Une histoire de la pensée depuis 1945 : le néokeynésianisme (2/6)

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2. Le néokeynésianisme, l’intégration de Keynes dans la théorie classique

Ce courant prend sa source dans l’article de John Hicks, M. Keynes and the Classics : a suggested interpretation, (1937) qui, à peine un an après la parution de la Théorie Générale, entend formaliser mathématiquement les principales idées de Keynes. Les principaux représentants de ce courant sont J. Hicks, R. Solow, R. Mundell et surtout P. Samuelson : ils obtiendront tous le Prix Nobel. L’objectif théorique de ce courant est d’intégrer Keynes à la théorie classique en faisant de Keynes un cas particulier du modèle classique. Alors que Keynes semble de prime abord opposé aux classiques, ce courant cherche au contraire à montrer qu’il est possible de les réconcilier. On a parfois appelé ce courant « école de la synthèse ». C’est le courant majeur de la seconde moitié du XXème siècle. Ses principales caractéristiques sont les suivantes.

A. Une forte mathématisation.

La pensée de Keynes comme celle de la plupart des économistes avant lui restait fortement littéraire et empreinte de digressions, voire de contradictions. Les néokeynésiens entendent utiliser des modèles mathématiques précis basés sur un petit nombre de relations clés et/ou d’équations, clairement définies, permettant de prédire l’avenir et en particulier d’évaluer l’effet des politiques macroéconomiques. C’est l’objectif du modèle IS-LM que propose J. Hicks dans son article de 1937 : il modélise le « policy mix » à partir de deux courbes, une courbe d’investissement-épargne (IS) qui représente l’équilibre sur le marché des biens et une courbe d’offre-demande de monnaie (LM) qui représente l’équilibre sur le marché monétaire. La variable causale est i, le taux d’intérêt, et la variable causée le revenu Y. Le modèle permet de prédire simplement l’effet d’une variation des dépenses publiques ou de l’offre de monnaie sur le revenu in fine sur l’emploi, via l’intérêt. Une hausse des dépenses publiques fait déplacer la courbe IS vers la droite, entraînant une hausse de Y mais aussi de i. De la même façon une hausse de l’offre de monnaie fait déplacer LM vers la droite, entraînant une hausse de Y et une baisse de i. L’effet total dépend de la pente des courbes, donc de l’effet multiplicateur. En théorie, une politique budgétaire et monétaire expansive simultanée permet d’obtenir le plein-emploi sans hausse de i. Le modèle met aussi en évidence des cas d’inefficacité de la politique publique : en particulier quand la préférence pour la liquidité est absolue (en raison d’une grande incertitude par ex.), les agents utilisent leur monnaie pour financer leurs transactions et la variation de l’offre de monnaie n’a plus aucun effet sur i puisque la monnaie créée par la BC n’est pas placée : on parle de « trappe à liquidité » (la pente de LM est nulle). Inversement (situation théorique) une pente de LM infinie signifie que toute la monnaie est placée, et la politique budgétaire n’a plus d’effet sur le revenu. A noter que Keynes a lu l’article de Hicks et n’y trouvera rien à redire.

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Le modèle IS-LM

En 1963 l’économiste Robert Mundell intègre ce modèle en économie ouverte en ajoutant une droite BP pour Balance of payments, c’est-à-dire le déficit (ou l’excédent) de la balance des paiements. La droite BP peut être strictement verticale (capitaux parfaitement immobiles), strictement horizontale (capitaux parfaitement mobiles) ou avoir une pente (capitaux partiellement mobiles).

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Modèle IS-LM-BP avec des capitaux mobiles

Le principal enseignement du modèle IS-LM-BP est le fameux trilemme de Mundell : il y a incompatibilité entre autonomie de la politique monétaire, fixité des changes et liberté de circulation des capitaux. En effet si les capitaux sont parfaitement mobiles, toute politique monétaire autonome se traduira par une variation des changes en raison des mouvements de vente/achat de devises. Inversement si les changes sont fixes, la politique monétaire n’est plus autonome puisqu’elle asservie aux objectifs de change en fonction des mouvements des capitaux. Les autorités sont donc forcées de choisir deux points compatibles sur le trilemme : si on souhaite une autonomie de la politique monétaire et des changes fixes, il faut alors contrôler les mouvements de capitaux (années 1960). Si en revanche, le capital est mobile (à partir des années 1970), il faut choisir entre un objectif externe (politique monétaire autonome + change flottants = stabilité des prix) et interne (changes fixes + subordination monétaire = stabilité de la monnaie). En changes fixes, la politique budgétaire est plus efficace que la politique monétaire. En changes flottants, c’est l’inverse. Depuis les années 1970, la plupart des pays développés se situent sur le point B du trilemme : politique monétaire autonome + liberté de mouvement de capitaux, au prix des changes fixes. Les prix sont alors stables mais la monnaie ne l’est pas ; la politique monétaire est plus efficace que la politique budgétaire.

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B. Le rejet de l’opposition entre offre et demande

Les néokeynésiens admettent l’importance de la demande dans le court-terme, tout en gardant l’offre chère aux classiques dans le long terme. Les politiques classiques sont considérées comme standard mais l’analyse keynésienne (et donc la nécessité de politiques de relance) est intégrée comme un « cas particulier », nécessaire en cas d’équilibre de sous-emploi. De même le modèle standard reste le marché en information parfaite, mais l’analyse en information imparfaite est considérée comme un cas particulier qu’il est nécessaire d’analyser.

R. Solow développe ainsi en 1956 un modèle de croissance typiquement néoclassique avec trois facteurs : capital, travail et progrès technique. Ce modèle repose sur des hypothèses d’information parfaite et de substituabilité des facteurs ; il permet de comprendre la notion de croissance potentielle : la croissance qu’on obtiendrait, compte tenu des structures fondamentales de l’économie, en l’absence de perturbation exogène. Le taux de croissance potentiel est donc déterminé par l’accroissement des facteurs de production (K et L, croissance extensive, avec une forte importance de la croissance démographique) mais surtout par le rythme du progrès technique (croissance intensive) qui explique jusqu’à 80% de la croissance. La différence entre croissance effectivement observée et croissance potentielle permet de calculer l’écart de production (ou « output gap »), c’est-à-dire l’écart entre la croissance effectivement obtenue et celle (théorique) que l’on aurait obtenue en utilisant pleinement les capacités de production. Il y a un lien étroit entre output gap et taux de chômage, une relation (la relation d’Okun) permet d’ailleurs d’estimer le taux de chômage futur à partir de l’output gap. Ce modèle induit une croissance stable et équilibrée mais n’exclut pas un état stationnaire en raison de la loi des rendements décroissants. Solow n’était pas un « pur néoclassique » et concevait parfaitement l’importance de la demande et des politiques de relance à court-terme : il est un représentant typique de l’école de la synthèse.

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La fonction de Cobb-Douglas, une représentation algébrique du modèle de Solow. Y = PIB ; c = productivité des facteurs ou PGF, une représentation du progrès technique ; L = quantité de travail ; K = quantité de capital. Les facteurs a et b représentent les parts respectives des salaires et des profits dans le PIB. Si on fait l’hypothèse que les rendements sont constants, a + b = 1.

P. Samuelson proposera quant à lui en 1939 un modèle de croissance plus keynésien qui, à court terme, analyse la relation entre investissement et demande en combinant multiplicateur (investissement > demande) et accélérateur (demande > investissement). En fonction des paramètres choisis, ce modèle aboutit à une croissance plus ou moins stable : c’est le modèle de l’oscillateur.

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