
A propos de l’ouvrage
La nature du social (2018) est un ouvrage qui traite de questions fondamentales sur le rapport entre nature et culture et l’explication du comportement humain en général. Laurent Cordonier, sociologue, a pour objectif de créer des ponts entre des disciplines que l’on imagine souvent irréconciliables : la sociologie (et les sciences sociales en général) et les « sciences de la nature humaine » (psychologie cognitive, biologie évolutionniste).
Commençons par un mot sur la forme : La nature du social est un ouvrage exigeant, empreint d’un vocabulaire technique, très riche en références scientifiques. Même si le propos est clair, l’ambition de l’ouvrage fait qu’il ne convient pas à des lecteurs peu familiers avec les concepts scientifiques, notamment ceux de la sociologie et de la biologie, sans parler des nombreux termes de philosophie qui parsèment l’ouvrage.
Homo sapiens est un animal (presque) comme les autres
Les premiers chapitres ne relèvent pas à proprement parler de la sociologie : Cordonier y revient sur l’évolution de notre espèce et fait une synthèse des acquis des sciences de la nature humaine ces dernières décennies. On y apprend qu’Homo sapiens est une espèce sociale par nature : elle ne l’est pas devenue : elle l’a toujours été. Ceci n’est pas propre à notre espèce puisque dans le chapitre 2, Cordonier s’attarde longuement sur les capacités sociales des primates les plus proches de notre espèce (chimpanzés, bonobos), en s’appuyant sur un grand nombre d’études et d’expériences en primatologie. Bien que ces derniers aient un cerveau nettement moins complexe et volumineux que le nôtre, leurs capacités cognitives sont exceptionnelles dans le règne animal. Ils vivent dans des sociétés fortement hiérarchisées où la coopération et l’apprentissage sont la clef ; comme l’être humain, ils sont capables de reconnaitre individuellement chacun des membres du groupe, de repérer des régularités dans les comportements sociaux et de s’y adapter, de faire preuve de comportement altruiste, d’éprouver de l’empathie, etc.
Les cinq grandes théories naïves de l’être humain
Le chapitre 3 s’intéresse à la spécificité de la cognition sociale humaine, en particulier à notre langage (articulé, complexe, symbolique) et à notre cerveau. Toujours en s’appuyant sur de nombreuses études, Cordonier y montre que loin du cliché sociologique d’une tabula rasa de l’esprit, le nouveau-né humain n’est pas « vierge de toute influence » : dire cela reviendrait à nier l’existence de l’évolution et les liens de parentés entre nous et les autres grands singes, ou à ne leur prêter aucune influence opératoire. De fait notre espèce est le fruit de centaines de milliers d’années d’évolution et notre cerveau s’est configuré spécifiquement pour accomplir certaines tâches. En particulier, Cordonier insiste sur l’existence de comportements « pré-câblés », c’est-à-dire innés et qui n’ont pas à être appris. Nous partageons certains d’entre eux avec nos cousins primates. Parmi ces comportements on peut citer la détection automatique des visages (présente dès la naissance), des instincts sociaux fondamentaux (l’imitation et le conformisme) ou encore la recherche de partenaires sexuels. A ces éléments bien connus Cordonier ajoute un ensemble de « théories naïves », c’est-à-dire d’intuitions fondamentales dont nous disposons à la naissance sur la façon dont notre environnement fonctionne.
L’auteur distingue ainsi cinq grandes théories naïves : la biologie naïve implique ainsi que les bébés s’attendent à ce que les êtres vivants vieillissent, contrairement aux objets ; la physique naïve fait qu’ils s’attendent à ce que les objets tombent ; la morale naïve implique une attitude « prosociale » et une certaine conception de ce qui est juste ou non, induite par notre tendance naturelle à l’empathie ; la psychologie naïve implique la capacité à se représenter les états mentaux d’un tiers et à comprendre ses croyances ; enfin, la sociologie naïve implique la capacité de rechercher activement les groupes qui composent l’environnement social, en déduire des stéréotypes sur ces groupes (les femmes, les Noirs, les jeunes, les riches, les pauvres…) et adapter son comportement en fonction de ceux-ci. La sociologie naïve permet aussi aux jeunes enfants de saisir très tôt les hiérarchies sociales qui gouvernent leur environnement social immédiat.
