
Dans un pays bloqué par l’absence de budget, plus encore en France où presque tout se décide à Paris, on remarque plus que d’ordinaire les groupes sociaux se mobiliser pour leurs intérêts, c’est-à-dire essentiellement éviter des coupes budgétaires défavorables ou obtenir des avantages fiscaux. Mais tous n’ont pas le même pouvoir de pression sur les décideurs politiques, et c’est assez intéressant de se demander pourquoi. Sans faire dans la grande théorie politique, je résumerai cela en deux mots : la peur et l’envie.
Si un groupe social fait peur aux décideurs, c’est-à-dire s’il a une forte capacité de nuisance économique ou politique, il a bien plus de chances d’obtenir ce qu’il veut. De plus, les politiques ont le désir d’être réélus et doivent pour cela conserver une base électorale suffisante (ce que j’appellerai « l’envie ») : un groupe social populeux et cohérent sur le plan politique est donc plus à même d’avoir gain de cause. On peut obtenir « l’envie » de manière indirecte : si un groupe bénéficie d’une très bonne image dans l’opinion publique, il sera bien plus difficile pour les décideurs d’ignorer ses revendications. A partir de ce schéma simple, on peut esquisser le pouvoir de lobbying de quelques groupes sociaux.
Les agriculteurs
Bien que n’étant pas très nombreux (moins de 400 000 en France), les agriculteurs ont un très fort pouvoir de nuisance parce qu’ils disposent de leurs engins agricoles et peuvent facilement bloquer tout un tas d’infrastructures stratégiques. Ils sont donc à peu près sûr d’obtenir chaque fois une bonne médiatisation. On retrouve la même situation avec les opérations escargots des chauffeurs de taxis ou des poids lourds, à la différence que les agriculteurs étant par nature la profession la plus fondamentale d’une société, ils bénéficieront toujours d’un fort soutien de l’opinion publique. En France, c’est aussi une corporation bien syndiquée et organisée.
En conséquence de quoi les paysans peuvent attaquer des permanences parlementaires, déverser des montagnes de déchets devant les préfectures, abattre des arbres sur les ronds-points, bloquer des autoroutes tout en bénéficiant d’une large mansuétude des pouvoirs publics et d’un assentiment quasi-général des médias, avec un lexique à base de « coup de colère » et autres « actions coups de poings ». Le mot « colère » revient pratiquement toujours, pour insister sur l’émotion d’une profession à bout de souffle. Si un groupe militant quelconque (surtout étiqueté à gauche) en faisait le quart de la moitié, vous connaissez déjà le refrain médiatique qui s’ensuivrait : « casseurs violents » et « autres preneurs d’otage ». Notons au passage que l’agriculture est une profession dans laquelle le ministre n’est pratiquement jamais nommé sans l’imprimatur du syndicat majoritaire, la FNSEA : en exagérant à peine, on peut considérer les ministres de l’agriculture comme des super-patrons des syndicats agricoles (surtout la FNSEA). N’importe quel enseignant, magistrat ou soignant attendrait en vain un millième de cette reconnaissance de la part de son ministre de tutelle. Jean-Michel Blanquer a passé 5 ans à cracher à la gueule des profs, et il est quand même resté. Avec une bonne image dans l’opinion, en plus !
Les policiers
Un autre cas intéressant est celui des policiers. Eux n’ont pas de grosses machines et bénéficient d’un soutien de l’opinion publique plus faible, quoique largement majoritaire (autour de 70% selon le CEVIPOF), mais leur profession « fait peur » au sens presque littéral du mot puisqu’ils assurent une mission régalienne fondamentale : aucun gouvernement ne peut tenir longtemps sans une police disciplinée qui assure le maintien de l’ordre. De plus, ils sont massivement syndiqués (à près de 75%) et parfaitement identifiés politiquement : ils votent quasiment tous à droite ou à l’extrême droite. Ils ont donc un certain nombre d’atouts dans leur manche pour se faire entendre. Je prends à nouveau une comparaison avec les enseignants : lorsqu’en 2019, une petite minorité d’entre eux avait fait de la « rétention de notes » au baccalauréat pour protester contre la (catastrophique) réforme Blanquer, ils s’étaient fait traiter de tous les noms, le ministre lui-même y allant de son petit écot. Lorsque, l’année dernière, plus de 600 policiers marseillais se sont mis en arrêt maladie de manière totalement illégale pour protester contre la mise en détention provisoire d’un des leurs pour « violences en réunion », personne n’a moufté, surtout pas Darmanin.
