Dieu existe-t-il ? (6/7)

6. De l’origine de l’ordre : le principe anthropique

Le créationnisme rejeté, demeurent deux hypothèses concurrentes. Une seule fait intervenir Dieu. Dans l’autre, nécessairement, le hasard explique tout.

Répondons d’abord à un argument théiste assez courant. Cet argument est le suivant : après avoir constaté que la vie est fort complexe, et que les conditions nécessaires pour que cette complexité soit ce qu’elle est sont nombreuses et restrictives, on conclut que le hasard ne peut pas tout expliquer, et qu’une compréhension totale de l’origine du monde inclut l’existence de Dieu. On appelle cet argument principe anthropique. Il y a plusieurs façons de le formuler, mais sa version la plus simple dit ceci :

Prémisses. Nous sommes là pour observer l’Univers.

A Donc les constantes universelles permettant l’Univers ont permis notre existence : l’Univers est compatible avec notre existence (principe anthropique faible)

B. L’Univers avait pour but notre existence (principe anthropique fort)

Conclusion. Le hasard ne pouvant pas avoir de but, Dieu est à l’origine de l’Univers.

Il faut reconnaître que cet argument ne manque pas d’intérêt. Dans un premier temps, on peut en effet constater la complexité de la vie, ainsi que la multiplicité des conditions de son existence. Nous en avons en fait déjà parlé en évoquant l’existence d’un ordre dans l’Univers. On peut en rajouter une couche. Le biologiste français Jacques Monod, cité par le philosophe Paul Clavier, écrivait ainsi que la multiplication des cellules « exige la synthèse de plusieurs centaines de constituants organiques différents, leur assemblage en plusieurs milliers d’espèces macromoléculaires, la mobilisation et l’utilisation, là où c’est nécessaire, du potentiel chimique libéré par l’oxydation du sucre, la construction des organites cellulaires. (…) Cet appareil est entièrement logique, merveilleusement rationnel, parfaitement adapté à son projet : conserver et reproduire la norme structurale. Et cela, non pas en transgressant, mais en exploitant les lois physiques ». Michel Denton, biochimiste britannique : « Pour que se forme une cellule par pur hasard, une centaine au moins de protéines fonctionnelles devaient apparaitre simultanément au même endroit. Chacun de ces évènements indépendants a une probabilité qui ne peut guère dépasser 10-20 ; la probabilité maximale de leur intervention simultanée est donc de 10-2000 ». Pour que l’Univers existe, ses constituants doivent être distribués avec un minimum d’homogénéité et de régularité. Quand bien même l’évolution procède en partie par hasard, elle repose sur des lois (transmission et mutation des gènes, par exemple) et des interactions fondamentales (gravité, interactions nucléaires fortes et faibles) qui elles n’ont rien d’hasardeuses !

Est-ce suffisant pour conclure à l’existence de Dieu ? Reprenons l’argument, en l’exposant de façon à aboutir à l’existence de Dieu :

Prémisses. La vie est très complexe.

A. Or, une telle complexité nécessite des conditions initiales très nombreuses et précises.

B. Le hasard, seul, ne peut donc rendre compte de ces conditions.

Conclusion. Autre chose que le hasard est à l’origine de l’Univers.

Conclusion secondaire. Dieu existe.

On voit que cette formulation revient au principe anthropique ; seuls les termes changent. La question est de savoir si, en comparant d’un côté le résultat extraordinairement complexe de la vie, et de l’autre la probabilité qu’il arrive, on puisse conclure que, n’étant pas du hasard, la vie ne peut être que le fruit d’un acte créateur. Francis Collins montre que le principe anthropique peut trouver deux réponses possibles (outre l’existence d’un Dieu créateur).

  • Soit il n’existe qu’un seul Univers, et alors nous pouvons seulement affirmer que nous sommes très, très chanceux. Pour reprendre la définition probabiliste évoquée supra, si le hasard est un événement fortuit résultant de la rencontre accidentelle de séries causales indépendantes, l’ensemble des rencontres accidentelles qu’il a fallu pour produire la vie sur Terre relève de la quasi-impossibilité statistique. On pourrait rétorquer que, si cette probabilité ne s’était pas réalisée, nous ne serions pas là pour en parler. Quoi qu’il en soit trancher en faveur de cette hypothèse ne paraît pas plus rationnel, ou plus fondé, que l’existence d’un créateur ;
  • Soit il existe plusieurs Univers (c’est l’hypothèse des « multivers ») et le nôtre n’est parmi tous ces Univers que celui qui, par hasard, disposait des bonnes constantes physiques pour qu’à terme émerge la vie. Comme nous ne sommes pas en mesure ni d’observer ni de connaître tout l’Univers et tous les Univers, nous ne savons pas 1° s’il n’existe pas une infinité d’autres Univers dans lesquels a) d’autres formes de vie existent b) aucune autre forme de vie existe 2° s’il n’existe pas d’autres Univers dans lesquels la vie peut se développer sans les conditions que nous connaissons habituellement (par exemple sans eau, sans oxygène, sans gravité, etc.).

