Note de lecture : Sapiens, une brève histoire de l’humanité (Y. N. Harari)

Un bon essai est un mélange entre une fiction et un article scientifique : il doit être aussi agréable à lire que le premier tout en s’approchant de la rigueur du second. Ce qu’on attend d’un essai, c’est une langue claire et fluide, mais néanmoins des arguments, si possible fondés, voire des idées nouvelles. Un essai peut même se permettre de prendre beaucoup de hauteur par rapport aux sujets très circonscrits qui sont l’objet des articles scientifiques, quitte à être démesurément ambitieux ou très original : ce n’est pas si grave.

A cet égard, Sapiens est probablement un des meilleurs essais que j’ai lu. Historien de formation, Harari réussit l’exploit de brosser un portrait de notre espèce, Homo sapiens, de l’âge de pierre jusqu’à nos jours, et se permet même en fin d’ouvrage un peu de prospective. Le propos est très large : l’histoire ne constitue que la trame de fond d’un ouvrage qui fourmille de réflexions anthropologiques, sociales, économiques, philosophiques et mêmes théologiques. La langue est limpide, Harari se révèle particulièrement excellent pour choisir les exemples pertinents, au bon moment du propos. Passons rapidement sur les chiffres : commenté par Obama et Gates, traduit en 45 langues, vendu à plus de 600 000 exemplaires rien qu’en France, pour tenter un résumé.

Le livre est divisé entre quatre grandes parties. J’essaierai de suivre grossièrement le plan de l’ouvrage et je terminerai par une critique.

Aux origines, la révolution cognitive

La première partie est de loin la plus intéressante. Harari s’y demande pourquoi une espèce aussi insignifiante (en apparence) que la nôtre, située au départ au milieu de la chaîne alimentaire, dépourvue de griffes, de crocs, ou de toute capacité physique exceptionnelle a pu en quelques milliers d’années se hisser au sommet de la chaîne alimentaire, écrasant toutes les autres espèces, y compris du genre Homo (comme l’homme de Neandertal). Question classique de paléo-anthropologie !

Harari y répond ainsi : Homo sapiens développé de manière exceptionnelle l’usage d’un langage symbolique. Non pas que ce soit la seule espèce à utiliser un langage : de nombreux animaux en utilisent, et les singes verts ont plusieurs sortes de cris en fonction de la situation (« attention, un lion » ou « attention, un aigle »). Mais Sapiens utilise le langage le plus complexe et surtout le plus souple, en associant un nombre limité de sons pour produire un nombre infini de phrases.

Un singe vert peut crier à ses congénères : « attention, un lion ! » mais un humain moderne peut raconter à ses amis que, ce matin près du coude de la rivière, il a vu un lion suivre un troupeau de bisons. Il peut indiquer l’endroit exact, y compris les différents sentiers qui y conduisent. Forts de cette information, les membres de sa bande peuvent y réfléchir et en discuter : doivent-ils aller vers la rivière ou éloigner le lion et chasser le bison ?

Pourquoi le langage complexe est-il si important ? Selon Harari, c’est parce qu’il permet de créer un système de croyances unifiant des milliers d’individus. Les espèces avec un langage non symbolique (ou peu symboliques) ne peuvent pas dépasser les quelques dizaines d’individus : sitôt que le groupe devient trop grand, il implose sous la pression des autorités concurrentes, des rivalités pour les femelles ou l’accès à la nourriture. Au final, un groupe typique de chimpanzés compte une trentaine d’individus, très rarement plus de cinquante. Or, la révolution cognitive de l’être humain lui a permis de passer progressivement à des groupes beaucoup plus étendus comptant des milliers voire des millions d’individus collaborant entre eux : sociétés, Etats, Eglises, nations, empires, religions… Pourquoi ? Parce que grâce au langage symbolique, ils sont unis par des croyances communes.

L’usage que fait Harari du terme « croyance » est très large : les croyances sont des mythes partagés qui existent dans l’imagination collective : ils n’ont pas d’existence réelle (au sens de matérielle) mais exercent néanmoins un puissant effet de contrainte sur les individus, et modèlent la réalité. Une croyance, ce peut être aussi bien un Etat que l’égalité, le totem du village qui symbolise le lion ou les sociétés à responsabilité limitée, par opposition aux individus, aux animaux, aux plantes, aux cailloux concrets qui peuplent le monde réel.

Deux Serbes qui ne ne sont jamais rencontrés peuvent risquer leur vie pour se sauver l’un l’autre parce que tous deux croient à l’existence d’une nation serbe, à la patrie serbe et au drapeau serbe.