Les cheminots
Troisième cas intéressant : les professions qui ont un très fort pouvoir de nuisance mais un faible soutien de l’opinion publique. C’est là qu’on voit que le pouvoir de nuisance est plus important. La SNCF est une entreprise absolument vitale pour l’économie du pays et les cheminots, eux aussi largement syndiqués et bien organisés, le savent. Une grève au « bon » moment (juste avant les vacances, bien sûr !), et ce sont des conséquences en pagaille, surtout qu’il suffit d’un agent clef pour qu’un train ne parte pas : le conducteur, au hasard. Il n’y a pas eu une seule année sans grève à la SNCF depuis… 1947, soit pratiquement depuis la création de l’entreprise, et ces dernières années les cheminots ont obtenu des augmentations salariales nettement supérieures à l’inflation. Comme avec les policiers, l’Etat a versé de fortes primes pendant les JO, qui n’étaient pas là que pour compenser les heures supplémentaires, mais aussi pour éviter tout mouvement de grève. En revanche, contrairement à eux ils ne bénéficient pas du tout d’un soutien politique et médiatique, surtout à l’ère Bolloré, puisqu’il s’agit d’une profession marquée à gauche. Preneurs d’otage, donc.
Les retraités
Les retraités sont encore un autre cas : leur pouvoir de nuisance est nul et ils ne font peur à personne… mais ils font très envie ! Parce qu’ils représentent plus de 20% de la population et qu’ils votent à près de 90%, essentiellement à droite. Autant dire qu’il s’agit d’un électorat à conquérir pour pratiquement tous les partis (peut-être pas LFI : c’est peine perdue). Le choix de Marine Le Pen de voter la censure du gouvernement Barnier peut être analysé de bien des manières, mais la conquête du seul électorat qui lui manque pour être enfin présidente en est une facile : ce sont les retraités qui ont assuré le succès de Macron en 2022. En votant la censure, Le Pen peut se targuer d’avoir conservé l’indexation des retraites sur l’inflation, ce dont elle avait fait explicitement une « ligne rouge », alors que Barnier voulait mettre (timidement) les pensions à contribution. Les députés RN ne se sont pas privés de communiquer à ce sujet, relayant en boucle les messages de « victoire pour votre pouvoir d’achat » à l’intention des pensionnés.
C’est aussi pour cela, au passage, que la cheffe du RN a renoncé après 2017 à défendre la sortie de l’UE et l’abandon de l’euro, portée à l’époque essentiellement par son numéro deux Florian Philippot : la mesure est particulièrement impopulaire chez les retraités qui veulent de la stabilité pour leur épargne. Quant à Macron, c’est aussi pour garder l’électorat retraité qu’il a fait toutes sortes de revirements fiscaux par rapport à ses promesses de 2017. Comme le soulignait une récente note de Terra Nova :
« [le programme de 2017] prévoyait certes de nombreux changements de fiscalité, pour des montants beaucoup plus ambitieux que les législatures précédentes. Mais la majorité a commencé par les allègements. Et quand il a fallu en venir aux compensations, elle s’est aperçue que tout ce qu’elle projetait sur la « fiscalité verte » était rendu impossible par la crise des Gilets jaunes, et que ses autres projets, notamment les mesures sur la CSG et les pensions des retraités, heurtaient le seul électorat qui lui restait [les retraités] ».
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Agriculteurs, policiers, cheminots, retraités : autant de catégories bien identifiées qui ont un fort pouvoir de négociation. Par contraste, il n’est pas très difficile de voir ceux qui en ont très peu.
Dans le secteur privé, on peut identifier tout un tas de secteur considérés comme peu essentiels, travailleurs invisibles de la « première ligne » dans le commerce, la grande distribution, les soins à la personne, la logistique, surtout lorsqu’il s’agit de métiers peu qualifiés, d’employés et de femmes. Les plans sociaux dont on entend beaucoup parler aujourd’hui sont presque tous des bastions industriels ouvriers et masculins : c’est très douloureux, et ça ne laisse personne indifférent, d’où une médiatisation conséquente. Mais qui a entendu parler de l’effondrement de l’habillement depuis plusieurs années ? Concurrencé par la seconde main d’un côté et la fast fashion de l’autre, le secteur licencie à tour de bras depuis les années 2015 : le marché de la mode a perdu plus de 15% de sa valeur en dix ans, des centaines d’enseignes ferment boutique, des milliers de salariés sont licenciés mais c’est très peu visible médiatiquement, et aucun politique ne s’empare du sujet. Hypothèse : des femmes, mal payées, peu syndiquées, dans des secteurs non stratégiques.