L’intérêt de l’hypothèse des « multivers », pour l’athée, est de se débarrasser du problème posé par la probabilité de l’existence de la vie. En effet, s’il existe une infinité d’Univers, le fait qu’un seul, parmi eux, ait produit la vie n’apparaît plus une extraordinaire coïncidence. Sur des milliards de planètes et de galaxies, la Nature a produit la vie une fois, et rien produit dans les autres cas. Que savons-nous d’ailleurs si nous sommes la seule vie existante ?

L’hypothèse des multivers n’a pas plus de fondement scientifique que celle de la probabilité impossible qui se réalise quand même. Il a cependant l’intérêt de montrer que l’argument du principe anthropique comporte une faille majeure : il repose sur l’idée sous-jacente que l’apparition de la vie est quelque chose d’extraordinaire en soi. C’est ce qu’on fait lorsque l’on passe du A au B : si l’on admet que le hasard ne peut pas, seul, rendre compte des conditions d’existence de la vie, c’est parce qu’on est émerveillé devant de telles conditions, et devant le résultat (des êtres comme Mozart ou Einstein). Bien sûr, pour nous, la vie est bien évidemment un résultat, et l’on peut légitimement s’en émerveiller, du point de vue philosophique. C’est vrai si l’on se place vers l’aval, si l’on part de l’homme pour remonter vers son origine.

Cet émerveillement, cependant, n’est pas scientifique, c’est une émotion. Or l’existence de l’Univers n’est pour le scientifique qu’un résultat parmi d’autres (son inexistence). Dès lors, si la vie n’est qu’un résultat, l’origine par le hasard n’a rien d’extraordinaire. La critique sous-jacente est celle de l’anthropocentrisme, ou, si l’on veut, du nombrilisme : nous plaquerions des concepts moraux (« Bien », « Vrai ») sur un évènement (notre existence) en nous regardant le nombril, et en se disant : « Nous sommes si extraordinaires ! comment pourrions-nous venir du hasard ? », d’où déduction ipso facto : nous sommes le but de l’Univers. Mais c’est un peu comme constater que la probabilité que tous mes ancêtres mâles aient rencontré mes ancêtres femelles étant ridicule, ma naissance n’est pas un hasard et je suis le but de l’évolution humaine.

Prenant le problème par l’autre bout on peut poser les choses ainsi : après le big bang, des circonstances particulières font que la vie apparait sur une planète idéalement située par rapport au Soleil (par hasard, puisque des millions d’autres ne sont pas idéalement situées), puis se complexifie par des millions d’années d’évolution pour aboutir à nous. Ailleurs pas de vie. Racontée ainsi, l’histoire n’apparait plus si extraordinaire, la distribution statistique étant…très ordinaire. « Représente-toi l’univers comme un espace sans borne, remplis d’atomes innombrables mus de toute éternité en tous sens, fait dire Paul Clavier à son athée. C’est par leur rencontre que se forment et se défont les mondes au sein de cet univers. L’heureuse coïncidence n’est plus qu’un accident banal » 

N’y a-t-il pas quelque chose d’un peu absurde dans le spectacle d’êtres humains qui tiennent devant eux un miroir et qui pensent que ce qu’ils y voient est tellement excellent que cela prouve qu’il doit y avoir une Intention Cosmique qui, depuis toujours, visait ce but ? Bertrand Russel

Tout cela confirme ce que nous avons vu précédemment : l’existence de la vie complexe ne suffit pas à prouver que le hasard n’en est pas la cause. 

7. De l’origine de l’ordre : la part du hasard

Nous avons affirmé que la complexité ne suffisait pas à démontrer l’existence d’un Créateur. Mais est-ce cela prouve que le hasard peut rendre compte de tout l’Univers ? Non plus. 

Car en posant que le monde est issu du hasard, on ne fait pas que faire grincer les probabilités. On sait que la matière a évolué. A l’origine, le monde était plus simple, et les premiers êtres vivants n’étaient que des organismes unicellulaires. Plus tôt encore, l’Univers n’était qu’un amas chaud et dense de particules élémentaires, peut être d’une seule particule, l’atome primitif immensément dense et chaud qui contenait déjà toute l’énergie de l’Univers et qui lui a donné naissance, et avec lui les quatre interactions fondamentales qui régissent toute la matière connue : force de gravité, force électromagnétique, forces nucléaire (forte et faible). Mais d’où venait cet atome ? Et ses conditions d’existence ?  Qu’y avait-il avant ? Pourquoi le big bang a-t-il eu lieu ? D’où venait cette soupe primitive de quarks et de gluons ? A cela, la science ne peut aujourd’hui pas répondre. De nombreuses questions restent sans réponse au sujet des premiers instants de l’Univers.