Harari prend l’exemple de l’entreprise Peugeot : cette organisation est, comme toutes les entreprises, une pure fiction juridique, qui n’a pas d’existence réelle (vous avez déjà croisé Peugeot dans la rue ?), mais associée à tout un réseau complexe de symboles (marque, image, chiffres financiers) et à une production bien réelle d’automobiles. « Peugeot » comme organisation est une fiction qui se distingue clairement des hommes en chair et en os qui la dirigent tout autant que des véhicules bien concrets qui sont produits dans ses usines tout aussi concrètes : tout le monde se comporte néanmoins comme si « Peugeot » existait réellement : actionnaires, salariés, dirigeants, clients, etc.

D’ailleurs, les fictions collectives humaines n’ont nul besoin d’avoir un quelconque rapport avec la réalité, notamment biologique, pour exercer leur pouvoir. Dans un amusant passage, Harari réécrit le célèbre préambule de la déclaration d’indépendance américaine (Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les homme sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur) pour la transformer en une déclaration d’indépendance biologique, basée uniquement sur la réalité biologique des Sapiens : nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes ont évolué différemment ; ils sont nés avec certaines caractéristiques muables ; parmi ces caractéristiques se trouvent la vie et la recherche du plaisir. Il reprend également l’exemple du célibat des prêtres comme trait culturel typiquement contraire à l’évolution, puisque cette caractéristique ne procure (par définition) aucun avantage évolutif. Comment expliquer qu’elle se soit malgré tout répandue chez des millions d’individus dans l’histoire, autrement que par la force des croyances ?

Les fictions collectives humaines peuvent aussi radicalement évoluer : le passage sur la masculinité, où Harari explore les évolutions historiques extrêmes de ce que signifie être viril pour les Sapiens mâles en comparant un portrait de Louis XIV et de Barack Obama, est parlant ; tout comme celui sur le patriarcat, où il se demande pourquoi tant de cultures différentes à des milliers d’années d’intervalle ont eu à peu près les mêmes conceptions de la femme (moins estimable qu’un homme) avant d’évoluer ces dernières décennies.

Alors que l’ADN d’Homo sapiens n’a pas changé depuis des milliers d’années, ses croyances se sont multipliées, agrandissant toujours plus la taille des groupes humains. Déjà, les Sapiens étaient capables de coopérer étroitement à plusieurs dizaines pour chasser tout un troupeau d’animaux ou un tendre un piège à un Mammouth ; aujourd’hui, l’action de milliards d’individus dépend de fictions telles que les droits de l’homme, Google ou l’Eglise catholique.

En un combat singulier, un Neandertal aurait probablement battu un Sapiens. Mais dans un conflit de plusieurs centaines d’individus, les Neandertal n’avaient pas la moindre chance. (…) Pris un par un, voire par dix, nous sommes fâcheusement semblables aux chimpanzés. Des différences significatives ne commencent à apparaître que lorsque nous franchissons le seuil de 150 individus ; quand nous atteignons les 1500-2000 individus, les différences sont stupéfiantes. Si vous essayiez de réunir des milliers de chimpanzés à Tian’anmen, à Wall Street, au Vatican ou au siège des Nations unies, il en résulterait un charivari. En revanche, les Sapiens se réunissent régulièrement par milliers dans des lieux de ce genre. Ensemble, ils créent des structures ordonnées : réseaux commerciaux, célébrations de masse et institutions politiques, qu’ils n’auraient jamais pu créer isolément.

La fin de la première partie explore le mode de vies des fourrageurs Sapiens du monde pré-agricole (sexualité, guerres, alimentation) et s’interroge sur les conséquences de l’élargissement progressif de la taille des groupes de Sapiens : outils toujours plus performants (des outils complexes ne servent à des individus que s’ils peuvent coopérer, estime Harari) et extinctions massives des espèces concurrentes ou proies pour les Sapiens. Pour l’historien, l’arrivée des êtres humains au sommet de la chaîne alimentaire a signé le début du carnage pour les autres espèces.

Deuxième et troisième parties : Révolution agricole et unification de l’humanité

Déroulant le fil de l’Histoire, Harari explore dans ces parties comment Sapiens est devenu sédentaire (la Révolution agricole, partie 2) puis a commencé à unifier les membres de l’espèce (partie 3).

