Dieu existe-t-il ? (4/7)

4. L’ordre et le désordre

Rentrons dans le vif du sujet et examinons les arguments. Un volet important des arguments philosophiques sur l’existence de Dieu peut être qualifié de « physico-biologique » : ces arguments s’intéressent à la façon dont le monde existe et en tirent des conclusion métaphysiques. La question de  l’ordre et du désordre dans le monde occupe une place importante. Si en effet on parvient à montrer que le monde est ordonné, structuré d’une façon régulière, alors on pourra peut être conclure que l’origine de cet ordre est Dieu ; à l’inverse, si le monde est chaotique, il semble plus difficile d’imaginer un Dieu qui en soit à l’origine, car cela signifierait que l’ordre (Dieu) est à l’origine du chaos. Peut être que le premier mouvement philosophique de l’homme est de se regarder, et regarder son monde. Que voyons-nous ? Un monde complexe, mélange d’ordre et chaos.

Le désordre, certes, existe. Les violences du règne animal, de l’ordre du dominant/dominé, mangeant/mangé. Les incertitudes du climat. Les maladies, les virus, les microbes. Les tremblements de terre, les éruptions volcaniques. Les imperfections et les bizarreries de notre nature, que ce soit dans l’ordre de l’esprit ou de la matière. Les animaux bizarres, effroyables ou dangereux, comme les vers parasites qui prennent le contrôle des insectes pour les tuer ou les faire manger par d’autres animaux, ou la guêpe Hymenoepimecis argyraphaga qui pond une larve dans le corps d’une araignée, celle-ci mangeant la pauvre bête de l’intérieur : en 1860, Darwin l’évoque dans une de ses lettres (1), expliquant que cet animal lui a fait perdre la foi en un Dieu bon. L’ordre parfois cache la terreur, comme dans cette formidable nouvelle de Dino Buzzati, où le calme apparent du jardin recèle le plus sordide des massacres. Il y aussi un désordre énergétique : quelle que soit sa température initiale, un café finira toujours par prendre la température ambiante et cette perte de chaleur est irréversible.

Mais derrière le chaos se tient l’ordre, car le monde n’est pas que chaos. De quel ordre parlons-nous ? D’abord des constantes physiques qui font que nous existons. C’est un fait : nous existons. Pour cela, il faut beaucoup de conditions. Dans un numéro récent (janvier 2014), le magazine Sciences & Vie recensait trois conditions pour que la vie existe, trois conditions qui en elles-mêmes en impliquent des centaines d’autres : une planète tellurique (c’est-à-dire solide, non gazeuse), avec une atmosphère. Cette planète doit être située près d’une étoile et à bonne distance : ni trop près ni trop loin, pour que la température moyenne soit comprise entre 0 et 100 degrés, ce qui permet l’apparition de l’eau sous différentes formes. On ne connaît à ce jour pas d’autres solvant que l’eau pour dissocier les molécules dans les cellules, véhiculer les nutriments et évacuer les déchets. Cette étoile doit être stable, ni trop éruptive (les variations de luminosité seraient trop brutales), ni supermassive (elle ne vit pas assez longtemps), et la planète doit être protégée des vents solaires par un bouclier (comme la Terre avec le bouclier magnétique terrestre). Que de conditions pour notre existence !

Et l’on ne parle ici que de l’existence de la vie la plus élémentaire, pas des fantastiques possibilités offertes par la matière ou de la complexité du corps humain ! Ian Stewart, le célèbre vulgarisateur –il est mathématicien– recense ainsi « 17 équations qui ont changé le monde » : c’est-à-dire de ces relations formalisées par les scientifiques et à qui nous devons la totalité de la technologie moderne : de la télévision (impossible sans l’électromagnétisme de Maxwell) au GPS (qui se tromperait de plusieurs kilomètre sans l’apport d’’Einstein sur la vitesse de la lumière et la courbure de l’espace-temps) en passant par le nucléaire, l’informatique (qui doit tout aux maths), l’architecture, les voyages dans l’espace, etc.

