Réduire les inégalités et produire plus

Tout est dans le titre. Réduire les inégalités et produire plus : tels sont les deux enjeux économiques majeurs que n’importe quel gouvernement français devrait considérer en priorité.

La France est un pays peuplé de 68 millions d’habitants qui produisent chaque année 2800 milliards d’euros de richesse. D’autres richesses sont produites, mais elles ne sont pas évaluables en termes monétaires.

1- Mieux répartir les richesses entre les groupes sociaux

L’homme est un animal social : tout le monde sait de qui est ce célèbre aphorisme, toujours aussi juste des milliers d’années plus tard. Dont acte : il n’y a pas de vie en société possible sans une juste répartition des richesses, à commencer par le niveau national, parce qu’au-delà, c’est quand même très compliqué. Pas question ici de me lancer dans un comparatif des théories de la justice pour savoir ce qu’est une société juste (d’ailleurs, j’ai déjà donné), mais simplement de rappeler que cela reste toujours un sujet, quel que soit l’époque où le pays. Un groupe social ne peut vivre et se développer sans un minimum d’égalité entre ses membres.

La fiscalité est le moyen principal (certes non unique) de répartir les richesses dans une communauté nationale. Comme je l’ai dit à de nombreuses reprises sur ce blog, les impôts et les taxes, ce n’est pas qu’un sujet technique (même si c’est technique), c’est d’abord un sujet politique : qui paie quoi, qui participe au pot commun, dans quelles proportions, selon quelles modalités et pour financer quoi, reste la question politique par excellence.

La gauche et la droite

Puisqu’on parle politique : sur ce sujet, je ne suis guère satisfait de l’offre politique française. Concernant la droite, il n’y a pas grand chose à dire puisqu’elle a tendance à simplement ignorer la question :  les inégalités, ce n’est guère son sujet. Le terme revient rarement, pour ainsi dire jamais, dans les discours des politiciens de droite, plus focalisés sur des questions comme l’immigration, l’insécurité, le travail ou le pouvoir d’achat. Eventuellement quand la question est abordée, c’est souvent sous l’angle exclusif du fameux “mérite”, lequel est censé justifié pratiquement toutes les inégalités sociales. Ou bien dans une approche moins conservatrice (rawlsienne) qui est celle de Macron : il faut surtout lutter contre les inégalités des chances en mettant davantage de moyens à l’école (ce qu’il fit très timidement, au final) ; en revanche le résultat final des écarts de revenus et de patrimoine n’est pas un problème social (ce que je conteste).

Quant à la gauche, si les inégalités sont un terme clef de ses discours et de ses politiques, elle est loin d’être exempte de reproches. J’en ferai principalement trois :

Poser correctement le diagnostic

Premièrement, la gauche française a un peu de mal à lever le nez au-dehors de nos frontières, ce qui la conduit à dresser un tableau apocalyptique, donc très exagéré, des inégalités en France. Avec des refrains du type “l’explosion de” (ajoutez : inégalités, pauvreté, misère, etc.). Or aucun chiffre ne corrobore cela : quel que soit l’indicateur retenu, les inégalités en France restent très contenues par rapport aux pays comparables : pas seulement les Etats-Unis (un cas bien connu de pays industrialisé avec de très fortes inégalités), mais même par rapport aux pays européens ou de l’OCDE en général. Inutile de reposter ici tous les graphiques, tableaux et données qui justifient mon propos. Je l’ai déjà fait plusieurs fois sur ce blog, là par exemple. Il suffit de rappeler que la France socialise environ 60% de sa richesse, soit un ordre de grandeur de 1500 milliards d’euros : c’est le budget cumulé de l’Etat, de la Sécurité sociale et des collectivités territoriales. Ce qui nous place à la première position européenne.

Le rapport entre les revenus des 10% les plus pauvres et ceux des 10% les plus riches est, après redistribution, de l’ordre de 4 en France (INSEE). Alors qu’il est de l’ordre de 20 avant redistribution. Oh surprise : la redistribution… redistribue.

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Je n’ai aucun problème à admettre les limites des indicateurs qui ne disent jamais tout, par définition, d’une situation sociale, surtout individuelle. Néanmoins, un indicateur correctement défini et mesuré reste plus apte à décrire le réel que le sentiment individuel. Pointer la limite des indicateurs : pourquoi pas. Mais attention aux excès : c’est exactement la logique d’un Renaud Camus selon qui la théorie du grand remplacement “se voit dans la rue” et n’a donc pas besoin d’indicateurs statistiques, pas fiables et manipulés par définition.

Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde, comme disait l’autre : je peux comprendre la stratégie politique de l’exagération pour médiatiser le sujet des inégalités, mais cela reste toujours aussi faux de parler d’une explosion que de parler d’inégalités énormes en France. Ou alors, merci de préciser : dans les faits, les inégalités de revenus en France sont faibles. Les inégalités de patrimoine sont déjà plus significatives ; enfin les inégalités scolaires, c’est-à-dire d’accès aux meilleures études, sont importantes dans un pays où l’on ne fait pas grand chose professionnellement sans le diplôme qui va bien.