De façon très surprenante par rapport au sens commun qui voudrait que l’agriculture soit un progrès pour l’humanité (le sens commun a toujours tendance à lire l’Histoire comme un progrès continu ou au contraire une perpétuelle décadence, bref, à moraliser l’histoire), Harari argumente (avec talent) sur le fait que ce fut au contraire une catastrophe à presque tous les niveaux. J’essaierai ici de résumer rapidement le propos : les petites bandes de fourrageurs qui peuplaient l’Eurasie il y a 15 000 ans vivaient certes dans un monde difficile et violent, mais s’ils survivaient à la très forte mortalité des premières années, pouvaient facilement espérer dépasser les quarante ou même soixante ans. La nourriture ne manquait pas, s’il n’y en avait plus, il suffisait d’aller chasser et cueillir ailleurs. On se protégeait mutuellement des prédateurs et des bandes rivales. La diversité de croyances entre les bandes était probablement immense, tout comme la diversité des langages. Les fourrageurs vivaient sur quelques milliers de kilomètre carré toute leur vie et possédaient très peu d’artefacts. Néanmoins, la solidarité entre les membres du groupe avec lequel on partageait tout et on risquait sa vie à la chasse était très forte.

Avec l’apparition de l’agriculture (simultanément en plusieurs endroits du monde à partir de -9000), de toutes nouvelles sociétés commencèrent à apparaître. Elles étaient marquées par un travail épuisant (celui de la terre), le développement de la propriété privée (pour entretenir une terre, il faut rester au même endroit et la défendre), l’appauvrissement de la nourriture (la variété innombrable du menu des chasseurs-cueilleurs étant essentiellement remplacée partout par du blé ou du riz), des inégalités sociales de plus en plus massives, ainsi que le développement rapide du calcul et de la bureaucratie (largement inutile dans une société nomade mais indispensable dans une société agricole sédentarisée).

La vie devint de plus en plus difficile : pour Harari, l’agriculture n’a rien apporté individuellement à l’espèce Sapiens, bien au contraire.

L’habitant moyen de Jericho en 8500 avant notre ère avait une vie plus rude qu’en 9500 ou 13000 avant J-C.

En revanche, c’est collectivement que l’agriculture a bénéficié à l’humanité : en apportant une nourriture certes moins riche mais beaucoup plus abondante, l’agriculture a entraîné un bond démographique colossal. Individuellement, les paysans étaient les victimes de cette évolution ; collectivement, l’espèce Sapiens était toujours plus nombreuse, toujours mieux organisée, toujours plus dominante sur les autres espèces.

La partie 3 poursuit le fil de l’Histoire et s’intéresse aux grand moteurs de l’unification de l’humanité en groupes toujours plus grands et interdépendants, permettant à de parfaits inconnus de coopérer de manière efficace (chose impossible pour les chimpanzés !). Harari explore trois moteurs de cette unification : les marchands (commerce), les religions (prêtres) et les soldats (empires). Je n’ai pas grand chose à commenter sur cette partie, plutôt classique mais toujours bien argumentée et convaincante, même si sa critique des religions manque certainement de nuance. Parce qu’ils vivent sous le joug du même empire, qu’ils commercent entre eux ou qu’ils partagent des croyances religieuses communes, les Sapiens ont développé des coopérations toujours plus étroites au fil de l’histoire.

Avec la Révolution agricole, les sociétés humaines sont devenues toujours plus grandes et plus complexes, tandis que les constructions imaginaires soutenant l’ordre social devinrent aussi plus élaborées. Mythes et fictions habituèrent les gens, quasiment dès la naissance, à penser et de certaines façons, à se conformer à certaines normes, à vouloir certaines choses et à observer certaines règles. Ce faisant, ils créèrent des instincts artificiels qui permirent à des millions d’inconnus de coopérer efficacement. C’est ce réseau d’instincts artificiels qu’on appelle « culture ».

Dernière partie : la Révolution scientifique

La dernière partie démarre au XVIème siècle et explore les conséquences de la révolution scientifique européenne. Elle s’attache à comprendre pourquoi ce continent qui n’avait jusque-là qu’une place marginale dans l’Histoire fut à la pointe de la transition du monde ancien au monde nouveau, du fait d’un ensemble de croyances partagées de longue date par les peuples européens.

Harari explique l’essor de la science européenne comme une alliance entre la technique, le capitalisme et l’impérialisme, et décrit longuement le passage des mentalités anciennes aux mentalités nouvelles, basées sur trois dimensions : l’ignorance (on sait qu’il reste beaucoup à découvrir, alors qu’on pensait naguère que tout ce qu’il y avait à savoir d’important se trouvait dans les livres saints) ; la place centrale de l’observation et des mathématiques ; et enfin la dimension pragmatique de la science, avec une visée pratique et technique.