A ce sujet les anglo-saxons parlent de fine tunning (ajustement fin) : « qu’une seule des constantes qui régissent l’Univers soit un brin différente, et la vie est impossible », affirmait ainsi le généticien Francis Collins (évoqué supra). Citons encore Stephen Hawking, qui dans son célèbre ouvrage de vulgarisation de physique Une brève histoire du temps, écrit : « Pourquoi l’Univers a-t-il commencé avec un taux d’expansion aussi proche de la valeur critique qui sépare les modèles annonçant sa recontraction de ceux qui le dilatent à jamais, de telle façon que même maintenant, dix milliards d’années plus tard, il se dilate encore à un taux voisin de cette valeur critique ? Si, une seconde après le big bang, le taux d’expansion avait été plus petit ne serait-ce que d’un pour cent millions de milliards, l’univers se serait recontracté avant d’avoir atteint sa taille présente [NB : en raison de la gravité qui pousse les corps les uns vers les autres] ». Commentant, Francis Collins écrit : « ces circonstances remarquables s’appliquent également à la formation des éléments plus lourds. Si la puissante force nucléaire qui maintient groupé les protons et les neutrons n’avait été que légèrement plus faible au sein de l’Univers, seul l’hydrogène aurait pu se former. Si, au contraire, la force nucléaire forte avait été légèrement plus forte, tout l’hydrogène aurait été converti en hélium (alors que, dans l’Univers actuel, ce fut le cas pour environ 25% de l’hydrogène) et les cœurs en fusion des étoiles n’auraient jamais été engendrés, ne les rendant ainsi plus à même de générer des éléments plus lourds. S’ajoutant à cette observation remarquable, la force nucléaire semble être précisément ajustée pour que le carbone puisse se former, lequel est essentiel aux formes de vie sur Terre. Si cette force avait été ne serait-ce qu’un tout petit peu plus attractive, tout le carbone aurait été converti en oxygène »

Ainsi non seulement le monde n’est pas que chaos –même s’il en contient– mais encore l’ordre précède le chaos. Si le microbe détruit l’existence, c’est donc qu’il y a une existence. « Le mal ne nous heurte si profondément, écrit Hadjadj, que parce qu’il défigure un univers qui est beau. Le désordre ne nous frapperait pas si nous n’avions pas l’habitude de l’ordre. La défiguration suppose une belle figure. L’horreur ne peut être si noire que sur fond de clarté ».

Il y beaucoup d’autres signes d’un ordre dans le monde : les puissants mécanismes de reproduction, d’assimilation des nutriments et d’évacuation des déchets utilisés par les mammifères pour perpétuer leur espèce ; les capacités incroyables de notre cerveau, et notamment ses facultés d’apprentissage ; notre système nerveux qui nous protège des agressions extérieures, etc. Il est donc exact que le désordre existe : une brebis met bas un agneau à cinq pattes. Mais cela rappelle la nature ordonnée de l’agneau, qui a normalement quatre pattes, une forme et pas une autre. Notons bien que pour l’instant, nous ne tirons aucune conclusion de l’existence d’un ordre dans l’Univers.

5. De l’origine de l’ordre : l’hypothèse créationniste

Après avoir constaté que le monde était un amas de chaos sur un lit d’ordre, nous pouvons nous pencher sur l’origine de tout cela. On retrouve ici encore trois hypothèses concurrentes :