Le second reproche que je peux faire à la gauche, c’est d’avoir apparemment du mal à définir ce qu’est un riche. Taxez les riches est un mantra classique : reste à définir ce qu’est un riche, et qui on veut taxer. J’en avais parlé longuement dans mon article intitulé Taxer les riches (très original), dont je peux reprendre simplement la conclusion :

Si par riche on entend les 20% les mieux payés, ils sont déjà considérablement taxés. Si par contre on entend le top 1% et au-delà, il y a beaucoup d’argent à aller chercher mais celui-ci est bien plus difficile à taxer : revenus et patrimoines sont deux choses différentes et le patrimoine d’un milliardaire n’a pas grand chose à voir avec celui d’un cadre, même très bien payé.

Une piste me paraît claire, cependant : si l’on veut réellement taxer les ultra-riches, qui contribuent peu au système social en proportion de leurs revenus, ce sont les profits de leurs entreprises qu’il faut mieux taxer. En commençant par les niches fiscales diverses : tenez, CMA-CGM dont j’ai parlé plus haut bénéficie d’un régime fiscal spécial, fort avantageux. Le grand sujet de la gauche, c’est la taxation des profits des multinationales et les paradis fiscaux (sur ce sujet, on progresse, mais lentement), plutôt que les approximations grossières des associations militantes.

Si je suis donc d’accord avec la gauche sur l’idée générale (il faut davantage taxer les riches), je le suis moins avec certains constats ou certaines mesures mises en avant pour parvenir à cet objectif.

Les inégalités sont aussi générationnelles

Le dernier reproche que je peux faire à la gauche sur le sujet des inégalités, c’est de mettre en avant quasi-exclusivement les inégalités entre les riches et les pauvres, sans voir qu’il existe d’autres formes d’inégalités. Régulièrement la gauche parle des inégalités hommes-femmes : très bien. Mais elle parle beaucoup moins, voire jamais, des inégalités entre les générations. Or elles sont majeures. Que les plus âgés aient un patrimoine plus important va de soi : ils ont eu plus de temps pour l’accumuler, par exemple pour acheter et rembourser leur résidence principale. Qu’ils aient des revenus plus élevés est aussi un classique, puisque qu’à métier égal, un actif de 50 ans a généralement plus d’expérience et de responsabilité, donc un meilleur salaire, que celui de 30.

Mais cela devient plus étonnant lorsque les chiffres continuent d’augmenter à la retraite, un âge où la logique de cycle de vie la plus élémentaire veut qu’on consomme l’épargne accumulée durant sa vie active. Or le taux d’épargne ne fait qu’augmenter avec l’âge et cumule à 25% pour les 70 ans et plus.

Revenus et épargne par âge

De même, le fait que les 65-74 ans ait un niveau de vie médian supérieur à la moyenne, et très supérieurs aux jeunes actifs, ne semble pas interroger la gauche. Seule la tranche 50-64 ans les dépasse, alors même que les retraités ont des dépenses contraintes bien plus faibles que les actifs : pas d’enfants à charge, pas de frais professionnels par définition (tout en continuant à bénéficier de l’abattement de 10% pour frais professionnels lors du calcul de leur impôt sur le revenu : LOL), un bien immobilier le plus souvent remboursé. En résumé : on vivrait déjà bien mieux à 65 ans avec 2000€ par mois qu’à 35 avec la même somme, mais les retraités bénéficient en réalité d’un revenu supérieur.

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C’est donc aussi un enjeu d’égalité, et pas qu’un peu. Les dépenses de retraite représentent la bagatelle de 337 milliards par an, soit le premier budget de la Nation en intégrant la Sécurité sociale au calcul, ou encore 4 fois et demi le budget de l’éducation nationale, 8 fois celui de l’armée.

Or les réformes successives du système des retraites, le plus souvent menées par la droite, ont systématiquement exonéré les retraités de tout effort, concentrant sur les actifs l’essentiel des économies, en général par des reports de l’âge légal (Chirac, Sarkozy, Macron), additionné de hausses de cotisations dans le cas de Hollande. Alors que le nouveau gouvernement Barnier répète à l’envi qu’il faut chercher des économies, que Attal voulait redoubler sa réforme de l’assurance chômage consistant essentiellement à rendre l’accès à l’ARE toujours plus difficile et l’indemnité toujours plus faible, Macron n’a rien trouvé de mieux que d’annoncer (en janvier dernier) une indexation totale des retraites sur l’inflation, pour la somme de …15 milliards d’euros, soit la moitié du budget de l’assurance chômage, pour comparaison. Aucun actif, sauf les smicards, ne bénéficie d’une telle indexation. C’est que la droite ne veut pas taper sur son électorat, très majoritairement composé de retraités : contrairement aux jeunes, ils votent.

