dieu et homme, Dieu et Fils de Dieu, ce qui est absurde : une entité ne peut pas être à la fois Dieu et son Fils. Pour bien comprendre, reprenons le raisonnement. Le principe fondamental à la base du monothéisme est l’affirmation que Dieu est unique. Il ne peut y avoir plusieurs dieux. C’est même ce qui distingue fondamentalement le judaïsme de la plupart des cultes païens, pour ne pas dire tous. Le monothéisme est l’essence même de la foi juive : comment le christianisme, qui en est issu, pourrait-il professer autre chose que le Shema Israël, Dieu est Un ? Dans ce cas, soit Jésus est le Fils de Dieu, mais alors il n’est pas Dieu lui-même ; soit il est Dieu lui-même, mais alors il n’est pas son Fils ; soit il est Dieu sans être son Fils, mais il y a alors plusieurs dieux, et on revient au point de départ.

Ce raisonnement, les détracteurs du christianisme n’ont pas attendu le XXIème siècle pour le tenir, et très tôt dans le christianisme, l’affirmation de Jésus-Dieu posa problème. Premièrement chez les convertis du judaïsme pour qui il n’était pas question d’envisager autre chose qu’un monothéisme strict, ou même qui s’opposaient à l’emploi d’un autre vocabulaire que l’hébreu, celui tiré des Écritures, pour décrire Dieu et le Christ. Deuxièmement chez les esprits grecs en raison de l’incohérence philosophique de la chose, la christologie devant être “rationnelle”. Un Juif du premier siècle peut éventuellement admettre que ce Jésus de Nazareth, ce prophète charismatique dont tout le monde parle et dont les disciples affirment la résurrection, est le Messie. Mais admettre qu’il est Dieu ? Cela viole le monothéisme de façon parfaitement inacceptable. Il faut ramener l’identité de Jésus à quelque chose de plus acceptable, compréhensible.

L’Eglise sait qu’une telle confession de foi est paradoxale : elle ne confesse qu’un seul Dieu en trois noms. L’heure n’est pas encore venue d’une conciliation rationnelle de ces deux données antagonistes. Il suffit aux croyants de constater que l’économie du salut qui traverse Ancien et Nouveau Testament est unique, qu’elle vient du seul et unique Dieu, mais qu’elle est accomplie par la médiation du Fils et de l’Esprit, envoyés par ce même Dieu. Les chrétiens, écrira Tertullien, ne croient pas en un autre Dieu, mais ils croient différemment au même Dieu. Mais le paradoxe est bien là et il provoquera successivement deux solutions de facilité (ce que sont généralement les hérésies).

Bernard Sesbouë

Hérésie vient du grec hairesis, qui signifie choix, préférence pour une doctrine. Le terme n’a donc rien de péjoratif à l’origine, mais il l’est devenu avec le temps. Parmi les hairesis, se développèrent donc diverses doctrines affirmant qu’en fait, Jésus est plus Dieu qu’il n’est homme : c’est un esprit divin qui a pris une apparence humaine (docétisme, IIème siècle), Dieu le Père sous une autre forme (monarchianisme, IIème siècle), une volonté divine dans une enveloppe humaine (monophysisme, Vème siècle), l’union morale d’un humain avec Dieu (duophysisme, Vème siècle). A l’inverse, l’arianisme affirma que Jésus est plus homme que Dieu : il est le  Messie, un homme à la destinée hors-normes et ayant eu une relation unique et exceptionnelle avec Dieu, mais il n’est pas Dieu lui-même : c’est une créature. C’est la thèse d’Arius1(256-336), prêtre chrétien libyen d’origine berbère qui écrit d’abord à Alexandrie. Aujourd’hui, on trouve encore quelques “néoariens”, principalement aux États-Unis : les plus connus sont les témoins de Jéhovah et les mormons. Sans parler évidemment des juifs et des musulmans qui sont en quelque sorte “ariens radicaux” puisqu’ils ne reconnaissent à Jésus que le titre de prophète, pas celui de Messie et encore moins celui de Dieu.