  • La première option, celle généralement retenue par tout scientifique qui cherche à « écarter l’hypothèse de Dieu » (2), est celle du hasard complet. Il faut bien s’entendre sur les termes. Par hasard, j’entends l’absence de causes connues : l’Univers est le fruit d’un ensemble de circonstances réunies sans qu’on sache pourquoi, ou pour reprendre une définition de probabiliste, c’est un événement fortuit résultant de la rencontre accidentelle de séries causales indépendantes, qui aurait pu tout aussi bien ne pas se produire. Par complet, je veux dire que cette hypothèse ne fait intervenir que le hasard, et rien d’autre. 
  • La seconde, créationniste, postule que le hasard n’existe pas. Tout ce qui vit dépend de l’existence d’un Dieu Créateur, non seulement à l’origine du monde mais encore de toutes les formes de vie. Des variantes plus modernes et subtiles, généralement regroupées sous le terme « intelligent design » (Dessein intelligent) et s’appuyant sur les limites de la théorie darwinienne et les problèmes qu’elle pose (notamment l’explication de la complexité), affirment que Dieu agit ou a agi à travers toutes les lois de la création : reproduction et sélection des espèces par exemple.
  • La troisième mélange hasard et nécessité, Dieu et les lois de l’Univers. Seul Dieu pourrait expliquer l’origine de l’Univers ; cependant, les mécanismes naturels découverts par la science pourraient quant à eux expliquer l’apparition et le développement de la vie, sans intervention d’un Créateur. A la limite, Dieu pourrait avoir « lancé » le processus, puis l’avoir laissé agir à partir des lois (notamment la sélection naturelle) qu’il avait lui-même créée. Selon le degré d’intervention divine, cette approche sera plus proche du déisme de Voltaire (croyance en un Dieu-architecte, horloger de l’Univers mais qui n’intervient pas) ou du théisme (croyance en un Dieu personnel qui s’intéresse aux hommes).

Nous essaierons de discuter brièvement ces trois hypothèses, en commençant par la plus simple à réfuter : l’option créationniste.

L’hypothèse créationniste postule qu’il n’y a pas de hasard dans l’histoire de la vie. Dieu intervient à tout moment. Si l’on suit une lecture littérale de la Genèse, la Terre aurait donc moins de dix mille ans, toutes les espèces auraient été créées en même temps, etc. Dans sa variante plus moderne –ou plus subtile, comme on veut– dite du « dessein intelligent », la lecture de la Bible n’est pas aussi littérale, et l’idée d’évolution est acceptée (et en particulier de macroévolution, impliquant l’apparition et la disparition d’espèces). On considère néanmoins que l’intervention divine a été requise pour toutes les étapes de celle-ci. Sans Dieu, disent en substance les partisans du dessein intelligent, un organe aussi fantastique de complexité que l’œil n’aurait pas pu apparaître.

L’hypothèse créationniste, que ce soit dans sa version forte ou dans sa version faible, pose de redoutables difficultés. Les lister toutes est impossible. Dire que la Terre a moins de dix mille ans va évidemment à l’encontre de la datation de toutes les roches et sédiments obtenus depuis que l’on sait que certains isotopes radioactifs –uranium, potassium– se dégradent à une certaine vitesse, ce qui permet de dire que la Terre a environ 4,5 milliards d’années. Concernant l’évolution, l’hypothèse créationniste au sens fort est incapable aussi d’expliquer l’existence des dinosaures et d’espèces humaines différentes de la nôtre : Homme de Neandertal, Homme de Florès, Australopithèque, etc. Et comment expliquer la persistance d’un organe inutile comme l’appendice chez l’homme si toutes les espèces ont été créées ? Pourquoi avons-nous des dents de sagesse si nous n’avons pas évolué ? La liste est imperfections de la nature est longue, et constitue un argument très fort en faveur de l’évolution.

Même dans sa version faible, subtile, l’hypothèse créationniste n’est pas satisfaisante. Francis Collins estime à juste titre qu’elle est théologiquement faible, revenant à faire de Dieu un « bouche-trou » pour combler les lacunes actuelles de la science. Or, la biologie explique de mieux en mieux comment des organismes monocellulaires peuvent se complexifier, comment l’ADN se code et se réplique, comment les gènes se transmettent, etc. La science peut expliquer aujourd’hui pourquoi un organe complexe peut apparaître à partir d’un organe simple, suite à une longue série de modifications légères, étalée sur plusieurs dizaines de millions d’années. Elle expliquera cela encore mieux demain. Regardez cette vidéo, par exemple.