L’existence des théories naïves repose sur un grand nombre de travaux ou d’expériences en psychologie cognitive, appuyés par la théorie de l’évolution. Il est impossible de les citer tous ici, aussi nous prendrons un seul exemple cité par Cordonier. Dans une expérience effectuée pour la première fois dans les années 1980 par Wimmer et Perner (et répliquée depuis un grand nombre de fois), on présente à des enfants une scénette dans laquelle un personnage range un ours en peluche dans un tiroir, avant qu’un autre personnage ne vienne l’en retirer pour le placer dans un panier. On demande ensuite aux enfants à quel endroit va chercher le premier personnage lorsqu’il voudra retrouver son ours ; alors que les enfants de moins de 4 ans répondent généralement « dans le panier » (c’est-à-dire là où il se trouve effectivement), ceux de 5 ans et plus répondent bien plus souvent « dans le tiroir ». Bien que ces enfants savent pertinemment que l’ours se trouve dans le panier, ils ont en effet compris que le premier personnage croit que son ours se trouve dans le tiroir : c’est donc là qu’il va chercher. Cette expérience montre ainsi qu’à l’âge de 5 ans, la plupart des enfants sont capables de se représenter les croyances d’autrui.
Comme nous l’avons dit, ces théories naïves ne sont pas apprises au sens social du terme : elles ont été sélectionnées par l’évolution et font partie du fonctionnement naturel de notre cerveau. On les trouve ainsi, à un âge identique, dans des environnements culturels et historiques radicalement différents. Dans un passage sur l’étude de la culture Vezo (un peuple de pêcheur malgache), Cordonier montre ainsi que, malgré leurs pratiques sociales très différentes à l’égard de la naissance d’un individu, ils ont la même théorie biologique naïve que les Occidentaux, en présupposant qu’un individu ressemblera physiquement à ses parents biologiques mais ressemblera socialement à ses parents adoptifs. Pour autant, le caractère inné de ces théories n’implique nullement qu’elles soient immédiatement opérationnelles, comme l’explique l’auteur :
Les théories naïves qui équipent notre esprit reposent donc partiellement au moins sur des éléments innés. Cela n’implique nullement qu’elles soient nécessairement opérationnelles dès les premiers jours de la vie d’un bébé. A l’instar d’un très grand nombre d’autres dispositions biologiquement héritées, comme la bipédie par exemple, elles peuvent nécessiter du temps et une exposition à divers stimuli durant l’ontogénèse pour se mettre en place.
Certaines dispositions sont ainsi pleinement opérationnelles dès la naissance ou à seulement quelques mois (y compris des comportements qui semblent complexes comme repérer une situation de dominance entre deux personnages), tandis que d’autres apparaissent vers trois ans à cinq ans, les plus tardives étant en place avant 8 ans. Selon les études citées par Cordonier, on peut conclure que 5 ans est un âge charnière où la plupart des comportements fondamentaux de notre espèce sont en place.
Ni réductionnisme….