Les jeunes et les chômeurs
Encore plus en bas dans la chaine d’influence, on pourra trouver les jeunes ou les chômeurs, deux catégories qui cumulent les handicaps. Déjà ils sont peu nombreux : les 15-29 ans, c’est autour de 8 millions de personnes, quand les plus de 65 ans sont quasiment 14 millions. Les 3 millions de chômeurs ? Une catégorie vague, mal identifiée politiquement, comme les jeunes d’ailleurs, « la jeunesse n’est qu’un mot » disait Bourdieu ; et le mot « chômeur » ne fait envie à personne, ça sonne « assisté », surtout quand on est chroniqueur chez Pascal Praud. Les chômeurs, on ne sait pas pour qui ils votent, puisque le chômage est par définition une case transitoire par laquelle on ne fait que passer, rarement plus de quelques mois. Quand on y reste longtemps (le chômage de longue durée), c’est qu’on est très éloigné de la politique : personne ne cherche à conquérir votre bulletin de vote. Quant aux jeunes, ils votent peu, et n’ont pas l’aura des « anciens », des « séniors » et des « ainés » : pourquoi leur demanderait-on leur avis ? S’ils ont l’audace d’être d’origine immigrée et musulmans, c’est pire : eux n’auront pas droit aux éditos bienveillants à base de « colère qu’on peut entendre ». Une exception peut-être : celle des étudiants, une sous-catégorie de jeunes qui se mobilise facilement et qui est bien identifiée politiquement. Elle fait peut être encore un peu peur, et encore : on est plus en 1968.
Ces deux catégories sont à peu près représentées par personne et un large champ du spectre politique (mettons, de la droite du PS jusqu’à Zemmour) sait qu’il n’y a presque aucun coût politique à s’attaquer à l’assurance chômage ou aux subventions à la jeunesse. Réduire de six mois et de 20% l’indemnisation des demandeurs d’emplois pour récupérer quelques milliards, les traiter constamment en assistés et en parias qui ne font pas d’efforts ? Pas de grande manifestation à l’horizon, pas de blocage des routes, et même pas d’impact sur votre socle électoral.
Les enseignants
Dans le secteur public, les magistrats, les enseignants, les soignants, les acteurs du monde de la culture font partie des professions avec le plus faible pouvoir de négociation. Je peux parler davantage du monde enseignant. De prime abord, voilà une profession qui semble encore disposer d’un fort ascendant politique : un gros contingent de près de 900 000 actifs, bien identifié politiquement, avec des taux de syndicalisation encore élevés, autour de 30%. Et une mission reconnue comme fondamentale par tout le monde, à commencer par les économistes chez qui le consensus est clair : l’éducation est la base du développement économique. Abandonnez l’éducation, attendez quelques décennies et votre pays s’écroule. Or l’éducation va mal : la France décroche dans tous les classements internationaux, les concours sont vides, les inégalités scolaires fortes, les démissions augmentent, on recrute en masse des contractuels quasiment pas formés. Quel que soit le point de comparaison qu’on choisit (par rapport à la moyenne de l’OCDE, à diplôme équivalent, par rapport aux autres fonctionnaires de catégorie A,…) on sait aussi que les enseignants sont très mal payés (voir mon article de 2022), même en tenant compte des améliorations récentes, incontestables mais surtout focalisées sur les débuts de carrière. Je n’ai rien contre les gardiens de la paix, mais il est tout à fait incroyable (pardon, indécent) de voir qu’un professeur des écoles gagne à peine plus qu’un gardien de la paix, profession dont le niveau d’étude exigé est le bac. Calcul de coin de table : le professeur des écoles gagnant une grosse centaine d’euros de plus (allez, j’arrondis à 200), il lui faudrait… 50 ans pour rattraper l’écart induit par les 5 années qu’il a passé à étudier pour se former et préparer le concours tandis que son homologue de la police travaillait déjà.