Ce dont nous avons parlé précédemment vaut pour ce qui se passe après le big bang. Mais le big bang, en lui-même, nécessite déjà des paramètres remarquables. Dire que, suivant le big bang, on peut expliquer par la science comment la vie naît, se développe et se transforme par des lois faisant en partie intervenir le hasard n’est pas la même chose que de dire qu’on peut, par le hasard, expliquer le big bang lui-même et ses conditions d’existence : la ou les particules primitives, les paramètres physiques originaires, etc. 

Or s’il n’existe aucun Créateur, cela ne peut signifier que deux choses, au choix :

Soit ces particules primitives, ces conditions physiques à l’origine du big bang ont toujours existé. Il n’y a donc pas de « début » à l’Univers. Seule son expansion –après le big bang, par définition– aurait un début. C’était la thèse dominante dans les années 1960, qui pensait l’Univers éternel et immuable, avant qu’on démontre qu’il était en expansion. Certaines théories physiques récentes visant à unifier physique relativiste et physique quantique (comme la théorie des cordes) pourraient revenir à cet argument en interprétant le big bang comme une phase de transition entre un Univers en contraction (avant le big bang) et un Univers en expansion (après). Mais cette thèse signifie qu’il existe des effets sans cause. L’Univers ne serait causé par rien, il n’a pas d’origine. Une autre façon de le dire est qu’il est sa propre origine, il contient sa propre cause, et est éternel. C’est en fait équivalent, car ainsi que Thomas d’Aquin l’a exprimé, « ce qui n’a pas toujours existé a évidemment une cause, tandis que cela n’est aussi évident à l’égard de ce qui a toujours existé ». Mais comment l’Univers peut-il être à la fois effet et cause de cet effet ?

On retrouve ici le très vieil argument aristotélicien de la cause première, augmenté de quelques connaissances physiques contemporaines.  Si une chose est sa propre cause, cela signifie qu’elle existait avant d’exister, ce qui est absurde. Comment raisonner en se disant que l’Univers n’a pas d’origine, alors que nous en voyons les effets ? Le théologien Thomas d’Aquin est célèbre pour avoir abondamment repris cet argument dans sa Somme théologique :

« Il faut donc que tout ce qui se meut soit mû par un autre. Donc, si la chose qui meut est mue elle-même, il faut qu’elle aussi soit mue par une autre, et celle-ci par une autre encore. Or, on ne peut ainsi continuer à l’infini, car dans ce cas il n’y aurait pas de moteur premier, et il s’ensuivrait qu’il n’y aurait pas non plus d’autres moteurs, car les moteurs seconds ne meuvent que selon qu’ils sont mus par le moteur premier, comme le bâton ne meut que s’il est mû par la main. Donc il est nécessaire de parvenir à un moteur premier qui ne soit lui-même mû par aucun autre, et un tel être, tout le monde comprend que c’est Dieu. (…) D’autre part, supprimez la cause, vous supprimez aussi l’effet. Donc, s’il n’y a pas de premier, dans l’ordre des causes efficientes, il n’y aura ni dernier ni intermédiaire. Mais si l’on devait monter à l’infini dans la série des causes efficientes, il n’y aurait pas de cause première ; en conséquence, il n’y aurait ni effet dernier, ni cause efficiente intermédiaire, ce qui est évidemment faux. Il faut donc nécessairement affirmer qu’il existe une cause efficiente première, que tous appellent Dieu ».

L’autre possibilité : il n’y avait rien avant. Aujourd’hui, c’est la seule hypothèse que le scientifique peut accepter, même s’il ne peut la démontrer. La démonstration que l’Univers est en expansion implique qu’en remontant le temps, on trouve un Univers de plus en plus petit et dense. Le big bang nous indique le point chronologique le plus ancien auquel nous puissions remonter. L’Univers a un début. Mais qui dit début, dit commencement, c’est-à-dire distinction entre l’avant et l’après. Si le big bang est le début du monde, alors il y a eu un point dans le temps où il n’y avait rien, et puis le big bang, et puis nous. Mais alors, cela signifie que du rien peut produire quelque chose, que les conditions et les éléments générant le big bang, ou le big bang lui-même, sont apparus ex nihilo. Une fois encore, c’est une affirmation très difficile à soutenir et à comprendre. On peut comprendre qu’un tout petit nombre d’éléments et de constantes physiques puissent, sur un temps d’évolution très long (plusieurs dizaines de milliards d’années, 500 millions d’années entre l’existence d’un climat physico-chimique propice à la vie et les premières traces de vie fossile dont nous disposons), produire par accumulation successive des êtres et des choses aussi complexes que nous, comme un seul domino fait tomber toute la série. On part de la soupe d’atomes primitive, et on aboutit à Einstein ou à Mozart. Mais rien ? Comment rien peut produire quelque chose ? Rien, c’est rien, et notre pensée a du mal à concevoir que l’absence puisse aboutir à la présence, et ce d’autant plus que la mécanique quantique nous décrit un monde fondamentalement indéterministe à l’échelle microscopique : comment le néant aléatoire peut produire l’ordre régulier ?