L’un des aspects particulièrement intéressant de l’ouvrage, abordé notamment dans les chapitres 4 et 5, est de croiser les perspectives disciplinaires sans faire de ni réductionnisme, ni de confusionnisme. Le réductionnisme condamné par Cordonier désigne la tendance chez certains biologistes ou psychologues évolutionnistes à réduire un ensemble de comportements complexes à des mécanismes biologiques de bas niveau, typiquement les gènes. Certaines théories ont ainsi cherché à expliquer le développement des cultures par analogie avec la diffusion des gènes (théorie de la mémétique, apparue dans les années 1980) : les traits culturels les plus avantageux du point de vue de l’évolution auront tendance à se répandre tandis que les traits dominés disparaîtront, de la même façon qu’un gène apparu par hasard chez un individu qui donnerait un avantage évolutif aura tendance à se répandre. D’autres scientifiques tels les neuroscientifiques peuvent être tentés de réduire tous les comportements humains à des mécanismes cérébraux. S’il est indéniable que tous nous comportements prennent leur source dans notre cerveau, dans le sens où toute science moderne repose sur ce que Cordonier appelle une « ontologie physicaliste » (comprendre : pour le scientifique, tout comportement et toute action humaine prend sa source dans la structure matérielle qu’est le cerveau, des concepts spirituels comme « l’âme » ou « l’esprit » ne sont pas objet d’étude), cela ne signifie en aucun cas qu’on peut réduire les comportements sociaux à des mécanismes cérébraux ou biologiques, surtout au niveau le plus fondamental (l’ADN). Un mécanisme affiliatif comme l’empathie et a fortiori des phénomènes sociaux complexes comme la politique, l’homosexualité ou les rapports hommes/femmes ne peuvent nullement se réduire à l’activation d’un gène ou même d’un ensemble de gènes, mais ces phénomènes reposent sur des fondements biologico-cérébraux.
Selon Cordonier, la tentative originelle des anthropologues pour expliquer les cultures à l’aide des mécanismes darwiniens s’est soldée par un échec (les anthropologues « oubliant » souvent le rôle clef du hasard dans la théorie darwinienne), voire a pu servir à légitimer moralement des entreprises odieuses, le nazisme s’appuyant ainsi sur une lecture très particulière de Darwin. C’est cette lecture finaliste de Darwin qui, jusque dans les années 1950, a alimenté un ensemble de théories et de pratiques racistes ou du moins terriblement ethnocentrées. Les anthropologues des générations suivantes reviendront totalement sur cela en soutenant au contraire un relativisme culturel radical empreint de structuralisme : tout dans notre comportement proviendrait de notre culture, rien ne serait inné ou biologique, dans une sorte de séparation radicale (et absurde) entre nature et culture : cet autre extrême étant selon Cordonier beaucoup moins odieux mais tout aussi faux que le premier. D’une part, parce que la simple logique dit qu’il ne peut y avoir d’apprentissage sans mécanismes (nécessairement biologiques) pour les effectuer : ces mécanismes sont les mêmes pour tous les êtres humains puisque nous appartenons à la même espèce. Cela n’exclut nullement une très grande diversité de cultures et je citerai cette fois le célèbre psychologue évolutionniste Steven Pinker (Comprendre la nature humaine, 2002) :
Il existe toujours un nombre infini de généralisations qu’un apprenant peut effectuer à partir d’un nombre fini d’apports. Par exemple, la phrase qu’entend un enfant peut être une base qui lui permet de la répéter mot à mot, de produire n’importe quelle combinaison de mots avec la même proportions de noms et de verbes, ou d’analyser la grammaire sous-jacente et de produire des phrases qui s’y conforment
Parmi les exemples les plus intéressants développé par Cordonier pour distinguer les perspectives nature/culture, on peut citer celui du harcèlement sexuel. En s’appuyant sur la théorie de l’évolution on peut montrer qu’il est bien plus coûteux en énergie pour une femelle de se reproduire qu’il ne l’est pour un mâle, pour la raison évidente que ce sont les femmes qui devront porter et nourrir l’enfant pendant des mois. Ainsi, depuis des milliers d’années les stratégies reproductives des mâles et des femelles sont différentes : les mâles ont intérêt à se reproduire avec un maximum de femelles pour répandre leurs gènes, tandis que les femelles ont intérêt à sélectionner sévèrement le partenaire sexuel pour garantir la survie de la progéniture (et accessoirement la leur propre). Ceci n’est d’ailleurs pas propre aux Sapiens.