De longs développements sont consacrés à l’essor du capitalisme et du commerce ainsi qu’à l’alliance du marché et de l’Etat, dans ses dimensions négatives (les passages sur les victimes de la colonisation et l’esclavage) et positives (l’abondance matérielle). Etats toujours plus organisés, bureaucraties toujours plus complexes, arsenaux militaires toujours plus puissants conduisirent à une période de paix sans précédent au cours de la deuxième moitié du XXème siècle que Harari explique par quatre facteurs qui forment une boucle de rétroaction : l’hypercapitalisme consumériste rend la guerre désastreuse et la paix propice aux affaires ; le capitalisme immatériel rend les bénéfices de la guerre douteux (sauf dans les régions riches en actifs matériels comme le pétrole) tandis que ses coûts potentiels explosent avec l’existence d’un arsenal capable d’éradiquer l’humanité entière.

Les derniers chapitres du livre s’intéressent au futur et proposent différents scénarios autour du génie génétique d’un homme capable de dépasser les limites de sa biologie pour devenir un dieu (mais sera-t-il encore un Sapiens ?).

Avis personnel et critique

Ce livre a d’immenses qualités : il est parfaitement écrit, fourmille de réflexions stimulantes qui croisent de nombreuses disciplines. Harari fait montre d’une très grande culture générale tout en veillant le plus souvent à sourcer son propos.

Il est évident cependant que ce livre n’est pas exempt de critiques. D’abord, certains passages manquent de nuance parce qu’Harari développe son opinion personnelle : son véganisme apparaît clairement à plusieurs endroits du livre, de même qu’une relative hostilité aux religions. Ce n’est pas franchement gênant, mais on sent bien que le livre, comme tout essai, mêle propos scientifiques et réflexions personnelles.

En parlant de propos scientifiques, je ne suis pas compétent pour juger toutes les affirmations, notamment les plus historiques. Le sujet du livre est tellement vaste qu’il faudrait des centaines de spécialistes pour reprendre une à une toutes les affirmations. Très populaire et donc très médiatisé, le livre a eu droit à son lot de critiques de spécialistes dénonçant des propos parfois trop rapides, des raccourcis et des explications trop rapides, voire simplistes. Ce qui n’est parfois que théorie spéculative est présenté comme un fait éprouvé. Harari explique le développement des Sapiens par leur capacité à raconter des histoires et à cet égard il est un éminent représentant de notre espèce ! D’autres spécialistes ont reconnu l’intérêt de son ouvrage mais ont souligné qu’aucune des idées qu’il développe n’est vraiment nouvelle. Je ne suis pas très étonné car il y a moi-même plusieurs idées que j’avais lu ailleurs, dans des essais ou des articles scientifiques. Par contre, on peut savoir gré à Harari de les regrouper en un même ouvrage avec un exceptionnel talent de vulgarisateur.

Ceci étant dit, les quelques passages qui relèvent davantage de mes compétences (sur l’histoire du capitalisme et sur le rôle de la monnaie dans les échanges notamment) m’ont paru assez bons, suffisamment synthétiques tout en restant exacts. Les développements théologiques sur le bouddhisme ne m’ont pas appris grand chose mais j’ai trouvé ça plaisant à lire. Quant à l’interrogation en fin d’ouvrage sur le lien entre développement de la richesse matérielle et bonheur (interrogation on ne peut plus classique !), Harari a le bon goût de ne pas en rester à de vagues spéculations philosophiques mais y apporte quelques connaissances économiques, pour en conclure des choses assez banales mais justes (un paysan du Moyen-âge n’était pas forcément plus malheureux qu’un cadre moderne).

Le regretté Neil Amstrong, dont l’empreinte de pas demeure intacte sur la Lune qu’aucun vent ne balaye, fut-il plus heureux que le chasseur-cueilleur anonyme qui, voici 30 000 ans, laissa l’empreinte de sa main sur une paroi de la grotte Chauvet ?

Un seul défaut majeur, finalement : le livre est trop long. Harari se fait plaisir à l’écriture, multipliant dans un même chapitre les longs exemples (qui parfois n’apportent rien de plus à une idée qu’il a déjà exprimé) et les digressions. Une écriture plus concise et resserrée autour des idées principales aurait été bienvenue.

Un livre à lire pour se faire sa propre opinion.

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