Francis Collins cite à raison saint Augustin, qu’on ne peut pas soupçonner d’être athée et qui écrivait, plus de mille ans avant que quiconque n’ait la moindre raison de se montrer contrit au sujet de Darwin, dans un texte qui s’intitule explicitement De la Genèse au sens littéral : « Si l’Écriture nous offre des vérités obscures, hors de notre portée, et qui, sans ébranler la fermeté de notre foi, prêtent à plusieurs interprétations, gardons-nous d’adopter une opinion et de nous y engager assez aveuglément pour succomber, quand un examen approfondi nous en démontre la fausseté ; (…) Le ciel, la terre et les autres éléments, les révolutions, la grandeur et les distancés des astres, les éclipses du soleil et de la lune, le mouvement périodique de l’année et des saisons ; les propriétés des animaux, des plantes et des minéraux, sont l’objet de connaissances précises, qu’on peut acquérir, sans être chrétien, par le raisonnement ou l’expérience. Or, rien ne serait plus honteux, plus déplorable et plus dangereux que la situation d’un chrétien, qui traitant de ces matières, devant les infidèles, comme s’il leur exposait les vérités chrétiennes, débiterait tant d’absurdités, qu’en le voyant avancer des erreurs grosses comme des montagnes, ils pourraient à peine s’empêcher de rire ». Plus loin, Augustin se montre précurseur du NOMA en estimant que la Genèse est d’abord un texte qui nous éclaire sur la nature de Dieu et nous donne des clés pour le salut, et non un traité de physique, et en affirmant que toute interprétation littérale de la Bible, qui serait acceptable un jour, court le risque d’être réfutée par la science un autre jour. Il était en cela prophétique.

Bien après lui, Descartes (dans Notae in programma quoddam, traduit ici par Denis Moreau) distinguera plusieurs catégories d’opinions : 

il y a trois genres de questions qu’il faut distinguer. Certaines choses en effet ne sont crues que par la foi, comme le sont le mystère de l’Incarnation, la Trinité, et d’autres semblables. D’autres, bien qu’elles regardent la foi, peuvent pourtant être recherchées par la raison naturelle ; parmi elles, les théologiens orthodoxes ont coutume de recenser l’existence de Dieu, et la distinction entre l’âme humaine et le corps. Et enfin d’autres ne concernent en aucune façon la foi, mais seulement le raisonnement humain, comme la quadrature du cercle, la façon de fabriquer de l’or [c’est-à-dire une question de géométrie, et une autre de chimie], et d’autres semblables. Mais ils abusent des paroles de la Sainte Écriture, ceux qui, en les expliquant mal, pensent en tirer des [énoncés] de la troisième catégorie ; et de même, ils portent aussi atteinte à l’autorité de l’Écriture ceux qui s’efforcent de démontrer des énoncés de la première catégorie par des arguments tirés de la seule philosophie ; néanmoins tous les théologiens soutiennent qu’il faut montrer que ces énoncés mêmes ne sont pas contraires à la lumière naturelle, et c’est en cela qu’ils font principalement consister leur travail.

La science vient donc nous rappeler que la constatation d’une chose ou d’un être complexe ne suffit pas à prouver l’intervention d’un Créateur, en ce qui concerne l’origine de la vie tout du moins.


(1) « En ce qui concerne l’aspect théologique de la question, il est toujours pénible pour moi. Je suis déconcerté. Je n’avais aucune intention d’écrire en faveur de l’athéisme mais, où que je regarde autour de nous, j’avoue qu’il m’est impossible de voir aussi clairement que d’autres, et comme je le voudrais bien, la preuve d’un dessein et d’une bienveillance. Il me semble qu’il y a trop de misère dans le monde. Je ne peux pas me persuader qu’un dieu bienveillant et tout-puissant aurait créé exprès les ichneumonidés dans l’intention qu’ils se nourrissent du corps vivant de chenilles ou le chat pour qu’il jouât avec les souris… D’un autre côté, en revanche, je ne peux pas me contenter de voir cet univers magnifique et surtout la nature de l’homme et conclure que tout cela n’est que le résultat de forces brutes. Je suis disposé à regarder toute chose comme provenant de lois faites à dessein, mais dont les détails, soit bons soit mauvais, auraient été abandonnés à ce que nous pouvons appeler le hasard. » (Lettre à Asa Gray, 1860).

Une réflexion sur “Dieu existe-t-il ? (4/7)

  1. je ne connait pas la positon du christianisme sur l origine du mal mais dans l islam du moins il est précise que dieu et autant origine du bien que du mal mais qu il reste tous de même bon peux être c est la même chose dans le christianisme

Laisser un commentaire