Une histoire de la pensée économique depuis 1945 : le keynésianisme (1/6)

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1. Keynes ou la critique de l’économie classique

John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt de la monnaie, 1936. C’est l’économiste majeur de la première moitié du XXème siècle. La pensée de Keynes peut être caractérisée comme « anti-classique ».

A. Dans son mode de raisonnement : court terme vs long terme.

Keynes veut résoudre les problèmes économiques immédiats et apporter une solution au désordre économique qui depuis 1929 engendre crise et chômage. Il veut donner une véritable utilité sociale et politique à l’économie. Il remet donc en question l’horizon lointain des classiques qui raisonnent à long terme où le marché finit toujours par s’équilibrer. Une citation célèbre illustre cela : « A long terme nous sommes tous morts. (…) Les économistes se fixent une tâche peu utile s’ils peuvent seulement nous dire que lorsque l’orage sera passé, l’océan sera plat à nouveau ». De plus Keynes estime que pour comprendre l’économie il faut raisonner en contexte d’incertitude (les agents ne disposent pas de toutes les informations) plutôt que d’imaginer une rationalité parfaite, qui sous-tend les modèles classiques.

B. Dans les variables clés : demande vs offre.

Depuis Adam Smith les classiques accordent une importance majeure à l’épargne et donc à l’offre : les nations se développent en améliorant la productivité de l’offre, en produisant plus et mieux, à partir d’une épargne préalable, c’est-à-dire un renoncement à la consommation présente. Chez Smith l’épargne est une vertu, les nations comme l’Ecosse qui font des sacrifices s’enrichissent tandis que les nations dispendieuses comme la France s’appauvrissent. Seuls trois classiques ont soulevé le problème de la demande (qu’arrivera-t-il si toute la production ne trouve pas preneur ?) : T. Malthus en 1798, J-C. Sismondi en 1819 et K. Marx en 1867, mais aucun d’entre eux n’a vraiment formalisé le problème. Si la plupart des classiques considèrent la demande comme un problème secondaire, c’est parce qu’ils adhèrent à la loi de Say (1803) selon laquelle il ne peut y avoir de surproduction généralisée. Certes, on peut avoir trop produit de chaussures et pas assez de gants[1]mais selon J-B Say il est impossible d’avoir une surproduction généralisée, puisque tout ce qui est produit est forcément consommé, l’offre et la demande étant au niveau agrégé le même phénomène sous deux angles différents. Ce raisonnement simple en apparence repose sur la théorie de la neutralité de la monnaie : « la monnaie n’est qu’un voile », elle n’est pas conservée pour elle-même et n’est qu’un instrument de l’échange. Dès lors, toute épargne est investie, tout revenu est consommé, il y a égalité mathématique entre offre et demande et il ne peut y avoir de crise générale de surproduction.

Contre cette analyse Keynes entend formuler une véritable théorie de la demande, la demande globale (DG) étant la clé de sa théorie. La demande globale, composée de C (consommation) et I (investissement), détermine le niveau de production des entreprises, car les entreprises font leur décision de production en fonction des ventes anticipées : la demande globale est donc aussi une demande anticipée. Les décisions de production sont in fine des décisions d’embauche : c’est donc la demande globale/anticipée qui détermine l’emploi. Autrement dit, pour Keynes la demande détermine l’offre et non l’inverse. Keynes entend montrer qu’à l’intérieur de la DG, c’est l’investissement I qui est la variable clé, plutôt que C. En effet la consommation est stable à court terme, elle dépend des revenus, ce que Keynes appelle la loi psychologique fondamentale : la propension marginale à consommer est fonction décroissante du revenu[2]. Dès lors, c’est l’investissement qui est le moteur de la croissance et donc des crises, et en particulier l’investissement des entreprises. Ce dernier est instable pour plusieurs raisons :

– Une raison psychologique : les entrepreneurs agissent de façon mimétique (les « esprits animaux ») et ne sont pas les agents ultra-rationnels que suggère la pensée classique : ils peuvent surinvestir ou sousinvestir et on aura donc un niveau d’investissement inférieur à celui qui permettrait le plein-emploi : c’est « l’équilibre de sous-emploi ».