Et la gauche ? Son opposition systématique aux réformes des retraites ne l’a jamais conduit à poser le bon diagnostic. En général, elle se contente soit de nier le problème du financement, soit de le reconnaître en disant qu’il peut facilement être traité par quelques hausses supplémentaires de cotisations : on fait donc payer encore les actifs. Jamais un syndicat ou un politique de gauche n’a posé clairement le problème de l’équité entre les générations en proposant, par exemple, de désindexer les retraites sur l’inflation (même partiellement), ou de les plafonner davantage (même pour les plus aisés), ou de supprimer l’abattement de 10%, bref, de mettre davantage les retraités à contribution.

2 – Produire plus

Voilà un sujet qui plaira davantage à la droite. Pourquoi se préoccuper de mieux répartir le gâteau si l’on peut en augmenter la taille ? Pourquoi pas même si je pense qu’il faut en réalité faire les deux. Quelle que soit votre opinion sur la hiérarchie des deux politiques, difficile de nier qu’un pays comme la France, avec nos 2800 milliards à nous répartir, vit mieux que la Thaïlande, un pays avec une population très similaire (70 millions d’habitants) mais un PIB 5 fois inférieur. Ou, plus près de nous, que l’Italie, également avec une population proche mais 35% plus pauvre. Que le PIB ne mesure pas le bonheur, soit. Mais allez vous soigner, vous déplacer, vous divertir ou vous éduquer en Thaïlande…

Augmenter la taille du gâteau (ou ne pas le laisser diminuer) n’est donc pas un enjeu négligeable, surtout s’il est mis en parallèle avec des politiques de redistribution. J’évoquais récemment le décollage américain : en quelques années les Etats-Unis sont devenus beaucoup, beaucoup plus riches que nous. Et cela a toutes sortes de conséquences sur le niveau de vie et de confort, la consommation et l’épargne, les moyens qu’on peut mettre dans les infrastructures et les services publics, les salaires, le pouvoir d’achat.

A la différence de la question de la répartition, cependant, les enjeux sont plus vastes, les politiques à mener plus incertaines. Produire plus, mais quoi ? Et comment ? Les économistes comprennent très bien pourquoi un pays s’enrichit, mais plus difficilement (très mal, diront certains) comment le faire. On sait qu’il faut être plus productif, car les gains de productivité nous permettent d’être plus riche pour chaque heure travaillée (c’est tautologique, puisqu’il s’agit de la définition même de la productivité), et donc de décider ensuite quoi faire de ce gain : consommer ou épargner plus, et/ou avoir plus de temps libre à niveau de vie égal : retraites plus longues, congés payés, etc. : je ne fais que décrire là le mouvement historique des sociétés industrielles, et spécialement européennes, depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Quand on est plus productif, on peut réduire le temps qu’on consacre à travailler sans perdre du confort de vie, et même en en gagnant (magique).

Au passage, il y a un lien négatif entre niveau de richesse par habitant et temps de travail : les pays les plus riches sont les plus productifs et donc ceux qui travaillent le moins en moyenne. Prière de ne pas inverser la causalité : c’est parce qu’on est plus productif qu’on peut se permettre de travailler moins, d’avoir cinq semaines de congé payés, une retraite à 60 ans et un SMIC à 1400€ : les Thaïlandais ont six jours, un système de retraite quasi inexistant et un salaire minimum à 240€ mensuel. Mais travailler moins n’a jamais permis en soi d’être plus productif (sauf sur un plan purement comptable, et temporairement).

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Les économistes savent aussi qu’il faut de l’innovation pour être plus productif, mais lesquelles ? Quelles innovations entrainent de vrais gains de productivité, lesquelles sont cosmétiques ? Comment innover plus ou mieux ?

Et je n’ai pas encore ajouté l’enjeu environnemental : quelles innovations possibles, souhaitables, dans un monde contraint par les enjeux climatiques et énergétiques ? Lesquelles, même utiles à court terme, seraient dangereuses à moyen terme pour l’environnement, donc plus tard pour l’économie ? Par exemple, on sait que l’une des causes majeures du boom de la Chine et du décollage américain récents, c’est l’énergie pas chère, notamment l’électricité pas chère. Au prix d’un désastre environnemental puisque ces deux pays représentent presque la moitié (vous avez bien lu, 45% exactement) des émissions de CO2 mondiales. Pour rester dans la course, faut-il les suivre dans cette voie ? Et sinon, comment ne pas s’appauvrir sans faire la même chose ? ou bien faut-il accepter de se contenter du premier objectif (mieux répartir les richesses) et abandonner le second, au risque de s’appauvrir rapidement : même si l’on se fixait comme objectif le simple maintient du PIB réel, le revenu par habitant diminuerait dans la mesure où la population augmente à moyen terme.

Je ne prétends pas répondre à toutes ces questions. Je dis juste que c’est l’enjeu majeur des prochaines décennies. Des sujets pourtant peu traités, voire maltraités, par la plupart des gouvernements qui se succèdent.

Une réflexion sur “Réduire les inégalités et produire plus

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