Plus contemporain, Frédéric Lenoir, directeur du Monde des religions et bien connu du grand public pour ses ouvrages de philosophie, de sagesse ou de religion, a eu un grand succès en 2010 avec son livre “Comment Jésus est devenu Dieu”, dans lequel il défend une actualisation de la thèse arienne avec des arguments historiques. D’après Lenoir, Jésus n’a jamais prétendu qu’il était Dieu, bien au contraire. Ses disciples eux-mêmes ne l’ont jamais cru. Les premiers chrétiens avaient beaucoup de théories diverses, concurrentes et opposées au sujet de l’identité de Jésus. C’est seulement plus tard, à partir du IIIème siècle, que le pouvoir romain choisira la doctrine actuellement en vigueur de Jésus-Dieu,  parce qu’il fallait rétablir l’ordre dans l’empire et que les querelles théologiques engendraient des divisions profondes, avec des conséquences économiques très concrètes. L’ordre sera donc rétabli en forçant les évêques à se mettre d’accord par un concile, celui de Nicée en 325. De nombreux autres conciles suivront pour enrichir et renforcer la doctrine chrétienne, au fur et à mesure que les questions se posaient (questions autour de la Trinité, identité de Marie, rapports aux doctrines juives, questions pratiques, sociétales et morales, etc.) et que les hérésies se développaient, l’Empire intervenant toujours largement pour favoriser une doctrine ou une autre au gré de considérations plus politiques que théologiques. Au final, d’après Frédéric Lenoir, la doctrine catholique actuellement en vigueur n’est qu’une doctrine parmi d’autres au sujet de Jésus, qui aurait sans doute été refusé par la majorité des premiers chrétiens, voire par Jésus lui-même. Si c’est elle qui a en quelque sorte “gagné” face aux diverses hérésies, ce n’est que par un mélange de circonstances historiques, de politique et de hasard. Elle n’a donc rien de biblique.

Si l’argumentation de Lenoir paraît solide au premier abord, elle est en réalité fragile, comme on le verra. Dans un premier temps, on peut lui opposer le paradoxe suivant : sachant que le christianisme est né dans un monde Juif, comment expliquer que ce soit précisément cette doctrine, de toutes la plus incohérente et surtout la plus choquante aux yeux des Juifs, qui soit devenue le dogme chrétien officiel de la quasi-totalité des Églises aujourd’hui ? Pourquoi un grand nombre de chrétiens ont défendu mordicus une thèse qu’ils savaient choquante aux yeux même du public qu’ils voulaient convertir : prêcher que Jésus de Nazareth est le Christ bien qu’il ait été crucifié (et qu’il remet partiellement en question la Torah), et qu’en plus il est égal (consubstantiel) à Dieu, autrement dit Dieu lui-même sans être pour autant confondu avec Dieu le Père ? Comment cette affirmation théologique, choquante pour un Juif, absurde pour un païen, a-t-elle pu survivre et devenir le dogme chrétien officiel ?

L’influence des empereurs romains en faveur de ce dogme ne tient pas. Le fameux empereur Constantin qui légalise le christianisme  par l’édit de Milan en 313, était certes très soucieux de l’unité de l’Empire, ce qui le pousse à convoquer le concile de Nicée qui condamne Arius ; pour autant, c’est Eusèbe de Nicomédie, un évêque arien, qui l’influence à la fin de sa vie et le baptise sur son lit de mort. Ses enfants sont tous influencés par les thèses ariennes si bien que son fils Constance II, qui règne à partir de 337,  fait de l’arianisme la religion officielle de l’Empire et persécute les chrétiens trinitaires, notamment l’évêque Athanase en Orient, l’évêque Hilaire en Occident, et jusqu’au pape Libère lui-même, qui seront tous exilés. L’empereur suivant, Julien, va encore plus loin en réintroduisant le paganisme. Au milieu du IVème siècle les sièges épiscopaux  des principales villes chrétiennes, à savoir Antioche, Alexandrie et Constantinople, sont tous occupés par des ariens. Même s’il y aura des revirements, tout au long du IVème siècle l’arianisme a les faveurs du pouvoir royal et des institutions. La plupart des peuples germaniques qui envahirent l’Empire –Goths, Burgondes, Vandales, Suèves, Lombards– étaient ariens, à l’exception des Francs de Clovis.

Dans ce contexte, la victoire finale des chrétiens nicéens n’a rien d’une évidence ; si on ne peut pas nier l’influence des considérations politiques à cette époque où l’empereur est César tout en se prenant pour le pape (césaropapisme), il n’en demeure pas moins paradoxal que ce soit la théologie du concile de Nicée qui ait triomphé, alors qu’elle est absurde philosophiquement et ne pouvait guère convenir aux Juifs. Pourquoi n’est-ce pas le christianisme arien qui est devenu le dogme officiel ? Il est plus simple, plus cohérent, plus compatible avec les Juifs et il a bénéficié longtemps d’un très large soutien des autorités romaines.

Ce paradoxe pose un problème à qui veut défendre que la doctrine de Nicée n’a aucun fondement biblique.


1 Pour être un peu plus précis, l’arianisme admet un certain nombre de variantes selon la “part de divinité” qu’on accorde au Christ. La doctrine d’Arius originelle estimait que le Christ ressemblait au Père sans lui être consubstantiel. Pour Arius, le Christ est en quelque sorte un homme avec une part de divinité, à qui Dieu a accordé la divinité par élection mais qui reste inférieur au Père : c’est une créature du Père, la première, la plus noble et la plus sainte de toutes, mais une créature quand même. Les héritiers d’Arius iront plus loin en estimant que le Christ n’est qu’un homme (Jésus n’a aucune part de divinité, le Père et le Fils sont dissemblants).

3 réflexions sur “Un certain Juif, Jésus (9/12)

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