De cela, certains scientifiques ont voulu déduire que le harcèlement s’expliquait par des stratégies reproductives différentes voire ont été jusqu’à justifier moralement le harcèlement : ainsi, les féministes ne comprendraient pas qu’en harcelant, les hommes ne font que réaliser leur nature profonde, issue de l’évolution, qui les pousse à séduire un maximum de femelles, agressivement s’il le faut. Cordonier conteste cette approche, et cela vaut le coup de le citer in extenso : « si l’existence de stratégies reproductives opposées chez les hommes et les femmes peut contribuer à expliquer pourquoi les premiers sont peut-être parfois plus « entreprenants » envers les femmes qu’elles ne le sont envers eux, cela ne rend pas compte du phénomène du harcèlement sexuel lui-même. En particulier, cela n’explique pas pourquoi le harcèlement sexuel prend des formes différentes en fonction du milieu social dans lequel on se trouve, ni pourquoi il est plus répandu dans certains groupes que dans d’autres. Cela n’explique pas non plus pourquoi certains comportements sont ressentis comme du harcèlement par les femmes à certaines époques et dans certains contextes, mais pas dans d’autres. En réduisant l’explication du harcèlement sexuel à l’existence de stratégies reproductives différentes envers les femmes et les hommes, iI est également impossible de rendre compte du fait que des sociétés aient pris la décision de criminaliser de tels comportements, alors qu’ils sont parfaitement acceptés, si ce n’est explicitement ou tacitement encouragés, dans d’autres sociétés. Il est évident que pour expliquer le phénomène social que constitue le harcèlement sexuel, il faut nécessairement prendre en compte de très nombreux facteurs sociohistoriques. (…) Nous ne nions nullement que ce phénomène puisse reposer d’une façon ou d’une autre sur des inclinations naturelles des hommes. Ce que nous contestons, c’est que de telles inclinations suffisent à l’expliquer de façon satisfaisante ».
De la même façon (ici, c’est moi qui commente), il n’est pas très difficile de comprendre à partir des différences sexuées pourquoi presque toutes les sociétés humaines ont instauré des formes de mariage, c’est-à-dire de contrats légaux entre hommes et femmes : une femme dépensant beaucoup d’énergie pour se reproduire, elle est particulièrement vulnérable pendant sa grossesse et durant les quelques mois qui suivent et ne peut donc pas subvenir à ses besoins. Cette affirmation ne saute peut être pas aux yeux dans les sociétés industrielles et libérales modernes, où les femmes disposent d’une Sécurité sociale, d’antibiotiques, de lait en poudre, d’hôpitaux performants et peuvent même éventuellement se passer de partenaire pour se reproduire. Elle reste néanmoins l’apanage de la plupart des femmes sur cette planète et de la totalité des sociétés humaines précédent le dernier siècle, soit l’essentiel de l’histoire de l’espèce humaine. Si une parturiente n’est pas en capacité de subvenir à ses besoins durant de longs mois, qui la prend en charge ? La réponse qui vient naturellement est : son groupe socio-familial et en particulier le géniteur de ses enfants. Or jusqu’à une date très récente il était impossible de connaître avec certitude le père d’un enfant et même les techniques récentes ne changent pas fondamentalement la donne puisqu’il faut une décision de justice longue et contraignante pour obliger un père présumé à passer un test ADN. Il est d’ailleurs en droit de refuser même si un refus est généralement interprété par le juge comme une preuve de paternité. On comprend finalement la fonction sociobiologique du mariage : assurer une subsistance à la mère en présumant toujours que le mari est le père de l’enfant et donc celui qui doit la prendre en charge. De quoi découle la transmission du nom de famille paternel (en transmettant son nom, le père reconnait l’enfant, et est censé garantir le devenir socioéconomique des enfants) ; de quoi découlent les vieilles distinctions entre enfants légitimes et « bâtards » ; de quoi découlent la condamnation très répandue dans les sociétés humaines des rapports sexuels hors mariage, spécialement pour les filles : qui prendra en charge une mère célibataire ?