« La science est incompétente pour raisonner sur la création de la matière à partir de rien. Nous avons atteint la limite extrême de nos facultés de penser quand nous avons admis que, parce que la matière ne peut être éternelle ni exister par elle-même, elle doit être créée ». James Maxwell

Dans son dernier ouvrage, The Grand Design (2010, traduit sous le titre Y-a-t-il un grand architecte dans l’Univers ?), le physicien Stephen Hawking prétend pouvoir expliquer le surgissement de la matière à partir de rien, mais, commentant, son collègue Étienne Klein écrit : « Si l’origine de l’univers observable est immanente, elle en fait partie intégrante et pourrait être alors, en principe, objet de science. C’est ce que peut sembler dire Hawking puisqu’il prétend faire surgir l’univers de lui-même. Sauf qu’à le lire avec attention, il le fait surgir d’un «rien» qui contient… la loi de la gravité – plus exactement la M-théorie unifiant gravitation et théorie quantique. Le propos s’auto-contredit, puisque le rien serait donc déjà très peuplé… par ladite loi. (…) «D’où vient-elle ?», interroge ironiquement Étienne Klein qui souligne «l’aporie fondamentale consistant à faire surgir l’univers du néant… Ce qui suppose de conférer des propriétés à ce néant. »

Le problème se complique car on peut remarquer que le temps fait partie des propriétés de l’Univers. Si le big bang est le début de Tout, alors c’est aussi le début du temps et on ne peut pas parler d’un avant le big bang. Hawking estime ainsi que « le concept de temps n’a aucun sens avant la naissance de l’Univers », et que ce qui se passe avant le big bang ne fait pas partie de la science, incapable de prévoir quoi que soit avec les modèles actuels au-delà, du mur de Planck, 10-43 secondes après le big bang. Le temps est toujours relatif à l’être, c’est-à-dire à une existence. Si nous parlons d’avant et d’après, c’est toujours par rapport à un référentiel, l’existence de quelque chose ou de quelqu’un. Or, avant le big bang, il n’y a pas d’existence, donc pas de référentiel (en tout cas qui nous soit connaissable). Comment réfléchir sur le temps hors de l’existence, le temps comme absolu ? Ou, en termes philosophiques, est-ce que l’origine de l’Univers se trouve dans l’Univers ou à l’extérieur de l’Univers ? Est-ce que l’origine de l’Univers est transcendante ou immanente ? Peut-on penser l’origine de l’Univers comme on pense l’origine de ce qui se trouve dans l’Univers ? Le philosophe Bertrand Souchard, dans Dieu et la science en question (2010), montre la difficulté de se figurer qu’il ait pu exister un « temps avant le temps ». En ce sens, « si « toujours » signifie la totalité du temps (…) que le monde ait commencé ou qu’il soit éternel, le monde a toujours existé. Le temps a commencé avec le monde. Le premier jour est celui du début du monde »


(1) Encore que même dans ce cas, l’apparition d’espèces pose des difficultés. Clavier exprime bien ce problème en faisant dire à son Théo : « L’évolution de chaque espèce par sélection naturelle ne fait pas de doute. L’espèce ne se propage qu’à travers ses représentants les plus aptes à la survie. Mais l’apparition d’espèces vivantes par un processus aveugle de sélection d’espèces moléculaires aléatoires, c’est une autre affaire. La sélection par des causes naturelles vaut pour la propagation et l’adaptation des espèces, pas pour la production des espèces (…) toute la question est de savoir si un mécanisme aveugle de mutations aléatoires suffit pour rendre compte de l’apparition et du développement des êtres organisés à partir d’une soupe primitive d’acides aminés » (page 120-3). Bertrand Souchard prend une image : il ne suffit pas de mélanger longtemps des pierres pour construire un château.

Une réflexion sur “Dieu existe-t-il ? (6/7)

  1. si on admet le multivers rien nous dit d ou vient se multivers ( l argument de la cause première tien ici a part si on dit qu il est éternel mais cela reviendrait a dire que le multivers transcende la logique dans se cas pourquoi pas dieu ? )
    si on admet un multivers logique alors il aurait les caractéristiques qui ont donné des univers qui eux ont donné la vie c est caractéristiques pourrait etre rare et complexe a les avoir tous du coup on pourrait appliqué le principe anthropique au multivers

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