– Des raisons économiques : la monnaie n’est pas neutre, les agents ont une préférence pour la liquidité et en fonction de la valeur du taux d’intérêt, peuvent chercher à spéculer plutôt qu’investir : la demande de monnaie de spéculation est donc une fonction croissante du taux d’intérêt.

C. Dans ses préconisations en matière de politique économique

Avec un tel raisonnement Keynes arrive logiquement à des préconisations radicalement différentes de celles des classiques. On peut en formuler trois :

Il faut encourager les particuliers à consommer et non pas épargner : dans une célèbre allocution radio, en 1931, Keynes appelle ses compatriotes à consommer : « Il y a aujourd’hui beaucoup de gens bien intentionnés, attachés à leur pays, qui s’imaginent que la chose la plus utile qu’ils puissent faire et que puissent faire leurs semblables pour remédier à la situation, c’est d’économiser plus que d’habitude. Or, dans d’autres conditions, tout ceci pourrait être fort bien, mais malheureusement dans les conditions actuelles (…) c’est exactement le contraire qu’il faudrait faire. (…) Ô ménagères patriotiques, sortez dès demain matin dans les rues, et dirigez-vous vers ces ventes réclames miraculeuses qui se trouvent annoncées à tous les coins. Vous vous ferez du bien à vous-mêmes car jamais les choses ne furent aussi bon marché (…) et réjouissez-vous par surcroît à la pensée que vous favorisez la main-d’œuvre, que vous enrichissez le pays, car vous redonnez de la vie à de grands centres d’activité et l’espoir au Lancashire, au Yorkshire et à Belfast » ;

Il faut soutenir l’investissement privé à travers des politiques des politiques budgétaires et/ou monétaires (« relance keynésienne ») : la hausse des dépenses publiques entraîne par un effet multiplicateur[3] celles des dépenses privées, tandis que la baisse des taux d’intérêt soutient l’investissement privé ;

L’investissement privé étant trop volatil, il faut le socialiser en partie : l’investissement public doit prendre le relais et être la clé de voûte des politiques de relance. Les conséquences éventuellement inflationnistes de ces politiques sont négligées : au contraire, l’inflation rogne la rente, or la rente engendre un capitalisme d’héritiers qui n’est pas efficace : selon l’expression de Keynes, il faut « euthanasier les rentiers ».

Keynes critique les remèdes classiques, en particulier sur le marché du travail : le chômage peut être involontaire et ne sera pas résorbé par le simple jeu de l’offre et de la demande, puisque non seulement les rigidités salariales empêchent les ajustements spontanés, mais encore un équilibre macroéconomique de sous-emploi peut perdurer. En d’autres termes, la clé du problème du chômage se trouve non pas dans le marché du travail lui-même, qui n’est selon Keynes qu’un marché de conventions, mais dans le marché des biens et services qui souffre d’un déficit de demande.


[1] Ce qui ne saurait être durable car la production se rééquilibrera d’elle-même en fonction des attentes des consommateurs

[2] La fonction de consommation keynésienne est donc de la forme : C = c0 + c*Y, où c0 est la consommation incompressible, c la propension marginale à consommer (comprise entre 0 et 1) et Y le revenu.

[3] L’effet multiplicateur est le lien entre l’investissement (cause) et la demande (effet). Il naît du constat que toute dépense pour un agent A constitue le revenu d’un agent B. Ainsi, un investissement initial engendre une demande supplémentaire. Par exemple si le gouvernement construit un hôpital : embauche d’ouvriers du bâtiments, achats de machines, etc. Ces agents vont eux-mêmes en dépenser une partie, et en épargner une partie. Leurs dépenses constituent le revenu d’autres agents, qui eux-mêmes vont en dépenser une partie, et ainsi de suite. Mathématiquement l’effet multiplicateur est la somme d’une suite géométrique dont la raison q est comprise entre 0 et 1 et avec un nombre de termes n infini. Il s’agit donc de 1/(1-c) en économie fermée, où s est la propension marginale à épargner. Ainsi, 100€ supplémentaires investis par l’Etat avec une propension marginale à consommer de 80% se traduit par un effet multiplicateur de 1/(1-0,8)=5. A la fin du processus 500€ de revenus auront été générés.

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