De là à conclure que le patriarcat est naturel et s’explique exclusivement par des facteurs biologiques il y a un pas que, comme Cordonier, je ne saurai évidemment franchir et qui ne rendrait d’ailleurs pas compte des nombreuses variations sociohistoriques du mariage à travers l’histoire —acceptation ou réprimande de la polygamie par exemple— voire des quelques (rares) sociétés où le mariage n’a pas cours, généralement parce que le groupe social est très petit et qu’il prend en charge collectivement la femme enceinte. De plus, comme le fait malicieusement remarquer Yuval Noah Harari dans son célèbre Sapiens (que j’ai chroniqué ici), des dizaines de millions de personnes à travers l’histoire ont adopté volontairement le célibat (souvent religieux), alors qu’il s’agit par définition d’une pratique qui ne procure aucun avantage évolutif : il est donc fort difficile d’expliquer le célibat des prêtres autrement que par un rapport typiquement culturel et historique au mariage.
…ni confusionnisme
Les deux derniers chapitres sont proprement sociologiques : Cordonier y rappelle les grandes théories de l’esprit qui fondent la sociologie, notamment la célèbre division entre les sociologues « holistes » (que Cordonier appelle « holistes-dispositionialistes ») et les sociologues « individualistes » (chapitre 4). Dans le chapitre suivant, il essaie de montrer l’apport potentiel des sciences de la nature humaine à cette discipline. Cordonier se défend de tout confusionnisme : il ne s’agit pas de vampiriser une discipline par une autre, chacune ayant ses propres méthodes, objets d’études et débats internes qui sont légitimes. D’un point de vue épistémique ou simplement pratique, la spécialisation disciplinaire a du sens ; mais faire sauter des barrières est nécessaire pour qui veut mieux comprendre (ou comprendre de manière plus globale) le comportement humain. Dans le dernier chapitre, l’auteur parvient avec succès à montrer tout l’intérêt des travaux de psychologie cognitive pour étayer (ou infirmer) certaines théories sociologiques.
Une longue analyse est ainsi consacrée à la théorie de l’habitus de Pierre Bourdieu. Selon Bourdieu, « l’habitus » (terme latin qui provient du grec hexis et signifie « manière d’être ») est une matrice de perception du monde social qui détermine le rapport au monde d’un individu, comment il voit son environnement social, comment il le pense, comment il s’y meut. L’habitus d’un individu étant déterminé par son milieu socio-économique, on peut dire que les comportements sociaux sont gouvernés par la classe sociale (« habitus de classe »). Les agents ayant la même origine socioéconomique présenteront des comportements similaires tant en termes de style de vie, de goûts artistiques, de préférence politique, d’attitude physique, etc. Ainsi, un individu projeté dans un autre milieu social que le sien n’en maîtrisera pas les codes implicites (qui paraissent « aller de soi » et être « naturel » pour ceux dotés de l’habitus correspondant) impliquant angoisse et adaptation permanente de son comportement. La plupart des héritiers de Bourdieu ont conservé la notion d’habitus mais parfois en l’amendant : la plus connue des « mise à jour » est celle de Bernard Lahire, qui postule qu’il n’existe pas un « habitus de classe » mais plutôt un ensemble d’habitus pour chaque individu, qui sont activés ou au contraire mis en sommeil en fonction de la situation. La socialisation ne serait alors pas homogène mais plurielle voire contradictoire, la position socioéconomique ne suffisant pas à elle seule pour prédire un comportement, l’approche biographique et situationnelle étant nécessaire. Pour autant, Lahire se situe bien dans la tradition « holiste » qui explique le comportement individuel par l’ordre social. Son dernier ouvrage (collectif), Enfances de classes (2019) insiste d’ailleurs fortement sur la constitution des habitus sociaux dès l’enfance (mais il est basé sur une approche biographique).