Bien sûr, je moyennise : comme partout, il y a des gens qui vont très bien et les salaires ou les conditions de travail sont loin d’être homogènes : un agrégé à Henri IV n’est pas un contractuel en banlieue. Mais il y a bien plus de contractuels en banlieue que d’agrégés à Henri IV, et globalement la profession va mal : la désaffection massive des concours reste encore l’indicateur le plus frappant (et le plus inquiétant). Chaque année, le ministère repousse la date des concours ou baisse les barres d’admission en espérant attirer de nouveaux candidats qui ne viennent jamais. Quand on en est à recruter des profs en speed-dating pour les former en 3h, c’est qu’il y a un problème.
Pourtant les professeurs n’ont ni réel soutien médiatique et politique. A de rares exceptions près, les ministres de l’éducation nationale des dernières années défendent peu le monde enseignant, vaguement dans les mots et moins encore dans les actes. Je passe sur Blanquer sur qui tout a été dit. Pensez qu’il a fallu 4 jours à Annie Genetet pour réagir (mollement) à la saillie de Nicolas Sarkozy considérant le 11 novembre dernier, lors d’une conférence à Saint-Raphaël, que les enseignants de maternelle, c’est « 24 heures par semaine, six mois de l’année. Entre les vacances et les week-ends… Alors, je sais bien, il faut préparer les cours. Maternelle, grande section… », et déclenchant les rires dans la salle. Les enseignants sont majoritairement à gauche et Sarkozy sait bien qu’il n’y a aucun coût électoral à dire cela : qui a peur des humoristes de France Inter ? De toute façon, ils ont été licenciés. Au contraire, l’ex-président conforte l’opinion majoritaire d’une profession encore souvent vue comme constamment en vacances et ne travaillant pas vraiment. Paradoxe amusant sachant que plus personne ne veut faire ce métier : l’enseignement, ce fameux paradis où personne ne veut aller. Mettons Sarkozy en moyenne section : je parie qu’il ne tient pas deux semaines, pardon, trois jours.
Surtout, les professeurs ont des élèves, comme les soignants ont des patients. C’est une dimension majeure de l’équation politique, parce que les élèves sont innocents des enjeux politiques et que les enseignants, dans leur écrasante majorité, se soucient d’eux en priorité. La « rétention de notes » des grévistes de 2019 ne faisait pas du tout l’unanimité, même chez les profs. Il y a un programme à finir, des notions à travailler, des apprentissages à renforcer : aucun d’eux ne fera subir le centième de ce que les syndicats de la SNCF ou de la RATP font subir à leurs usagers, ou de ce que les agriculteurs font aux automobilistes lorsqu’ils bloquent une voie de circulation majeure. S’il y a toujours des grèves dans l’éducation nationale, elles sont assez peu suivies : pour atteindre poussivement des taux de 40 ou 50% de grévistes, il faut remonter à 2021, au sortir de la crise sanitaire où Blanquer s’était montré particulièrement odieux. La grève nationale de début décembre 2024 a mobilisé, mais c’est bien la censure du gouvernement Barnier qui a arrêté la réforme des jours de carence en cas de maladie, et non la mobilisation. Globalement, les enseignants obtiennent peu, voire rien, et la plupart des réformes se font sans eux, ou même contre eux, que ce soit des programmes, de leur formation, de leur recrutement, des évaluations ou de l’organisation des établissements. Combien de professions tolèreraient que quelques hauts fonctionnaires modifient aussi fréquemment les conditions d’exercice du métier sans que (presque) jamais les attentes des premiers concernés ne soient prises en compte ? A peine digérées, presque jamais évaluées, voilà qu’on change tout et qu’on recommence, désorganisant chaque fois un peu plus le système éducatif, tout ça pour qu’un ministre puisse aussi avoir son nom dans une loi (on dirait les niches fiscales immobilières). L’éducation nationale est peut-être le ministère le plus réformé depuis 20 ans mais la fable du « Mammouth rigide » perdure.

Bloquer les écoles se fait au détriment des élèves, donc les enseignants ne bloquent pas les écoles, pas plus que les soignants ne bloquent les hôpitaux. Je persiste : si ces gens dévoués à l’intérêt commun faisaient le centième de ce que font les dockers, les agriculteurs ou les cheminots, ils seraient traités de terroristes.