L’apport des sciences de la nature humaine à la compréhension des phénomènes sociaux
Que peuvent apporter les résultats des sciences cognitives à ces débats très classiques en sociologie ? Beaucoup de choses, en vérité. Pour Cordonier, la réticence traditionnelle (et encore forte) des sociologues envers tout ce qui a trait à la « nature humaine » ne fait plus sens aujourd’hui, même si elle a eu ses raisons dans le passé. En effet, comme on l’a vu précédemment, affirmer l’existence de traits innés ne revient pas à « naturaliser » les comportements sociaux en expliquant par exemple que le harcèlement sexuel est « justifié par les lois de la nature ». D’une part, on peut très bien défendre une morale progressiste à partir des acquis des sciences de la nature humaine ; surtout, comme l’ont répété de nombreux généticiens, le gène forme une base de prédispositions, qui peuvent être ensuite renforcés ou inhibés par le milieu social, pas un comportement déterminé à l’avance. Il est tout aussi absurde de réduire l’influence du gène à quelques maladies génétiques que de prétendre expliquer un concept aussi complexe que l’intelligence à l’aide de quelques bases d’acides !
Par contre, les résultats des sciences cognitives peuvent contribuer à valider empiriquement certaines théories sociologiques, ou du moins peuvent-ils nourrir et enrichir la perspective sociologique en ouvrant la « boite noire » de la socialisation. On pourrait par exemple utiliser comme le fait le neuroscientifique Jean-Pierre Changeux les « neurones miroirs » pour expliquer le conformisme et l’imitation sociale, et, partant, la reproduction sociale. On peut également se servir de l’instinct fondamental inné de l’imitation pour mieux comprendre comment la socialisation s’opère dans l’enfance : Cordonier cite ainsi plusieurs scientifiques qui considère que plus que la famille, ce sont les groupes de pairs qui forgent la socialisation primaire des enfants ; il montre aussi comment on peut appréhender à frais nouveau des questions classiques de sociologie scolaire (les inégalités à l’école) à partir des sciences cognitives.
Je développe plus en détail un très intéressant exemple donné par Cordonier à partir d’une étude qu’il a lui-même conduite avec son équipe du CNRS à Lyon (Cordonier, Breton, Trouche et Van der Henst, 2017). La mise en scène consistait en une interaction du participant avec un complice, présenté soit avec un haut niveau social (neurochirurgien) soit avec un bas niveau (aide-soignant), le complice se présentant et agissant à chaque fois de la même manière. En mesurant l’activité du système nerveux (tension, pouls, conductance électrodermale) pendant la scène (sous un faux prétexte, évidemment), les chercheurs ont montré qu’avec le complice de « haut niveau », l’activité psychophysiologique a fortement augmenté avant de se stabiliser, tandis qu’avec celui de bas niveau, elle est restée tout au long de la séance à un niveau stable et plus faible. L’interprétation des données biologiques est qu’en présence de quelqu’un ayant un haut statut social (neurochirurgien), le participant se prépare à être très attentif et réactif (au sens biologique : son corps réagit) tandis qu’en présence de quelqu’un de bas statut social, il a une attitude plus relâchée et engageante. Selon Cordonier, cette expérience peut contribuer à établir empiriquement l’existence de quelque chose comme un habitus incorporé au sens littéral du terme. « En effet, puisque le système nerveux autonome opère de façon automatique et involontaire, il est possible d’affirmer que les réactions psychophysiologiques des participants mesurés dans notre étude correspondent à des réponses réflexes de leur seconde nature socialement acquise. »
Conclusion
En conclusion, c’est un ouvrage fort stimulant que propose Cordonier, qui pourrait servir à la fondation d’un nouveau programme de recherche (et c’est bien là son objectif). Même pour l’amateur curieux, les perspectives ouvertes sont enrichissantes, les débats présentés de manière claire, et les nombreux travaux scientifiques cités en font un ouvrage dense, sur lequel il est possible d’ouvrir des horizons intellectuels et fonder de nouvelles réflexions.
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